19 septembre 2008
L'hippocampe de Proust ... et de Saint-Augustin.
Cette note a été également mise en ligne sur AutreMonde.
HIPPOCAMPE n.m. (gr. hippos, cheval et kampé, courbure). 1. Poisson marin à tête chevaline etc. (...) 2. ANAT. Zone du lobe temporal de chaque hémisphère cérébral faisant partie du rhinencéphale* et jouant un rôle dans le comportement. 3. MYTH. GR. Animal fabuleux, mi-cheval, mi--poisson.
*- Rhinencéphale: partie la plus primitive du cortex** cérébral, formant un anneau à la face interne de chaque hémisphère, intervenant (...) dans le comportement, les émotions et la mémoire chez les mammifères.
**- Cortex: couche de substance grise située à la surface des hémisphères cérébraux, contenant les corps cellulaires de neurones et responsable des fonctions les plus élevées du cerveau.
In: Le petit Larousse illustré (dernière édition).
C’est la définition anatomique ci-dessus qui servait de support, sous le titre L'hippocampe de Proust, au premier *** de six articles consacrés cet été aux Métamorphoses de la mémoire, articles publiés quotidiennement du mardi 15 au dimanche 20 juillet dans le journal Le Monde . Ils étaient signés - homonymie et coïncidence - Hervé Morin.
*** ... Au premier et au plus intéressant. La suite le fut decrescendo ...
Je renonce à résumer et je donne d'abord le texte dans sa totalité.
J'essaierai de commenter-prolonger (?) ensuite....
[*******
Que sait la science de ce qui, dans la tête d'un Proust, abrite les souvenirs, les entretient et les ressuscite ? Tout converge vers l'hippocampe, leur gardien mystérieux. Et la madeleine ? C'est la clé sans laquelle le passé serait à jamais perdu ...
Longtemps,science et littérature ont fait chambre à part. Marcel Proust les a réconciliées. Outre la montagne d'exégèses qu'a suscitée son oeuvre, le "phénomène proustien" a engendré une foule d'analyses psychologiques et neurobiologiques.
Ce "phénomène", c'est bien sûr celui attaché à l'épisode de la madeleine, relaté au début d'A la recherche du temps perdu .
Le narrateur, goûtant chez sa mère un biscuit trempé dans du thé, est soudain assailli par une vive émotion. Intrigué, il cherche en lui-même et découvre la cause de ce trouble. Le voilà transporté des années en arrière, le dimanche matin à Combray, lorsque sa tante Léonie lui offrait un morceau de madeleine trempé dans son infusion de thé. Souvenir en apparence ténu, anodin.
Mais, écrit Proust, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.
J'ai tout un dossier d'articles qui tentent de réinterpréter scientifiquement cet épisode, témoigne la neurobiologiste Pascale Gisquet (CNRS - université Paris-Sud), qui a bien voulu mettre ses archives à notre disposition. J'ai moi-même été très inspirée par Proust, confesse-t-elle. Étrange attrait... tant le premier réflexe des scientifiques est de se défier d'un témoignage subjectif. Mais Proust fascine les spécialistes de la mémoire. Sans doute, avance le neuropsychologue Francis Eustache (Inserm-université de Caen), parce que ce visionnaire a eu bien avant nous l'intuition que la mémoire est au centre du psychisme: elle permet la rencontre intime avec soi et avec I'autre, présent ou absent. Peut-être aussi parce que chacun de nous, un jour, a cru mordre dans sa madeleine...
Qu'a donc découvert la science de ce qui, dans la tête d'un Proust, mais aussi sous nos crânes, abrite les souvenirs, les entretient et les ressuscite ? 0n sait des choses, mais on en ignore plus encore, prévient Serge Laroche, du laboratoire de neurobiologie de l'apprentissage, de la mémoire et de la communication (CNRS-Paris-Sud). La science de la mémoire est très jeune et porte sur un organe longtemps reste inaccessible, le cerveau. Depuis un siècle, les scientifiques ont compris que celui-ci est organisé en ensembles interconnectés, et que son unité cellulaire de base est le neurone. Le neuroanatomiste espagnol Santiago Ramon y Cajal (1852-1934) avait supposé que c’étaient des modifications de "protubérances" neuronales qui étaient responsables de la mémorisation. Ses successeurs lui ont donné raison.
Chaque neurone est en effet capable de transmettre de l'information, sous la forme d'influx électrochimique et de synthèses moléculaires, et aussi d'entrer en contact avec des milliers d'autres neurones. Les points de contact, ce sont les "protubérances" de Cajal, Ies synapses. Les études sur l'animal ont montré que l’activité de ces synapses peut être renforcée, voire qu'elles peuvent se multiplier au fil de l'apprentissage, et ce de façon durable, dans un remodelage à long terme qui implique des cascades complexes de gènes. Sur des souris mutantes, on en a déjà identifié 165 qui jouent un rôle important dans le fonctionnement synaptique, dit Serge Laroche.
Avec un milliard de millions de connexions, la combinatoire de ces réseaux est hallucinante !
Que serait donc un souvenir dans cette jungle neuronale ? Il serait un motif particulier d'activation cellulaire de réseaux neuronaux, répond Serge Laroche. Concrètement, chacun des sens du jeune Marcel, sollicité, entraîne l'activation d’une portion de son cerveau. Tout un réseau neuronal est impliqué. Les noeuds de ce réseau (les synapses) sont renforcés par la sollicitation extérieure qui devient perception. Un souvenir correspond à une réactivation du réseau dans la configuration que la perception a créée. A chaque souvenir correspond un réseau qu'il faut activer pour se le remémorer, avance Serge Laroche.
Pour ce qui est de la mémoire simple, comme celle qui intervient dans la modification des réflexes d'évitement d’un organisme basique tel que l'aplysie, un escargot de mer que j’ai étudié, nous comprenons très bien ce qui se passe, dit l'américain Éric Kandel, Prix Nobel de médecine en 2000. Mais pour des choses plus complexes comme l'odorat, modalité sensorielle très vaste, combinée parfois avec la perception visuelle, c'est plus compliqué. Nous ne comprenons pas exactement comment tout cela est traité au niveau de l'hippocampe.
L'hippocampe ! Depuis un demi-siècle, cette structure profonde du cerveau fait l'objet de tous les soins des spécialistes de la mémoire. Comme souvent, c'est un cas clinique qui a tout déclenché. En I'occurrence H. M., un jeune américain épileptique qui a subi en 1953 une ablation de l’hippocampe et d'une portion des lobes temporaux, censée mettre fin à ses crises. Depuis lors, H. M. est prisonnier du temps: ses souvenirs, dégradés, se sont figés à la période précédant son opération. Ses capacités intellectuelles sont intactes, mais il est incapable de retenir une information nouvelle plus de quelques secondes. Sans mémoire, impossible de construire ... l'avenir.
La psychologue Brenda Milner a pu montrer que son amnésie n'était pas absolue: H.M. a bien enregistré que ses parents étaient morts, et que Kennedy avait été assassiné, sans doute en raison de la charge émotionnelle de ces événements. Il a aussi pu apprendre à recopier un motif en le regardant dans un miroir, une compétence qui mobilise la mémoire inconsciente. Mais après des décennies de consultations, il ignore toujours qui est Brenda Milner. Grâce à H. M., grâce aussi aux psychologues expérimentaux, les sciences cognitives distinguent plusieurs types de mémoires, reliées par des passerelles cérébrales qui restent à identifier. D'un côté, la mémoire à court terme, ou de travail, de l'autre celle à long terme. Celle-ci peut être implicite ou procédurale. Elle nous permet de faire du vélo "inconsciemment". Elle peut aussi être explicite (consciente). Raffinement supplémentaire, on ne confond pas dans cette dernière ce qui est sémantique (connaissance): Combray n'est pas éloigné de Guermantes, et ce qui est épisodique (histoire personnelle): J'allais voir tante Léonie le dimanche matin.
Pour mieux cerner cette mémoire autobiographique, l'équipe de Francis Eustache a interrogé des femmes de 65 ans sur leur passé. Quelle que soit l'ancienneté du souvenir évoqué, la période de vie concernée, c'était bien l'hippocampe qui était activé, indique le chercheur.
Et la madeleine, quel est son rôle ? C'est la clé sans laquelle le passé serait resté perdu: Il dépend du hasard que nous rencontrions [le passé] avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas, écrit Proust. Son narrateur eut plusieurs fois la chance de tourner cette clé: à Guermantes, un pavé disjoint le projette en pensée à Venise, sur les dalles inégales de la place Saint-Marc. Ou le tintement d'une cuillère le transporte vers un sous-bois, où son train avait stoppé jadis....
Les chercheurs ont préféré s'intéresser aux odeurs. Celles-ci sont supposées souveraines pour ouvrir ces vases disposés sur toute la hauteur de nos années, comme I'écrit Proust, où sont encloses autant de sensations passées. L'aromachologie (la psychologie de l'olfaction) tente de déterminer leur rôle dans la résurgence des souvenirs anciens. Mais en laboratoire, les odeurs ne se sont pas révélées un indice très puissant dans les tests de mémorisation où elles sont associées à des chiffres, des images ou des actions. Au point que le psychologue expérimental Alain Lieury (Rennes-II) soupçonne que, plus que l'odeur, c'est peut-être la vue de la madeleine qui fut efficace.
Une expérience conduite par John Aggleton et Louise Waskett (université de Cardiff) autour d'un musée de la ville de York consacré aux Vikings montre pourtant leur puissance d'évocation. L'exposition associait une fragrance particulière à chaque scène présentée - terre, bois brûlé,viande... Un interrogatoire, auquel ont été soumis des visiteurs, six ans après l'avoir parcourue, a montré qu'en présence de ces odeurs, ils étaient capables de se souvenir de détails plus nombreux (+ 20%) que lorsqu'on les aspergeait - ou non - d'autres parfums.
De telles observations ne cernent pas réellement le "phénomène proustien", qui implique l'évocation, chargée d'émotion, de souvenirs forts anciens. Simon Chu et John Downes, de l'université de Liverpool, ont exposé des sexagénaires à des odeurs ou à des indices verbaux, et leur ont demandé de décrire les expériences passées qui leur venaient. Alors que les mots renvoyaient les "cobayes" à des souvenirs datant de la période où ils avaient de 11 à 25 ans, les réminiscences induites par les odeurs remontaient à leur petite enfance, à l'âge où I'on se voit offrir des madeleines.
Récapitulons: le jeune Marcel - en faisant l'hypothèse que Proust s'est inspiré d'événements réels - va le dimanche grignoter une madeleine chez sa tante. Cette expérience multisensorielle renouvelée se traduit dans son cerveau par une poussée de connexions neuronales, impliquant des phénomènes à la fois électrochimiques et la production de protéines, qui stimule et renforce durablement certains circuits. Ceux-ci vont constituer un souvenir, "stocké" dans l’hippocampe. Des décennies plus tard, une saveur oubliée réactive ce réseau délaissé, sous la forme d'une émotion qui, d’abord sans contexte et sans objet finit (miracle !), dans l'écheveau des neurones, par s'annexer des configurations qui avaient accompagné sa mise en place originelle.
Le reste est littérature: Tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé...
*********** ]
De fait, relire le long passage où Proust décrit pour la première fois l'expérience de la madeleine après avoir lu l'article ci-dessus est assez fascinant, tant le processus de remontée des souvenirs qu'il y détaille "colle" au schéma évoqué de configurations neuronales particulières enfouies au sein d’une soupe de configurations en vrac, stockées dans les profondeurs de l'hippocampe, et que de confus courants de convection peinent à ramener à la surface au choc d’une impulsion extérieure.
Je redonne intégralement ce long passage de la Recherche:
(...) un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais q'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s'agit.
Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.
Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
Extraordinaires pages d’analyse, bien sûr. Proust les avait fait précéder de quelques lignes qui encore une fois semblent un quasi démarquage des affirmations des scientifiques d'aujourd’hui, comme si c'étaient eux qui avaient bâti un modèle sur la base de ses intuitions. Son approche est "poétisée" bien entendu, mais comment ne pas la lire en métaphore du modèle scientifique ultérieur. Ainsi:
Tout cela [le passé] était en réalité mort pour moi. Mort à jamais? C'était possible. Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession de l'objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Pour fascinante que soit une modélisation physico-chimique de la question, éclaire-t-elle davantage le phénomène?
J'évoquais il y a peu de temps Saint Augustin et, dans les Confessions, ses méditations - entre autres - sur la question. Dans de longues pages sur la mémoire, Augustin en vient à l'oubli, et l'évocation qu'il en fait montre combien il s'installe déjà dans cette conception d'une mémoire immense vrac de souvenirs, de configurations mémorielles qu'on nous donne aujourd’hui pour neuronales, plus ou moins aisément mobilisables et qui navigueraient confusément, aléatoirement, dans des convections très imparfaitement maîtrisables. Ainsi (Chapitre 19 - Livre X) :
L'oubli n'est jamais total.
(...) lorsque la mémoire elle-même laisse échapper un souvenir, comme il arrive quand nous oublions et que nous cherchons à nous rappeler, où cherchons-nous en fin de compte sinon dans la mémoire elle-même? Qu'elle nous offre une chose pour une autre, nous la repoussons jusqu'à ce que se présente celle que nous cherchons. Et lorsqu'elle paraît, nous disons: "C'est elle". Nous ne le dirions pas si nous ne la reconnaissions pas, et nous ne la reconnaîtrions pas si nous ne nous en souvenions pas. Il est certain, pourtant, que nous l'avions oubliée.
Ou serait-ce qu'elle n'était pas sortie toute de notre mémoire, mais que nous nous servions de la partie conservée pour chercher l'autre ? La mémoire, dans cette hypothèse, aurait conscience de ne pouvoir, à son ordinaire, dérouler le souvenir dans son ensemble, et, comme tronquée et boiteuse dans ses habitudes, elle réclamerait le membre manquant.
C'est ce qui arrive lorsque nous apercevons une personne connue de nous, ou que nous pensons à elle sans pouvoir nous rappeler son nom. Nous la cherchons et si un autre nom que le vrai nous vient à l'esprit, il ne s'associe pas à l'idée de la personne, car nous n'avons pas l'habitude de le penser en même temps qu'elle; aussi nous l'écartons jusqu'à ce qu'en survienne un qui obtienne l'adhésion totale de notre représentation coutumière de la personne. Mais d'où vient ce nom, si ce n'est de la mémoire elle-même? Il en vient aussi, lorsque quelqu'un nous le rappelle et que nous le reconnaissons. Car nous ne l'admettons pas comme une connaissance nouvelle, mais nous nous en souvenons et convenons que c'est bien celui qu'on nous dit. S'il était tout à fait aboli dans notre conscience, on nous le rappellerait vainement. Nous n'avons pas encore totalement oublié ce que nous nous souvenons d'avoir oublié. Nous ne pourrions pas rechercher un souvenir perdu si l'oubli en était absolu.
Et c'est bien d’une soupe primitive progressivement constituée que nous tirons ce que nous sommes de ce que nous avons rencontré, construisant peu à peu un second monde parallèle aux origines duquel Augustin voudra aller deviner Dieu ... et Proust, s'y immergeant, gagner l’éternité .
On peut relire le chapitre 8 du livre X des Confessions:
Et j'arrive aux plaines, aux vastes palais de la mémoire, là où se trouvent les trésors des images innombrables véhiculées par les perceptions de toutes sortes. Là sont gardées toutes les pensées que nous formons, en augmentant, en diminuant, en modifiant d'une manière quelconque les acquisitions de nos sens, et tout ce que nous avons pu y mettre en dépôt et en réserve, si l'oubli ne l’a pas encore dévoré et enseveli.
Quand je suis là, je fais comparaître tous les souvenirs que je veux. Certains s'avancent aussitôt; d'autres après une plus longue recherche: il faut, pour ainsi dire, les arracher à de plus obscures retraites; il en est qui accourent en masse, alors qu'on voulait et qu'on cherchait autre chose: ils surgissent , semblant dire: "Ne serait-ce pas nous...?". Je les éloigne avec la main de l'esprit du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que celui que je veux écarte les nuages et du fond de son réduit paraisse à mes yeux. D'autres enfin se présentent sans difficulté, en files régulières, à mesure que je les appelle; les premiers s'effacent devant les suivants, et disparaissent ainsi pour reparaître, quand je le voudrai. C'est exactement ce qui se passe quand je raconte quelque chose de mémoire.
C'est là que se conservent, rangées distinctement par espèces, les sensations qui y ont pénétré, chacune par son accès propre: la lumière, toutes les couleurs, les formes des corps, par les yeux; tous les genres de sons, par les oreilles; toutes les odeurs, par les narines; toutes les saveurs, par la bouche; enfin, par le sens épars dans tout le corps, le dur ou le mou, le chaud ou le froid, le doux ou le rude, le lourd ou le léger, les impressions qui ont leur cause hors du corps ou dans le corps. La mémoire les recueille toutes dans ses vastes retraites, dans ses secrets et ineffables replis pour les rappeler et le reprendre au besoin. Elles y entrent toutes, chacune par sa porte particulière et s'y disposent. Au reste, ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui entrent dans la mémoire, mais les images des choses sensibles, pour s'y mettre aux ordres de la pensée qui les évoque. Comment ces images se sont-elles formées, qui saurait le dire, encore que l'on voie bien par quels sens elles sont recueillies et renfermées au-dedans de nous? J'ai beau être dans les ténèbres et le silence, je peux, à mon gré, me représenter les couleurs par la mémoire, distinguer le blanc du noir, et toutes les autres couleurs les unes des autres; mes images auditives ne viennent pas troubler mes images visuelles: elles sont là aussi cependant comme tapies dans leur retraite isolée. S'il me plaît de les appeler, elles arrivent aussitôt. Même lorsque se repose ma langue et que se tait ma gorge je chante autant que je veux; et les images des couleurs, qui n'en sont pas moins là, ne viennent pas se jeter à la traverse et interrompre, pendant que je fais usage de l'autre trésor qui me vient des oreilles. Pareillement, les impressions introduites et amassées en moi par les autres sens je les évoque comme il me plaît; je discerne le parfum des lis de celui des violettes, sans humer aucune fleur; je peux préférer le miel au vin cuit, le poli au rugueux, sans rien goûter ni rien toucher, seulement par le souvenir.
C'est en moi-même que je fais tout cela, dans l'immense palais de ma mémoire.
Certes, on navigue là dans la mémoire "volontaire", quand Proust ira chercher beaucoup plus loin, mais le magma originel est en place... Augustin veut encore le souligner:
C'est là que je me rencontre moi-même, que je me souviens de moi-même, de ce que j'ai fait, du moment, de l'endroit où je l'ai fait, des dispositions affectives où je me trouvais en le faisant; c'est là que se tiennent tous mes souvenirs, ceux qui sont fondés sur mon expérience ou ceux qui ont leur source dans ma croyance en autrui. Du même dépôt je tire des analogies formées d'après mes expériences personnelles ou d'après les croyances que m'ont fait admettre ces expériences; je rattache les unes et les autres au passé et, à le lumière de ces connaissances, je médite l'avenir .....
Ce n’est pas l’expérience proustienne, loin s'en faut, mais l'idée de souvenirs chaînés, de configurations qui peuvent s'induire, s'appeler l'une l’autre, d'un écheveau sur lequel, le premier fil trouvé, on tire, est bien là. Banalités sans doute, qui recoupent l'expérience de chacun et de tous, mais qui montrent assez à la fois l'ancienneté des préoccupations, l'étroite adéquation du schéma intuitif à la modélisation scientifique proposée dix-sept siècles plus tard, à moins que ce ne soit tout simplement l'inverse, mais aussi, dans un descriptif plat, n'approchent pas le mystère, d'un autre ordre, de l'accès, par la mémoire involontaire de l'expérience proustienne, à une forme d'extase extra-temporelle.
Et pourtant, à y bien regarder, il y a chez Saint-Augustin une interrogation sur les caractéristiques qualitatives de la résurgence mémorielle qui ouvre la voie à cette création qu'opère la mémoire involontaire chez Proust, une re-création très nettement distincte d'une pure et simple reproduction. Chapitre 14 du livre X, à propos du souvenir des sentiments:
Cette même mémoire renferme aussi les états affectifs de l'âme, non point tels qu'ils sont dans l'âme quand elle les éprouve, mais tout autrement, comme le veut la puissance de la mémoire.
Il me souvient d'avoir été joyeux sans que je le sois de nouveau, j'évoque ma tristesse passée sans être triste; je me rappelle avoir eu peur une fois sans avoir peur encore; le souvenir d'un désir de jadis ne s'accompagne pas de ce désir. Parfois au contraire, je me souviens avec joie de ma tristesse ancienne et avec tristesse de ma joie.
Il n'y a là rien d’étonnant, quand il s'agit d'émotions simplement organiques; car autre chose est l'âme, autre chose est le corps. Que je me réjouisse au souvenir d'une souffrance physique passée, ce n'est pas tellement surprenant. Mais l'esprit, c'est la mémoire elle-même. (...) S'il en est ainsi, d'où vient qu'à l'instant où je me souviens avec joie d'une tristesse passée, il y ait de la joie dans mon esprit et de la tristesse dans ma mémoire; que mon esprit se réjouisse de la joie qui est en lui, mais que ma mémoire ne s'attriste pas de la tristesse qui est également en elle? La mémoire serait-elle étrangère à l'esprit? Qui le prétendrait?
Sans doute la mémoire est-elle comme l'estomac de l'âme, et la joie ou la tristesse comme un aliment doux ou amer; lorsque ces sentiments sont confiés à la mémoire, après avoir passé, en quelque sorte, dans cet estomac, ils peuvent s'y enfermer, mais ils ont perdu leur saveur. Il serait ridicule de penser que ces choses se ressemblent, pourtant elles ne sont pas de tous points dissemblables.
(...) c'est de ma mémoire que je tire la distinction entre les quatre émotions: le désir, la joie, la crainte, la tristesse (...) Je ne sens cependant aucune de ces émotions quand ma mémoire les évoque. Avant même que je m'en souvinsse pour en traiter, elles y étaient; c'est pourquoi j'ai pu, à l'aide du souvenir, les en tirer.
Peut-être le souvenir ramène-t-il de la mémoire ces émotions, comme la rumination ramène de l'estomac les aliments. Mais alors pourquoi celui qui raisonne des passions, en d'autres termes, qui s'en souvient, ne sent-il pas à la bouche de la pensée la douceur de la joie ou l'amertume de la tristesse?
Il dira, un peu plus tard:
Pour moi, Seigneur, je m'exténue sur cette recherche, et c'est donc sur moi que je m'exténue: je suis devenu pour moi-même une terre de difficultés et d'excessives sueurs. (...) C'est moi qui me souviens et, moi, c'est mon esprit. Que tout ce ce qui n'est pas moi soit loin de moi, ce n'est point surprenant. Mais qu'y a-t-il de plus près de moi que moi? Et voilà qu'il m'est impossible de comprendre la nature de ma mémoire, sans laquelle je ne pourrais pas me nommer.
Je n’irai pas plus loin, sans vraiment conclure, sinon, au delà de la convergence évidente des préoccupations évoquées du mystique, du romancier, du neurobiologiste, que depuis la nuit des temps et l'aube de la "sapience", nous n'avons plus cessé, dans l'inquiétude, de penser nos pensées ...
Saint Augustin quand il se souvient, se demande qui se souvient, tandis que Proust s'exalte de se laisser se souvenir et tous deux, chacun à sa manière, s'approchent d'un mysticisme qui tantôt, chez Augustin, dissout le moi dans la béatitude, tantôt, chez Proust, le sublime dans une réminiscence-résurrection qui change tout grain de vie en oeuvre d'art; Augustin et Proust, en marche tous deux vers l'éternité.
...... Et pendant ce temps-là, nos modestes connexions neuronales cheminent par paquets, dans le brouillard confus de nos cortex ébahis, à la recherche de chemins les arrachant à l'oubli, là-bas, aux confins obscurs de nos hippocampes.....
04 septembre 2008
Rentrée 2008...
(Mis également en ligne sur AutreMonde)
Par quel Clic commencer, au retour d’un mois d’Août privé d’informatique ?
Pourquoi pas par Compagnon, Antoine… ?
Donc un saut au Collège de France et un coup d’œil aux prévisions 2008-2009.
Ce sera cette fois, comme sujet de cours: Ecrire la vie – Montaigne, Stendhal, Proust.
Avec comme thème général du Séminaire : Témoigner.
Plus de réflexion Prousto-Proustienne donc, après deux années Prousto-centrées. Ecrire la vie . C’est un bel intitulé, encore qu’en réflexion immédiate, on soit plutôt tenté de lire : Réécrire la vie… sauf à s’en tenir raisonnablement à ceci, que la vie se vit d’une part, s’écrit d’une autre, étant entendu que celle que l’on écrit n’est pas celle que l’on a vécue. On verra si – et comment - Compagnon sort de ces truismes de base. Et pourquoi il s’est limité à ces trois auteurs-là, écartant Rousseau, par exemple. Mais on aurait pu y mettre au fond toute l’immensité des littérateurs…
L’intitulé par ailleurs pourrait servir, plus modestement qu’en référence à quelques monuments littéraires, au menu peuple des blogueurs. Qu’est-ce qu’un blog, sinon un effort pour écrire sa vie ? Un effort peut-être aussi pour vivre … Etc.
Nous verrons bien.
Au fond, il me rend fort service, Compagnon, à changer son fusil d’épaule, à troquer le seul champ Proustien de ses deux premières saisons pour des horizons extensibles. Je me sens moins tenu de le suivre en détail, moins sommé de creuser, tout au long de l’hiver, le sillon de ses vaticinations incertaines et néanmoins érudites autour d’une Recherche du Temps perdu où j’ai, acharné à le suivre, le déchiffrer, le comprendre, le rassembler, le résumer et (parfois) le moquer, peut-être aussi perdu un peu du mien.
Là, il va m’alléger. Montaigne, Stendhal, Proust, le triplet sent la promenade; je le vois sous-préfet aux champs, à butiner d’un texte l’autre, et puis nous à le suivre, amusés, sans enjeu, stylo léger sur le carnet, quelques notes par-ci, par-là, point trop, au gré d’une curiosité, d’une allusion inattendue, sans souci d’exhaustivité, on baguenaude, on rendra compte un peu, mais pas beaucoup, tout en humeur, en bonne humeur, dans la satisfaction des lectures parallèles.
Proust : Mémoire de la littérature, son An I, Morales de Proust, son An II, énoncés effarants d’amplitude et d’ambiguïtés, ambition écrasante que d’en vouloir tout dire et ici tout transcrire. Qu’en fut-il d’ailleurs dit, au fond et très exactement? Beaucoup mais aussi peu, contournant les sujets, dérapant dans les marges, reculant sans mieux sauter, érudit mais velléitaire, savant mais hésitant, incertain et penché….
Tandis que là : Ecrire la vie… Simplicité biblique et magie de la phrase, bâtissons et rebâtissons tous ces moments entr'aperçus, inaperçus, inaboutis, ratés, mal ficelés, rugueux, tout pleins d’aspérités, où nous n’eûmes pas le beau rôle et dont, sortis meurtris, incertains, et blessés, nous sentons l’exigence absolue de les retravailler, de les re-mettre en scène. Repeignons le tableau, ce sera le moyen d’y avoir existé …
Oui, oui, décidément, cette projection-Compagnon ne me déplaît pas trop. Ce ne sera bien entendu sans doute pas cela, non, pas du tout cela, que je raconte, mais l’important, ce n’est pas l’avenir, c’est ce que l’on croit qu’il va être.
En attendant, ce pourrait être une idée de reprendre un peu les Essais.
Par exemple ….