Proust, littérature de la mémoire: écrire le Temps

Je viens de terminer la rédaction de mes notes du cours de Compagnon du 27 / 02.
Un peu difficile....
Il me faut absolument décompresser, n’importe quoi, une mauvaise blague, un calembour douteux, une contrepèterie éculée, belge au besoin, mais quelque chose avant ce séminaire dont l’urgence me requiert si je veux boucler mon affaire pour mardi midi et partir libéré, apaisé, virginal, vers l’écoute suivante ...

Voyons, d’un vieux copain dont les boulons se tirent, on dit qu’il part en couilles ... D’un collègue studieux, rat de bibliothèque, au matin embrumé de quelque soutenance, on dit qu’il part en thèse .... D’un écrivain proustien, digresseur compliqué, tout rempli d’incidentes, on dit qu’il parenthèse!

Voilà, c’est très mauvais mais enfin, ça soulage,
Il n’en fallait pas moins et je reprends courage
Et je vais essayer dans un effort final
De présenter au mieux l’exposé colossal
Qu’Isabelle Serça en ce fameux mardi
Son patronyme au poing, fièrement, nous servit.

Oui, la rime est bien pauvre et la pirouette bien lourde: Isabelle Serça, Isabelle sert ça ...
Mais enfin, ça va mieux. On peut passer aux choses sérieuses!

On nous a distribué une feuille recto-verso de citations diverses qui serviront de support à l’exposé. Compagnon présente rapidement la conférencière, auteur d’une “belle thèse” sur les parenthèses dans Proust, qui s’est également beaucoup intéressée à la ponctuation et largement investie dans les guillemets. Diable....
Elle est là, rouge - ce n’est pas de confusion, mais un choix vestimentaire -, sous une perruque un peu curieuse qui fleure bon son juge anglais à la cour; et la regardant se lancer, je pense à la difficulté d’être femme... On ne leur pardonne rien et l’exigence est absolue. Sartre, Aron étaient laids, et on ne voyait que leur intelligence. Une femme s’installe en chaire, et on détaille ses beautés dans la cruauté du macho qui sait qu’on ne l’attaquera pas sur ce critère. Pourquoi cette remarque perfide sur ses cheveux? Parce que c’est ce que j’ai écrit en premier au début de mes notes... On a beau lutter, on ne se refait pas ... Écoutons la plutôt.

Littérature de la mémoire, mémoire de la littérature ... Quelques phrases pour se resituer en “Compagnonnage”. Elle ne s’intéressera pas à l’œuvre comme mémorial, comme monument commémoratif,mais elle veut montrer le mouvement de la mémoire et le mouvement de l’écriture. Elle veut travailler la mémoire comme faculté de se souvenir et non comme tombeau (au sens poétique) de souvenirs. Les analogies entre le travail de mémoire et le travail d’écriture la requièrent, les interactions entre ce dont on se souvient et ce qu’on dit, entre ce qu’on oublie et qu’on ne dit pas, entre ce dont on se souvient et ce qu’on oublie. Elle dit José-Luis Borges, elle dit: “Se souvenir de tout, c’est mourir”.
Le souvenir s’érige “sur les terres de l’oubli”, des terres reconquises, des terres où rebâtir, constamment... Elle dit: comparaison, classement, fabrication du passé, triage, taillage et retaillage, copiage, découpage, collage.... Elle dit: Proust alité, entouré de ses papiers, de ses brouillons, dans son théâtre de mémoire “selon la belle expression d’Antoine Compagnon” (car elle flagorne un peu, à tout hasard et tout du long, Isabelle ...), Proust en rhapsode (assez audacieux, pour un type qui n’a guère quitté sa chambre..), qui coud son œuvre comme on coud une robe (“... mon livre que je bâtirai comme une robe..”), dans un déplacement constant de paperolles qui réorientent les interprétations, dans les coupes, les ajouts ....
Question: “Qu’est-ce qu’un souvenir qu’on ne se rappelle pas?”, question qu’elle pose en renvoyant - et là j’entends ceci qui me laisse pantois et m’indique... que j’ai mal entendu, d’autant que rien ne bouge et que Compagnon, un peu avachi sur sa chaise, ne réagit pas - à Bergson, le philosophe norvégien . Qu’a-t-elle réellement énoncé?
Question en tout cas qui relie souvenir et oubli. Pour oublier, il faut avoir su, en quoi l’oubli n’est pas l’ignorance, qui marque la méconnaissance ab origine. Et les oublis peuvent “revenir”, c’est à dire en fait cesser d’en être, ce qu’exploite la psychanalyse. Et on resuce un petit bout de madeleine et de résurrection de Combray, dans la tasse de thé ....

Mémoire, géologie du temps et strates temporelles, marbre, veinures, terrain façonné par les plissements qu’y opère l’oubli, par les recouvrements qu’y installe le ressac un peu aléatoire du désir, quand Gilberte (en Mlle de Forcheville) y effrite Albertine: “Sous l’action du désir, par conséquent du désir de bonheur que Gilberte avait excité en moi pendant les quelques heures où je l’avais crue une autre qu’elle, un certain nombre de souffrances (...) s’étaient échappées de moi, entraînant avec elles tout un bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et précaires, relatifs à Albertine. (...) De sorte que la modification de mon état sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les désagrégations continues de l’oubli mais réalisée brusquement dans son ensemble, me donna cette impression, que je me rappelle avoir éprouvée ce jour là pour la première fois, du vide, de la suppression en moi de toute une portion de mes associations d’idées, qu’éprouve un homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s’est rompue et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée. Je n’aimais plus Albertine”.
Note: La chute (Je n’aimais plus Albertine ) est dans le manuscrit le début d’un béquet précédé de la mention autographe: “mettre ailleurs”. Le choix de l’intégrer de fait au passage lu lui donne une force réelle mais pose un petit problème d’interprétation ....

Phénomènes d’érosion et rapprochement géologie ... neurologie (on sait l’affinité analytique Proust / Freud). Idée qu’il y a plusieurs mémoires et pour certains souvenirs, des verrous. Et Proust a une conception psychologique de la mémoire, qui aurait son langage, un langage “à la Saussure” dit-elle, avec l’épaisseur signifiante qui va avec.
Proust évoque un “calendrier des faits” qui n’est pas le “calendrier des sentiments” .... et on se dirige vers une temporalité de la mémoire qui va s’inscrire comme temporalité de la phrase.
L’écriture va viser à donner une forme au temps: “Alors, je pensai tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, cette matinée - comme autrefois à Combray certains jours qui avaient influé sur moi - qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps”. C’est à la fin du Temps retrouvé.

Et on nous livre deux citations ....

Dans Du côté de chez Swann, en promenade le long de la Vivonne: “Nous nous engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs pieds; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où jadis l’albalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt, toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux récréations - passé presque descendu dans la terre, couché au bord de l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville d’aujourd’hui une cité différente, retenant mes pensées par son visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les boutons d’or”.

Dans le Temps retrouvé, l’épisode du bal de têtes, déjà précédemment utilisé ... lors du séminaire précédent (Sarah Guindani): “Des poupées, mais que, pour les identifier à celui qu’on avait connu, il fallait lire sur plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et qui leur donnaient de la profondeur et forçaient à faire un travail d’esprit quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on était obligé de les regarder, en même temps qu’avec les yeux, avec la mémoire. Des poupées baignant dans les couleurs immatérielles des années, des poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique. Aussi immatériel que jadis Golo sur le bouton de porte de ma chambre de Combray, ainsi le nouveau et si méconnaissable Argencourt était comme la révélation du Temps, qu’il rendait partiellement visible”.

Le tout pour arriver à cette question, noyau dur en fait de l’exposé, et qui va s’installer - car jusqu’ici, on a cité “hors document distribué” - sur les extraits qui nous ont été préalablement fournis: “Comment l’écriture proustienne informe-t-elle sur le Temps et / ou est-elle informée par le Temps?”.
À partir de là, je référence les citations du document fourni mais aussi je les recopie.

Le temps, dit Isabelle Serça, s’inscrit dans la longueur de la phrase proustienne, dans son mouvement d’expansion. Elle est un organisme vivant, qui se développe par scissiparité (citation n°1): "Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux - entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum, puis ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris - sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine, d’âge, de ‘formation’ ''.

Un jeu se fait (citation n°2), pour souligner, pour insister, sur des redoublements avec opposition (désormais / autrefois), sur l’exploitation du chiasme (note: structure en AB-BA) ou du polyptote (note: utilisation de mots dérivés d’un même radical, de verbes conjugués à des personnes ou des temps différents ...): “Et après avoir repris quelque force, je revenais vers l’hôtel, vers l’hôtel où je savais qu’il était désormais impossible que, si longtemps dussé-je attendre, je retrouvasse ma grand’mère, ma grand’mère que j’avais retrouvée autrefois, le premier soir d’arrivée”.

La phrase s’étire (citation n° 3) par juxtaposition (parataxe: on supprime le plus possible les particules de liaison), par expansion (déjà souligné): “Le curé (excellent homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage car s’il n’entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d’étymologies), habitué à donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l’église (il avait même l’intention d’écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait par des explications infinies et d’ailleurs toujours les mêmes”.

Dans ce système d’intercalaison d’éléments détachés entre le sujet et le verbe, où l’apparition dudit verbe est plusieurs fois retardée, il y a une désarticulation de la phrase qui s’affirme contraire aux règles classiques (Citation ci-dessous d’Aristote) et est bien sûr réprouvée par les tenants d’un ordre “naturel” des mots (ci-dessous: Quintilien):

"Ce que l’on écrit doit être facile à lire et à dire" . Ainsi: “... la phrase est obscure si, avant d’achever ce qu’on avait commencé, on veut intercaler plusieurs autres choses; par exemple: ‘car j’avais le dessein, après lui avoir parlé, quand arriva ceci ou cela et de telle façon, de partir’, au lieu de, ‘car j’avais le dessein de partir après lui avoir parlé; mais ensuite arriva ceci et cela et de telle façon”. (Aristote, Rhétorique).

Une phrase ne doit pas être si longue que l’attention ne puisse en suivre le cours, ni qu’une transposition par hyperbate n’en diffère outre mesure la conclusion”. (Quintilien, Institution oratoire).

Note: l’hyperbate est un transfert de mots, une construction insolite destinée à une mutation artistique du langage (Que sais-je: Les figures de style ). Porte classiquement sur les adjectifs (embrumés boulevards pour boulevards embrumés, par exemple...).

La phrase de Proust, loin de ces classicismes raisonnables, n’est nullement conforme aux standards rhétoriques, nullement semblable à la période d’un Bossuet, elle ne tient que par son mouvement, avec des rattrapages virtuoses, mais acrobatiques (citation n°4; dans Combray): “Tel était ce nénuphar, pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment dans l’éternité, excitait la curiosité de Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile, s’éloignant à grand pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents”.

Équilibre fragile, qui se rompt malgré tout quelquefois ( très rarement dans la Recherche, où l’affaire relève de l’hapax ( note: hapax=occurrence unique; le ptyx, invention Mallarméenne (Sur les crédences, au salon vide, nul ptyx / Aboli bibelot d’inanité sonore )), la phrase alors va sur son erre, ne se clôt pas, et le lecteur ne retombe plus sur ses pieds .... Mais très généralement, la phrase est tendue vers son but, vers son point final, différé mais espéré, et de fait, atteint (contrairement aux progressions de Claude Simon, par exemple, où il s’éloigne, se dilue, disparaît ...). La phrase lutte contre le temps, qui la façonne et dont elle veut rendre compte. Et elle s’appuie sur la parenthèse, qui se rattache au mot qui la précède pour s’opposer à la linéarité du discours, pour y insérer des corrections, en permettre la lecture “comme sur plusieurs lignes parallèles” (citations n°5 et n°6, dans Combray):

“(À propos de l’église) ... Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que, fit-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural, entre ciel et terre (et dans le reflet oblique et bleu duquel, parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office - à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall, de pierre sculptée et de verre peint, d’un hôtel de style moyen âge - on voyait s’agenouiller un instant Mme Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner); dans un autre, une montagne de neige rose .....”.

Et aussi: “...Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel) que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas”.

On peut parler dans le développement du discours d’axe horizontal, syntagmatique, où se déroule la linéarité de la phrase, et d’axe vertical, paradigmatique où joue et qu’enrichit la parenthèse, avec effet d’empilement, avec aussi effet d’emboîtement, l’intercalaison, l’enclavement, l’interpolation étant un mouvement fondateur chez Proust.
Proust aime ce terme d’interpolation, qu’il utilise souvent dans ses cahiers. On peut y voir un mode de constitution de l’œuvre, sur l’idée - qu’il a voulu accréditer - que les chapitres premier et dernier avaient de fait été tous deux composés dès le départ. Plus ponctuellement, Un amour de Swann est, en soi, une interpolation.
Mais l’interpolation peut aussi insérer du temps, interpoler du passé dans le présent. Ainsi dans Guermantes, de l’âge des noms et de “l’entité originale ...(que l’on sent) ... tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd’hui ... (quand)... nous revoyons apparaître, juxtaposées mais entièrement distinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre existence nous présenta successivement un même nom” .

(citation n°7): “C’était, ce Guermantes, comme le cadre d’un roman, un paysage imaginaire que j’avais peine à me représenter et d’autant plus le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles qui tout à coup s’imprègneraient de particularités héraldiques, à deux lieues d’une gare; je me rappelais les noms des localités voisines comme si elles avaient été situées au pied du Parnasse ou de l’Hélicon, et elles me semblaient précieuses comme les conditions matérielles - en science topographique - de la production d’un phénomène mystérieux. Je revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de Combray et dont les quartiers s’étaient remplis, siècle par siècle, de toutes les seigneuries que, par mariage ou acquisitions, cette illustre maison avait fait voler à elle de tous les coins de l’Allemagne, de l’Italie et de la France: terres immenses du Nord, cités puissantes du Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur matérialité, inscrire allégoriquement leur donjon de sinople ou leur château d’argent dans son champ d’azur”.

Note: Sinople. le terme est du XIII° siècle, désignant la couleur rouge puis, par un changement de sens inexpliqué, le vert à partir du XIV°. C’est ici une couleur héraldique, verte donc. La représentation en gravure est de lignes diagonales descendant de gauche à droite. (Source: Grand Robert)
Le Parnasse et l’Hélicon sont deux massifs montagneux de la Grèce. Le Parnasse - qui culmine vers 2500m - est en Phocide et l’Hélicon (1750m env.) en Béotie (régions voisines, au nord du golfe de Corinthe). Les deux massifs ont été successivement désignés comme lieux de séjour favori des muses, le Parnasse prenant le pas sur l’Hélicon dans la tradition tardive.

Notre séminariste du jour souligne combien le narrateur est sensible à tout ce qui fait resurgir le passé; elle évoque des situations où, demandant sa route, on lui parle d’église, et c’est celle de Combray qu’immédiatement il voit.
Et elle prend la citation n°8, sans nier qu’en fait, c’est plutôt là Brichot qui se souvient, sous l’évocation (dans La Prisonnière) du salon Verdurin d’autrefois: “Ceux de ses anciens meubles qui avaient été replacés ici (...) intégraient dans le salon actuel des parties de l’ancien qui par moments l’évoquaient jusqu’à l’hallucination et ensuite semblaient presque irréelles d’évoquer au sein de la réalité ambiante des fragments d’un monde détruit. (...). Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table de jeu élevé à la dignité de personne depuis que comme une personne il avait un passé, une mémoire (...); encombrement joli (...) des cadeaux de fidèles (...); profusion des bouquets de fleurs, des boîtes de chocolat qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique: interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l’air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu’ils ont été d’abord, des cadeaux du premier janvier; tous ces objets enfin qu’on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une note de profondeur, vient s’ajouter leur double spirituel; tout cela, éparpillé, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son cœur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses (...)”.

La mémoire introduit le passé dans le présent ... et la parenthèse introduit le temps dans le récit, en modifie la profondeur en superposant des plans, un feuilletage de temporalité, qui en perturbent (et enrichissent) la linéarité, ajoutant des dimensions au texte comme - cité dan une des premières leçons - cette indispensable, nécessaire, “psychologie de l’espace” qui ouvre des perspectives que la banale, usuelle, psychologie “plane” ne pouvait pas percevoir.
Le Temps... quatrième dimension (citation n° 9; Combray): “ ... tout cela faisait (de l’église) pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville: un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions - la quatrième étant celle du Temps -, déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux; dérobant le rude et farouche XI° siècle dans l’épaisseur de ses murs (...)”.

Ce dernier passage lu a été souvent remanié au fil des réécritures; dans une version antérieure, écartée, on lisait: “... le temps a pris la forme de l’espace”, évocation de ces pierres tombales où le temps s’est occupé d’étendre, d’effacer, de modifier les inscriptions. Pour Proust, lutter, par les parenthèses, contre la linéarité syntaxique, c’est lutter contre le Temps...

Et puis on lit la longue (et qu’on rallonge encore) citation n° 10 et dernière, extraite de La Fugitive : “Par une autre réaction, si (bien que ce fût la distraction - le désir de Mlle d’Éporcheville - qui m’eût rendu tout d’un coup l’oubli effectif et sensible) il reste que c’est le temps qui amène progressivement l’oubli, l’oubli n’est pas sans altérer profondément la notion du temps. Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a dans l’espace. La persistance en moi d’une velléité ancienne de travailler, de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer à vivre, me donnait l’illusion que j’étais toujours aussi jeune; pourtant le souvenir de tous les événements qui s’étaient succédé dans ma vie - et aussi de ceux qui s’étaient succédé dans mon cœur, car, quand on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu’on a plus longtemps vécu - au cours de ces derniers mois de l’existence d’Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu’une année, et maintenant cet oubli de tant de choses, me séparant, par des espaces vides, d’événements tout récents qu’ils me faisaient paraître anciens, puisque j’avais eu ce qu’on appelle ‘le temps’ de les oublier, c’était son interpolation, fragmentée, irrégulière, au milieu de ma mémoire - comme une brume épaisse sur l’océan, et qui supprime les points de repère des choses - qui détraquait, disloquait mon sentiment des distances, dans le temps, là rétrécies, ici distendues, et me faisait me croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des choses que je ne l’étais en réalité. Et comme dans les nouveaux espaces, encore non parcourus, qui s’étendaient devant moi, il n’y aurait pas plus de traces de mon amour pour Albertine qu’il n’y en avait eu, dans les temps perdus que je venais de traverser, de mon amour pour ma grand’mère, offrant une succession de périodes sous lesquelles, après un certain intervalle, rien de ce qui soutenait la précédente ne subsistait plus dans celle qui la suivait, ma vie m’apparut comme quelque chose de si dépourvu du support d’un moi individuel identique et permanent, quelque chose d’aussi inutile dans l’avenir que long dans le passé, quelque chose que la mort pourrait aussi bien terminer ici ou là, sans nullement le conclure, que ces cours d’histoire de France qu’en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des programmes ou des professeurs, à la révolution de 1830, à celle de 1848, ou à la fin du Second Empire”.
Note: ... on pourra remarquer le clin d’œil involontaire au cours de Compagnon qui vient d’avoir lieu et à l’occultation par Mme Jeanne Proust des révolutions de 1830 et 1848 qui y a été soulignée ...

Erreurs optiques, reprend notre rouge mentor d’un soir, et qui sont aussi (comme on le voit dans les tableaux d’Elstir, dans les voyages en automobile, ..) d’autres voies d’accès à la vérité. Comment ne pas voir, pour revenir à ce long texte, dans la temporalité complexe de la phrase, la complexité temporelle de la mémoire, non pas du temps linéaire des horloges, mais de ce temps polyphonique dont parle le mathématicien Alain Connes, ce temps que démultiplie Proust en des chemins différents, dialoguants, parallèles.

Et s’ouvre alors une dernière ligne droite, qu’Isabelle Serça va parcourir en s’appuyant sur la préface de Proust à Sésame et les lys (John Ruskin), préface dont malheureusement je ne dispose provisoirement pas, là, incapable dès lors de restituer des extraits qu’elle en a lus autre chose que quelques bruits émergeant de ce qui est indiscutablement le chant d’une belle réflexion littéraire, quelques bribes saisies :

“...le temps et la lecture; les livres d’autrefois comme calendrier; Shakespeare et du passé s’interpolant dans le temps présent de la page, comme la présence d’une absence, comme un passé du langage; les versets de Saint-Luc apportant le parfum d’une rose des premiers temps chrétiens; une impression de rêve, à Venise, devant la piazzetta ... et des jours du XII° siècle qui viennent s’intercaler dans les jours d’aujourd’hui, autres temps où il est interdit au temps présent de pénétrer, place inviolable du passé, située à bien des siècles d’ici et pourtant qu’on a, là, à quelques pas, juste au milieu de nous, approchée, coudoyée, immobile, au soleil, temps introduit dans l’espace, et par l’espace .....” .

Un ultime soupir sur la phrase proustienne, informée par le temps et qui sait, en retour, lui donner forme...........

Antoine Compagnon, aussi peu remonté qu’un lapin Duracell qui aurait excédé malgré les affirmations publicitaires la capacité de sa pile, ouvre languidement le prévisible non débat - tout le monde est fatigué, la densité des conférences, et il y en eut deux, c’est la mort des questionnements complémentaires - par la formule rituelle: “Merci pour ce bel exposé qui a su tout dire - façon d’indiquer qu’on évitera d’ajouter quelque chose - sur le sujet traité”.
S’affirmant très convaincu par ce qu’il a entendu: “structure de la phrase - rôle décisif de la parenthèse - épaisseur du texte - complexifications convergentes de la mémoire et de la syntaxe...”, il avoue une préférence pour l’analyse de la citation n°5, à mon avis essentiellement par gourmandise, les petits fours, dans le paquet bien ficelé de Mme Sazerat, sur le prie-Dieu voisin, achetés chez le pâtissier d’en face, ont dû faire lever les souvenirs sucrés des lointains et regrettés desserts dominicaux de sa studieuse enfance....