La guerre et l’allusion littéraire dans Le Temps Retrouvé...

Hiroya Sakamoto est jeune, japonais, sans grâce excessive, mais - et Antoine Compagnon tient à nous le préciser immédiatement - doué de ce flair de chien de chasse qui fait les bons chercheurs. Et il en est. On nous livre même ce qui semble être l’un de ses hauts faits d’arme : il a trouvé - on ne nous dit pas où, on l’imagine faisant les Puces de Saint-Ouen et les Vide-greniers de la Région parisienne, Proust dans la Pléiade en main ... - en chair et en os ou plus probablement en bois et en métal, le petit bonhomme barométrique du début de La Prisonnière :
“... le petit bonhomme (...) que l’opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer le temps qu’il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu’il y avait du soleil, le remettait s’il allait pleuvoir” ...

Voyons un peu cela .... À tout le moins, il est organisé! Nous disposons dès le départ d’une feuille recto-verso qui regroupe les vingt-cinq citations sur lesquelles Hiroya S. compte appuyer son propos; je les reproduis dans le compte rendu aux places qu’il leur a attribuées, en en respectant, dans toutes les précisions qu’il a fournies, les références et en les laissant, comme il en a usé, numérotées.

L’allusion étant dans son “titre”, il souligne que c’est à un article d’Antoine Compagnon sur le thème qu’il doit l’idée de départ de sa contribution, article dont il extrait ceci:

1. ... ce sont elles [les allusions] qui font du roman un "lieu de mémoire", un trésor ou un dépotoir de la culture française, une sorte de livre des livres; "L'allusion offre le moyen de réconcilier philologie et poétique, passion du texte et souci du contexte, afin de rendre compte de toutes les virtualités de signification de la littérature". (Antoine Compagnon, "L'allusion et le fait littéraire", L'Allusion dans la littérature, textes réunis par Michel Murat, Presses de l'univ. de Paris-Sorbonne,2000, p.242 et 248.)

Il se lance alors dans une série de remarques rapides, où apparaît Jean-Yves Tadié, qui nous parla naguère de Pompéi, à propos de quoi il évoque une “mémoire poétique”, pour souligner qu’il en est d’autres, et aussi une “mémoire du présent”, mémoire spéciale qui fonctionne sur les allusions contemporaines, et qui là - le “là” étant bien, semble-t-il, le thème du jour, la Grande Guerre et ses effets collatéraux - va porter sur le nationalisme, la germanophobie, l’anti-wagnérisme, une “mémoire critique” de la “Culture de guerre” du premier conflit mondial, dans des allusions constantes qui superposeront visions personnelles et mémoire collective et où - voilà, on vient au cœur de l’argument - l’allusion littéraire “canonique”, l’allusion “esthétique”, apparaîtront comme des thérapies de nature à surmonter, dépasser, enrichir, ennoblir, sublimer et finalement soigner, sinon guérir, les blessures (de guerre). Ainsi :

2. ...j'abordai Robert qui avait encore au front une cicatrice, plus auguste et plus mystérieuse pour moi que l'empreinte laissée sur la terre par le pied d'un géant. (Le Temps retrouvé (TR), Pléiade, t.IV, p.337.)

La cicatrice de Saint-Loup est réintégrée-magnifiée à travers une allusion à déchiffrer qui va, l’installant dans une dignité doublement mémorable, lui conférer une auréole romantique (Hugo) et biblique (Booz), ouvrant en même temps à une possible relecture du conflit comme nouveau Déluge ...
Car, dans l’empreinte de ce pied de géant, Hiroya S. a retrouvé la Légende des Siècles :

3. Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge; / La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet / Des empreintes de pieds de géants qu'il voyait, / Était encor mouillée et molle du déluge" (Hugo, Booz endormi, La Légende des siècles, éd. Claude Millet, Le Livre de poche, 2000, p. 82.)

Digression: “L’empreinte des géants”, en omettant les pieds!, me disait autre chose, de plus banal. Vérification faite, c’est le titre d’un film de Robert Enrico, des années 80, avec Patrick Chesnais et Andréa Ferreol, tiré d’un roman d’Hortense Dufour (La Marie Marraine) de 1978. Une peinture de la vie des travailleurs et de leurs familles sur un chantier d’autoroute en 1965. Et c’est aussi plus récemment (1997) le titre d’une BD d’Alain Beneteau, qui met en scène des monstres préhistoriques et où les géants se nomment diplodocus .... Robert Enrico et Alain Beneteau ont-ils pensé à Booz? La question est ouverte ...

Les citations 4 et 5, ensuite, intéressent Hiroya S. On y parle (cit. 4) de constellation, d’apocalypse ... et de berloque, en disant “faire constellation” et “faire apocalypse”, ce qui motive la remarque annexe que c’est Saint-Loup qui emploie la tournure, car il aime à l’utiliser pour: “avoir l’air” ou “être identifiable à”, comme lorsqu’il dit de Mme de Cambremer, sœur de Legrandin (dans Sodome et Gomorrhe): “De temps en temps elle est énervante, elle lance des bêtises pour ‘faire gratin’, ce qui est d’autant plus ridicule que rien n’est moins élégant que les Cambremer ....”

La référence aux Constellations, c’est la référence à un ordre immuable, quand le renvoi à l’Apocalypse, c’est l’évocation d’un bouleversement.
Ouvrant un manuel de cosmographie des années 1950, on lit : “Les étoiles forment dans le ciel des figures invariables dénommées constellations. C’est un fait connu depuis la plus haute antiquité; ce sont les Anciens qui ont donné aux constellations visibles sous nos latitudes les noms qu’elles portent encore aujourd’hui: la Grande ourse (les Anciens disaient aussi le Chariot, les Chinois, la Casserole), la Petite ourse, Cassiopée, le Cocher, le Bouvier, Pégase, etc.” ...
L’Apocalypse, c’est “par définition” (Dict. Acad. Française) la révélation des choses cachées et particulièrement des signes qui annoncent la fin du monde (Apocalypse de Jean, dernier livre du Nouveau Testament). Par extension, c’est l’utilisation du terme pour toute quasi fin du monde, au propre ou au figuré, qui est usuelle; le Mercure de France titrait en 1918 sur “L’Apocalypse et le Conflit mondial”.....
La berloque (ou plus souvent: breloque ) est une batterie de tambour militaire annonçant diverses activités de groupe (repas, distributions, ..) et aussi ordonnant la rupture des rangs. C’est évidemment en ce dernier sens - et au figuré, bien entendu, comme ordre de rupture de la formation de combat pour le retour - que le terme est employé.

4. Je lui parlai de la beauté des avions qui montaient dans la nuit. "Et peut-être encore plus de ceux qui descendent, me dit-il. Je reconnais que c'est très beau le moment où ils montent, où ils vont faire constellation, et obéissent en cela à des lois tout aussi précises que celles qui régissent les constellations car ce qui te semble un spectacle est le ralliement des escadrilles, les commandements qu'on leur donne, leur départ en chasse, etc. Mais est-ce que tu n'aimes pas mieux le moment où, définitivement assimilés aux étoiles, ils s'en détachent pour partir en chasse ou rentrer après la berloque, le moment où ils font apocalypse, même les étoiles ne gardant plus leur place ? [...] (TR, t.IV, p.337-338.)

5. ...je me suis mis au balcon et y suis resté plus d'une heure à voir cette Apocalypse admirable où les avions montant et descendant venaient compléter ou défaire les constellations. Quand cela n'aurait fait que faire regarder le ciel, cela aurait déjà été très beau tant il était merveilleux. (Lettre à Mme Straus de [vers] la fin de juillet 1917, Correspondance, éd. Philip Kolb, Plon, t.XVI, 1988, p.198.)

On complète par la citation 6, de Jean, et, profitant de cette citation de l’Apocalypse, Hiroya S. rappelle - on va dire, subliminalement ... - que chez Jean, un livre scellé par sept sceaux est présenté, qui sont un a un brisés; et quand le septième sceau est rompu, apparaissent sept anges, avec sept trompettes dont les sonneries successives feront s’abattre sur l’humanité de successives calamités destructrices. Il souligne - cette fois très explicitement - que dans les textes abordés, on peut assimiler, quand elles résonnent, les sirènes d’alarme qui préviennent des attaques aériennes aux trompettes de l’Apocalypse, avant le déluge de fer et de feu....

6. ...les étoiles du ciel sont tombées sur la terre [...] toute montagne ou île ont été bougées de leur lieu. (Apocalypse de Jean, VI, 12-14, Nouveau Testament, Pléiade)

Et, par la citation 7 à suivre, il marque que Proust n’a pas le monopole de la métaphore stellaire du combat aérien...

7. Hauteurs inimaginables où l'homme combat / Plus haut que l'aigle ne plane / L'homme y combat contre l'homme / Et descend tout à coup comme une étoile filante (Apollinaire, La petite auto, Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), (Oeuvres poétiques, éd. Marcel Adéma et Michel Decaudin, Pléiade, 1965, p.207.)

Hiroya S. prolonge alors par la citation 8, puis par son “allusion” 9: ....

8. Des aéroplanes montaient encore comme des fusées rejoindre les étoiles, et des projecteurs promenaient lentement, dans le ciel sectionné, comme une pale poussière d'astres, d'errantes voies lactées. Cependant les aéroplanes venaient s'insérer au milieu des constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère en effet, en voyant ces "étoiles nouvelles". (Ibid.)

9. Et, penchés à l'avant des blanches caravelles / Ils regardaient monter, en un ciel ignoré / Du fond de l'Océan, des étoiles nouvelles (José-Maria de Hérédia, Les Conquérants, Les Trophées, éd. Anne Bouvier Cavoret, Poésie / Gallimard, 1981, p. 135.)

Oui, Hérédia bien sûr, les immortels gerfauts, hors du charnier natal, fatigués de porter leurs misères hautaines, qui allaient conquérir le fabuleux métal que Cipango mûrit en ses mines lointaines, quand les vents alizés agitaient leurs antennes aux bords mystérieux du monde occidental....Cipango, Cipango, Japon natal, comment ne pas, Ô Hiroya, le rappeler....

De là s’opère un glissement modulaire dont quelques éléments, quelques étapes, quelques articulations logiques, assurément m’échappent - mauvaise écoute sans doute, inattention probablement - où, parti d’Hérédia, cubain d’origine, faisant de l’exotisme poétique un dépaysement valant conquête esthétique, je me retrouve avec une allusion à une mise en perspective humoristique dont je n’entends pas trace mais qui s’annexerait une référence à l’Hôtel du libre échange de Feydeau...

..... et me laisserait dans l’expectative et l’incertitude si, rédigeant ce compte-rendu, je n’apercevais dans le texte (Temps retrouvé), et dans le prolongement de l’échange avec Saint-Loup de la citation 4, ceci, qui n’a pas été versé au corpus distribué de citations mais à quoi assurément on doit se référer:

“ Et, escadrille après escadrille, chaque aviateur s’élançait ainsi de la ville transportée maintenant dans le ciel, pareil à une Walkyrie. Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons, s’éclairaient, et je dis à Saint-Loup que, s’il avait été à la maison la veille, il aurait pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre (comme dans ‘L’Enterrement du comte d’Orgaz’ du Greco où ces différents plans sont parallèles) un vrai vaudeville joué par des personnages en chemise de nuit, lesquels à cause de leurs noms célèbres eussent mérité d’être envoyés à quelques successeurs de ce Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amusés, Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mêmes à en inventer. Et c’est ce que nous avions fait encore, ce jour-là, comme s’il n’y avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort ‘guerre’, la peur des Zeppelins: ‘ Reconnu: la duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes inénarrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc.’
- Je suis sûr, me dit-il, que dans tous les grands hôtels on a dû voir les juives américaines en chemise, serrant sur leurs seins décatis le collier de perles qui leur permettra d’épouser un duc décavé. L’hôtel Ritz, ces soirs-là, doit ressembler à l’Hôtel du libre échange”.

Nous y voilà! Cette citation 4’, franchement, manquait!

... pour une conclusion qui reprend contact avec le sujet: “ la force, l’intérêt et la pratique des allusions poétiques déréalisent - et c’est leur but aussi - la guerre”. Dont acte.

Je cerne assez mal le déroulement du discours, en fait. Il s’insère entre des citations qu’il ne me semble pas raccorder de façon claire. Suite à la conclusion précédente, j’entends: “Proust multiplie les allusions pour donner une épaisseur (mémorielle? littéraire? artistique?) au Paris de la guerre et pour le rattacher au passé” ... Oui? Puis je sens que l’on va vers la citation 10. Hiroya S. invoque les clichés chauvins qui confondent beauté et nationalité, parle de consentement patriotique et de culture de guerre, et lit donc:

10. Culture de guerre : cet ensemble de représentations, d'attitudes, de pratiques, de productions littéraires et artistiques qui a servi de cadre à l'investissement des populations européennes dans le conflit (Stéphane Audouin-Rouzeau, L 'Enfant de l'ennemi, 1914-1918, Aubier, 1995, p.10.)

.... pour souligner: “ les lieux communs sont au service du “bourrage de crâne”; Proust affirmait que concernant ce dernier, on se l’infligeait aussi souvent soi-même sous le nom d’espérance”. Puis il ajoute: “Les artistes sont ou peuvent être des belligérants”. Soit.
Sautant par dessus quelques numéros, il annonce alors que Saint-Loup, ainsi, va associer Wagner aux bombardements, mais qu’il n’est pas - c’est à dire Proust - sur cette image le premier, sans qu’on puisse pour autant parler de “sources”. Ce que vont prouver les citations par dessus lesquelles il vient de faire un saut et que maintenant il utilise:

11. Vers le sud, à cent mètres environ au-dessus des eaux, chevauchant, telles des Walkyries, les étranges montures dont la mécanique européenne avait été l'inspiratrice, les Japonais s'avançaient sur leurs monoplans rouges. (H. G. Wells, La Guerre dans les airs, trad. Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz [Mercure de France, 1910], Folio, 1984, p.257-258.)

..... commentant: “On ne sait pas si Proust connaissait ce roman-là de Wells, que par ailleurs il n’a pas en très grande estime, le jugeant au-dessous de Stevenson”. Et ce passage peut d’autant plus prêter à sourire que Wells a présenté, dans cette affaire, les aviateurs de l’Empire du Soleil Levant armés, aux commandes de leurs machines, d’un sabre, pour respecter la tradition! Sourires... D’autres que Wells ont risqué l’analogie, ainsi Cocteau:

12. Rendons hommage à GUYNEMER, chasseur de Walkyries [...] (Cocteau, Dans le ciel de la patrie, Société Spad, 1918, [p.4].)

... après la mort, en septembre 1917, du héros; ou bien, en hommage à Roland Garros - et cette fois les Walkyries, retour d’Asie, ont récupéré la nationalité allemande, se faisant “annoncer” par le “cor de Tristan” :

13. Le camarade de pirate
cor de Roland
cor de Tristan
....
chasse
les Walkyries
(Cocteau, Le Cap de Bonne-Espérance, Oeuvres poétiques complètes, éd. Michel Decaudin et al., Pléiade, 1999, p.60).

... ce qui, antérieurement, avait donné:

14. Celui-là, corsaire, est seul aux altitudes froides / Il chasse les hululantes Walkyries, / Sa mitrailleuse, tel un lambeau d'azur, crachant la mort à travers l'hélice (Ibid., p. 90 [première version].)

Le statut de ces références est en fait indécidable, d’autant que, comparativement, il y a renversement du schéma chez Proust, pour qui ce sont les aviateurs français qui deviennent des Walkyries dans la bouche de Saint-Loup :

15. "[...] Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui du reste était bien naturel pour saluer l'arrivée des Allemands, ça faisait très hymne national, avec le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale, Wacht am Rhein ; c'était à se demander si c'était bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui montaient". II semblait avoir plaisir à cette assimilation des aviateurs et des Walkyries et l'expliqua d'ailleurs par des raisons purement musicales: "Dame, c'est que la musique des sirènes était d'un Chevauchée ! Il faut décidément l'arrivée des Allemands pour qu'on puisse entendre du Wagner à Paris" (TR, t.IV, p.338.)

Précision: Die wacht am Rhein (La garde au Rhin; la défense du Rhin) est un chant patriotique allemand , qu’on peut qualifier de nationaliste et in fine de nazi , ce qui est prématuré à la date où Saint-Loup l’évoque. Ce chant a été utilisé au cinéma; on l’entend dans La grande illusion, de Jean Renoir et dans Casablanca , de Michael Curtiz.

Ce passage, dit Hiroya S. est multiple. Il y a d’abord un détournement ironique dans cette affaire d’aviateurs puisqu’il ne s’agit pas d’avions mais d’un raid de zeppelins. Et ensuite, divers plans d’interprétation se superposent, de l’idéologique au politique.... en passant, au premier degré, par le musical, puisque nous est offert, séquence audio du jour, outre une minute trente de “Chevauchée”, le passage chanté (chanté?) de la citation 16 :

16. GERHILDE (postée tout en haut et appelant vers le fond, d'où arrive un épais nuage) : Hoïotoho ! Hoïotoho ! / Heiaha ! Heiaha ! / Helmwige ! Ici ! Amène ton cheval ! / LA VOIX DE HELMWIGE (au fond): Hoïotoho ! Hoïotoho !/ Heiaha ! I (La nuée est transpercée par la lueur d 'éclairs qui laissent voir une Walkyrie à cheval: en travers de la selle pend un guerrier mort. L'apparition se rapproche et passe en bordure du rocher de gauche à droite.) / GERHILDE,WALTRAUTE ET SCHWERTLEITE (lançant Ieurs appels à l'adresse de l'arrivante): Heiaha ! Heiaha ! [...] (Wagner, La Walkyrie, acte III, scène 1, trad. Françoise Ferlan, L'Avant-Scène Opéra, n°228, 2005, p.69-70.)

Encore sous le coup de ces convaincantes onomatopées, on revient à la citation 15. Hiroya S. parle d’un caractère énigmatique des références, et je m’interroge sur le sens de l’énigme. Veut-il parler de difficultés d’interprétation en termes de classement germanophile / germanophobe du passage? Il évoque une des lettres envoyées au narrateur par Saint-Loup, du front, et - sauf erreur - cite hors références distribuées: ...
“Saint-Loup (...) notait avec goût pour moi des paysages, pendant qu’il était immobilisé à la lisière d’une forêt marécageuse, mais comme si ç’avait été pour une chasse au canard. Pour me faire comprendre certaines oppositions d’ombre et de lumière qui avaient été ‘l’enchantement de sa matinée’ ...”
... “enchantement” où Hiroya S. voit une allusion à Wagner, et, dans Parsifal, à l’Enchantement du Vendredi Saint.
Puis, revenant à Wacht am Rhein : “Il y a là beaucoup de ‘politique’... Saint-Loup joue au défaitiste alors qu’il est un héros...”, et il l’oppose à Bloch, nationaliste chauvin tant que réformé et converti, dès sa convocation, au pacifisme. Il se réfère - sans lecture explicite - à ceci: “La première fois que je l’avais vu après la déclaration de guerre ... Bloch faisait montre des sentiments les plus chauvins (...) et, comme Saint-Loup lui avait demandé si lui-même devait partir, avait pris une figure de grand-prêtre pour répondre: ‘Myope’. Mais Bloch avait complètement changé d’avis sur la guerre quelques jours après, où il vint me voir affolé. Quoique ‘myope’, il avait été reconnu bon pour le service (...) [Il était] débordant d’amertume, disant que lui, simple soldat de 2° classe, n’avait pas envie de se faire ‘trouer la peau pour Guillaume’ ...” .

Toujours sur Wagner, on vise la citation 17 et le cliché nationaliste anti-wagnérien:

17. Le wagnérisme, sous couleur d'art, fut une machine merveilleusement outillée pour ronger le patriotisme en France; la machine la plus puissante employée par l'Allemagne pour germaniser l'âme français; une machine de guerre contre la France. (Camille Saint-Saens, Germanophilie, Dorbon-Ainé, 1916, p.23, 32, 41.)

... Saint-Saens est ici en cause et, dit Hiroya S., créant le personnage de Saint-Loup, Proust s’oppose au musicien dans une démarche de contre-exemple: “Voici un patriote wagnérien!”
... avec, dans la logique quoi qu’il en soit de ce cliché, le ridicule dont on peut parer la Chevauchée des Walkyries, suggéré en négation: ...

18. ...l'intransigeante conviction d'une wagnérienne qui affirme à un homme de cercle qu'il n'y a pas que du bruit dans La Walkyrie (Le Côté des Guermantes I, Pléiade, II, 524)

.. ou, plus généralement pour Wagner, explicitement : ...

19. ...Sur le sol, un grand rond lumineux se prom'na. / Je m' dis: '`Tiens, ça, c'est chouette... Ils font du cinéma ! [...] Mais la lumier' s'éteint, et l l'orchestre, dans l'air, / Recommence à nous f... d' la musiqu' de Wagner / Ah! Badaboum! Badazim! Badaboum! (Dominique Bonnaud, La Visite d'un Zeppelin sur Nancy, Les Annales politiques et littéraires, n°1648, 24 janvier 1915, p.l30.)

Et on “liste” complémentairement quelques aspects de ces jugements wagnero-germanophobes qui mélangent Wagner au bruit des zeppelins, les raids des zeppelins à une gesticulation de médiocre qualité, et qui plus est inefficace, présupposant des allemands idiots, sensibles à toute propagande, affirmations qui finalement articulent le jugement esthétique sur le fait national : ....

20. Le grand spectacle que Paris attendait avec une curiosité méprisante s'est déroulé la nuit dernière d'une manière assez médiocre (Maurice Barrès, L'Échec du Pirate des Airs, L'Écho de Paris, 22. mars 1915.)

21. Quel spectacle, quand s'aventurera la flotte du commodore aérien, baleines, requins dans les nuages, Fafner le monstre sur le musée du Louvre, dandinant son gros corps d'aluminium et de gutta-percha, dardant de ses yeux-phares sur la Cité endormie, des rayons électriques ! Cette guerre, mise en scène par Guillaume, Sonia la voit telle qu'une affiche berlinoise "sécessionniste". Ses accessoires de la terreur appartiennent au théâtre, comme la polyphonie de l'artillerie.(Jacques Émile Blanche, Cahiers d'un Artiste. I, La Revue de Paris, 15 août 1915, p.721-765, ici p.746.)

...évocation d'une soirée de la mi-novembre 1914, en compagnie de Gide et d'Henri Ghéon, où c'est entre autres la bêtise allemande robotisée qui attaque ici (musée du Louvre) la culture française ...

Notes:
Fafner est un dragon de la mythologie celtique, apparenté à la légende des Niebelungen, qui sera tué par le Siegfried que célèbre Wagner dans sa Tétralogie...
Le gutta-percha est une substance gommeuse élastique qui ressemble au caoutchouc

22. En repensant à l'art germain, [...] vous constaterez un grossissement de l'effet, par multiplication, par accumulation des moyens brutaux. Il en est de même pour les engins destructeurs et les œuvres d'art. Esthétique et science du coup de poing; I'excessif, le monstrueux, le gigantesque, jamais la mesure ni la nuance. (Ibid., p.746-747.)

... pour finalement revenir encore une fois sur la citation 15 et la juger comme spécifiquement construite contre les lieux communs de l’époque.

On va basculer, pour la toute dernière partie de l’exposé, dans une dimension très différente, dont la citation 23 marque l’émergence, et qui nourrira - retenant son attention - le court échange final avec Compagnon: ...

23. "A propos de Balbec, te rappelles-tu l'ancien liftier de l'hôtel ?" me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu'un qui n'avait pas trop l'air de savoir qui c'était et qui comptait sur moi pour I'éclairer. "II s'engage et m'a écrit pour le faire 'rentrer' dans l'aviation". Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage captive de l'ascenseur, et les hauteurs de l'escalier du Grand Hôtel ne lui suffisaient plus. (TR, t.IV, p.325.)

On entre, nous dit Hiroya S., dans les arcanes des liens secrets entre aviation et inversion... Diable!
La Walkyrie, déjà, peut représenter un travestissement, divinité féminine qui a été choisie dans les textes cités pour représenter des héros masculins, des aviateurs. C’est, dit Hiroya S., “Miss Sacripant à la guerre...”. À en prendre conscience, on s’aperçoit combien, dans la référence wagnérienne, Saint-Loup déguise son désir pour les aviateurs. Car elles sont des guerrières un peu guerriers, ces androgynes walkyries, combattantes et amantes, et qui tombent amoureuses, et qui recoupent le désir de Saint-Loup de mourir pour son ordonnance (avec cette remarque que j’ajoute, dans la maison de Jupien :“Puis on parla de la bonté d’un officier qui s’était fait tuer pour tâcher de sauver son ordonnance. ‘Il y a tout de même du beau monde chez les riches (...)’ dit Maurice ...”) , et qui renvoient au désir de Saint-Loup d’inspirer à ses hommes un amour fanatique (Saint-Loup, “tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes” ...):
“... pour Saint-Loup la guerre fut davantage l’idéal même qu’il s’imaginait poursuivre dans ses désirs beaucoup plus concrets mais ennuagés d’idéologie, cet idéal servi en commun avec les êtres qu’il préférait, dans un ordre de chevalerie purement masculine, loin des femmes, où il pourrait exposer sa vie pour sauver son ordonnance, et mourir en inspirant un amour fanatique à ses hommes” (Le Temps retrouvé; évoqué, donc, mais non lu).

Car pour revenir à la citation 23, dit Hiroya S., si l’ascenseur, c’est l’aviation, le liftier, c’est l’inversion ... et la découverte des penchants sexuels de Saint-Loup, trahis par une confidence d’Aimé, maître d’hôtel de Balbec, au narrateur: “Mais oui, Monsieur, c’est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La première année que Monsieur était à Balbec, M. le Marquis s’enferma avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de Madame la grand’mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose” (citation évoquée, non fournie; dans La Fugitive). Puis ...

24. Si un mouvement singulier avait conduit à l'inversion—et cela dans toutes les classes—des êtres comme Saint-Loup qui en étaient le plus éloignés, un mouvement en sens inverse avait détaché de ces pratiques ceux chez qui elles étaient le plus habituelles. [...] C'est ainsi que l'ancien liftier de Balbec n'aurait plus accepté ni pour or ni pour argent des propositions qui lui paraissaient maintenant aussi graves que celles de l'ennemi (TR, t.IV, p.359-360.)

... On notera, dit Hitoya S., le rapprochement trahison / prostitution homosexuelle masculine. Au delà de ce simple constat, il repart vers la maison de Jupien: “Je pus apercevoir sans être vu dans l’obscurité, quelques militaires et deux ouvriers qui causaient tranquillement dans une petite pièce étouffée (...) ‘Ah! pour sûr que je pense bien ne pas être tué’ répondait, à un vœu que je n’avais pas entendu, un autre qui, à ce que je compris, repartait le lendemain pour un poste dangereux. ‘Par exemple, à vingt-deux ans, en n’ayant encore fait que six mois, ce serait fort’ criait-il (...) comme si le fait de n’avoir que vingt-deux ans devait lui donner plus de chances de ne pas être tué ...”; et chez Jupien on trouve un aviateur: “C’est malheureux d’entendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu plus âgé ...”. Cet aviateur retient quelques instants l’attention d’Hiroya S. parce qu’on n’en entendra plus parler dans le récit;. Alors? Client? Membre du ‘personnel’? ... Mais quand même, il fut là, en ce ‘mauvais lieu’; et on évoque Agostinelli, qui voulait apprendre à piloter et qui meurt fin mai 1914, pour avoir abîmé par maladresse son avion en mer, près d’Antibes, à quelques centaines de mètres du rivage et, dérision, car il était indemne, n’avoir jamais appris à nager. Hiroya S. enfin souligne, dans le couplet du narrateur sur la députation virtuelle, après guerre, d’un Saint-Loup qui en serait revenu, la présence d’aviateurs :

25. Mais peut-être aimait-il [Saint-Loup] trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocratiques. Saint-Loup les eut exposées sans doute avec succès devant une chambre d'aviateurs. (TR, t.IV, p.432.)

Donc, donc, donc, aviateurs / inversion!.....
Et on écoute une tentative de conclusion qui me semble moyennement synthétique, commençant par en rester au chapitre Saint-Loup pour évoquer son intelligence médiocre, sa personnalité ambiguë, sa cécité passionnelle et, à côté de son inversion, ce second vice qu’est chez lui la conversation, le souci de briller. Du coup, et de ce survol d’un personnage ambigu, Hiroya S. tire la possibilité de parler de la Recherche comme d’une machine à produire des ambiguïtés ... pour essayer de récupérer le titre de son exposé en revenant au rôle éminent des allusions dans la construction - acceptons d’embarquer le personnage de Saint-Loup dans l’affaire pour que le propos semble un peu cohérent - d’une mémoire de la guerre qui en déploie tous les aspects ...
On croit comprendre ce qu’il veut dire, mais la péroraison n’est que faiblement convaincante. À sa décharge, son temps est épuisé....

Bel exposé, vraiment! Signé: Antoine Compagnon. ...

Bien. Prévisible. Normal. Pavlovien...... Moi, j’aurais plutôt dit: Des pistes, mais décousu....

Mais encore? Ma foi, saisi d’une petite poussée de dynamisme conversationnel, Compagnon, qui se pose la question de savoir si l’histoire de la musique, pour qui suivrait ce cours, pourrait sembler connaître d’autres musiciens que Wagner, après avoir goûté la “déréalisation” (Hiroya S. a énoncé : ... les allusions poétiques déréalisent la guerre ....), et refait un petit sommaire - assez inutile, je crois, sauf à vouloir prouver qu’on a suivi - de l’exposé, revient sur les Walkyries de Wells, pour dire qu’en tant que telles, elles relèvent du leitmotiv de la revanche sur l’Allemagne, constant depuis la guerre de 1870, et que, dans leur curieuse transposition japonaise, elles signent la présence d’un syndrome du “péril jaune”, également “à la mode”....

Il admire qu’Hiroya S. ait tant tiré d’une seule allusion (Walkyrie / Saint-Loup), éclairant parfaitement la notion de patriote (français) wagnérien et il a beaucoup apprécié l’ouverture à la réflexion de la collusion “aviation-inversion” pointée... et, disant qu’il pense à Cocteau, insérant combien le liftier sert bien de truchement, il évoque une possible extension du thème à toute la culture de guerre - ce qui, en soi, me semble quasiment déjà traité brillamment par Proust dans la Recherche et dans ses longs commentaires dissertants relatifs à l’homosexualité de Saint-Loup dans sa démarche guerrière et au front - remarque qu’Hiroya S. accompagne d’un membre de phrase sur l’aviateur androgyne qu’il assimile mal au guerrier triomphant, donnant à Compagnon l’occasion de prononcer (pourquoi?) le mot “centaure”, qu’il reprend au bond, souriant, complice, et comme un qui fait un calembour: “centaure ... japonais”!

Et là je comprends tout, et ... l’allusion : .......

Centaure japonais / Cet or japonais / Cet or du japon / Cet or de Cipango .

Conclusion fabuleuse dans l’allusion cryptée que ce resurgissement, sous le “centaure japonais” du “...fabuleux métal que Cipango mûrit en ses mines lointaines...” de José-Maria.

Le silence se fait sur ce trait imparable. ...

Comme disait plus haut Gerhilde: Hoïotoho! Hoïotoho! Heiaha! Heiaha!

Tout le monde en sera d’accord! Comment ne pas s’en tenir là?