Mardi 11 mars 2008 . 17h30 - 18h30
Amphithéâtre Marguerite de Navarre
Françoise Leriche- Univ.Grenoble III

Elle a pris pour intitulé de sa leçon une phrase de Proust (Lettre à Daniel Halévy - automne(?) 1888):
“C’est à l’influence de quelqu’un qu’on juge de sa moralité”.
L’aphorisme est bien tourné, mais guère “signifiant”, tant un même résultat peut être obtenu à partir de causes antagonistes selon qu’on fonctionne sur l’imitation ou le rejet ...
Hasard ou coïncidence ? Une phrase d’Oscar Wilde pourrait avoir servi de modèle, ou d’inspiration: “On a le droit de juger quelqu’un à l’influence qu’il exerce sur ses amis”...
Ce n’est pas évoqué. Passons.

Compagnon la présente comme ex-assistante de Philip Kolb dans son travail sur la correspondance de Proust dans les années 80, ce qui souligne qu’elle ne fait pas, quel qu’il soit, son âge. Elle semble décidée et dynamique, sympathique.

Elle a distribué un “exemplier” - ça y est, le mot est définitivement adopté, ils le prononcent tous; c’est la coquetterie 2008; reconnaissons qu’il est commode - en recto-verso. D’un côté deux lettres (extraits de ...) de Proust à Halévy et un peu de Gide, de l’autre trois passages de la Recherche.

Son plan est assez simple et structure bien un exposé clair, facile à suivre, intéressant.
Elle dit d’abord en quelques mots Proust plus polémiste que moraliste; elle souligne qu’il a “pensé” la morale dans tous ses écrits, y compris sa correspondance, et qu’en dépit de l’hétérogénéité des modes d’expression (roman construit / lettres), il peut d’autant plus y avoir convergence des discours que Proust est toujours resté très libre dans sa “parole”.

La lettre à Halévy de 1888 qui fonde l’exposé est celle d’un adolescent de 17 ans qui manifeste une assez précoce maturité morale et se situe en refus des conventions judéo-chrétiennes de son milieu, laissant lire les prémices de soucis éthiques et de positions originales qui se déploieront dans la Recherche.
En fait, Françoise Leriche a prévu deux lettres à Halévy, la seconde étant apparemment - c’est elle qui les situe - antérieure de quelques mois à la première. Je vais d’abord redonner les deux, dans l’ordre chronologique, même si elle n’a de fait utilisé que celle de l’automne:

[ ...printemps 1888]

[...] Quant à ton pédéraste virtuel ou non, tu peux très bien te tromper. Je sais... qu’il y a des jeunes gens... (et si ça t’intéresse et que tu me promettes un secret absolu, même pour Bizet, je te donnerai des pièces d'un intérêt très grand à ce point de vue, et à moi appartenant, à moi adressées) des jeunes gens et surtout des types de huit à dix-sept ans qui aiment d'autres types, veulent toujours les voir (comme moi, Bizet), pleurent et souffrent loin d'eux, [...] les aiment pour leur chair, [...] qui leur écrivent des lettres passionnées et qui pour rien au monde ne feraient de la pédérastie.

Pourtant généralement l'amour l'emporte [...]. Mais ne te moque pas d'eux et de celui dont tu me parles, s'il est ainsi. Ce sont en somme des amoureux. Et je ne sais pas pourquoi leur amour est plus malpropre que l'amour habituel.

[... automne (?) 1888]
Curiosité: Cette lettre - note de l’édition Philip Kolb chez Plon - est écrite au lycée pendant une classe de Darlu (il y est fait allusion dans la fin, non reproduite ici) dont Proust fut l’élève d’Octobre 1888 à Juillet 1889.

[...] je vais t'expliquer ma pensée ou plutôt causer avec toi comme avec un garçon exquis de choses très dignes d’intérêt, encore qu'on n'aime pas en causer entre soi. J'espère que tu me sais gré de cette pudeur. Je trouve l'impudicité une chose horrible. Elle me paraît bien pire que la débauche. Mes croyances morales me permettent de croire que les plaisirs des sens sont très bons. Elles me recommandent aussi de respecter certains sentiments, certaines délicatesses d'amitié, et particulièrement la langue française [...].

Tu me prends pour un blasé et un vanné, tu as tort. Si tu es délicieux, si tu as de jolis yeux clairs qui reflètent si purement la grâce fine de ton esprit qu’il me semble que je n'aime pas complètement ton esprit si je n'embrasse pas tes yeux, [...] si enfin il me semble que le charme de ton toi, ton toi où je ne peux séparer ton esprit vif de ton corps léger, affinerait pour moi en l'augmentant “la douce joye d'amour”, il n’y a rien là qui me fasse mériter les phrases méprisantes qui s'adresseraient mieux à un blasé des femmes cherchant de nouvelles jouissances dans la pédérastie. [...] qui crois-tu donc que je suis, surtout qui je serai[s] si j'ai déjà fini avec l'amour pur et simple! Je te parlerai volontiers de deux Maîtres de fine sagesse qui dans la vie ne cueillirent que la fleur, Socrate et Montaigne. Ils permettent aux tout jeunes gens de “s'amuser” pour connaître un peu tous les plaisirs, et pour laisser échapper le trop-plein de leur tendresse. Ils pensaient que ces amitiés à la fois sensuelles et intellectuelles valent mieux que les liaisons avec des femmes bêtes et corrompues quand on est jeune et qu'on a un sens vif de la beauté et aussi des “sens”. Je crois que ces vieux Maîtres se trompaient, je t’expliquerai pourquoi. Mais je retiens seulement le caractère général du conseil. Ne me traites [sic] pas de pédéraste, cela me fait de la peine. Moralement je tâche, ne fut-ce que par élégance morale, de rester pur. Tu peux demander à M. Straus quelle influence j'ai eu [sic] sûr Jacques [NB: Jacques Bizet]. Et c'est à I'influence de quelqu’un qu’on juge de sa moralité.

Françoise Leriche va commenter le second billet...
Remarque: Lettres très étonnantes pour moi, par leur liberté de ton et de vocabulaire, par l’absence de gène de Proust dont il me semble comprendre clairement qu’il se défend de l’accusation de pédérastie en ce qu’elle désignerait un goût sensuel définitif et réducteur pour les garçons, mais ne conteste en rien des inclinations charnelles menées à leur terme dès lors qu’elles correspondent à une élection où prime le sentiment amoureux, qui s’élargit à (...ou prend comme objet premier) l’âme dont la joliesse du corps n’est que l’écrin...
Peut-être aussi dans le “style” de la lettre y a-t-il des traces de ce que Painter relève dans sa biographie: “Un ancien camarade parla à Jacques-Emile Blanche, longtemps après, de la terreur qu’il éprouvait quand il voyait Marcel venir à lui, prendre sa main et confesser son besoin d’une “affection totale et tyrannique” ...”

Il me semble que Françoise Leriche reste un peu en deçà de cette réaction (ma remarque), soulignant qu’il n’y a dans la position de Proust aucune profession d’immoralisme, mais une défense du caractère pur d’actes qui s’ils transgressent la morale (traditionnelle) d’Halévy, que Proust récuse, ne choquent pas la morale “antique”.

Note... de Philip Kolb dans l’édition de cette correspondance: "Proust se rendra compte par la suite qu’il s’est mépris en parlant ainsi de Montaigne. Dans son roman il n’est nulle part question de l’auteur des Essais à ce propos".

Françoise Leriche évoque le contexte. La philosophie des lumières est passée par là, la liberté de conscience est un acquis, on peut donc récuser la morale chrétienne (le conflit est “d’époque” dit-elle) dans le prolongement d’idées qui militent pour le bonheur terrestre. Mais, souligne-t-elle, le plaisir n’est pas ici perçu comme une fin en soi, l’amoureux n’est pas le débauché, le partage bien/mal, pur/impur, se recompose en noble/ignoble, l’amour est du bon côté, le blasé a franchi la frontière du mal; l’acte ne peut être dégradant “en soi”, seulement “en intention” et sa qualité est dans celle de l’intersubjectivité des acteurs ... Davantage encore, plus qu’à l’intention - dont trop de bonnes pavent l’enfer - c’est aux conséquences qu’il faut juger, d’où la phrase sur “l’influence” ... L’amitié passionnée et passionnelle pour Jacques Bizet du printemps 1888 aurait “amélioré” ce dernier et il y a donc “valeur morale” dans le souci d’épanouissement d’autrui, alors qu’il y a indignité dans l’entraînement à la débauche ...

Note. ... sur cette histoire d’influence, on trouve une remarque de George Painter: “M.Straus avait décidé tout d’abord que Proust avait une mauvaise influence sur son beau-fils, puis, toute réflexion faite, qu’il n’en avait pas. Il fit alors une visite de réconciliation au 9, Bvd Malesherbes (la demeure des Proust)...”

Françoise Leriche clôt ses remarques sur la lettre en disant que si Proust met en cause les systèmes (moraux) normatifs, injonctifs, il n’est nullement indifférent aux valeurs et défend ici une éthique de la responsabilité, de l’attention à autrui.
Ce n’est pas le lieu, ajoute-t-elle, aujourd’hui, d’examiner si la Recherche s’inscrit en illustration de ces idées de jeunesse....

Mais 20 ans plus tard, redémarre-t-elle, en 1908, quand Proust s’installe dans son grand-œuvre, le climat a changé. La revendication du plaisir est à l’ordre du jour et la Belle Époque cette fois - en 1888, c’étaient les débuts... - bat son plein. La philosophie de Nietzsche est arrivée en France entre 1893 et 1895, qui proclame la nécessité d’abolir une morale chrétienne briseuse d’élan vital; elle rencontre un engouement dans la société. Gide se fait le porte parole d’un tel catéchisme en 1897 dans ses Nourritures terrestres ....

[Citation fournie... ]

Je m'attends à vous, Nourritures !
Ma faim ne se posera pas à mi-route;
Elle ne se taira que satisfaite;
Des morales n'en sauraient venir à bout.
[... ]
Je m'attends à vous, Nourritures !
Satisfactions, je vous cherche;
Vous êtes belles comme les rires de l'été.
Je sais que je n'ai pas un désir
Qui n’ait déjà sa réponse apprêtée.
Chacune de mes faims attend sa récompense.

[...]

Disponibilité à tous les plaisirs! dit Françoise Leriche, en complétant d’un autre extrait de Gide:

Disponible ! Nathanaël, disponible !
- et par une attention subite, simultanée de tous les sens, arriver à faire (c'est difficile à dire) du sentiment même de sa vie, la sensation concentrée de tout l'attouchement du dehors. . . (ou réciproquement) ...

... pour conclure: le moi est un “rendez-vous de sensations”.

Il faut fondre sa vie dans la sensation présente; c’est l’essor du courant vitaliste, avec Francis Jammes, avec Anna de Noailles. C’est cette recherche du plaisir immédiat qui au fond légitime le mode de vie des oisifs du temps ... que côtoie Proust.
Mais le Proust de la Recherche ne s’en satisfait pas; il veut questionner dit-elle cette morale, et si le héros [deux citations à suivre] adopte la philosophie des Nourritures terrestres, il sent [cf. la première des deux] un devoir impérieux qui lui demande d’aller au delà d’une manifestation qui ne serait qu’animale de satisfaction.....

[Citation / Combray ]

Quand j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres [...] recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient [...] La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser [...]
[Suit la description de la mare de Montjouvain et d’un reflet fugitif:] ... je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé : «Zut, zut, zut, zut.» Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement. Et c’est à ce moment-là encore – grâce à un paysan qui passait, l’air déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans chaleur à mes «beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher» – que j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, dans un ordre préétabli, chez tous les hommes.

[Citation / Jeunes filles en fleurs ]

Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c’était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d’elle. C’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de nos facultés restent endormies parce qu’elles se reposent sur l’habitude [ ... voyage, lieu inconnu + heure matinale + insomnie = rupture de l’habitude, sens en éveil]. [...] La vie m’aurait paru délicieuse si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m’aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. [...] [le train repart] hélas ! elle serait toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais à accepter qu’en combinant des plans qui me permettraient un jour de reprendre ce même train et de m’arrêter à cette même gare, projet qui avait aussi l’avantage de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit [...]

Dans cette dernière citation, dit Françoise Leriche, Proust se montre très critique pour l’appétence du narrateur, finalement qualifiée de “paresseuse, centrifuge, intéressée ...”. À placer le bonheur dans l’objet - ce qu’elle lit - on tombe dit-elle dans ce fétichisme que Proust reproche à Ruskin . Et elle se réfère à Aristote qui pointe l’animalité comme aboutissement d’une attitude dont le seul but serait la jouissance. Proust, suggère-t-elle, appelle le lecteur à s’examiner pour voir si une telle quête (de la seule jouissance) le laisse pleinement satisfait..

Elle le “voit” (Proust) répondre en termes de responsabilité nécessaire, exigeante, par rapport à nous-mêmes ... et porter aussi [extrait suivant et dernier] le regard au delà, au delà du “moi”, sur la société oisive de Balbec; et oisive d’une oisiveté constante ....

[Citation / Jeunes filles en fleurs ]

[...] le soir [...] les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger) [...]

À cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant la femme en retard, laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des écharpes, [...] sortait de l’ascenseur comme d’une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s’engouffraient dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d’interminables conférences sur la composition du menu et la confection des plats. Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec n’était pour eux que la distance qu’il fallait franchir [...] avant d’arriver au petit restaurant élégant où [...] les écharpes de celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et souple, mais qui la séparait du monde.

Françoise Leriche parle de séparation très marquée, redisant: aquarium, privilégiés-mollusques, animalité, vitre de verre - paroi sociale isolant les pauvres, impudence, obscénité du luxe étalé. Elle se demande si la parenthèse - notant que leur rajout est souvent sur épreuves - est ou non “post 1917”; elle vaut quoi qu’il en soit interrogation sur la légitimité de l’ordre social autant que réflexion implicite sur le dogme du libéralisme (Adam Smith, Voltaire ...) qui voit le luxe entraîner une redistribution des richesses.... ce que le texte ici prend en défaut.
Quant à la “bande des quatre” dit-elle [... expression assez malheureuse quand on se souvient combien elle a fleuri sous le chiraquisme dans la bouche de Jean-Marie Le Pen pour désigner les responsables RPR / UDF / PS / PC], elle symbolise elle aussi une société indifférente, séparée du monde, avec ce “mais” final, marqueur argumentatif implicite reprochant au plaisir d’être recherché en ignorant tout contexte...

Reprenant une expression qu’elle a déjà introduite, dans cette obscénité étalée de l’indifférence, il faut voir dit-elle une suggestion de moralité, lire que le narrateur prend position “contre” un luxe qui se donne en spectacle et prépare de possibles sinon prévisibles lendemains qui déchantent; il faut deviner le souhait d’une “refondation” morale qui prenne en compte l’attention à autrui (elle évoque Lévinas), qui assume la responsabilité de ses actes; elle parle d'une morale qui est écrite là, en filigrane.

Et Françoise Leriche conclut sur un sentiment de culpabilité irriguant la Recherche et qui y présuppose un sens moral, en témoigne. L’immoraliste gidien, l’individualiste sont condamnables, sont condamnés; le discours vitaliste se termine en aporie; et Proust, elle l’affirme en le redisant, porte dans sa besace d’écrivain l’ébauche d’une autre moralité.

Exception à la règle, le court débat qui suit est enlevé et intéressant ....

Antoine Compagnon engage une immédiate critique, et l’échange tournera autour de cela, sur la pertinence des extraits retenus dans leur cohérence avec la thèse présentée. Il se dit “assez” d’accord avec la lecture d’un Proust modérément nietzschéen sauvant, au delà de la récusation d’une morale chrétienne normative, rigide, inadaptée à l’évidence de nécessaires bonheurs terrestres, l’impératif d’un devoir. Mais il lit, dans les trois passages retenus de la Recherche ... l’impératif non d’un devoir moral, mais d’un “devoir d’écrire”, du devoir tel qu’il doit s’imposer à l’écrivain, à l’artiste. Ce devoir, tourné vers l’œuvre d’art, dû à l’œuvre d’art, dû à l’exigence d’en accoucher dans la douleur, ce serait donc un devoir esthétique, inhomogène à ce devoir moral qu’il a entendu défendre.

Sa critique semble immédiatement fine; il la délivre bien, convaincu et précis. L’édifice de l’exposé est-il à bas?
Mais non, Françoise Leriche, sûre de sa réflexion, entre sans difficulté dans la contre-analyse qui lui est soumise pour opérer une défense en termes d’élargissement des perspectives. Certes dit-elle, Proust écrivain parle d’abord d’un devoir d’écrire, mais si ce n’est que "le devoir d’aller au bout de sa mission de l’écrivain élu", qui le concerne, lui ... la transposition est d’évidence, l'extension possible, à toute situation personnelle qui nous met face au devoir moral - et non plus strictement esthétique - d’aller au terme de notre propre excellence, de quelque domaine qu’elle soit, sans nous laisser détourner de ce chemin d’un “Deviens qui tu es!” qui doit nous porter au plus haut de nous-même et au meilleur de ce que nous pouvons.

Astucieux. Et recevable. On aurait pu s’arrêter là, concilier en plaidant pour la possibilité de deux lectures: celle étroite, à la lettre, de Compagnon, affirmant que le narrateur s’adresse à lui-même et à travers son cas, à “l’artiste”; celle, extensive, de Françoise Leriche, estimant que le narrateur s’adresse aussi à nous, à l’autre, à tous les autres lecteurs, élargissant ainsi l’esthétique à une morale.

Mais Compagnon est mauvais joueur. Petitesse d’une grande intelligence - Victor Hugo n’a-t-il pas dit: “Il n’y a pas de montagne sans vallée...” - il ne supporte pas la contradiction, ni de n’avoir pas le dernier mot. Il amorce donc, avec plus de maladresse, la répétition de ce qu’il a déjà dit et puis, croyant trouver un biais et changeant d’angle d’attaque, il évoque Schopenhauer comme éventuel inspirateur - car il était, la conférencière l’avait souligné, trop tôt pour Nietzsche en 1888 - des positions iconoclastes du lycéen Proust.
Las, il se fait renvoyer dans les cordes par une Françoise Leriche très assurée et semble-t-il plus instruite que lui des arcanes de la démarche schopenhauerienne, ce qui nous vaut un assez piteux “Bon...” conclusif de Compagnon après quelques secondes de silence ennuyé...
Dommage, quand il aurait pu plus élégamment tolérer, sur la dispute principale et les trois citations fournies, un Proust “nous” faisant la leçon, lui parût-il moins probable qu’un Proust s’auto-morigénant. Dommage...