Mémoire-de-la-Littérature

Compte-rendu [subjectif] du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. 2006-2007-2008-2009-... (Avec parfois annexes)

31 janvier 2009

Séminaire n°4

Mariella Di  Maïo – Professeur Université Rome III.

Stendhal : Journal et Lettres de Russie.

Présentations d’usage. Eminente Stendhalienne. Ils ont été collègues en face (Sorbonne où elle fut professeur invité), ils se tutoient. On se donne de l’Antoine et, plus discrètement, de la Mariella. L’exposé ne m’a pas paru outre mesure relever de l’analyse de texte, très ancré dans une esquisse de parcours biographique du Stendhal des années 1810, s’essayant à dégager ou à lire dans ses soucis, ses réactions  et ses occupations d’alors, les prémices de son destin d’écrivain.  Plutôt une succession de notations, d’indications assez brèves, juxtaposées.

Le texte distribué à l’entrée de l’amphi – et que je mets en annexe – n’a guère été exploité, à charge pour l’auditoire d’en faire ultérieurement son miel.

L’accent italien est toujours délicieux, plus encore chez une femme.

Mariella di Maïo a parlé lentement.

Prise de notes : 

Année 1812. La Campagne de Russie de Stendhal n’a jamais été intégrée  à son œuvre de fiction. Il a vécu le début et la fin de l’Empire et n’en a confié les impressions qu’à son journal, ou à sa correspondance. Pourquoi ?

L’abord frontal d’une tragédie collective a provoqué chez lui comme un blocage. Et il n’est devenu écrivain qu’après la chute de Napoléon.

Début 1811, il n’a aucune idée d’une expédition en Russie. Il caresse des rêves italiens. De mars à août, il ne cesse d’y penser : « Nous allons en Italie pour … » , « Je suis amoureux de mon voyage … ».

Désir de retour (il y a séjourné en 1802-1803). En même temps, il est préoccupé, habité par le sentiment de n’être pas à la hauteur (il a des rêves et des velléités d’auteur dramatique, et Shakespeare, Molière …). Pourtant 1810-1811 semble pour lui une période de réussite sociale … Mais il y a aussi le doute instillé par la routine bureaucratique (il est auditeur au Conseil d’État et  Inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne), par l’atmosphère ambiante d’esprit courtisan. Il a le sentiment que son imagination, sa sensibilité (même à la musique), sont en sommeil, et il voudrait les réactiver en vue d’un voyage. Sa pulsion littéraire est bloquée, il travaille en vain à un projet de pièce de théâtre et la disproportion de son ambition à la réalité l’oppresse ; il parle de beylisme pour désigner son état et cette posture qu’il sent particulière du moi. Alors, cet espoir de voyage à Rome est une compensation, mêlée d’inquiétude, car il y a quand même des rumeurs de guerre contre la Russie ; quand il y prête oreille, il s’en exalte, il croit y voir l’espoir de soigner dans l’action sa misanthropie ; mais ça ne dure pas, et voilà qu’il se plaint de « privation de bonheur » par excès d’activité sociale, ou guerrière. La Russie devient un obstacle à son voyage italien. 

Mais soudain nouveau désir : la Sicile. Il espère aller s’y réfugier quelques semaines, aller trouver refuge dans quelque caverne sauvage des flancs de l’Etna ! À Paris, il ne se sent pas parisien ; il assiste à une représentation de Roméo et Juliette ; il croit qu’il y est question de lui !

Finalement, il ne verra pas l’Etna et partira quand même en Italie pour quelques mois.

[Mariella di Maïo cite là, sans autre commentaire, mais d’un air entendu Leonardo Sciascia : Stendhal et la Sicile. Aller voir …] Ce court séjour est heureux. Il visite. À Milan, Angela Pietragrua, amour platonique et invention romanesque du séjour précédent, devient sa maîtresse [Stefan Zweig dans son survol de Stendhal (in Trois poètes de leur vie) se moque un peu cruellement de cette histoire], le désir d’écriture est de retour, il se fait provisoirement critique d’art et de peinture, sans omettre de piller ses prédécesseurs [là encore, remarques acerbes de Zweig à l’endroit d’un talent surtout plagiaire…], il a retrouvé l’émotion, il y a dans ce pays une source de sensibilité qui va l’ouvrir à la littérature.  Un peu de mélancolie aussi, quand il compare l’Italie de ses 19 ans (son séjour de 1802 ; Stendhal est né en 1783) à celle de ses 28 ans d’aujourd’hui, mais positive, potentiellement créatrice, qui peut déclencher l’écriture, même si, pour aboutir au roman (Armance en 1827), il faudra attendre et connaître la chute [ déception carriériste après la retraite de Russie, pensées de suicide en 1814, amour malheureux pour Mathilde Dembowski en 1818-1820, et son « bâtard » de père (c’est Stendhal qui parle) qui meurt sans lui laisser de rente …], et la chute aussi de Napoléon. Cette idée d’une connexion à terme entre l’échec de l’Empire et l’accouchement de l’œuvre romanesque semble beaucoup préoccuper Mariella di Maïo …

Il a écrit sur ses cahiers cartonnés vert-pomme les douze tomes manuscrits de son Histoire de la peinture en Italie (curieusement dédicacée au tsar Alexandre, au vainqueur de Napoléon), les mêmes cahiers qu’il a avec lui en Russie et sur lesquels il note son journal.

Car il n’y a plus d’Italie, après l’été 1812. Il est en Campagne, et en Russie.

Et il souffre. Constat de conflit entre le politique et la littérature. Poids de la grossièreté de l’appareil et de la vie militaire, allergie personnelle à la hiérarchie …Ses lettres de Russie montrent combien il y a là une étape formatrice. Dépaysement au sein d’un événement libérateur, choc de l’inconnu (la Russie) par rapport au connu (l’Italie). Une stratégie fictionnelle se met en place, un triangle se dessine entre littérature, idée et sensation et une certaine image de la Russie émerge … sans garantie sur la véracité des pages qui la cernent. Mais c’est par Stendhal que la retraite de Russie devient un événement romanesque.

Il narre l’incendie de Smolensk par lettre à Félix Faure et à la Comtesse Daru, ses difficultés face à la misère de l’armée, à ce milieu grossier, sale, où il est contraint de vivre, égoïstement centré sur ses désarrois matériels ; et sa souffrance s’exprime (lettres ou Journal) sans fil logique, décousue, dans un grand mélange de tons, parsemée d’allusions cryptiques. On peut y voir aussi l’ébauche d’un roman d’éducation, à travers l’expérience constructive qui permet de juger in situ et de sang-froid ceux qu’on appelle ensuite des héros et qui se montrent bien plus souvent des anti-héros. Et puis il y a l’opportunité, difficile, de tester la résistance du moi, au froid, à la faim, à la médiocrité générale, une résistance opiniâtre en même temps que narcissique. Il parvient à se faire jouer de la musique à Smolensk. Il résiste par la force des souvenirs et il prend conscience de ce que l’avenir va être ailleurs, dans la littérature, se percevant pris dans un phénomène de ver à soie, de maturation lente ; il a envie de reprendre son projet avorté de pièce de théâtre. En même temps, son indifférence s’installe face à l’effondrement de la Campagne et au sort de l’Empereur. C’est à Cimarosa qu’il pense, et c’est à travers lui qu’il se sent aller vers le roman, pour rejoindre s’il se peut l’aptitude du musicien à faire naître des sentiments. Il songe Opéra Bouffe, dans une intuition de désir et de devenir littéraire…

On trouve d’ailleurs dans ses impressions de l’incendie de Moscou des traces de ce mélange des genres cher à l’opéra italien, tragédie, drame, spectacle, horreur et petitesses… [Là, Mariella di Maïo lit quelques passages du texte ci-après reproduit] Barbarie suprême ou suprême héroïsme? Bêtes sauvages ou héros splendides ? Le texte est très significatif de la manière de Stendhal, et de Stendhal (« Il aurait fallu être seul … »).Perception esthétique de l’événement … et détails « d’une des journées les plus pénibles de [sa] vie ».

On lit une lettre à la Comtesse Beugnot.. La débâcle de l’armée de Napoléon en retraite constitue d’évidence une expérience extrême des limites, mais dans les lettres de Stendhal, le ton veut rester léger, ironique et auto-ironique, comme un défi à ce qu’aurait d’excessif le tragique. On voit la volonté de lire et écrire, malgré tout, pour défendre le sublime de son âme. Il se plaint de souffrances physiques, il est passé près de la mort, mais il choisit d’en rire, et de « prendre une retraite de Russie comme [on prend / si c’était] un verre de limonade ».

Dans son Histoire de la peinture en Italie, la vue de certains tableaux de Michel-Ange le renverra aux sentiments inspirés par cette Retraite. En 1817, il cherchera à réfléchir aux raisons de cette expédition de Russie et aux erreurs stratégiques qui ont conduit à son échec. Il ne dira pratiquement rien de la Retraite, elle n’a pas pour lui valeur générique, elle ne vaut « que pour le Beylisme, la connaissance de l’individu ».

…………..

Mariella di Maïo s’interrompt là, « pour laisser à Antoine le temps de poser s’il le souhaite des questions ». Connaissant, « d’Antoine », le « goût pour » et « l’aisance  dans » l’exercice, on frémit d’avance : 18h15 ; il y a un bon quart d’heure à tuer.

A.C. En t’écoutant, je pensais à Maurice Blanchot et à mon cours précédent, à Blanchot pour qui l’expérience extrême ne peut trouver sa place que dans le récit, pas dans un Journal, ni dans des lettres. Et pourtant, chez Stendhal au contraire …

MdM : En fait, on peut lire ses notes de Campagne comme un récit ; et même dans ses lettres, il y a une tendance au récit…

AC : Tu as dit décousu ….

MdM : Oui, il n’y a pas de fil logique, ni de la Campagne, ni de ses émotions. Le fil est absent, mais enfin chaque demi-page forme un texte qui aspire au texte complet, un texte qui aspire au récit, voire qui l’ébauche …

AC : « La sensation présente absorbait tout, absolument, comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant » …[ il relit une phrase du texte d’Henry Brulard sur le passage du Grand Saint-Bernard, fin de la leçon du jour]. L’extrême efface le souvenir.

MdM : Là, il n’y a que du malheur, mais le moment est crucial car c’est seulement après qu’il pourra devenir écrivain. La référence à Cimarosa est essentielle. L’important est d’avoir frôlé la mort et connu dès lors une sorte de résurrection. Il dira plus tard : « Je suis loin de l’homme de 1811… ». Retour de Russie, il passera par une phase de froideur et de mélancolie, il emploiera ce mot: « Spleen », et puis il y aura comme une résurrection, vers l’écriture ; pas tout de suite, mais c’est lié. C’est sans doute bizarre que Stendhal qui tente d’être historien (… Peinture en Italie, etc.), qui a tout vu de la Campagne, n’explicite rien, alors qu’il décrira Waterloo, où il n’était pas. Mais quand on lit ses lettres, on croit lire un récit …

AC : Tu parlais d’ironie…

MdM : Mais est-ce sincère ? Toujours il met l’ironie en avant. Une tentative de sauvetage peut-être, une recherche de salut. Ensuite, chaque fois qu’il pense à la Russie, il devient mélancolique (on le voit dans le Journal, après 1812), et il pense à son corps, qui y a tant souffert (Attaque de diarrhée pendant le passage de la Bérésina). C’est une expérience de référence constante, mais avec toujours cette volonté d’en faire un Opéra Bouffe ……

Elle marque une pause. Il est 18h28. Et « Antoine » est sec. Silence partagé. Le dialogue s’éteint sans avoir à le dire et le héros est fatigué. Mais enfin, il a bien relevé le gant (« Mariella » l’a aidé). L’honneur est sauf. L’amphi, tout seul, peut … sonner la Retraite !

ANNEXE / TEXTE   DISTRIBUÉ …

Moscou, 4 octobre 1812 , essendo di servizio presso l'intendante generale.

(Journal du 14 au 15 septembre 1812.)

J'ai laissé mon journal au souper au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z., dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l'incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous; nous y allâmes. Le froid était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait de la bière; j'allai jusqu'à tirer l'épée; je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouver­neur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à 1 heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la cour Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté de mal aux dents. II paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les 2 heures et vers les 5 heures. Qant à moi, je m'éveillai à 7 heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. D[aru].

Elles allèrent sur le boulevard vis‑à‑vis le club. Là, je trouvai Mme B[ursay], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit une reconnaissance très ridicule de son côté. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait Mme B[ursay], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en met­tant sa grasse belle‑sœur dans ma calèche et l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que Mme Saint‑Albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur ce boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez loinville. J'admirai la volupté inspirée par l'ameuble­ment de sa maison; nous y bûmes, avec Billet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie.

J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allai avec Louis voir l'incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la garde et l'ac­cabler de sottises. Il avait tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, ou probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s’amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans I'embarras a la première rivalité; au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité il s'exposait à accro­cher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde; j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L officier agit plus pru­demment.

Je retournai, à 3 heures, vers la colonne de nos voi­tures et des tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine; je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l’air d'en prendre beaucoup, et n'en prirent presque pas. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée; et c'est une des causes d'impatience. On a beau vouloir s'en foutre, comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux à l'armée. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre, mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait, je crois, qu'ils sont des jean‑foutre sans les mettre véritablement en colère; ils haussent la voix et voila tout. Ils secouent les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy. « 0n serait bien malheureux si l'on ne faisait pas ainsi », ajoutait ‑ elle . Elle a raison; mais comment l’imiter avec une âme sensible?

Vers les 3 heures et demie, Billet et moi allâmes visiter la maison du comte Pierre Soltykoff; elle nous parut pouvoir convenir a S. E. Nous allâmes au Kremlin pour I'en avertir; nous nous arrêtâmes chez le général Dumas, qui domine le carrefour.

Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis: « Si l'on veut me donner quatre mille hommes je me fais fort, en six heures, de faire la part du feu, et il sera ar­rêté ». Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostop­chine faisait sans cesse mettre le feu de nouveau, on l'au­rait arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l'aimable M[arigner]; nous les conduisîmes à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de pied en comble; M. Z. trouvant des in­convénients à la maison Soltykoff, on l’engagea à en aller voir d’autres vers le club. Nous vîmes le club orné dans le genre français, majestueux et fermé. Dans ce genre, il n'y a rien à Paris de comparable. Après le club nous vîmes la maison voisine, vaste et superbe; enfin, une jolie maison blanche et carrée, qu'on résolut d'occuper

Nous étions très fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smolensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recherches de maisons. De l'in­térêt, c'est trop, mais beaucoup de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. Il y avait de beaux livres, notamment Buffon, Voltaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais‑Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque de vin. On vint nous dire qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau si les arbres de ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave; ils nous envoyèrent beaucoup de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes idem, mais très usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps.

Un petit M. Joly, de chez l'intendant général, venu pour pilloter comme nous, se mit à nous faire des pré­sents de tout ce que nous prenions. Il disait qu'il s'em­parait de la maison pour M. I'intendant général, et par­tait de là pour moraliser; je le rappelai un peu à I'ordre.

Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu'il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin avec deux ou trois collègues.

Les domestiques arrangeaient la maison, I'incendie était loin de nous et garnissait toute l'atmosphère jus­qu'à une grande hauteur, d'une fumée cuivreuse; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M Z., rentrant, nous annonce qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes.

Ma voiture était comble, j'y plaçai ce pauvre foireux et ennuyeux de Bonnaire, que j'avais pris par pitié et pour rendre à un autre la bonne action de Billoti. C’est l’enfant gâté le plus bête et le plus ennuyeux que je connaisse.

Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui est intitulé Facéties.

Les voitures de François [se] firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers 7 heures. Nous rencontrâmes M. Z. furieux. Nous marchions directement vers l'incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile; enfin, nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici, une colonne très considérable de voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n'aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était pas du tout l'état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu; il fallait le tourner.

L'impossibilité nous arrêta net; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j'oubliai un instant que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture était comble des pillages des  domestiques et que le foireux y était juché . Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d’une rue  brûlante.

En revenant, nos messieurs trouvèrent sur le boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour ‑ là. Il les rappela à l'audace, c'est à dire au bon sens, et leur montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les 11 heures, nous coupâmes une file, en nous disputant avec du charretiers du roi de Naples. Nous passâmes devant un très bel hôtel qu’on bâtissait. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la

ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui for­mait une pyramide immense qui était comme les prières des fidèles: la base était sur la terre et la pointe au ciel. La lune paraissait, je crois, par‑dessus l'incendie. C'était un grand spectacle, mais il aurait fallu être seul pour le voir. Voilà la triste condition qui a gâté pour moi la campagne de Russie: c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nomme Petrovoski, où Sa Majesté était allée prendre un logement. Paf ! au milieu de la route je vois, de ma voi­ture, où j'avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Z. qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n'avait que quatre‑vingts pieds de large. Jurements, fureur; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivouac; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la manie incen­diaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment son affaire prendra. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostop­chine; il dit qu'il y a un mobilier de tant (un million, je crois), etc., etc., mais qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais d'ici n'est pas incendié.

Arrivés au bivouac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis 7 heures du matin jusqu'a 11 heures. Ce qu’il y a de pire, c'est que le soir à ces 11 heures, en m'asseyant dans ma calèche, pour y dormir à côté de cet ennuyeux de Bonnaire, et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club.

Voila le détail d'une des journées les plus pénibles, et ennuyeusement pénibles, de ma vie. J’en trouverai la date, c'est le 16 ou le 17.

Stendhal – Journal de ma campagne de Russie en 1812, Journal [1801-1817], dans Œuvres intimes, éd. V. del Litto , La Pléiade, 1981, tome 1, p. 828-833.

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Leçon n°4

Antoine Compagnon : Sans GPS

Mardi 27/1/2009

Cette fois, pile à l’heure. Je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il a tenu compte des remarques, mais enfin … Tiens, il me semble que je ne connais pas sa veste, d’un vert olive soutenu, avec une cravate dans les rouges. Ça ne respire pas la décontraction, mais c’est bien porté.

Je vais abréger les préliminaires – sauf à noter qu’il a dit « La semaine dernière… »  et non, comme d’habitude, « La semaine passée… »… - et glisser aussi sur les rappels associés des trois cours précédents. Après les tactiques d’évitement d’une écriture de vie théoriquement honnie et sournoisement tentante de Barthes et de Robbe-Grillet, on en vient à la méthode Breton. Et on y vient par   Nadja.

J’ai relu Nadja dans la semaine. Le bouquin, dans les années soixante, ne m’avait pas parlé. L’ennui irrité qu’il dégageait pour moi, quarante ans plus tard, s’est confirmé. La frontière entre le génie et la foutaise m’y semble des plus minces et pour tout dire, s’il fallait vraiment  trancher pour savoir de quel côté tombe Nadja …

Si je passe sur les aspects du cours qui s’en sont tenus à une présentation plus ou moins efficace de l’œuvre – montre en main, les deux tiers - que va-t-il rester ? Les contorsions de Maurice Blanchot qui veut sauver le livre en niant que ce soit un Journal, genre qu’il a condamné, et surtout, pour donner une colonne vertébrale au discours et rapprocher la séance de l’objectif antérieurement annoncé, un début de réflexion sur l’usage de la photographie dans l’écriture de vie, avec sa préhistoire (les dessins de Stendhal dans Henry Brulard) et son histoire : l’innovation fondatrice et capitale de Nadja, puis ses prolongements où  W.G.Sébald (1944-2001) tient avec Austerlitz une place essentielle. Mais je fais là un très sérieux effort de restructuration synthétique et de mise en évidence d’une morale de la longue histoire que fut cette heure, car au fil du cours, on a beaucoup musé sans trop savoir vers où … Compagnon, qui s’est étonné lui-même en commençant de se trouver (« déjà ? ») en leçon 4 en n’ayant toujours pas abordé au fond son thème de l’année (fort étonnant étonnement puisque modalité de fonctionnement installée dès son entrée en chaire, rentrée 2006 …) a aussi la réponse : « La recherche - plaide-t-il -  impose son rythme… ». Admirable argument. Je pense donc je suis … mon humeur ou le vent. 

Allons-y quand même …

Nadja d’abord. Le point de départ, le sens profond aussi, ce serait la description, la mise en évidence, de la relation, difficile, conflictuelle, impossible peut-être qui unit et sépare la littérature et la vie. Choisir la fidélité à la vie, c’est prendre le parti hostile à la littérature. Cette idée est « moderne » et elle est partie intégrante du « dogme » surréaliste.

Faudrait-il choisir : « Vivre ou Écrire », comme on nous somme de choisir : « Boire ou Conduire » ? [Il ne l’a pas dit].

Breton, dans son Avant-dire (Noël 1962) de la réédition de 1963 (Nadja a été publié en 1928): « Si déjà, au cours de ce livre, l’acte d’écrire, plus encore de publier toute espèce de livre est mis au rang des vanités, que penser de la complaisance de son auteur à vouloir, tant d’années après, l’améliorer un tant soit peu dans sa forme ! » . Vanité de l’écriture de soi, dit Compagnon, ne pouvant se retenir d’aller à l’Ecclésiaste (Vanitas vanitatum, omnia vanitas).

Sans doute. Mais alors qu’il n’a pas poussé là plus loin dans sa référence à cet Avant-dire, un prolongement de lecture montre Breton fournissant de lui-même les deux clés principales de la « position » du livre, ce dont au fond tout ce qui sera dit n’est jamais que la paraphrase, les deux « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit : de même que l’abondante illustration photographique a pour objet d’éliminer toute description – celle-ci frappée d’inanité dans le Manifeste du surréalisme -, le ton adopté pour le récit se calque sur celui de l’observation médicale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend à garder trace de tout ce qu’examen et interrogatoire peuvent livrer, sans s’embarrasser en le rapportant du moindre apprêt quant au style ». Le style, d’évidence, qui « fait » le littéraire et falsifie donc « l’observé », le « vécu ».

Mais Compagnon préfère aller directement aux premières lignes du texte de 1928 : « Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? », pour y voir, immédiatement posée, « une sortie de l’écriture de soi » (sans doute au sens premier d’un basculement de la question, passant de moi comme sujet à celui qui me regarde). Mouais …au bout du compte, ce qui m’intéresse, via le « Dis-moi qui tu hantes »  débouchant sur un  « Je te dirai qui tu es »,  c’est de m’entendre dire Qui je suis. L’affirmation d’une « sortie » est assez  spécieuse, c’est un « détour », à objectif maintenu. Et guère efficace tant l’extrême pauvreté psychologique du discours dans Nadja enrichit peu les informations qu’il serait censé fournir.

Le pseudo-journal des premières rencontres avec Nadja (et les quelques pages de réflexions qui suivent) se termine par : « Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie. Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ? ». Compagnon lit dans les « Qui vive ? » un pendant au « Qui suis-je ? » introductif et par là le soulignement de ce que « ce qui importe, c’est la vie ». Je ne suis pas convaincu. Du tout.

Il en est de ce genre de texte comme des statistiques en sociologie, on peut lui/leur faire dire n’importe quoi. On pourrait aussi bien prétendre, entre le « Qui je hante ? » du début et les « .. au-delà » de la fin  que Breton, ayant connu avec Nadja la presque déréalisation d’une expérience quasi hallucinatoire en est venu à se poser la question de sa propre insertion effective dans une réalité qui pourrait n’avoir d’autre épaisseur que celle de ses projections intimes. Dès lors, courant tout au long du texte, la véritable question deviendrait celle d’un solipsisme (le sujet pensant existe seul) au bord de la lucidité finissant par pousser le « Qui vive ? » des sentinelles, dans l’angoissante prise de conscience d’une solitude inhabitée.

Ces élucubrations fantaisistes ( ?) pour souligner combien les certitudes magistrales me paraissent ici fragiles quant au sens (s’il en est un) du répons « Qui suis-je ? / Qui vive ? ».

La dernière partie de Nadja s’ouvre sur une dénonciation renouvelée de la littérature que cite Compagnon : « J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre, qui, en étant venu à bout, trouve le moyen de s’intéresser au sort de cette chose ou au sort qu’après tout cette chose lui fait ». On croit rêver, en tout cas moi, à voir prendre au sérieux (ici par Compagnon) ces affirmations d’un homme qui est en train de terminer l’écriture d’un livre qu’il fera publier. Qui joue le second degré ? De qui se moque-t-on ? Mais non, ça se « disserte », ça se « commente ». À preuve, Compagnon, de commenter : « Quel mépris du livre ! Quelle haine pour le temps de l’écriture volé à la vie ! Quand on écrit, on ne vit pas . Ce vitalisme rappelle Bathilde, la grand-mère du narrateur (de la Recherche) déplorant le trop de temps passé/perdu par son petit-fils à lire ». Mais enfin, ça n’a rien à voir ! Et les déplorations d’une grand-mère aimante qui voudrait un petit garçon un peu moins chlorotique sont sans rapport avec le cinéma narcissique d’une auto-flagellation auto-satisfaite. Soit, Compagnon est sensible au problème, il complète : « Paradoxe, bien sûr, au cœur même du livre », et paradoxe qu’il décrypte aussitôt ainsi : « Une haine de soi ». C’est une explication, comme un qui ne sachant s’empêcher de boire se hait d’être alcoolique. Possible, assurément. Breton littératuro-dépendant, scribere-addict : «Par ce que je puis être tenté d’entreprendre de longue haleine, je suis trop sûr de démériter de la vie telle que je l’aime et qu’elle s’offre : de  la vie « à perdre haleine » ». Et Compagnon souligne là le heurt de deux temporalités, celle de l’écriture qui – même automatique – est œuvre de longue haleine, inscrite dans la durée, et celle, dans l’urgence de l’immédiateté, de la vie qu’il faut vivre, et il y voit les prémices de la fulgurance conclusive qui reste encore à venir : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas ». Repoussant le soupçon (que j’ai plus haut fait au fond mien) de l’affectation couplée de logorrhée, Compagnon, derrière l’évidente contradiction, ne veut lire que l’aveu d’une ambition, celle de dépasser le conflit dénoncé par la production improbable mais effective d’un livre réconciliant l’écriture et la vie, ce livre justement, où l’on est en train d’en proclamer l’irrémédiable aporie.

Refus du romanesque – Compagnon reprend le fil de l’anti-littérature -, refus de son « assemblage » (falsificateur), Breton ré-enfourche les théories du début du premier Manifeste (du surréalisme ; 1924) et rejoint des condamnations de Valéry*, voilà ce qui serait « lisible » dans ces lignes de Nadja (de 1928): «[Préalable non cité : « Quelqu’un suggérait à un auteur de ma connaissance à propos d’un ouvrage de lui qui allait paraître et dont l’héroïne pouvait trop bien être reconnue, de changer au moins encore la couleur de ses cheveux. Blonde, elle eût chance, paraît-il, de ne pas trahir une femme brune. Eh bien, je ne trouve pas cela enfantin, je trouve cela scandaleux. » Sur quoi s’enchaîne (cité): ] Je persiste à réclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clef. Fort heureusement les jours de la littérature psychologique à affabulation romanesque sont comptés ».  Compagnon parle d’asyndète ( Note : « Construction par juxtaposition avec suppression des conjonctions de coordination, de concession, d’opposition telles que et, or, mais, tandis que … » in Les figures de style ; Que sais-je n° 1889 ) ; il parle aussi de non sequitur (Note : Raisonnement (Sophisme) dans lequel la conclusion ne découle pas des prémisses, ce qui implique un hiatus logique (exemple : Paris est en France ; je réside en France, donc je réside à Paris ; ou le célèbre : Tous les chats sont mortels, et Socrate est  mortel ; donc Socrate est un chat  ) ), sans doute à propos des « jours comptés » de la « littérature psychologique … », imparfaitement connectés à la revendication d’une écriture « sans clefs ». Imparfaitement ? Le refus d’affabulation est assez clair de part et d’autre du point qui fait césure.

Quant au refus du romanesque (Compagnon reprend et lit): « Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où ‘qui je suis’ m’apparaîtra tôt ou tard gravé dans le diamant ».

  • Ainsi (c’est moi qui complète) : «  … en littérature, par exemple, l’abondance des romans. Chacun y va de sa petite observation. Par besoin d’épuration, M.Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : ‘La marquise sortit à cinq heures’ ». (Manifeste du surréalisme – 1924)

Poursuivant sa focalisation sur les premières pages de Nadja, Compagnon cite : « Je n’ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand… ». Et il répète : « relater », « récit », « épisodes les plus marquants » ; les mots de l’affabulation sont là, dit-il, mais on en sera sauvé par le respect proclamé du « hasard », par le souci de rester sur ses gardes … Il tire à lui, et me semble-t-il, sans précaution, des citations tronquées, car à relire celle-ci en tête de la page qu’elle amorce, c’est bien plus l’éloge d’une irrationalité triomphante (et à titre personnel, irritante) qui se profile que quelque théorisation que ce soit d’un refus romanesque – sauf bien sûr à considérer que c’est la même chose : « [prolongeant les lignes retenues par Compagnon] elle [ma vie] m’introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre effort du mental (…). Il s’agit de faits  de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable mais qui, par leur caractère  inattendu, violemment incident, et le genre d’associations d’idées suspectes qu’ils éveillent (…) fussent-ils de l’ordre de la constatation pure, présentent chaque fois toutes les apparences d’un signal, sans qu’on puisse dire au juste de quel signal, qui font qu’en pleine solitude, je me découvre des complicités (etc…) ».

Je n’affirme pas ici que sur le fond, Compagnon a tort, je souligne seulement que fort d’une certitude générale, il me semble biaiser la lecture d’un passage particulier. Quoi qu’il en soit, Nadja m’apparaît, à la fraîcheur de ma récente relecture, beaucoup moins une arme anti-littérature réfléchie que – si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité – une tentative thérapeutique pour surmonter un choc émotionnel vécu dans la brutalité assumée d’une crise, une crispation de noyé agrippé à sa planche. J’ai bien dit : « …si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité »…

Compagnon, qui ne m’a pas attendu, est pendant ce temps en train de re-commenter l’Avant-dire de Noël 1962 où il isole (mais toujours sans les lire) les lignes que j’ai citées plus haut sur les « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit… », pour en (re)dire qu’il y a là –selon Breton – de quoi « se sauver du roman », et pour se demander aussitôt si ces affirmations de principe sont bien vérifiables dans leurs fruits. Car dans Nadja, souligne-t-il, il y a quelques descriptions et la résolution « de n’altérer en rien [par l’écrit] le document ‘pris sur le vif’ » ne caractérise pas absolument le livre. Mais enfin acceptons, c’est vrai, comme affirmée, la volonté de témoignage direct, l’intention d’en rester à l’observation des faits, le constat dressé sans intériorité pour réduire  à quia  affabulation et fiction, avec – dit-il – une très belle expression pour évoquer « ces faits, dont je n’arrive à être pour moi-même que le témoin hagard … » . Ah !, … le témoin hagard …, il savoure. La trouvaille est effectivement jolie.

Et puis, de ricochets en ricochets, nous y voilà, et  on arrive à l’analyse et au thème du jour: « Ce livre est une déposition, ce livre est « authentique » et d’ailleurs, pour le prouver, il est plein de photographies… ». De photographies ? Si, si, et on va en parler… 

….. Enfin, dès qu’on se sera débarrassé d’un petit détour préalable et supplémentaire par Maurice Blanchot, ce que Compagnon appelle « une première mise au point ».

Voyons.

Blanchot se pose en censeur absolu de la « Littérature de vie », Blanchot accable le genre Journal. Nadja ressortit à la Littérature de vie, Nadja dans sa partie centrale se présente comme un Journal. Et Blanchot prend la défense de Nadja (en 1959 (donc avant la réédition de 1963 et l’Avant-dire de Breton … ce qui – dit Compagnon tout en disant qu’il n’y croit pas - peut jouer un rôle)) dans Le livre à venir – pages consacrées au thème : Le journal intime et le récit. Blanchot ne voit pas de Journal, ne veut voir qu’un récit, formule magique car il place le récit dans le « sublime », Blanchot, là où Robbe-Grillet et Barthes le mettent dans le « suspect ». Être un récit, voilà qui sauve. Alors Blanchot dit : Récit.  Encore faut-il prouver ! Eh bien… « Ce n’est pas dans la mesure où il raconte des événements extraordinaires qu’un Récit se distingue d’un Journal [Note : je ne vais plus hésiter  à donner, comme Montaigne, autant se choisir les bons modèles, dans la « majuscule de scansion »], c’est dans la mesure où il est aux prises avec ce qui ne peut être constaté ». Breton pourtant clame son objectivité, revendique le constat. Peu lui chaut, à Blanchot : Le Récit commence où finit, d’impuissance, le témoignage : « … on raconte ce qu’on ne peut pas rapporter », le Récit ainsi s’oppose au Reportage, il va où l’on ne peut aller, et quoi qu’en dise Breton, Nadja raconte. Blanchot insiste : « … on raconte ce qui est trop réel pour ne pas briser la réalité mesurée qui est la nôtre », que Compagnon double par : « Le récit est ainsi seul à la mesure  de la démesure du réel ». La formule est réussie. Au pied de la lettre (il l’évoquera plus tard ; ici, Compagnon ne l’a pas dit) la Shoah donc ne pourra s’atteindre qu’en se racontant . On comprend l’idée, avec le risque néanmoins de tout réduire au conte, et à la métaphore. On peut noter d’ailleurs (avec Lacan ?) que dans raconte, il y a conte

Mais enfin, Blanchot s’y accroche et dit Nadja la ruine d’une rencontre, un excessif qui dès lors ne se rapporte pas, mais se raconte, et pour se raconter peut très bien prendre la forme provisoire d’un Journal puisque la chair en est tout autre. Nadja, c’est du hasard, et le hasard n’a pas sa place dans le quotidien ordonné du Journal, et la violence du hasard, dans Nadja, bouleverse au-delà des formes et des dates apparentes un calendrier qui n’a plus en lui-même de sens puisqu’il ne répond à aucune logique organisationnelle.

Et Blanchot qui est en train – si je comprends bien Compagnon, je n’ai pas le texte qu’il interprète sous les yeux – de mettre Paris en bouteille chante ce Récit qui rend compte de ce qui « ouvre dans la vie une lacune inaperçue ». Au fond il joue sur les mots, pose des définitions et plie les choses à ses présupposés : L’irreprésentable se raconte, c’est une définition ; l’aborder, c’est produire du Récit; Nadja relève de l’irreprésentable, et donc, Nadja, c’est du Récit. C.Q.F.D.

Amusant, le contorsionniste se gratte le coccyx avec le nez après avoir placé son gros orteil droit dans son oreille gauche.

Cela dit, il y avait plus simple : Le vrai est inatteignable et Tout, dès lors qu’on l‘énonce, est Récit. Donc …

On peut dire : J’ai vu.

Bien, et qu’en rapporter ? Faites-en le … récit. Donc, faites un Récit.

Mais voilà :  Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ?

Pour se reposer de ces désarticulations, Compagnon consacre deux minutes à l’image de la « lacune inaperçue » d’où il glisse au « tissu de la vie » …

-pour le rappeler, chez Robbe-Grillet, tout vivant de détails, de fils entrecroisés, que le Récit s’épuise vainement à assumer

-ou le retrouver chez Barthes, mais tout dénaturé, trahi, en tissu tissé par le texte du Récit, qui le trame, le colmate, l’engonce, le nappe et pour finir lui impose, réorganisant ses événements,  une nouvelle structure. Seul le haïku japonais … Ah !, le haïku japonais …

- tandis que dans son coin, Blanchot persiste et signe : le Récit seul nous dit « ce qui va, déchirant le tissu de la vie ordinaire ».

Bien. On a fait le tour ? La photo maintenant ?

Bientôt, bientôt, jeune-homme, mais constatez d’abord: Ce grand écart, cette contradiction, ce Récit-solution (Blanchot) ou ce Récit-problème (Barthes) … on ne peut pas en rester là, il faut aller un peu plus loin, au moins en dire quelques mots…

De quoi ?

Mais du sens de la vie ! … Bon, soyons raisonnable : du sens qu’ils donnent à la vie ! Ou même ..

La vie (Blanchot), la vie que Nadja nous raconte, mais c’est l’événement-scalpel, qui tranche le tissu, c’est la surprise, le hasard, et c’est le précipice, c’est le gouffre entr’ouvert, c’est ruine et catastrophe, stupeur et tremblements (tiens ? Que vient-elle faire là, Nothomb ?), la vie « à perdre haleine ». C’est l’irreprésentable !: À nous Bataille ! - À nous Breton !: C’est la Révolution

La vie (Barthes), c’est l’incident, c’est l’émotion, la sensation, le corps, c’est l’incident du corps, et c’est l’inénarrable. Et Barthes reproche aux surréalistes de ne l’avoir pas vu, senti, travaillé : « Ils ont me semble-t-il manqué le corps, pourquoi il reste d’eux trop de ‘littérature’». Il les trouve guindés, corsetés de syntaxe et du tissu des mots ; ils ont vu – il le leur accorde – que l’écriture ne s’arrête pas à l’écrit, mais même leur textualité vécue – la vie, la vie toujours et d’abord -  ils la font par trop littéraire.

Donc, la photographie.

Non ? On y est ?

Absolument !

Et Blanchot qui n’en souffle pas mot…

Le récit de Nadja est troué de photos, et lui ne les voit pas, du moins n’en parle pas.

L’innovation, pourtant, était, là, capitale. Et elle a essaimé. On trouve des photos dans le Barthes par Barthes (et puis, il a écrit La chambre claire …),  et depuis une vingtaine d’années, la démarche est devenue un genre en soi, surabondant, banalisé, pas de récit de vie sans photo. Et même absente, elle joue un rôle : La chambre claire, de nouveau, et puis Duras, dans les premières pages de l’Amant… une photographie aurait pu être prise … »).

On fait beaucoup aujourd’hui dans « la vie illustrée avec photos », sans doute pour mieux s’inscrire ainsi dans le « témoignage », en ajoutant la « qualité oculaire » (et en rejoignant ainsi l’autopsie des anciens).

Mais pas d’images de la Shoah, ce « témoignage » essentiel n’a pas rencontré la photographie et … on y reviendra, dit Compagnon, la semaine prochaine.

Pourquoi cet essor du récit « avec photos » ? Raisons commerciales ? Les coûts effectivement, diminuent . Autres raisons peut-être, car il ne s’agit pas des photos pleine page des livres d’art, non, mais de pauvres photos, de vignettes, qualité modeste, illustrations dispersées et moins illustrations qu’indices, pauvres indices de ce qui a été.

Un dossier est ouvert là, sur le sens de ce phénomène, mais Compagnon, à son orée, parle d’incompétence, et qu’il y faudrait plus fin connaisseur…

… Et puis il nous dit Sebald, qui l’a beaucoup marqué. Austerlitz (illustré de photos)*, Les émigrants : chefs-d’œuvre. Ne pas manquer. Il se demande, d’Austerlitz qui « ressemble à un roman » », s’il n’est pas largement responsable de ce regain de la photographie, de cette mode, dans l’esprit qu’il est des photos de Nadja, mais sans légende, des photos qui y déstabilisent le récit en en perturbant le statut : personnel ? impersonnel ? D’où viennent ces photos ? Fiction ? Histoire ? Leur qualité est mauvaise. Sébald  les a-t-il prises ? Le texte s’en trouve-t-il authentifié ? N’en est-il pas tiré vers la mort, vers La Mort ?  Car tout Sébald dérive de ce passé terrifiant et improbable de la Shoah …

Et puis - désir aussi de transition ? - il parle de Vertiges (1980), premier roman de Sébald, qui s’ouvre  par un chapitre sur Stendhal – le séminaire à suivre le prendra pour sujet -, introduction à un récit de vie avec photographies, un récit comme un « Qui je hante », jeu de pistes qui part d’Henry Brulard au Col du Saint Bernard et du choc provoqué : «  Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d’autres débris d’armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu’il ne m’est  point resté de souvenir distinct. C’était pour la première fois que je trouvais cette sensation si renouvelée depuis : me trouver entre les colonnes d’une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout absolument comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant. Mon souvenir n’est qu’un roman fabriqué à cette occasion ».

Un texte, dit Compagnon à la fois de Stendhal et de Sébald, sur l’effacement de la mémoire, comme si plus on a vécu (plus dense a été le vécu), moins on a de mémoire ; et le recours alors (Henry Brulard) c’est le dessin, comme ce deviendra (Sébald) la photographie.

« Ce qui ouvre – et voilà, il le dit - la voie au séminaire à suivre… »

Hum… Pas du tout dans les faits. Sauf le nom.

Or il l’a prononcé: STENDHAL. Il est content.

Un bilan du jour ?

Si Compagnon était une couverture, ce serait un patchwork.

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* Je n’ai guère aimé Austerlitz – lu au printemps 2008 je crois, sur un conseil éclairé et que voici Compagnon-conforté –, vague ennui traversé de quelques belles pages, où j’ai cru voir parfois passer du sous-Thomas Bernhard. Mais c’est promis, je vais reprendre Sébald  par Vertiges.

Posté par Sejan à 08:40 - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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