15 janvier 2009
Antoine Compagnon, sérieux et appliqué …
Leçon n°2 du Mardi 13 / 01 / 2009
Avertissement : Le compte rendu qui suit est par endroits nettement subjectif. Les citations du cours (de Blanchot surtout) même données entre guillemets ne sont que le verbatim du « prononcé magistral » noté « à la volée » ; elles n’ont pas été contrôlées à la lettre dans les œuvres originales et leur exactitude absolue n’est donc pas garantie. Les textes « certains » (il en est) sont ceux en italique. Des remarques personnelles s’insèrent dans l’action. Je me suis efforcé de les rendre repérables et distinctes du propos de Compagnon.
Monsieur le professeur a d’abord, pour la première fois, pénétré dans l’amphi avec 1min30sec d’avance sur l’horaire. Il n’y a pas eu d’applaudissements, preuve qu’il ne faut pas surprendre son public. Un public d’ailleurs si nombreux qu’arrivé à 15h40, j’ai failli ne pas trouver de place. Il faudra résolument prévoir 15h30 mardi prochain si l’on ne veut pas être menacé d’une condamnation à la retransmission vidéo dans quelque purgatoire avoisinant. La prise d’assaut des derniers fauteuils entre 15h40 et 15h50, heure de fermeture de la salle, a d’ailleurs donné lieu dans mon environnement immédiat à quelques drames humains sur lesquels je jetterai un voile pudique.
La cravate jaune du premier cours, qui avait échappé à mes commentaires, a disparu au profit d’une autre, sombre, sur chemise bleu clair. Discret, classieux, sérieux. Maurice Blanchot est au programme du jour. Un type qui a écrit (in La question littéraire) : « Est-ce que souffrir serait, finalement, penser ?» n’est pas un type qui pousse à la rigolade ! Dont acte !
Antoine Compagnon (« Bonjour ! ») reprend ses notes et le fil interrompu de son discours, procédant liminairement à des rappels que je ne rappellerai pas, sauf quelques compléments sur une dénonciation des abus de l’Écriture de vie qui serait un positionnement que Compagnon oserait dire « de droite », paradoxalement défendu par un Julien Benda « de gauche » (vieux radical, tombé petit dans le dreyfusisme, anti-munichois, révélé à lui-même comme survivant de la Shoah), une dénonciation donc des abus de l’Écriture de vie opposée à la proclamation de son aporie, de son impossibilité même, position estampillée audacieusement cette fois « de gauche » et non moins paradoxalement assumée par un Maurice Blanchot « de droite » (proche de l’Action Française, ayant continué sous l’Occupation à écrire dans le Journal des Débats) …. Tout ceci avec affirmation de la convergence des extrêmes, dans une modernité d’anti-modernes (« au sens où j’ai défini le concept dans mon livre »), puisque d’une modernité (celle de la raison pour Benda, celle de l’esthétique pour Blanchot) qui combat d’autres modernités. « Lesquelles et Comment ? », me dites-vous. Ah ! Ecoutez… il fallait suivre ! Outre qu’on n’est pas là dans le sujet du jour et/ou que Maurice Blanchot a écrit (in La parole plurielle) : « La réponse est le malheur de la question ». Bien.
Blanchot est d’accès difficile, nous prévient-on, et la leçon sera donc forcément délicate. Mais j’avoue, Compagnon n’a pas dit : « Quoi qu’il en soit, paraphrasant Blanchot qui a écrit (in L’Espace littéraire) : « Pour écrire, il faut déjà écrire », je vais néanmoins commencer, tant, vous le l’accorderez, ‘pour exposer la leçon, il faut déjà exposer la leçon’ ». Par contre, il exposa, et, foin de mauvais esprit, il exposa très bien. Cette fois, la leçon avait été préparée avec soin, elle m’a semblé riche, variée, approfondie et bien conduite, et, j’y repensais en écoutant le fringant ( ?) Lestringant l’heure suivante, caracolant comme un cheval fou au milieu de l’encombrement de ses départs de pistes, ce qui fait la force de Compagnon, à contenu égal, c’est qu’il est – comme on le dit lors des appels d’offre – très nettement le « mieux disant » (sauf peut-être sur Baudelaire, dont il a massacré le gouffre pascalien, j’y reviendrai).
Antoine Compagnon me semble, à relire mes notes, avoir déployé un talent indiscutable autour de l’exposé – au bout du compte en boucle – de peu d’idées, ce petit nombre n’étant pas de son fait, mais de celui de Maurice Blanchot, dans les critiques émises qu’il en a présentées et qui ne sont que des variations inlassablement répétées autour de cette affirmation que la vie et l’écriture sont choses incompatibles, ce qui, une fois encore, et n’en eût-il rien dit, ne me semble que la théorisation de la démonstration en acte qu’est le parcours de Rimbaud.
On a donc eu, en fait, d’abord par le biais de formulations assez absconses dans leur « ramassé », puis dans un déploiement plus explicite à propos du journal de Virginia Woolf et de Kafka, le ressassement obsessionnel de l’exigence proprement « anéantissante » de la littérature.
Benda, dit Compagnon, ridiculisait Proust et son culte de la singularité de la sensation. Blanchot, lui, développe au contraire une pensée qui pourrait s’ancrer dans ce lieu commun proustien qu’est l’affirmation de la double vie de l’artiste, l’une mondaine, superficielle, de façade et l’autre, la vraie, repliée sur le souvenir des sensations dans une sublimation qui va les transcender. Il ne s’agit pas, chez Blanchot, de l’idée d’une quelconque remémoration (d’une certaine façon, mais différente, chez Proust non plus d’ailleurs), il s’agit d’une réinscription du parcours vécu dans une évolution quasi mystique où la littérature est assomption esthétique du langage. Pour lui aussi, au fond, « au commencement était le verbe », au commencement était le langage, et qui a instauré le moi. Mais il y a ensuite un changement d’état et, passant en littérature, une dissolution du langage et du moi dans un « devenir littéraire ». Et parler (écrire) devient alors « prononcer un éloge funèbre », affirmer « une absence d’être ». Parvenir à parler (écrire) devient alors atteindre à la capacité de « nier l’existence de ce que je dis (j’écris) et l’existence de qui le dit (l’écrit) ». La littérature suppose la mort du sujet, elle est une « pierre tombale reposant sur du vide » . L’écriture nie la première personne.
Derrière ces formulations paradoxales et excessives (au simple sens de poussant à l’excès la logique de ce qu’elles veulent exprimer), il n’y a jamais que cette seule idée que l’accès à la littérature suppose le sacrifice de la vie à l’œuvre, l’effacement d’un « je » qui raconte au bénéfice d’une impersonnalité qui peut seule s’élever jusqu’à l’art. C’est une thèse au fond, et ce n’est qu’une thèse. Et comme toutes les thèses, elle est d’autant plus séduisante qu’elle se fait paradoxale et qu’elle peut se nourrir des conséquences de ses prémisses pour se déployer en une théorie qui se conforte, parce qu’elle peut décourager la pertinence du contre-exemple, de l’obscurité de ses formules. Mais elle ne dit peut-être pas grand-chose d’autre que ceci, qu’il y a eu Julien Gracq et qu’il y a eu Louis Poirier, et que le second n’aimait pas qu’on vienne l’emmerder avec le premier.
Mais revenons au cours.
C’est, bien plus encore que de Proust, de Mallarmé et de Valéry que Blanchot a tiré cette idée que la littérature, si elle a affaire à la langue, ne peut avoir affaire, jamais, à aucune vie, que parler d’écrire la vie est absurde. Des exemples suivent, et des références, mais qui tous vont au même but : l’écrivain, si d’aventure il est, est ailleurs que dans ce qu’il écrit.
Le journal de Kafka paraît à Blanchot exemplaire en ce qu’il montre un chantier de littérature où l’on voit le « Je » disparaître au profit du « Il » et par là comment le « personnel » devient du « littéraire », en « retirant le langage du cours du monde ». Vérité essentielle de ce journal, « l’écrivain est dans un langage que personne ne parle, qui ne s’adresse à personne, qui ne raconte rien. Ni tu, ni je, ni soi … Là où il est, seul parle l’être ».
Que Blanchot ait écrit: « L’écrivain, dit-on, renonce à dire Je » conduit Compagnon à l’incidente : « Qui est ce « On » ? On pense à la dénonciation de Montaigne par Pascal et à son moi « haïssable ». « On », ce pourrait donc être Pascal ? » …. Le premier « On » s’entend, car le second, c’est bien sûr Compagnon (Stendhal dirait : himself)…
Dans « L’espace littéraire » et au sujet de Mallarmé, Blanchot a écrit : « Le poète appartient à un autre temps, l’autre du temps, et à un autre monde, l’autre du monde », exprimant de nouveau ainsi son exigence d’une extériorité absolue de l’écriture par rapport à tout vécu, son rejet absolu d’une possible « écriture de la vie ».
On en vient alors à une discussion autour des journaux et des journaux d’écrivain. Blanchot dénonce « le piège du journal » (dans un article non référencé), il le voit aux antipodes de la littérature et s’en prend à ceux tenus par Maurice Barrès (1862-1923), ou par Charles Du Bos (1882-1939), dénonçant dans cette démarche « l’existence de l’heureuse compensation d’une double nullité : celui qui ne fait rien de sa vie écrit qu’il ne fait rien, et voilà au moins quelque chose de fait ». De même qu’il s’en prend à Joubert écrivant (en 1803) : « Tenir son journal, c’est être le témoin, le confident, l’arbitre de tout ce qu’on fait, dit, pense, c’est à la fois mener et contempler sa vie », pour proclamer la vacuité d’une telle entreprise.
Pourtant des écrivains, et qu’on ne peut négliger, tiennent aussi un journal, Virginia Woolf, ou Franz Kafka. Tout est dans le « aussi »… Certes il y a du « aussi », aussi, chez Barrès et Du Bos, mais Blanchot ne tient pas à les sauver. Tandis que Kafka, que Woolf ? Comment les innocenter ? Kafka, l’affaire est entendue, il est passé du « Je » au « Il », il a franchi les limites du personnel pour plonger dans l’impersonnalité. Mais de toute façon, dans un cas comme dans l’autre, rien à voir avec cette complaisance romantique que dénonçait déjà Brunetière, il n’y a pas là confession, pas récit de soi-même, mais bien plutôt mémorial, mémorial au sens Pascalien, cousu dans la doublure de l’habit, trace de l’angoisse attachée à une expérience mystique et/ou, pour l’écrivain au bord de l’œuvre immense qui le phagocyte, angoisse du trou noir des physiques modernes, de l’aspiration sans fond où il se perd et se dissout en créant, où il se dessaisit d’un moi qui manifeste alors par là (le journal) à la fois comme une réaction de défense et comme la preuve même de l’imminence et de la nécessité, ailleurs, de sa disparition.
J’ai trouvé la pirouette absolutoire assez jolie…
Suit une assez longue (et intéressante/amusante) présentation autour de l’imposture du désespoir qui se profile derrière cette affaire de double nullité, une scène primitive, « performative » insiste Compagnon, de l’écriture de soi. Et il commence par en fournir au fond la version filmée godardienne d’Anna Karina, dans Pierrot le Fou, marchant de long en large et psalmodiant, faisant par là-même quelque chose, « Qu’est-ce que j’ peux faire ? Ch’ai pas quoi faire. Qu’est-ce que j’ peux faire ? Ch’ai pas quoi faire. Etc. » Une version cinématographique de la « double nullité » auto-compensée de Blanchot. Et Compagnon redit Blanchot reprenant Amiel (1821-1881) : « C’est la méditation du zéro sur lui-même », Amiel, parangon de l’écriture de soi (son Journal intime s’étend de 1847 à 1881), de l’écriture « nulle » preuve incarnée du Journal comme leurre, comme « illusion de vivre », puisque finalement, à le tenir, on n’aura ni écrit, ni vécu. J’ajouterai qu’on relève pourtant chez Amiel une phrase qui va dans le sens de la « néantisation » du moi, sabordage proclamé en début d’exposé condition nécessaire de la littérature (il est vrai qu’elle n’est pas pour autant suffisante…) : « Je suis fluide, négatif, indécis, infixable, et par conséquent je ne suis rien ». J’accorde volontiers qu’on ne parle pas là de la même chose.
Je disais « imposture du désespoir ». Compagnon s’intéresse à l’incipit du premier livre de critique de Blanchot (Faux pas) dans lequel il introduit ce paradoxe de l’écrivain qui proclame « Je suis seul » ou (comme Rimbaud) « Je suis réellement d’outre-tombe » et verse dans le comique puisque ce faisant, il s’adresse à un lecteur et se donne par là les moyens (ou les présuppose) de n’être plus ni seul, ni dans l’au-delà. Compagnon évoque le linguiste Emile Benveniste (1902-1976) soulignant qu’il n’existe pas de « Je » sans « Tu » et que dès lors « Je suis seul » se nie en se prononçant, à la façon ajoute Compagnon, du « Que sais-je » (Je ne sais rien) de Montaigne. Rien de plus absurde qu’Amiel (il y revient) se retournant sur les 14000 pages d’un faux effort qui au fond l’a ruiné dans une « paresse occupée » (le mot est de Blanchot). Ces apories du langage (Je suis seul) dit-il, sont rarement prises au sérieux. Il cite Pascal, substituant à une idée envolée, le constat de l’envol : « Pensée échappée, je la voulais écrire. J'écris, au lieu, qu'elle m'est échappée » (page 1115. Edition Pléiade Jacques Chevallier]
Blanchot, dans La part du feu, revient à propos de Kafka sur le thème : « Je suis malheureux. Je m’assieds à ma table, et j’écris que je suis malheureux ». Il y a là souligne-t-il opposition de deux exigences. Si je suis malheureux, le malheur qui m’accable est épuisement de mes forces : je ne peux rien. Mais écrire (et donc l’écrire) est un déploiement de force et marque même qu’écrivant, je peux tout. Ce « malheur écrit » est un paradoxe et le « Je suis malheureux » une aporie qui fait douter de Baudelaire, qui conduit à penser que ce spleen, finalement, n’était donc pas si écrasant qu’il n’en soit plus « chantable ». Aristote, dit Compagnon, excluait la poésie lyrique car elle joue sur le « Je » et donc dès lors est « soupçonnable » (d’insincérité).
En 1923, rappelle Compagnon, on fêta consensuellement le tricentenaire de la naissance de Pascal (il était né le 19 juin 1623), mais dans le concert de louange, il devait bien y avoir une fausse note, et Paul Valéry s’en chargea (in Variétés). L’attaque de Valéry porte sur « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », frayeur dont l’insincérité lui paraît nécessairement découler de la réussite formelle de son expression. Il y a là dit-il poème, donc artifice et, par là, négation de la pensée exprimée. « Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage de quoi nier ce qu’elle dit ». Et encore : « Je vois trop la main de Pascal ». L’écrivain est ainsi déclaré à jamais insincère. Il augmente, il embellit, il généralise, il ment. « Ne jamais – dit en substance Valéry – confondre l’homme qui a fait l’ouvrage, avec l’homme que l’ouvrage fait supposer ». Le même Valéry le ré-énoncera à propos de l’égotisme de Stendhal : la volonté affichée de naturel de l’égotisme fait soupçonner la convention.
Blanchot, à deux reprises, va vouloir laver Pascal de ces soupçons. Mais dans l’argumentation double, Compagnon distingue une démarche forte et une démarche faible. Dans La part du feu, Blanchot s’essaie à l’affirmation que la prouesse formelle n’est pas chez Pascal travail, mais recours à un « bien écrire », utilisation spontanée d’un « « bien écrire » dont il n’est pas conscient, au point qu’il tâcherait d’aller au but dans une langue qu’il croirait « terne ». Peu convaincant, dit Compagnon. Plus forte lui semble-t-il est, cette fois dans Faux pas, l’hypothèse d’une angoisse d’autant plus terrifiante qu’elle est bien exprimée. La forme de nouveau échappe à Pascal, mais cette fois il en est pleinement conscient, il a « sauté le pas » du « Je » au « Il », son « Je » est un « Il » impersonnel, il a fait deuil de sa personne, l’angoisse qui l’habite est générique et il se retrouve néanmoins écrasé par le constat de son propre brio de scripteur, il ne peut, il ne sait écrire que magnifiquement, il le voit, et il est en quelque sorte blessé de se rendre admirable dans l’expression d’une misère qui s’en trouve augmentée.
Ça me paraît, honnêtement, aussi séduisant que spécieux. Et la conviction de Compagnon ne me convainc pas, pas même de ce qu’il est lui-même convaincu… Que la beauté de l’expression, loin de contredire la douleur exprimée, l’intensifie, on peut l’admettre. Comme on peut penser qu’en un siècle (le XVII°) où l’élite s’adresse à l’élite, c’est bien dans des effets voulus d’élégance et d’équilibre que Pascal tâche de porter plus loin le fer de ses angoisses comme de ses argumentations. Le joyau ciselé de la langue peut être une recherche d’efficacité qui n’exclut en rien la vérité du « ressenti » à transmettre.
C’est ici que Compagnon s’est lancé dans une lecture - dont la maladresse m’a étonné (il distille usuellement du Proust avec des gourmandises éloquentes ) - du Gouffre de Baudelaire : …
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
- Hélas ! tout est abîme, - action, désir, rêve,
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l'espace affreux et captivant...
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l'insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Etres !
…. Réussissant la performance de saboter le deuxième vers par escamotage de la diérèse (acti-on) et , par mauvais placement de la voix et des césures, dans : J’ai peur / du sommeil comme / on a peur d’un grand trou, l’exploit de transformer le beau chant souple qui s’y doit écouter en un laid trébuchement : J’ai peur du sommeil / Comme on a peur d’un grand trou. Quelle horreur !
Il a, en outre, prétendu valider sa lecture si laide en affirmant qu’il fallait entendre, dans ce dernier vers, et qu’il affirme admirable ( !), justement « un grand trou » ! Mais quelle affaire absurde que son énonciation ! Et quelle entreprise de démolition !
Soulignant une convergence de la forme et du fond, il n’en dit pas moins, et justement, que c’est dans sa réussite d’expression que le sonnet rend l’angoisse plus grande : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit, plus intense ». Ce qu’on trouve énoncé, dit-il, dès avant, dans Montaigne (Essais – Livre I – chapitre 26):
« Car, comme disait Cléantes (Note : Cléanthe. Stoïcien, III° siècle avant JC, successeur à la tête du Portique (le Stoïcisme) de son fondateur, Zénon de Citium), tout ainsi que la voix, contrainte dans l’étroit canal d’une trompette, sort plus aiguë et plus forte, ainsi me semble-t-il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse » .
Revenant – je pensais qu’il avait fait le tour … - à l’argumentation de Blanchot (l’accablement du désespéré par la réussite formelle de son expression du désespoir), Compagnon le cite derechef : « L’écrivain suffoque de l’air de bonheur que respirent ses écrits, accablé par l’exaltation qu’il trouve dans ce qu’il exprime et qui achève son dégoût ». La forme (à laquelle il atteint), dit Compagnon, aiguise la douleur (qu’il ressent) et ainsi l’argument de Blanchot pour « contrer » Valéry est, trouve-t-il, très « fort ». Du coup, je me répète : « Hum… Spécieux ».
Finalement – il en est bientôt à conclure – Compagnon affirme chez Blanchot qui veut « sauver » le « Je » des Pensées, le « Je » des Fleurs du mal, le « Je » de Kafka, … la certitude qu’il n’y a plus là l’expression d’une personnalité triste, angoissée à qui serait opposable l’aporie du « Me disant je me nie et je nie ce que je dis », mais l’atteinte par l’impersonnalité d’un « Je » devenu « Il », d’un absolu littéraire qui s’extrait par là de la contradiction. Quand même assez acrobatique ….
Il reste à passer vite et en quelques minutes sur Derrida comme continuateur radical de la thèse, discutant des Confessions de Rousseau et dénonçant l’illusion d’un signifié psycho-biographique « réel » isolable en des lieux au contraire désertés par toute présence, dans lesquels il n’y a pas de hors-texte (où rien n’existe hors du texte), non que la vie ne soit pas un phénomène intéressant, mais parce qu’il (Derrida) a démontré que dans cette soi-disant vie réelle (ou cette vie soi-disant réelle) ne se rencontrait que de l’écriture, une écriture disparition de toute présence naturelle.
Arrivé là, Compagnon se dit et nous dit qu’il ne faudrait peut-être pas adopter tout ça au pied de la lettre, au risque sinon pour lui de se trouver dans l’incapacité de donner du sens à la suite de son cours.
Et qu’il se contentera de retenir, dans la modestie des compromis et la distance des sceptiques, que la tenaille conceptuelle (ou théorisante) Julien Benda – Maurice Blanchot, dans son interdit de l’écriture de vie, a permis positivement de limiter les abus de la critique biographique (malgré de robustes persistances, tant on n’a jamais autant raconté sa vie que depuis que l’exercice est réputé non signifiant, hommage au fond à la « non simultanéité du contemporain » déjà citée et pointée par Kracauer (cf. leçon 1)), et qu’elle ne s’est pas révélée (la tenaille) insensible à la richesse des auto-contradictions puisque Derrida, passant par Zurich où celui-ci est mort en 1941, s’est rendu au cimetière de la ville pour faire à Joyce l’hommage d’une visite, quoi qu’il ait pu en être de la néantisation théorique à laquelle le seul fait qu’il ait écrit l’aurait condamné.
Réellement, je le redis, il avait bien préparé son cours !