Mardi 11 mars 2008 / 16h30-17h30
Amphithéâtre Marguerite de Navarre

Une semaine s’est écoulée depuis Caritas et Invidia, Padoue et Giotto, Schadenfreude et Epicaricatie, mais le temps n’a rien estompé et Compagnon rien oublié. Car tout cela, c’est sûr, l’a remué. Il croyait en avoir fini. Hélas, comme une hugolienne conscience, le ricanement mauvais des perversités cachées du Suave Mari Magno veillait, au fond de la tombe, et de là, le regardait.

Alors il s’y remet...

Hâtez-vous lentement ; et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage:
Polissez-le sans cesse et le repolissez;
Ajoutez quelquefois et souvent effacez

(Nicolas Boileau - Art poétique)

Aujourd’hui, il efface “Epicaricatie” qu’il remplace par “Joie mauvaise ou Mauvaise joie” et, après une pincée de Gide, il ajoute Amiel.
De Gide, il retient la notation schadenfreudienne: “Quand Sarah m’annonça que Gisèle s’était foulé le pied, je sentis une mauvaise joie”.
Concernant Amiel ...

Mais je commence par recopier la notice du Robert:

Amiel (Henri Frédéric) - Écrivain suisse d’expression française (Genève, 1821-1881). De famille protestante, il revint s’établir à Genève après un séjour en Italie et cinq années d’études (1843 à 1848) dans des universités allemandes. Titulaire d’une chaire d’esthétique (1849) puis de philosophie (1854), il se consacra à son enseignement tout en faisant paraître divers recueils de critique et des vers où s’exprime sa nature sensible et peu sociable.
Esprit curieux, mais que la vie inquiète, Amiel fut très attiré par la philosophie idéaliste allemande du XIX° siècle (Hegel, Schelling); il connut des “états de sympathie universelle” où il s’abandonna à un panthéisme idéaliste: “Je suis fluide, négatif, indécis, infixable et par conséquent je ne suis rien”.
Les fragments (1883 et 1923) de son journal intime, tenu de 1847 à 1881, montrent la lucidité de son esprit critique et l’absolue sincérité de son introspection, servie par une phrase souple et nuancée”.

Dont acte ....

Concernant Amiel, donc, Compagnon nous délivre la lecture d’assez longs passages de son Journal où se révèle, sur un mode qui décalque (avec anticipation!) Thomas Bernhard vomissant ses griefs contre l’Autriche et ses “Viennoiseries”, une haine obstinée de l’esprit genevois et de sa tartufferie compulsive, avec multiplication de qualifications dans lesquelles il (Compagnon) lit autant d’équivalents de la “mauvaise joie” gidienne préalable: acrimonie vigilante, incrimination suspicieuse, suspicion dénigrante, équivalents qui s’épanouissent autour de l’habitude locale d’enfoncer des aiguilles sous les ongles de son prochain en même temps qu’on lui manifeste les signes extérieurs de la cordialité la plus vive, en quoi peuvent aussi se retrouver dit-il (Compagnon) les approches stendhaliennes du caractère grenoblois.
Au détour de ces amabilités, quelques termes sont valorisés: défiance et mordacité, pour s’armer contre les travers dénoncés; un aphorisme en clin d'oeil hobbesien est relevé: “Le genevois est un loup pour le genevois” [Thomas Hobbes, 1588-1679: Man is a wolf for man / L’homme est un loup pour l’homme ; de fait la forme latine: Homo homini lupus est de longtemps dans Plaute (254-184), reprise par Erasme (1467-1536) ... ]; et Compagnon s’enchante d’une trouvaille idiomatique: avenaire, substantif qui désignerait génériquement (Suisse romande) un personnage au ricanement mauvais plus ou moins explicite ...

Note: contemporain d’Amiel, le dictionnaire Littré fournissait cette définition: “Se dit en Suisse romande péjorativement d’un habitant de la commune <non bourgeois>, qui n’est pas <des nôtres>", avec une étymologie faisant dériver le mot du latin “advena,æ: étranger , venu dans un pays”.
Compagnon évoque bien une étymologie latine avec le sens d’intrus, d’étranger, mais l’attribue à “avenarius” .... que le dictionnaire Gaffiot (mais je n’ai en main que l’abrégé ...) définit par: “relatif à l’avoine” (avena,æ c’est l’avoine, le chaume)...
L’ensemble de ces indications manque singulièrement d’homogénéité... et le glissement de la notion d’étranger à celle de ricaneur schadenfreudien m’étonne... Mais enfin, Amiel a le droit de récupérer des termes à son bénéfice et d’en tordre un peu le sens .... il suffit d’être mis au courant. Et Compagnon “faisant foi”...

Quoi qu’il en soit, on nous l’affirme: dans la Recherche, Bloch est le modèle de l’avenaire [C’est Aragon n’est-ce pas qui a écrit (et Jean Ferrat chanté): La femme est l’avenaire de l’homme.... Désolé, ça m'a échappé]. Et nous nous retrouvons avec ce “parangon de l’invidia” - renchérit Compagnon - et le narrateur, article dans le Figaro à la clé, en quête - et qui va se poursuivre toute l’heure - du “rire diabolique” de Stendhal (et après lui de Baudelaire) et du ricanement d’Amiel .....
Il lit...:

“Le lendemain je reçus deux lettres de félicitations qui m’étonnèrent beaucoup, l’une de Mme Goupil que je n’avais pas revue depuis tant d’années et à qui, même à Combray, je n’avais pas trois fois adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le Figaro. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs. C’est ainsi que Bloch, dont j’eusse tant aimé savoir ce qu’il pensait de mon article, ne m’écrivit pas. Il est vrai qu’il avait lu cet article et devait me l’avouer plus tard, mais par un choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années plus tard un article dans le Figaro et désira me signaler immédiatement cet événement. Comme il cessait d’être jaloux de ce qu’il considérait comme un privilège, puisqu’il lui était aussi échu, l’envie qui lui avait fait feindre d’ignorer mon article cessait, comme un compresseur se soulève, il m’en parla, mais tout autrement qu’il ne désirait m’entendre parler du sien: « J’ai su que toi aussi, me dit-il, avais fait un article. Mais je n’avais pas cru devoir t’en parler, craignant de t’être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des choses humiliantes qui leur arrivent. Et c’en est une évidemment que d’écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier. » Son caractère restait le même, mais son style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains écrivains qui quittent le maniérisme quand, ne faisant plus de poèmes symbolistes, ils écrivent des romans-feuilletons”.

Bref commentaire sur l’attitude de Bloch en ‘faux-ami” qui “s’emmêle un peu les pinceaux” (ceci n’est pas de Compagnon!) en essayant de rester vexant et finit “par scier la branche sur laquelle il est assis” (... tandis que cela, oui). Compagnon évoque le paragraphe suivant - sans le lire (il aurait pu) - :
“Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de Mme Goupil; mais elle était sans chaleur, car si l’aristocratie a certaines formules qui font palissade, entre elles, entre le Monsieur du début et les sentiments distingués de la fin, des cris de joie, d’admiration, peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois enserre l’intérieur même des lettres dans un réseau de «votre succès si légitime», au maximum «votre beau succès». Des belles-sœurs fidèles à l’éducation reçue et réservées dans leur corsage comme il faut, croient s’être épanchées dans le malheur et l’enthousiasme si elles ont écrit «mes meilleures pensées». «Mère se joint à moi» est un superlatif dont on est rarement gâté. Je reçus une autre lettre que celle de Mme Goupil, mais le nom, Sanilon, m’était inconnu. C’était une écriture populaire, un langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m’avait écrit”.

Note: ... sans le lire ... il aurait pu? En fait il aurait dû, car il commet un lapsus en parlant d’une lettre de Sauton, au lieu de Sanilon. Il existe un Sauton dans la Recherche, mais qui n’est pas Théodore (Sanilon) et fait une très discrète apparition dans Combray: “...C’était le fils de Mme Sauton qui rentrait du service...”, dans le contexte des surveillances “fenestrielles” de Mme Octave (tante Léonie); après quoi, on n’en parlera plus.

De l’invidia de Bloch, on va passer au ricanement de Mme Verdurin, après l’exécution de Charlus:
“Ski dit qu’il avait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela ? Je n’ai pas vu de larmes. Ah ! si pourtant, je me rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût crue. Quant au Charlus, il n’en mène pas large, il devrait prendre une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s’étaler », dit-elle avec un ricanement sans pitié”.

De même, dit Compagnon, lorsque c’est Saniette qu’on exécute ... Il fait là très allusivement référence, sans précision sur le passage, à la page où le malheureux Saniette, lors de la Soirée à la Raspelière, est moqué par tous pour les difficultés que son défaut de prononciation lui valent, lorsqu’il s’agit de parler d’une pièce de théâtre qu’il a vue à l’Odéon, La Chercheuse d’esprit, de Favart.

Le texte est savoureux. On va faire un détour pour le relire:

“...«Mais vous nous aviez toujours caché que vous fréquentiez les matinées de l’Odéon, Saniette?» Tremblant comme une recrue devant un sergent tourmenteur, Saniette répondit, en donnant à sa phrase les plus petites dimensions qu’il put afin qu’elle eût plus de chance d’échapper aux coups : «Une fois, à la Chercheuse. – Qu’est-ce qu’il dit?», hurla M. Verdurin, d’un air à la fois écœuré et furieux, en fronçant les sourcils comme s’il n’avait pas assez de toute son attention pour comprendre quelque chose d’inintelligible. «D’abord on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche?» demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au défaut de prononciation de Saniette. «Pauvre Saniette, je ne veux pas que vous le rendiez malheureux», dit Mme Verdurin sur un ton de fausse pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l’intention insolente de son mari. «J’étais à la Ch..., Che... – Che, che, tâchez de parler clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas.» Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer, et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois. «Voyons, ce n’est pas sa faute, dit Mme Verdurin. – Ce n’est pas la mienne non plus, on ne dîne pas en ville quand on ne peut plus articuler. – J’étais à la Chercheuse d’esprit de Favart. – Quoi ? c’est la Chercheuse d’esprit que vous appelez la Chercheuse ? Ah ! c’est magnifique, j’aurais pu chercher cent ans sans trouver», s’écria M. Verdurin qui pourtant aurait jugé du premier coup que quelqu’un n’était pas lettré, artiste, «n’en était pas», s’il l’avait entendu dire le titre complet de certaines œuvres.”

Notice du Robert: Favart (Charles, Simon) Auteur dramatique français (Paris 1710 - Belleville 1792). Il a longtemps bénéficié de la faveur du public qui le tint à juste titre pour le créateur du vaudeville dramatique et de la comédie musicale. Il débuta au théâtre de la Foire (1732) puis produisit dans le goût du temps des ouvrages dont les nombreux couplets s’orientent vers l’opéra comique: La Chercheuse d’esprit (1741), Les Amours de Bastien et Bastienne (1753), Les trois sultanes (1761), Annette et Lubin (1762). Ayant épousé l’actrice Marie Duronceray (1745), il devint directeur du théâtre du maréchal de Saxe à l’armée des Flandres. Il prit ensuite la direction de l’Opéra-Comique (1757), puis celle du théâtre parisien qui devait porter son nom. Sa femme (Avignon, 1727 - Belleville 1772), par l’intelligence et la qualité de son talent, la sûreté de son goût, son esprit novateur, a joué à ses côtés un rôle non négligeable dans la nouvelle orientation du théâtre.

Mais ayant délaissé Saniette, Compagnon s’intéresse à Gilberte, Gilberte et sa double nature, généreuse par son père, Swann, mesquine par sa mère, Odette, et par ce côté là, schadenfreudienne. Il cite:

“... il y avait au moins deux Gilberte. Les deux natures, de son père et de sa mère, ne faisaient pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu’une troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là d’être la proie des deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l’une et puis l’autre, et à chaque moment rien de plus que l’une, c’est-à-dire incapable, quand elle était moins bonne, d’en souffrir, la meilleure Gilberte ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l’autre parlait avec le cœur de son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conclure avec elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au moment où l’on allait conclure, le cœur de sa mère avait déjà repris son tour ; et c’est lui qui vous répondait ; et on était déçu et irrité – presque intrigué comme devant une substitution de personne – par une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu’elle-même était à ce moment-là.”

Cette fourberie, ce ricanement, dit Compagnon, “c’est celui de l’hyène”...

Amusant d’entendre cette élision. Je n’ai jamais dit que “la hyène”. Tour personnel, chez moi? chez lui? Il est vrai que dans le sud-ouest, on oublie peu de lettres au moment de parler .... Mais si “l’hier” ne me choque pas, “l’hyène”, aujourd’hui, me fait sursauter ....

... hyène, enchaîne-t-il, à qui est comparé Bloch. Et Compagnon passe à Andrée, qui ne supporte pas le bonheur des autres. Il lit:

“Il y avait maintenant chez elle, à fleur de peau, une sorte d’aigre inquiétude, prête à s’amasser comme à la mer un «grain», si seulement je venais à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine et pour moi. Cela n’empêchait pas qu’Andrée pût être meilleure à mon égard, m’aimer plus – et j’en ai eu souvent la preuve – que des gens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu’on avait, s’il n’était pas causé par elle, lui produisait une impression nerveuse, désagréable comme le bruit d’une porte qu’on ferme trop fort. Elle admettait les souffrances où elle n’avait point de part, non les plaisirs ; si elle me voyait malade, elle s’affligeait, me plaignait, m’aurait soigné. Mais si j’avais une satisfaction aussi insignifiante que de m’étirer d’un air de béatitude en fermant un livre et en disant : «Ah ! je viens de passer deux heures charmantes à lire tel livre amusant», ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup, excitaient chez Andrée une espèce de réprobation, peut-être simplement de malaise nerveux. Mes satisfactions lui causaient un agacement qu’elle ne pouvait cacher.”

Une courte pause paraphrasante et il poursuit:

“Ces défauts étaient complétés par de plus graves : un jour que je parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de golf, si inculte dans tout le reste, que j’avais rencontré avec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner : «Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir une instruction ouverte contre lui. Ils veulent crâner d’autant plus, mais je m’amuse à le dire à tout le monde. Je voudrais qu’ils m’attaquent en dénonciation calomnieuse. Quelle belle déposition je ferais.» Ses yeux étincelaient.”

Pas de meilleur exemple, dit Compagnon, d’épicaricatie [(?)... finalement, ça peut donc resservir...!]; d’autant qu’il s’agit là de pure calomnie... [La victime est Octave “dans-les-choux”]

.... Et il ne lit pas le paragraphe suivant: “Or j’appris que le père n’avait rien commis d’indélicat, qu’Andrée le savait aussi bien que quiconque. Mais elle s’était crue méprisée par le fils, avait cherché quelque chose qui pourrait l’embarrasser, lui faire honte, avait inventé tout un roman de dépositions qu’elle était imaginairement appelée à faire et, à force de s’en répéter les détails, ignorait peut-être elle-même s’ils n’étaient pas vrais.”

Compagnon part, citation d’Andrée lue, sur une idée que lui inspire, en forme de question, le “...ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup” . Il n’y a donc, dit-il, d’épargnés du soupçon d’acrimonie que la mère (ce qui veut dire aussi, complète-t-il, la grand-mère), Albertine et Saint-Loup. Pour la mère, c’est l’évidence. Mais pour Saint-Loup, qu’on a vu ailleurs fort loin de toute bonté? Étonnement. Et pour Albertine? Doute. N’est-elle jamais comme cela...? Et - curieusement pour moi, comme un qui serait encore en chemin vers la connaissance et la compréhension de l’œuvre - le voilà qui ajoute: “Je ne le sais pas encore”. Cet “encore” me plonge dans des abîmes de perplexité. À suivre ....

Dans l’immédiat, Compagnon dit “Autre exemple” et nous délivre , sauf erreur sans le situer, ceci:

“Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant : «C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire», un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire.”

... passage qu’il est allé chercher dans Sodome et Gomorrhe: le narrateur retourne avec Albertine dîner à la Raspelière ce qui lui vaut, avant de prendre le petit train, des réflexions sarcastiques du premier président de la cour d’appel de Caen, M. Poncin, personnage assez ridicule et snob dépité par le peu de cas qu’on fait de lui. Le passage lu fait suite aux remarques de Poncin:
“Et dans le hall, le premier président nous disait : «Ah ! vous allez à la Raspelière ! Sapristi, elle a du toupet, Mme Verdurin, de vous faire faire une heure de chemin de fer dans la nuit, pour dîner seulement. Et puis recommencer le trajet à dix heures du soir, dans un vent de tous les diables. On voit bien qu’il faut que vous n’ayez rien à faire», ajoutait-il en se frottant les mains.”

Puis il revient à Bloch, qui ricane de Lamartine dans une brève citation, extraite de ces lignes où le narrateur redit “...ce qu’avait pensé ma grand-mère des noms grecs que Bloch, d’après Leconte de Lisle, donnait aux dieux d’Homère, allant même, pour les choses les plus simples, à se faire un devoir religieux, en lequel il croyait que consistait le talent littéraire, d’adopter une orthographe grecque. Ayant, par exemple, à dire dans une lettre que le vin qu’on buvait chez lui était un vrai nectar, il écrivait un vrai nektar, avec un k, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine”.

Cette affaire d’Albertine lavée du soupçon d’épicaricatie qu’il a lui-même soulevée le préoccupe quand-même et du coup, étant sur le chapitre Bloch, peut-être (dit-il) y a-t-il là , tant Bloch, lui, en déborde, une clé de l’animosité d’Albertine à son égard. Il lit:

“Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine. C’était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci, de la dureté, de l’insensibilité de la petite bande, de sa grossièreté avec tout ce qui n’était pas elle....”

Il s’interrompt pour commenter: “Oui, là, c’est un peu contradictoire avec mon hypothèse...”, et reprend:

"...D’ailleurs plus tard quand je les présentai, l’antipathie d’Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il s’inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect exagéré, et si c’était à un homme disait : «Enchanté, Monsieur», d’une voix qui se moquait des mots qu’elle prononçait, mais avait conscience d’appartenir à quelqu’un qui n’était pas un mufle. Cette première seconde donnée à une coutume qu’il suivait et raillait à la fois (comme il disait le premier janvier : «Je vous la souhaite bonne et heureuse»), il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les nerfs» d’Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria : «Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises.»"

Albertine, dit Compagnon, n’est pas si bonne que cela mais au moins, quand elle ment, elle ment! On pourra aussi s’étonner, nous, de la virulence antisémite “d’époque” de la remarque d’Albertine, aujourd’hui sans doute passible de procès.... Compagnon ne relève pas. Il glose un peu, directement, sur ce “Je vous la souhaite bonne et heureuse” qu’il retrouve, avec ricanements virils et militaires, dans le Temps retrouvé:

“... ce ton sec, c’est le chagrin chez des êtres qui ne veulent pas avoir l’air d’avoir du chagrin, (...) [des] êtres qui croient que le chagrin ne compte pas, que la vie est plus sérieuse que les séparations, etc., de sorte qu’ils donnent dans les morts cette impression de mensonge, de néant, que donne au jour de l’an le monsieur qui, en vous apportant des marrons glacés, dit: “Je vous la souhaite bonne et heureuse” en ricanant, mais le dit tout de même.”

On peut continuer ainsi, dit Compagnon, à faire la recherche et l’analyse de toutes ces entorses à la charité qu’on lit dans les facettes multiples du suave mari magno quand il se tisse et vibre de ricanements intérieurs ....

Françoise par exemple et pour y revenir encore ... Et il reprend de fait tout le passage, dans sa résurgence obstétricienne, dit “de la fille de cuisine”. Passage déjà fourni, lu, interprété, exploité? Peut-être pas sur ce volet précis ... Alors, retournons-y, d’autant qu’on peut aujourd’hui le montrer nanti de l’étiquette de la “commisération hypocrite” d’Amiel :

“Je m’aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise.”

Loyauté au clan versus Charité, dit Compagnon, morale fermée (le groupe des proches) contre morale ouverte (l’humanité)...

"Une de ces nuits qui suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait «faire la maîtresse». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. À chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait : «Hé là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine ? Hé ! la pauvre !» Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille ; dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la vue des mêmes souffrances dont la description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre : «Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça ! ça lui a fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant!».”

Compagnon revient sur ses références antérieures, se demande s’il n’y aurait pas là “faute ordinaire” selon Montaigne, et relit ce conflit d’intérêts entre le proche (la famille) et le lointain (le genre humain) avec Bergson, sans empathie possible entre les deux... Et il continue:

“Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à l’égard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma tante ...”

... citation où Compagnon voit un “communautarisme” quasi “animal”, qu’il confirme par la suite :

“...Et comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.”

On trouve là, dit Compagnon une analyse d’une précision que peut envier la philosophie quand elle se donne pour tâche de distinguer la compassion, sentiment général et abstrait, et la sympathie, qui relève du proche.
Françoise dit-il est une personne “morale” chez qui le “népotisme” prime. Là où le théoricien qui balance entre l’équité, la bonté de la morale ouverte (le genre humain) et la loyauté limitée à la famille, au groupe, laquelle fait le fond de la morale fermée, recommande in fine l’équité, Françoise fait dissidence; elle choisit le clan, la caste.

Remarque: ... Aux deux extrémités de l’échiquier des sensibilités politiques, on ne peut s’empêcher de penser ici à la fois à J.M. Le Pen revendiquant préférer son voisin à l'étranger, son cousin à son voisin et son frère à son cousin et à Albert Camus, avouant, face au conflit algérien et à son dilemme, entre la justice et sa mère, choisir, sans y rien pouvoir, sa mère.

Vous reprendrez bien, croirait-on entendre Compagnon dire, quelques exemples? Et nous voici avec la reine de Naples....Il voit chez elle, un comportement analogue à celui de Françoise en ce sens qu’elle est la bonté incarnée ... mais dans le cadre d’une théorie fort bergsonienne des cercles concentriques. Nous sommes chez les Verdurin. Charlus vient d’être “exécuté”. Compagnon lit:

"La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui aussi elle était fâchée, mais seulement parce qu’il ne faisait pas face plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La sympathie pleine de simplicité qu’elle leur avait témoignée, il y a quelques heures, et l’insolente fierté avec laquelle elle se dressait devant eux prenaient leur source au même point de son cœur. La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gens qu’elle aimait, aux siens, à tous les princes de sa famille, parmi lesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les gens de la bourgeoisie ou du plus humble peuple qui savaient respecter ceux qu’elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments. C’était en tant qu’à une femme douée de ces bons instincts qu’elle avait manifesté de la sympathie à Mme Verdurin. Et, sans doute, c’est là une conception étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciens n’aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se dévouaient parce que celui-ci n’excédait pas les limites de la cité, ni les hommes d’aujourd’hui la patrie, que ceux qui aimeront les États-Unis de toute la terre."

Compagnon voit là une réflexion très “kantienne” du narrateur, qui au passage s’avoue sensible à une forme de bonté “ancienne” de la reine de Naples, une bonté fermée, distincte de la bonté philanthropique telle que voulait la pratiquer Ruskin [1], bonté kantienne qu’on peut caricaturer en bonté de dames patronnesses...

[1] ... Ruskin se penche sur la dure condition des ouvriers et fonde en 1871, utilisant une partie de sa fortune, héritée de ses parents, la “guilde de Saint-Georges”, association ayant pour but la régénération artistique et morale de l’Angleterre. En outre, l’excentrique millionnaire finance des actions sociales ponctuelles, comme la construction d’une route dans la campagne par les étudiants d’Oxford (...), l’édification de logements sociaux, l’assainissement du quartier défavorisé de l’East End de Londres, la création d’un ouvroir dans le Westmoreland où, dans un cottage pimpant, on file le lin avec le rouet des grand-mères, ou encore la réhabilitation du Moulin de Saint-Georges, à Laxey, dans l’île de Man, où l’on carde la laine et fait le drap, dans la teinte naturelle des moutons noirs de l’île.

(Introduction de Yves-Michel Ergal à la Bible d’Amiens, traduction de Marcel Proust - ouv. cité)

Compagnon prolonge sa citation:

“Tout près de moi, j’ai eu l’exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes n’ont jamais pu décider à faire partie d’aucune œuvre philanthropique, d’aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse ou patronnesse. Je suis loin de dire qu’elle ait eu raison de n’agir que quand son cœur avait d’abord parlé et de réserver à sa famille, à ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son chemin, ses richesses d’amour et de générosité ; mais je sais bien que celles-là, comme celles de ma grand’mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou de Cambremer”.

Cette condamnation de la philanthropie, on la retrouve à propos du cas, compliqué, des Verdurin, qui tendront la main à Saniette après en avoir fait leur souffre-douleur; mais à Saniette seul!, pas de philanthropie! Je donne assez largement le passage (Compagnon n’a lu que les dernières lignes - question de temps, il faut dire). Les époux Verdurin dialoguent:

" ... Saniette dont le coup de bourse pour se rattraper a échoué. En arrivant chez lui tout à l’heure, après nous avoir quittés, en apprenant qu’il n’avait plus un franc et qu’il avait près d’un million de dettes, Saniette a eu une attaque. – Mais aussi pourquoi a-t-il joué (...) il y a longtemps que nous savons qu’il est idiot, dit M. Verdurin. Mais enfin le résultat est là. Voilà un homme qui sera mis demain à la porte par son propriétaire, qui va se trouver dans la dernière misère ; ses parents ne l’aiment pas, ce n’est pas Forcheville qui fera quelque chose pour lui. Alors j’avais pensé, je ne veux rien faire qui te déplaise, mais nous aurions peut-être pu lui faire une petite rente pour qu’il ne s’aperçoive pas trop de sa ruine, qu’il puisse se soigner chez lui. – Je suis tout à fait de ton avis, c’est très bien de ta part d’y avoir pensé.(...) il a eu une première attaque, il ne pourra guère vivre plus de deux ou trois ans (...) avec nos revenus, il me semble que sacrifier chaque année dix mille francs pendant trois ans ce n’est pas impossible. – Soit, seulement l’ennui c’est que ça se saura, ça obligera à le faire pour d’autres. – Tu peux croire que j’y ai pensé. Je ne le ferai qu’à la condition expresse que personne ne le sache. Merci, je n’ai pas envie que nous soyons obligés de devenir les bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie !..."

Si on fait le bilan, conclut Compagnon, de ces éléments de “Caritas-Invidia”, de “Charité-Envie” dans la Recherche, sauf la mère et la grand-mère du narrateur - et, ajoute-t-il de nouveau, en laissant ouverte la question posée par le cas Albertine...- tout le monde est concerné par la tension qui s’établit entre ces dispositions antagonistes. Tout le monde? Et le “héros”, le narrateur? Est-il, dit-il, indemne? Lors des préparatifs de l’exécution de Charlus, il est là, il connaît un dilemme moral, mais il n’agit pas, il reconduit ou plutôt il applique ce qu’il avait introduit dans l’épisode «Bathilde ! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac !» du jardin de Combray. Compagnon lit:

“Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu.”

Il restera, dit Compagnon. Il éprouve de la compassion, de la sympathie même pour la victime, mais il ne fait rien, voire - et ce sera une piste à reprendre (?) - il excuse les bourreaux ....

Voilà. Ce fut une leçon d’exemples....

... L’exemple de ce qu’est une leçon d’exemples. Modeste apport personnel, longues citations...
Mais les ouvertures de la fin, à reclasser mes notes plus que sur le moment, me semblent intéressantes. Au delà de la citation, il y a un vrai début de questionnement sur les caractères: des Verdurin, et surtout d’Albertine, du narrateur ... Le reste - ce qui précéda - m’avait paru plus convenu, plus “facile” et plus “compilatoire” ... Nous verrons si le bref avenir qui nous (lui) reste tiendra les promesses de ce petit sursaut final....