Témoin de soi-même ?

Modalités du rapport à soi dans les Essais de Montaigne.

Bernard Sève – Professeur Université Lille-3

Une fiche était disponible à l’entrée de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre. .

Bernard Sève a retenu dans les Essais neuf passages pour étayer sa présentation, la question essentielle, autour de l’intitulé qu’il a choisi et qu’il est allé chercher, dira-t-il, chez Paul Ricoeur (ou du moins qu’il s’est conforté de ce qu’il l’y a trouvée toute posée) demeurant la poursuite (paradoxale) de ce questionnement-dévoilement où « Me voici ! » fait écho à « Qui suis-je ? ».

Témoin de soi-même donc… Peintre ? « Je vis un jour à Bar-le-Duc qu’on présentait au  Roi François second, pour la recommandation de la mémoire de René Roi de Sicile, un portrait qu’il avait lui-même fait de soi. Pourquoi n’est-il loisible de même, à un chacun de se peindre de la plume, comme il se peignait d’un crayon ? » (Essais, II, 17, De la présomption)

[Note : Cette remarque de Montaigne apparaît assez soudainement, paragraphe isolé dans la trame du discours, au sein d’un long portrait détaillé de lui, tant physique que moral,  qu’il est en train de (et qu’il va continuer à) dresser : « J’ai toujours une idée en l’âme …./ Mon langage français est altéré et en la prononciation et ailleurs … / J’ai au demeurant la taille forte et ramassée ; le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude / J’aime à ne savoir pas le compte de ce que j’ai  … / Aux événements je me porte virilement … / Etc. » ]

B.Sève complète immédiatement sa première lecture d’une seconde (Essais, II, 6, De l’exercitation), avec soulignement de ce que, à témoigner de soi (comme témoignage de soi), il est des témoignages (preuves) faibles et des témoignages (preuves) fort(e)s, les premiers parlant d’eux-mêmes (actes), les seconds parlés (paroles) : « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne […]. A l’aventure entendent-ils que je témoigne de moi par ouvrages et effects, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, sujet informe qui ne peut tomber en production ouvragère. A toute peine le puis-je coucher en ce corps aéré de la voix ».

Outre le talent particulier de Montaigne pour l’auto-dépréciation, (A toute peine), la remarque finale va dans le sens – avéré – moins d’une rédaction des Essais que de leur dictée à un secrétaire, dans le mouvement de la parole, oralité d’ailleurs directement en prise avec la notion même de témoignage, d’abord oral en matière de justice. Et Montaigne se fait par là, dit B.Sève, d’autant mieux « témoin de lui-même » qu’il dicte son témoignage.

Quatorze ans magistrat, Montaigne s’est forgé sa propre philosophie du témoignage, d’essence judiciaire, dit B.Sève. Car le témoignage (oral) a pris de l’importance à la Renaissance. Et de citer [leur datation, de peu post-Renaissance, signe l’aboutissement d’un processus]  le Tractatus de testibus [et universa testimoniorum materia ; … de Johann Oldendorp ou d’Hector Aemilianus ? on trouve à la même date (1596)  les deux références]. Il cite aussi les Observations concrètes sur la preuve testimoniale (en 1582)  de Jean Boiceau de la Borderie [juriste poitevin, qui a donné également une traduction française (commentée) du Tractatus de testibus (oui, mais duquel des deux ? Je n’ai pas poussé jusque là)  en 1606]. On trouve énoncée là l’interdiction faite au témoin d’organiser, de lisser son témoignage. Son serment de véracité ou de vérité l’engage, mais au-delà, ce sont des propos bruts qui sont exigés. C’est peut-on affirmer par obligation que les paroles du témoin seront erratiques, on veut « un fait, un regard, une énonciation », et pas de propos sertis dans la trame d’un discours. C’est, conclut B.Sève, dans un tel terreau que pousse le discours de Montaigne.

B.Sève, au passage, souligne les « majuscules de scansion » qui apparaissent dans le texte qu’il a reproduit, qui correspondent à des corrections personnelles de Montaigne lors de la relecture qu’il fit en 1588 de ses Essais sur l’exemplaire de 1582.  Leur apparition paradoxale en milieu de phrase met l’accent sur le geste de profération sous-jacent, sur l’autorité du scripteur (du « dicteur » en fait) et la majuscule à elle seule se lit : « C’est moi qui parle, et qui atteste ».

B.Sève cite alors le même passage des Cannibales (Essais I) que Compagnon a utilisé dans son séminaire n°1, relecture qu’accompagne un commentaire qui de fait – l’auteur en fût-il différent -  répète (avec moins d’insistance sur les libertés que prend Montaigne, inventant peut-être « son » homme et passant sous silence ses lectures antérieures (cf. mon Compte-rendu) celui déjà fait [seule notable novation … l’orthographe, le texte de B .Sève étant formellement modernisé par rapport à celui que j’avais reproduit] : « J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Villegagnon prit terre, qu’il surnomma la France Antarctique (…) Cet homme que j’avais était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils glosent ; et pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne peuvent garder  d’altérer un peu l’Histoire : ils ne vous présentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers, de ce côté-là, à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé. Le mien était tel ». Critérisation du « bon témoin ».

Et pour conforter ces distinguos sur le profil de l’énonciateur, du rapporteur, du « parleur d’Histoire », B.Sève rajoute (Essais II ; Des livres) : « J’aime les Historiens ou fort simples, ou excellents : Les simples, qui n’ont point de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foi toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la connaissance de la vérité . Tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissart […] . C’est la matière de l’Histoire nue et informe : chacun en peut faire son profit, autant qu’il a d’entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’être su, peuvent trier de deux rapports celui qui est plus vraisemblable ; de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables ; ils ont raison de prendre l’autorité de régler notre créance à la leur – mais certes cela n’appartient à guère de gens . Ceux d’entre-deux (qui est la plus commune façon), ceux-là nous gâchent tout : ils veulent nous mâcher les morceaux, ils se donnent loi de juger et par conséquent d’incliner l’Histoire à leur fantaisie ». Brève paraphrase avec reprise (« matière nue et informe » / « sans choix et sans triage ») et commentaire  soulignant que Montaigne fait assez peu confiance aux hommes et pour éviter tout biais, préfère se fier à des « simples », tant réfléchir ce risque fort d’être « gloser »…

Montaigne veut « réciter » l’homme, non le former, dit B.Sève ; et il évoque sans détailler, à l’appui, semble-t-il, de cette affirmation, deux chapitres qui sont des « rapports » et non des « réflexions » : D’un enfant monstrueux (Essais II ; chap. XXX) / Des boyteux (Essais III ; chap. XI) .

Note :

D’un enfant monstrueux nous présente le cas de siamois montrés en foire (plutôt une tête et deux corps accolés…) le complétant d’un « pastre du Médoc » plus ou moins asexué, sans guère autre morale que la croyance en le jugement éclairé de Dieu auquel il ne reste qu’à se soumettre, dépassant « l’estonnement que la nouvelleté nous apporte » .

Des boyteux : c’est un chapitre de longueur moyenne qui tourne essentiellement autour de ceci que « l’humaine raison est un instrument libre et vague », dont Montaigne développe divers aspects, à partir d’exemples soulignant que nous nous posons les mauvaises questions, que nous n’osons pas dire notre ignorance, d’où découle l’assertion des plus fantaisistes rumeurs, auxquelles nous finissons par croire, comme celle qui « dict en Italie, en commun proverbe, que celui-là ne connaît pas Venus en sa parfaite douceur qui n’a couché avec la boiteuse » (… d’où l’intitulé du chapitre) .

La matière du livre, dit B.Sève, c’est lui [Montaigne] : « Je m’estudie plus que tout autre sujet  » . Et le titre exact, de fait, est : Essais de Michel de Montaigne, où le nom de l’auteur, circonstance tout à fait exceptionnelle, est partie prenante de l’énoncé, ce qui fait ressortir le double sens du mot : Essais. Certes, Essais au sens moderne, mais aussi, « Essais » comme « Exercices sur soi », « Essais pratiqués » (pour s’essayer), en quelque sorte dit B.Sève  « Les auto-tests de Michel de Montaigne ». Ce qui ne me semble (cette dernière formule) ni très heureux, ni très logiquement articulé avec la citation sur laquelle il enchaîne : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur […] Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et sans artifice ; car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis . Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu . Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain . Adieu donc, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cent quatre-vingts ».

(Essais ; « Au lecteur »).

Il faut voir là, affirme B.Sève, les termes d’un contrat.

Laissons de côté la coquetterie (peu convaincante) de la fin (Vaut-il la peine de me lire ?). Montaigne s’attribue les deux qualités de véracité et de simplicité que condense l’allusion à une possible nudité. Partant, lire le livre, c’est accepter (contrat) de voir en son auteur un témoin (véridique) de lui-même . Mais cela suffit-il (de le dire) pour lever la question : Comment, en toute bonne foi, se proclamer « Témoin de soi-même » ?

Par  l’affirmation qu’au-delà de soi, instruisant à charge et à décharge, c’est d’une certaine universalité qu’on témoigne ? On trouve de cela chez Rousseau.

Par l’affirmation parallèle qu’on peut se détacher de soi pour se démêler, affirmation que B.Sève dit « extraordinaire » :

« Cela m’a semblé aussi un peu lâche, qu’ayant eu à dire qu’il avait exercé certain honorable magistrat à Rome, il [Tacite] s’aille excusant que ce n’est point par ostentation qu’il l’a dit. Ce trait me semble bas de poil pour une âme de sa sorte ; Car le n’oser parler rondement de soi a quelque faute de cœur : Un jugement roide et hautain, et qui juge sainement et sûrement, il use à toutes mains des propres exemples, ainsi que de chose étrangère ; et il témoigne franchement de lui comme de chose tierce ; Il faut passer par dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté. J’ose non seulement parler de moi, mais parler seulement de moi. Je n’aime pas si indiscrètement et ne suis si attaché et mêlé à moi, que je ne me puisse distinguer et considérer à quartier : comme un voisin, comme un arbre. C’est pareillement faillir de ne voir pas jusques où on vaut, ou d’en dire plus qu’on n’en voit ». (Essais III ; chap. 8 ; De l’art de conférer)

Sur cette possible distance vis-à-vis de soi, il y a, dit B.Sève une piste, l’expérience antérieure de l’amitié avec La Boétie. Et il développe : cette expérience a ouvert Montaigne à « un assez grand miracle », qui est celui de « se doubler », duplication qui, connue dans l’amitié parfaite, peut ouvrir à son tour la voie à un dédoublement, quand il s’agira de juger de soi. L’amitié parfaite aurait préparé le décentrement du témoin (« Après la mort de l’ami, il me semble n’être plus qu’à moitié »).

Ce point posé (déblayé ? acquis ?), on passe aux motifs de l’entrée de Montaigne « en écriture », dont il donne lui-même deux motifs différents dans l’édition princeps de 1580. Différents et, selon B.Sève, incompatibles :

« C’est une humeur mélancolique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexité naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’étais jeté, qui m’a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’une dessein farouche et extravagant. Il n’y a rien aussi en cette besogne digne d’être remarqué, que cette bizarrerie ». (Essais II ; chap. 8 ; De l’affection des pères aux enfants)

« Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré, autant que je pourrais, ne me mêler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie ; il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, et s’arrêter et rasseoir en soi ; Ce que j’espérais qu’il pût meshui faire plus aisément, devenu avec le temps plus pesant et plus mûr ; Mais je trouve, variam semper dant otia mentem [l’oisiveté rend toujours l’esprit instable] que, au rebours, faisant le cheval échappé, il se donner cent fois plus d’affaire à soi-même, qu’il n’en prenait pour autrui ; Et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé de les mettre en rôle, Espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». (Essais I ; chap. 8 ; De l’oisiveté)

Pour B.Sève, la première justification est faible. Sans doute, Montaigne a-t-il « résigné » en 1570 sa charge de conseiller au Parlement et [c’est moi qui complète] le 28 février 1571, jour de son anniversaire, fait peindre sur les murs de sa bibliothèque l’inscription (en latin) qui marque son adieu aux tracas des affaires et son désir de retraite : « L‘an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de Mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de sa servitude au Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore se retira dans le sein des doctes vierges où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre . Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation des douces retraites de ses ancêtres, qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! ». Mais il a déjà publié [en 1569, la traduction de la Théologie naturelle de Raymond de Sebond, entreprise à la demande de son père, mort en juin 1568 et qui l’a fait ainsi propriétaire de son domaine], et il est peu crédible qu’il ait à ce point manqué d’occupations et de centres d’intérêt qu’il ne lui soit resté que lui comme objet de réflexion. Ainsi [c’est moi qui complète], il a traversé l’année 1572 (celle de la Saint Barthélémy) en lisant Sénèque, Les Vies et les Œuvres morales de Plutarque, les Mémoires de Martin et de Guillaume du Bellay, les Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet, l’Histoire d’Italie de Guichardin, etc. En 1574 il a été chargé par le duc de Montpensier, d’une mission auprès du Parlement de Bordeaux ; il lit les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus en 1575 et rédige en 1576 d’importantes parties de son Apologie de Raymond de Sebond ; en 1577-1578 il reprend Plutarque et Sénèque, il lit les opuscules de Tacite, La République de Jean Bodin, et Horace, et Ovide, et Virgile, et Lucrèce … Les Essais d’ailleurs sont remplis de ces immenses lectures. Alors, dit B.Sève, simple auto-dérision, que signerait le « Je me suis présenté moi-même à moi » ?

Le second argument lui paraît plus recevable. Certes, il y a de nouveau comme une tentative d’auto-thérapie pour surmonter une crise, mais il s’agit moins là de lutter contre une mélancolie que de résister à l’emballement d’une imagination qui tourne à vide ; le choix de soi-même est ici moteur et non par défaut d’autre chose. L’endiguement des étrangetés devra se faire par une démarche scripturale descriptive, sure, complète, dans l’espoir, à terme, de faire honte à l’esprit malade, une démarche très « juridique » (« mettre en rôle »), constitution en quelque sorte d’une « main courante », simple enregistrement brut. « Le beau livre d’Antoine Compagnon, Montaigne et la seconde main » est ici évoqué, un compliment « ne coûte pas cher », ne fût-on pas assuré qu’il puisse « rapporter gros » ; ce sont là congratulations universitaires « Rhubarbe & Séné » usuelles et peu de « séminaristes » s’en dispensent… Je n’ai pas noté la pertinence logique de la référence dans le déroulé du discours. Mais je n’ai pas lu le Compagnon en question, ce qui peut-être m’eût rendu la chose évidente.

Puisque visée thérapeutique il y aurait, dit B.Sève, il n’est pas de l’intérêt de Montaigne de mentir. Mais la mauvaise foi est-elle incompatible avec la bonne volonté et les décisions de départ ? Pour Sartre, nous rappelle-t-il, nul projet de sincérité ne saurait « tenir »…Il est, Sartre ou pas, malgré tout confiant, tant le travail d’écriture de Montaigne vise à éviter, absolument, cette réification de soi qu’il ne cesse lui-même de dénoncer.

Certes, quel est ce « soi »  dont il témoigne, et qui rédige ? 

Montaigne introduit lui-même, au sein du Un, une dualité. Car s’il y a un « moi » instable, bigarré, en quoi et comment peut-il être  « témoin stable » de lui-même ? Le moi qui témoigne ne saurait être le moi dont il témoigne (et B.Sève en appelle à Paul Ricœur : Soi-même comme un autre). Le moi qui témoigne renvoie à une ipséité, une personne identifiable, un soi resté dans le maintien de soi. Mais Montaigne récuse l’idée de permanence dans le temps. Alors ? Comment nous dit Ricœur concilier le « Qui suis-je ? » avec le « Me voici !» ? Le questionnement convient à Montaigne…. Et peut-être prouve-t-il le mouvement « en marchant ».

Dédoublement testimonial, l’ipséité de Montaigne décide et prend la plume et, contemplant les aléas de l’impermanence de son moi des affaires du monde et de ses rêveries, se consolide de ses fluctuations dont elle rend scrupuleusement compte et où elle achève, dans un patchwork réorganisé, se décrivant, de se construire.

Et le scripteur devient deux fois auteur, et du livre, et de lui-même. 

Fermez le ban.

Suit le débat, qui se découd / recoud dans des ondulations aléatoires :

Cette fois-ci, Compagnon est plutôt actif, et « au nom de Ricœur, le voici s’éveillant » (comme nous l’aurait à peu près dit Ronsard).

L’ipséité l’a chatouillé. Il engage le fer dans un questionnement dont la relative fermeté … n’est malheureusement pas exclusive d’une certaine confusion.

A.C.   Au sujet de Ricœur … de cette ipséité … l’auto-témoignage est aussi engagement vis-à-vis de l’autre par la seule vertu de la publication et donc il faut tenter de dire le maintien de soi, mais cet engagement à une forme de permanence du moi qui écrit  ne m’autorise pas pour autant à me présenter différemment à l’autre, qui doit  compter sur ma permanence bien que je sois changeant … d’ailleurs, dans le livre III … car Ricœur …

B.S. [Assez interloqué, il n’a visiblement pas compris ce que Compagnon essayait de dire et qu’il a cru relever d’une remise en question de la pertinence de sa référence à Ricœur] Oui … je n’ai pas vraiment creusé à partir de Ricœur, je lui ai surtout pris la double formulation « Qui suis-je ? / Me voici ! » sans en approfondir philosophiquement le sens au-delà de sa mise en lumière dans et par le texte… et je suis bien d’accord que Montaigne veut qu’on puisse compter sur lui malgré son impermanence. Et puis tout chez Montaigne n’est pas témoignage de soi… Il y a aussi beaucoup d’autres choses …

A.C. Oui, à la fin du livre III, dans Physionomie, le passage où la parole donnée, même a des bandits et sous la menace, garde sa valeur de parole donnée …Montaigne va plus loin que Cicéron, là, en puriste de l’exigence de la fidélité à soi et de l’identité du moi qui a parlé, malgré tous ses témoignages sur l’impermanence. Il faut donc souligner que le moi qui témoigne est engagé par son témoignage …

B.S. Oui … Une fois le livre publié, c’est l’image ainsi objectivée de soi qui va l’obliger …

A.C. Quand il dit : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait » … C’est publier qui me rend comptable vis-à-vis de l’autre. C’est là le point décisif.

B.S. C’est difficile à expliquer  … Il y a un côté bravache, un côté aristocratique (bien qu’il ne le soit pas) .. Dans cette affaire de parole donnée, l’argument est presque kantien : pas d’exception à la parole donnée, sinon tout s’effondre … Et puis le panache… Il a côtoyé Henri IV …

A.C. Oui … Le lien social se défait petit à petit si le mensonge … si un  seul mensonge … Il y a le contexte aussi, ce sont les guerres de religion et les individus changent de foi … selon les circonstances …

B.S. Oui … Catholique, pas catholique … la conscience proteste. Montaigne souligne cette force de la conscience, qui est au fond une permanence …

A.C. Oui … Tu as bien fait … La dimension épistémique [Note : relatif à la configuration générale des pratiques discursives à une époque donnée, leur « a priori » historique, constituant la condition de possibilité des divers savoirs d’une époque …(Dict. Philos. Armand Colin)] … On reviendra sur le débat Sartre / mauvaise foi et Valéry / Stendhal … Main courante … Rôle … [La voix fléchit, s’éteint, on croit entendre sonner la cloche … mais non, il se relance :] Sur les deux motivations du passage à l’écrit, quand même … surtout des Miscellanées au début, ne correspond à aucun des deux motifs …

B.S. Montaigne dit que son début « pue l’étranger » … Montaigne a publié dans l’ordre d’écriture … ce qui rejoint l’idée de main courante …

A.C. L’hypothèse d’une composition des Essais… les tenants sont allés trop loin … Mais enfin dans le livre I, la description de l’Amitié évoque une composition …

B.S. Et la peinture de grotesques est très à la mode. Montaigne dit que l’Amitié… bien composé… et puis c’est entouré de chimères, de monstres. Oui … des grotesques …

A.C. Bien, on va ….

L’amphi entend « Ite, missa est » et se lève.