Antoine Compagnon, artiste du banal

Premier cours, donc de la session 2008/2009, en ce mardi 6 janvier, jour de l’Épiphanie. Revenait le roi mage. Enfin, celui des lieux.

L’amphithéâtre Marguerite de Navarre était plein à 90% dès 15h40 et on a fermé les portes à 16h. Un plébiscite renouvelé. Une notable brebis, toutefois, et qui fut rédactrice émérite en les sessions précédentes, semble s’être égarée, à moins que, cachée dans la foule, seulement inaperçue. La suite nous l’apprendra.

À 16h29, un frisson parcourt l’assistance, les journaux se replient en même temps que les conversations s’apaisent, les attentions se tendent, quelques mains se crispent  sur des stylos déjà en place, pointe posée sur des feuilles vierges. Et le miracle se produit.

"...

Tel qu’en lui-même enfin l’heure annoncée le montre,

Air doux et pas glissé, le regard sur la montre

Il apparaît, sourire las et front serein.

Deux mille neuf, son cours va commencer, enfin !

..."

« Bonjour / Plaisir de vous retrouver, fidèles, nombreux / En des temps de doute sur la pérennité des penchants littéraires, hommage à votre assiduité qui porte réconfort et signe une passion française  / Vœux »

Voilà pour les débuts. À peu près.

Sinon, qu’a-t-on appris ?

Après deux années prousto-frontales, un relatif éloignement est à prévoir, mais qui tiendra du prolongement  et de l’élargissement, d’un prolongement qui n’abandonnera pas les questions éthiques de l’an dernier, car « Écrire la vie » …, et d’un élargissement qui s’annexera Montaigne « à la demande de quelques auditeurs »  (hmm, ça ressemble aux conférences de presse du Général et à son « Quelqu’un je crois m’a posé une question … ») ainsi que Stendhal, mais qui aurait pu s’en annexer d’autres, par exemple Chateaubriand.

« Pourquoi Stendhal ? Un défi peut-être. Je le connais mal. Pour la première fois, je m’impose d’en parler. L’avancée sera tâtonnante, c’est le propre et le sel de la recherche. Je n’ai d’ailleurs pas de plan  a priori, nous verrons d’une semaine l’autre … ».

Il s’agirait, aujourd’hui, de développer un peu autour du thème : « Que veut dire Écrire la vie ? ».

Premier brouillon :

On peut penser : Littérature et Vie ou/soit  Histoire et Actualité, ou/soit  Allégorie et Philologie.

Allégorie ? Lecture du présent et questions induites à rebours sur la littérature ..

Philologie ? Restitution d’un texte à son propre présent et examen des questions auxquelles il prétendait répondre …

Quoi qu’il en soit, pourquoi ce titre ? A-t-il des sources ? Qu’est-ce qu’il connote ?

La  réponse au  « Pourquoi ? » semble s’apparenter à un « Parce que ! », à un « Comme ça » réputé prolonger les années précédentes. Peu explicite et … audacieux !

Non, non, regardons mieux.

Au fond, trois pistes.

S’occuper un peu de biographie, d’autobiographie, voire d’autofiction, de journaux intimes, témoignages, mémoires, correspondance, donner dans l’écriture de soi chère à Foucault, oui, regarder par là, piste possible et le long du chemin Montaigne, Stendhal, Proust interlocuteurs qui trouveraient leur place.

Ou alors être moderne, topique, actuel et anglo-saxon et dire : Life writing, un genre littéraire récent, « L’écrire-la-vie », qui ne se définit bien que dans la langue de Shakespeare ou ce qu’il en reste outre-Atlantique (avec prononciation bien de chez nous) : « … involving the recording of personal memories and experiences », soit un engagement dans la recension de souvenirs et d’expériences privées, l’idiosyncrasie comme un art d’être au monde avec derrière  le récit de vie, le syndrome du survivant, du dernier témoin, de la parole qui va  s’éteindre mais qui crie son « Plus jamais ça » aussi bien que le chuchotement intime du  « C’est comme ça qu’était mon grand-père et mes petits enfants le sauront ».

On digresse un peu sur ce dernier aspect.

Page du Monde, la semaine dernière. Compagnon l’a lue.

Philippe Lejeune (au passage, son article sur Les carafes de la Vivonne dans le petit bouquin Recherche de Proust où l’an passé Compagnon était allé chercher  une proposition de Roland Barthes est très intéressant) a fondé en 1992 une association des « Inconnus du train », positionnement démocratisant et anti-hiérarchisation-littérarisante de l’acte biographique accueillant tout manuscrit de la catégorie « Je me raconte » pour l’élever au statut d’archive, avec déjà 2500 « écrits personnels » répertoriés en la médiathèque d’Ambérieu-en-Bugey devenue ville de l’autobiographie. Voilà une actualité du Life writing.

En voici deux autres.

« J’ai vu le film ‘Entre quatre murs’ »… Rires… Confusion, repentir : « Quel lapsus ! ‘Entre les murs’ ». Il n’y a pas eu de commentaire sur le film et Bégaudeau n’a pas été cité . « Un professeur , etc. ». Dommage. Sur le fond, c’est la scène où François Marin (joué par  François Bégaudeau) demande à ses élèves un autoportrait, sans donner de canevas préalable précis, sous-entendant que chacun sait de quoi il s’agit. Cette séquence du film, qui aboutit à une litanie de « J’aime / J’aime pas » a été assez critiquée dans les commentaires « enseignants ». Passons. Ici, Compagnon a évoqué le simple aspect exemplaire d’une mode comme d’une modalité du Life writing.

« Je lisais, toujours dans le même quotidien du soir … ». Cette fois, c’est une longue interview de Fabrice Luchini autour de son spectacle Le point sur Robert qui a retenu son attention. Qui signe de nouveau cette vogue de « L’écrire-sa-vie » qui pousse un artiste a renoncer même à son nom de théâtre puisque Robert est le « vrai » prénom de l’acteur. Parler de soi pour mieux parler de l’époque, dit le comédien… Le piège narcissique, souligne Compagnon, n’est pas loin. Concernant Luchini, il s’est même déjà plus que refermé sur sa victime consentante.

Et Compagnon de s’interroger : Et si le titre de ce cours n’était qu’un euphémisme pour Raconter sa vie ?

Troisième piste enfin, empruntée avec révérence, hommage ému au glorieux aîné,  trois feuillets du dernier cours de  Barthes au Collège de France, préparés « pour le »,  mais non « prononcés le » 19 janvier 1980 sur le thème : La vie comme œuvre.

Barthes cherchait une issue dialectique au conflit entre la  littérature et la vie.  Et cette issue aurait pu être un  « Vouloir-faire-de-sa-vie-une-œuvre », estampillé « Vita nova », replongée, ressourcement et rédemption de la vie dans la littérature. Une démarche plus complexe que celle, directe, du journal intime. Et il se référait aux Essais, aux Mémoires d’Outre-Tombe, aux Souvenirs d’égotisme, au Journal de Gide et à la Recherche du temps perdu.

Barthes, rappelle Compagnon, parlant là du pouvoir transformateur de l’écriture, prolongeant son distinguo de l’écrivant à l’écrivain, et soulignant la nuance d’une « écrivance de vie », simple enregistrement,  à une « écriture de vie » valant alors œuvre. Voyant en Proust l’incarnation même de la démarche, non de compte-rendu mais de re-création, dans une thanatographie, un  « écrire la vie depuis la mort »  exemplaire.

Digression anecdotique sur cette Écriture de vie, Compagnon cite Gérard Genette, cédant à la tentation et  publiant  en 2006 au Seuil, Bardadrac. Et puis il se hâte de préciser (« loin de moi telle idée ») qu’il n’est pas encore atteint par le prurit autobiographique.

Barthes, reprend-il, pour défendre sa Vita nova, avait à surmonter les préjugés contemporains, qui s’étaient à la fois construits sur des positions comme celle de Julien Benda (1867-1956) dénonçant les abus de la littérature personnelle et comme celle de Maurice Blanchot (1907-2003) soulignant l’aporie qu’est le projet impossible de « s’écrire ».

Avant de préciser ces points, quelques remarques s’entrecroisent, sur la non-simultanéité du contemporain de l’historien Siegfried Kracauer (1889-1966) (« … on peut versifier à l’ancienne en des temps d’éloge de l’onomatopée fractale … ») et sur quelques formes classiques et auto-dialoguées dont ne voulait pas Barthes, celles réutilisées par Julien Green, ou par Paul Morand poursuivant son échange devenu impossible avec Chardonne mort, comme Montaigne, privé d’Étienne de la Boétie pour cause de dysenterie foudroyante,  avait voulu lui parler encore en composant ses Essais.

Benda, donc, on y revient, et à son livre de 1945 : La France Byzantine ou le Triomphe de la littérature pure. Pour nous narrer que, sans réelle nouveauté, car il se situe là dans la suite des condamnations de Ferdinand Brunetière (1849-1906), dénonçant en 1888 dans la Revue des deux Mondes la « littérature personnelle » (celle au fond qui fait les délices de Philippe Lejeune à  Ambérieu en Bugey…), Julien Benda, donc, s’en prend à cette dérive littéraire qui a suivi le romantisme et pire encore le bergsonisme, sa bête noire, une dérive privilégiant l’individuel, l’unique, avec la prétention de nous offrir un sentiment, un caractère, à l’écart de toute généralité, prétention haïssable. Rejet du rousseauisme, de l’auto-centration du Journal des Goncourt, de l’introspection du Journal intime d’Amiel (1821-1881), du Culte du moi de Barrès, de la trilogie de Jules Vallès (L’enfant, Le Bachelier, L’insurgé) … Critique d’un développement « maladif » du « moi » qui renvoie au procès que Pascal fait à Montaigne.

Brunetière avait déjà, avant lui, insisté sur ce que le « personnel » n’était pas « littéraire », déplorant, bien que conscient des évolutions de son époque, la disparition du « type » au profit du déploiement de  l’existence « individuelle », déplorant de ne pouvoir lire à travers le particulier l’émergence d’une connaissance généralisable. Évidemment, ennemis désignés, Baudelaire et ses épigones à la recherche systématique de l’originalité.

Compagnon cite aussi, pour élargir l’assise du propos critique de Benda, l’analyse de Paul Bourget (1852-1935) sur la dissémination du moi chez Baudelaire avant de revenir à  l’anti-bergsonisme du premier et à son jugement sur Proust en qui il trouve l’aboutissement de cette perversion qui parvient à détruire jusqu’à la cohérence  de soi dans un éclatement stratifié de « moi » successifs ou paradoxalement contemporains.

Jean Paulhan (1884-1968) est in fine appelé à la rescousse (Les Fleurs de Tarbes) pour à la fois confirmer les reproches et permettre, plus ouvert que le sectarisme de Benda et de Brunetière, d’entrevoir l’espoir d’une non-fermeture définitive de cette école de pensée « anti-personnelle » à l’universalité de la Recherche.

Mais le temps a passé et Maurice Blanchot, dont il fallait présenter le point de vue, qui piaffait d’impatience dans l’attente d’un résumé de ses thèses, est prié de patienter encore une petite semaine.

Ainsi se clôt ce premier cours. Curieuse impression.

Est-on sorti des banalités ? Pour aller où ?

Sans doute y a-t-il eu des références, des noms cités, des œuvres évoquées, mais quoi sous ce manteau ?

Antoine Compagnon s’écoute, agréablement. Mais encore ? Sait-on mieux ce qui va advenir, voit-on mieux ce qu’écrire la vie va  nous prousto-stendhalo-montaignement apporter ? Tout reste à faire et ce positionnement initial, cet échauffement liminaire (ce warm up, pour céder aux coquetteries américanisantes du professeur, tant le warm up est au tour de chauffe ce que le life writing est à l’écrire-la-vie), cette mise en place et en triptyque de définitions ou points de départ : Biographie-Autobiographie (à nous Chateaubriand) / Life writing (à nous Philippe Lejeune et Ambérieu en Bugey) / Écriture de vie (à nous Roland Barthes), qu’est-ce d’autre qu’un bavardage informé, disert, et finalement assez banal. Quelles idées neuves ? Quelles idées ?

On attend de la littérature. C’est aux textes qu’il faut se confronter. Des généralités de deuxième main sur la manie de parler de soi sont-elles judicieusement apéritives ? Le public, bon enfant, paraissait satisfait. Mon voisinage immédiat se disait fort instruit d’entendre toutes ces choses. Peut-être, et pourquoi pas ?

Il n’en reste pas moins que par exemple rien de ce qui fut ici énoncé des trois pages de notes inexploitées de Roland Barthes ne donne le sentiment que les ayant jusqu’ici ignorées, nous soyons passés à côté d’une montagne en marche. Aller les lire ? Sans doute. Je voudrais bien savoir néanmoins ce que Rimbaud penserait de tout ça, et de cette volonté, affirmée du Collège de France, de faire de sa vie une œuvre d’art, lui qui, secouant les oripeaux d’une adolescence exaltée dans le sublime du verbe a finalement, un jour, tranché dans le vif, et sans mots.

Foin de phrases, du texte. Las, je crains fort que Blanchot ne nous fasse encore plat de résistance le 13 janvier avant de se décider  à regarder tous ces « je », tous ces « moi », dont Henri Beyle s’excuse à longueur de Souvenirs d’égotisme et de Vie de Henry Brulard et dont il nous importe moins de savoir ce qu’ils nous racontent qu’à la fois pourquoi ils nous le racontent, comment ils nous le racontent, et pourquoi nous nous y intéressons. Parce que eux, c’est nous ? Parce que nous, c’est eux ? Ou parce que eux, c’est eux, dans une intelligence qui par moment nous ferait croire que nous en avons une petite part ? L’éblouissement du lecteur, voilà qui compte, dans ce déroulé que lui donne le texte, qui écrit la vie d’un autre, qui lui donne à lire la sienne, qui le fait lecteur de sa propre vie, observateur aux sens décuplés, entré dans le livre, y lisant le monde, s’y installant, s’y lisant lui-même, vivant dans le livre, enfin vivant parce qu’enfin pensant…

Ne nous énervons pas. Et attendons la suite. Quant au titre de ce billet…

Oui, j’ai voulu résumer mon immédiate impression dominante. Une mise en forme agréablement réussie de  banalités dilatoires. On espère autre  chose en venant ici.