Annexe Leçon V...
Antoine Compagnon ayant fait référence à Aby Warburg dans sa leçon du 16/01/007, la chronique ci-après parue dans Le Monde des Livres du vendredi 19/01/07 apparaît comme un complément anecdotique - très marginal certes ... - intéressant.
LA DOUBLE ENIGME DU DÉLIRE *** Chronique de Roger-Pol Droit ** SUR ABY WARBURG .
L'homme est très agité. Les infirmiers, pour ranger ses affaires, doivent lui prendre de force les clés de ses valises. Il tente de s'enfuir, se disant victime d’une erreur judiciaire. Car il ignore être en clinique et se croit en prison. Le faire manger n'est pas commode : il est convaincu que ses aliments ont été empoisonnés. Du sperme, du sang ou de la morve y auraient été incorporés. La viande devient souvent la chair de ses enfants. De temps à autre, il se jette sur une infirmière pour l'étrangler. Pour les médecins, c'est presque la routine. Le dossier psychiatrique pourrait même paraître banal : fantasmes de persécution, rituels obsédants, propos incohérents, accès de violence. Ce qui rend cette histoire étonnante, c'est sa gravité et son dénouement inattendu : après six années d'intense délire advient une guérison à laquelle personne ne croyait plus. La diversité des documents rassemblés dans Une guérison infinie est une autre rareté : rapports médicaux, textes autobiographiques du malade, regard de son secrétaire personnel, et finalement correspondance chaleureuse voire amicale, entre l'ancien patient et son médecin.
Les protagonistes, enfin, sont des individus d'exception. L'homme qui délire, Aby Warburg, est un des plus grands érudits de son temps. Né à Hambourg en 1866 dans une famille de banquiers juifs, il laisse à son frère cadet la gestion des affaires et choisit de vivre dans les livres. Spécialiste de la Renaissance, auteur d'une thèse sur Botticelli, c'est un créateur de méthodes de recherche inédites, un pionnier des tentatives interdisciplinaires aux confins de l'art, de la philosophie, de l'histoire et de la psychologie. Le psychiatre, Ludwig Binswanger, est lui aussi un penseur d'envergure. D'abord disciple de Freud, avec qui il entretint une longue correspondance, il s'en est éloigné sans fracas pour créer notamment, sous l'influence de la phénoménologie, une singulière et éphémère Daseinanalyse, dénommée en français « analyse existentielle ».
La première énigme de ce dossier, c'est celle de l'avènement même du délire. Pourquoi et comment ce savant infatigable et inventif se met-il soudain, en novembre 1918, à se croire responsable de la défaite de l’Allemagne? Que se passe-t-il au juste pour que sa culpabilité le porte à croire qu'on va l'arrêter d'un instant â l'autre, et qu’il vaut mieux que les siens meurent? Où se trouvent donc les mécanismes qui le conduisent à menacer ses proches d'un pistolet, à ne plus sortir de la confusion et de la colère, à demeurer des années à crier, souvent dans une langue non identifiée ? Une grande opacité enveloppe ces processus. Face à ce délire, comme envers celui du président Schreber et de bien d'autres, on a le sentiment qu'il manque toujours des pièces essentielles au puzzle. En tout cas,Warburg demeure absent, pour
une durée indéterminée, de l'institut qu'il a fondé, où 80000 livres sont rangés selon une classification de son invention. En février 1923, toujours interné, il semble définitivement perdu. L'expertise de Kraepelin, appelé en renfort, est formelle. Qu’il recouvre ses facultés est impossible, qu'il reprenne son activité scientifique est exclu.
Arrive, alors, l'impensable. Warburg veut sortir de la clinique et passe un marché avec Binswanger : s'il peut donner une conférence aux médecins et aux pensionnaires et la réussit, alors on envisagera sa sortie. Le 21 avril 1923, pendant une heure trois quarts, sans regarder ses notes, Warburg analyse avec une maîtrise absolument inespérée le rituel du serpent chez les Indiens Hopi, qu'il avait observé presque trente ans plus tôt. Le texte de cette conférence, où il est question notamment des forces du pathos, de la puissance des affects, se lit encore avec intérêt (1). Dans l'itinéraire du délire, cette prouesse marque un tournant. Un an plus tard, une visite d'Ernst Cassirer, ami et collègue, vient renforcer I'amélioration. Certes, il arrive encore à Warburg de craindre de manger ses descendants contenus dans les pépins d'une poire, mais il s'est remis au travail et revient bientôt chez lui. L'homme revit, voyage, dirige à nouveau son institut, se lance dans «Mnémosyne », immense projet de classement d’images qui les éclaire par contiguïté, les fait parler en les rapprochant les unes des autres. II meurt d'une crise cardiaque en 1929. L'énigme de ce relatif retour à la normale n'est pas moins profonde que celle de son effondrement. On constate qu'en fait nul ne sait, de science sûre, par où quelqu'un entre dans un délire ni par quelles voies il en sort. Vous voilà prévenus. Si jamais vous commencez, sans trop comprendre pourquoi, à avoir des idées vraiment très bizarres, rassurez vous. Un jour, parfois, ça passe. Quoique…
LA GUERISON INFINIE
Histoire clinique d'Aby Warburg (La Guariguione infinita) de Ludwig Binswanger et Aby Warburg. Édition établie par Davide Stimili, postface de Chantal Marazia. Traduit de l'italien et de l'allemand respectivement par Martin Rueff et Maël Renouard.
Bibliothèque Rivages, 318 p., 23 euros.
(I) Texte édité en français en 2003 par les éditions Macula.
Commentaires sur Annexe Leçon V...
C'est assez fidèle !
Entre vous et Vehesse, faut-il encore se déplacer ?
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