Mémoire-de-la-Littérature

Compte-rendu [subjectif] du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. 2006-2007-2008-2009-... (Avec parfois annexes)

31 janvier 2009

Séminaire n°4

Mariella Di  Maïo – Professeur Université Rome III.

Stendhal : Journal et Lettres de Russie.

Présentations d’usage. Eminente Stendhalienne. Ils ont été collègues en face (Sorbonne où elle fut professeur invité), ils se tutoient. On se donne de l’Antoine et, plus discrètement, de la Mariella. L’exposé ne m’a pas paru outre mesure relever de l’analyse de texte, très ancré dans une esquisse de parcours biographique du Stendhal des années 1810, s’essayant à dégager ou à lire dans ses soucis, ses réactions  et ses occupations d’alors, les prémices de son destin d’écrivain.  Plutôt une succession de notations, d’indications assez brèves, juxtaposées.

Le texte distribué à l’entrée de l’amphi – et que je mets en annexe – n’a guère été exploité, à charge pour l’auditoire d’en faire ultérieurement son miel.

L’accent italien est toujours délicieux, plus encore chez une femme.

Mariella di Maïo a parlé lentement.

Prise de notes : 

Année 1812. La Campagne de Russie de Stendhal n’a jamais été intégrée  à son œuvre de fiction. Il a vécu le début et la fin de l’Empire et n’en a confié les impressions qu’à son journal, ou à sa correspondance. Pourquoi ?

L’abord frontal d’une tragédie collective a provoqué chez lui comme un blocage. Et il n’est devenu écrivain qu’après la chute de Napoléon.

Début 1811, il n’a aucune idée d’une expédition en Russie. Il caresse des rêves italiens. De mars à août, il ne cesse d’y penser : « Nous allons en Italie pour … » , « Je suis amoureux de mon voyage … ».

Désir de retour (il y a séjourné en 1802-1803). En même temps, il est préoccupé, habité par le sentiment de n’être pas à la hauteur (il a des rêves et des velléités d’auteur dramatique, et Shakespeare, Molière …). Pourtant 1810-1811 semble pour lui une période de réussite sociale … Mais il y a aussi le doute instillé par la routine bureaucratique (il est auditeur au Conseil d’État et  Inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne), par l’atmosphère ambiante d’esprit courtisan. Il a le sentiment que son imagination, sa sensibilité (même à la musique), sont en sommeil, et il voudrait les réactiver en vue d’un voyage. Sa pulsion littéraire est bloquée, il travaille en vain à un projet de pièce de théâtre et la disproportion de son ambition à la réalité l’oppresse ; il parle de beylisme pour désigner son état et cette posture qu’il sent particulière du moi. Alors, cet espoir de voyage à Rome est une compensation, mêlée d’inquiétude, car il y a quand même des rumeurs de guerre contre la Russie ; quand il y prête oreille, il s’en exalte, il croit y voir l’espoir de soigner dans l’action sa misanthropie ; mais ça ne dure pas, et voilà qu’il se plaint de « privation de bonheur » par excès d’activité sociale, ou guerrière. La Russie devient un obstacle à son voyage italien. 

Mais soudain nouveau désir : la Sicile. Il espère aller s’y réfugier quelques semaines, aller trouver refuge dans quelque caverne sauvage des flancs de l’Etna ! À Paris, il ne se sent pas parisien ; il assiste à une représentation de Roméo et Juliette ; il croit qu’il y est question de lui !

Finalement, il ne verra pas l’Etna et partira quand même en Italie pour quelques mois.

[Mariella di Maïo cite là, sans autre commentaire, mais d’un air entendu Leonardo Sciascia : Stendhal et la Sicile. Aller voir …] Ce court séjour est heureux. Il visite. À Milan, Angela Pietragrua, amour platonique et invention romanesque du séjour précédent, devient sa maîtresse [Stefan Zweig dans son survol de Stendhal (in Trois poètes de leur vie) se moque un peu cruellement de cette histoire], le désir d’écriture est de retour, il se fait provisoirement critique d’art et de peinture, sans omettre de piller ses prédécesseurs [là encore, remarques acerbes de Zweig à l’endroit d’un talent surtout plagiaire…], il a retrouvé l’émotion, il y a dans ce pays une source de sensibilité qui va l’ouvrir à la littérature.  Un peu de mélancolie aussi, quand il compare l’Italie de ses 19 ans (son séjour de 1802 ; Stendhal est né en 1783) à celle de ses 28 ans d’aujourd’hui, mais positive, potentiellement créatrice, qui peut déclencher l’écriture, même si, pour aboutir au roman (Armance en 1827), il faudra attendre et connaître la chute [ déception carriériste après la retraite de Russie, pensées de suicide en 1814, amour malheureux pour Mathilde Dembowski en 1818-1820, et son « bâtard » de père (c’est Stendhal qui parle) qui meurt sans lui laisser de rente …], et la chute aussi de Napoléon. Cette idée d’une connexion à terme entre l’échec de l’Empire et l’accouchement de l’œuvre romanesque semble beaucoup préoccuper Mariella di Maïo …

Il a écrit sur ses cahiers cartonnés vert-pomme les douze tomes manuscrits de son Histoire de la peinture en Italie (curieusement dédicacée au tsar Alexandre, au vainqueur de Napoléon), les mêmes cahiers qu’il a avec lui en Russie et sur lesquels il note son journal.

Car il n’y a plus d’Italie, après l’été 1812. Il est en Campagne, et en Russie.

Et il souffre. Constat de conflit entre le politique et la littérature. Poids de la grossièreté de l’appareil et de la vie militaire, allergie personnelle à la hiérarchie …Ses lettres de Russie montrent combien il y a là une étape formatrice. Dépaysement au sein d’un événement libérateur, choc de l’inconnu (la Russie) par rapport au connu (l’Italie). Une stratégie fictionnelle se met en place, un triangle se dessine entre littérature, idée et sensation et une certaine image de la Russie émerge … sans garantie sur la véracité des pages qui la cernent. Mais c’est par Stendhal que la retraite de Russie devient un événement romanesque.

Il narre l’incendie de Smolensk par lettre à Félix Faure et à la Comtesse Daru, ses difficultés face à la misère de l’armée, à ce milieu grossier, sale, où il est contraint de vivre, égoïstement centré sur ses désarrois matériels ; et sa souffrance s’exprime (lettres ou Journal) sans fil logique, décousue, dans un grand mélange de tons, parsemée d’allusions cryptiques. On peut y voir aussi l’ébauche d’un roman d’éducation, à travers l’expérience constructive qui permet de juger in situ et de sang-froid ceux qu’on appelle ensuite des héros et qui se montrent bien plus souvent des anti-héros. Et puis il y a l’opportunité, difficile, de tester la résistance du moi, au froid, à la faim, à la médiocrité générale, une résistance opiniâtre en même temps que narcissique. Il parvient à se faire jouer de la musique à Smolensk. Il résiste par la force des souvenirs et il prend conscience de ce que l’avenir va être ailleurs, dans la littérature, se percevant pris dans un phénomène de ver à soie, de maturation lente ; il a envie de reprendre son projet avorté de pièce de théâtre. En même temps, son indifférence s’installe face à l’effondrement de la Campagne et au sort de l’Empereur. C’est à Cimarosa qu’il pense, et c’est à travers lui qu’il se sent aller vers le roman, pour rejoindre s’il se peut l’aptitude du musicien à faire naître des sentiments. Il songe Opéra Bouffe, dans une intuition de désir et de devenir littéraire…

On trouve d’ailleurs dans ses impressions de l’incendie de Moscou des traces de ce mélange des genres cher à l’opéra italien, tragédie, drame, spectacle, horreur et petitesses… [Là, Mariella di Maïo lit quelques passages du texte ci-après reproduit] Barbarie suprême ou suprême héroïsme? Bêtes sauvages ou héros splendides ? Le texte est très significatif de la manière de Stendhal, et de Stendhal (« Il aurait fallu être seul … »).Perception esthétique de l’événement … et détails « d’une des journées les plus pénibles de [sa] vie ».

On lit une lettre à la Comtesse Beugnot.. La débâcle de l’armée de Napoléon en retraite constitue d’évidence une expérience extrême des limites, mais dans les lettres de Stendhal, le ton veut rester léger, ironique et auto-ironique, comme un défi à ce qu’aurait d’excessif le tragique. On voit la volonté de lire et écrire, malgré tout, pour défendre le sublime de son âme. Il se plaint de souffrances physiques, il est passé près de la mort, mais il choisit d’en rire, et de « prendre une retraite de Russie comme [on prend / si c’était] un verre de limonade ».

Dans son Histoire de la peinture en Italie, la vue de certains tableaux de Michel-Ange le renverra aux sentiments inspirés par cette Retraite. En 1817, il cherchera à réfléchir aux raisons de cette expédition de Russie et aux erreurs stratégiques qui ont conduit à son échec. Il ne dira pratiquement rien de la Retraite, elle n’a pas pour lui valeur générique, elle ne vaut « que pour le Beylisme, la connaissance de l’individu ».

…………..

Mariella di Maïo s’interrompt là, « pour laisser à Antoine le temps de poser s’il le souhaite des questions ». Connaissant, « d’Antoine », le « goût pour » et « l’aisance  dans » l’exercice, on frémit d’avance : 18h15 ; il y a un bon quart d’heure à tuer.

A.C. En t’écoutant, je pensais à Maurice Blanchot et à mon cours précédent, à Blanchot pour qui l’expérience extrême ne peut trouver sa place que dans le récit, pas dans un Journal, ni dans des lettres. Et pourtant, chez Stendhal au contraire …

MdM : En fait, on peut lire ses notes de Campagne comme un récit ; et même dans ses lettres, il y a une tendance au récit…

AC : Tu as dit décousu ….

MdM : Oui, il n’y a pas de fil logique, ni de la Campagne, ni de ses émotions. Le fil est absent, mais enfin chaque demi-page forme un texte qui aspire au texte complet, un texte qui aspire au récit, voire qui l’ébauche …

AC : « La sensation présente absorbait tout, absolument, comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant » …[ il relit une phrase du texte d’Henry Brulard sur le passage du Grand Saint-Bernard, fin de la leçon du jour]. L’extrême efface le souvenir.

MdM : Là, il n’y a que du malheur, mais le moment est crucial car c’est seulement après qu’il pourra devenir écrivain. La référence à Cimarosa est essentielle. L’important est d’avoir frôlé la mort et connu dès lors une sorte de résurrection. Il dira plus tard : « Je suis loin de l’homme de 1811… ». Retour de Russie, il passera par une phase de froideur et de mélancolie, il emploiera ce mot: « Spleen », et puis il y aura comme une résurrection, vers l’écriture ; pas tout de suite, mais c’est lié. C’est sans doute bizarre que Stendhal qui tente d’être historien (… Peinture en Italie, etc.), qui a tout vu de la Campagne, n’explicite rien, alors qu’il décrira Waterloo, où il n’était pas. Mais quand on lit ses lettres, on croit lire un récit …

AC : Tu parlais d’ironie…

MdM : Mais est-ce sincère ? Toujours il met l’ironie en avant. Une tentative de sauvetage peut-être, une recherche de salut. Ensuite, chaque fois qu’il pense à la Russie, il devient mélancolique (on le voit dans le Journal, après 1812), et il pense à son corps, qui y a tant souffert (Attaque de diarrhée pendant le passage de la Bérésina). C’est une expérience de référence constante, mais avec toujours cette volonté d’en faire un Opéra Bouffe ……

Elle marque une pause. Il est 18h28. Et « Antoine » est sec. Silence partagé. Le dialogue s’éteint sans avoir à le dire et le héros est fatigué. Mais enfin, il a bien relevé le gant (« Mariella » l’a aidé). L’honneur est sauf. L’amphi, tout seul, peut … sonner la Retraite !

ANNEXE / TEXTE   DISTRIBUÉ …

Moscou, 4 octobre 1812 , essendo di servizio presso l'intendante generale.

(Journal du 14 au 15 septembre 1812.)

J'ai laissé mon journal au souper au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z., dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l'incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous; nous y allâmes. Le froid était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait de la bière; j'allai jusqu'à tirer l'épée; je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouver­neur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à 1 heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la cour Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté de mal aux dents. II paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les 2 heures et vers les 5 heures. Qant à moi, je m'éveillai à 7 heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. D[aru].

Elles allèrent sur le boulevard vis‑à‑vis le club. Là, je trouvai Mme B[ursay], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit une reconnaissance très ridicule de son côté. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait Mme B[ursay], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en met­tant sa grasse belle‑sœur dans ma calèche et l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que Mme Saint‑Albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur ce boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez loinville. J'admirai la volupté inspirée par l'ameuble­ment de sa maison; nous y bûmes, avec Billet et Busche, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie.

J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allai avec Louis voir l'incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la garde et l'ac­cabler de sottises. Il avait tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, ou probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s’amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans I'embarras a la première rivalité; au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité il s'exposait à accro­cher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde; j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L officier agit plus pru­demment.

Je retournai, à 3 heures, vers la colonne de nos voi­tures et des tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine; je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l’air d'en prendre beaucoup, et n'en prirent presque pas. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée; et c'est une des causes d'impatience. On a beau vouloir s'en foutre, comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux à l'armée. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre, mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait, je crois, qu'ils sont des jean‑foutre sans les mettre véritablement en colère; ils haussent la voix et voila tout. Ils secouent les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy. « 0n serait bien malheureux si l'on ne faisait pas ainsi », ajoutait ‑ elle . Elle a raison; mais comment l’imiter avec une âme sensible?

Vers les 3 heures et demie, Billet et moi allâmes visiter la maison du comte Pierre Soltykoff; elle nous parut pouvoir convenir a S. E. Nous allâmes au Kremlin pour I'en avertir; nous nous arrêtâmes chez le général Dumas, qui domine le carrefour.

Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis: « Si l'on veut me donner quatre mille hommes je me fais fort, en six heures, de faire la part du feu, et il sera ar­rêté ». Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostop­chine faisait sans cesse mettre le feu de nouveau, on l'au­rait arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l'aimable M[arigner]; nous les conduisîmes à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de pied en comble; M. Z. trouvant des in­convénients à la maison Soltykoff, on l’engagea à en aller voir d’autres vers le club. Nous vîmes le club orné dans le genre français, majestueux et fermé. Dans ce genre, il n'y a rien à Paris de comparable. Après le club nous vîmes la maison voisine, vaste et superbe; enfin, une jolie maison blanche et carrée, qu'on résolut d'occuper

Nous étions très fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smolensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recherches de maisons. De l'in­térêt, c'est trop, mais beaucoup de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. Il y avait de beaux livres, notamment Buffon, Voltaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais‑Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque de vin. On vint nous dire qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau si les arbres de ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave; ils nous envoyèrent beaucoup de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes idem, mais très usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps.

Un petit M. Joly, de chez l'intendant général, venu pour pilloter comme nous, se mit à nous faire des pré­sents de tout ce que nous prenions. Il disait qu'il s'em­parait de la maison pour M. I'intendant général, et par­tait de là pour moraliser; je le rappelai un peu à I'ordre.

Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu'il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin avec deux ou trois collègues.

Les domestiques arrangeaient la maison, I'incendie était loin de nous et garnissait toute l'atmosphère jus­qu'à une grande hauteur, d'une fumée cuivreuse; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M Z., rentrant, nous annonce qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes.

Ma voiture était comble, j'y plaçai ce pauvre foireux et ennuyeux de Bonnaire, que j'avais pris par pitié et pour rendre à un autre la bonne action de Billoti. C’est l’enfant gâté le plus bête et le plus ennuyeux que je connaisse.

Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui est intitulé Facéties.

Les voitures de François [se] firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers 7 heures. Nous rencontrâmes M. Z. furieux. Nous marchions directement vers l'incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile; enfin, nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d’ordre et de prudence. Ici, une colonne très considérable de voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n'aurait été sensée qu’autant qu’un noyau de ville aurait été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était pas du tout l'état de la question ; le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir; mais il n’était pas nécessaire de traverser le feu; il fallait le tourner.

L'impossibilité nous arrêta net; on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, j'oubliai un instant que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture était comble des pillages des  domestiques et que le foireux y était juché . Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d’une rue  brûlante.

En revenant, nos messieurs trouvèrent sur le boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour ‑ là. Il les rappela à l'audace, c'est à dire au bon sens, et leur montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les 11 heures, nous coupâmes une file, en nous disputant avec du charretiers du roi de Naples. Nous passâmes devant un très bel hôtel qu’on bâtissait. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la

ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui for­mait une pyramide immense qui était comme les prières des fidèles: la base était sur la terre et la pointe au ciel. La lune paraissait, je crois, par‑dessus l'incendie. C'était un grand spectacle, mais il aurait fallu être seul pour le voir. Voilà la triste condition qui a gâté pour moi la campagne de Russie: c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nomme Petrovoski, où Sa Majesté était allée prendre un logement. Paf ! au milieu de la route je vois, de ma voi­ture, où j'avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Z. qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n'avait que quatre‑vingts pieds de large. Jurements, fureur; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivouac; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la manie incen­diaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment son affaire prendra. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostop­chine; il dit qu'il y a un mobilier de tant (un million, je crois), etc., etc., mais qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais d'ici n'est pas incendié.

Arrivés au bivouac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis 7 heures du matin jusqu'a 11 heures. Ce qu’il y a de pire, c'est que le soir à ces 11 heures, en m'asseyant dans ma calèche, pour y dormir à côté de cet ennuyeux de Bonnaire, et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club.

Voila le détail d'une des journées les plus pénibles, et ennuyeusement pénibles, de ma vie. J’en trouverai la date, c'est le 16 ou le 17.

Stendhal – Journal de ma campagne de Russie en 1812, Journal [1801-1817], dans Œuvres intimes, éd. V. del Litto , La Pléiade, 1981, tome 1, p. 828-833.

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Leçon n°4

Antoine Compagnon : Sans GPS

Mardi 27/1/2009

Cette fois, pile à l’heure. Je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il a tenu compte des remarques, mais enfin … Tiens, il me semble que je ne connais pas sa veste, d’un vert olive soutenu, avec une cravate dans les rouges. Ça ne respire pas la décontraction, mais c’est bien porté.

Je vais abréger les préliminaires – sauf à noter qu’il a dit « La semaine dernière… »  et non, comme d’habitude, « La semaine passée… »… - et glisser aussi sur les rappels associés des trois cours précédents. Après les tactiques d’évitement d’une écriture de vie théoriquement honnie et sournoisement tentante de Barthes et de Robbe-Grillet, on en vient à la méthode Breton. Et on y vient par   Nadja.

J’ai relu Nadja dans la semaine. Le bouquin, dans les années soixante, ne m’avait pas parlé. L’ennui irrité qu’il dégageait pour moi, quarante ans plus tard, s’est confirmé. La frontière entre le génie et la foutaise m’y semble des plus minces et pour tout dire, s’il fallait vraiment  trancher pour savoir de quel côté tombe Nadja …

Si je passe sur les aspects du cours qui s’en sont tenus à une présentation plus ou moins efficace de l’œuvre – montre en main, les deux tiers - que va-t-il rester ? Les contorsions de Maurice Blanchot qui veut sauver le livre en niant que ce soit un Journal, genre qu’il a condamné, et surtout, pour donner une colonne vertébrale au discours et rapprocher la séance de l’objectif antérieurement annoncé, un début de réflexion sur l’usage de la photographie dans l’écriture de vie, avec sa préhistoire (les dessins de Stendhal dans Henry Brulard) et son histoire : l’innovation fondatrice et capitale de Nadja, puis ses prolongements où  W.G.Sébald (1944-2001) tient avec Austerlitz une place essentielle. Mais je fais là un très sérieux effort de restructuration synthétique et de mise en évidence d’une morale de la longue histoire que fut cette heure, car au fil du cours, on a beaucoup musé sans trop savoir vers où … Compagnon, qui s’est étonné lui-même en commençant de se trouver (« déjà ? ») en leçon 4 en n’ayant toujours pas abordé au fond son thème de l’année (fort étonnant étonnement puisque modalité de fonctionnement installée dès son entrée en chaire, rentrée 2006 …) a aussi la réponse : « La recherche - plaide-t-il -  impose son rythme… ». Admirable argument. Je pense donc je suis … mon humeur ou le vent. 

Allons-y quand même …

Nadja d’abord. Le point de départ, le sens profond aussi, ce serait la description, la mise en évidence, de la relation, difficile, conflictuelle, impossible peut-être qui unit et sépare la littérature et la vie. Choisir la fidélité à la vie, c’est prendre le parti hostile à la littérature. Cette idée est « moderne » et elle est partie intégrante du « dogme » surréaliste.

Faudrait-il choisir : « Vivre ou Écrire », comme on nous somme de choisir : « Boire ou Conduire » ? [Il ne l’a pas dit].

Breton, dans son Avant-dire (Noël 1962) de la réédition de 1963 (Nadja a été publié en 1928): « Si déjà, au cours de ce livre, l’acte d’écrire, plus encore de publier toute espèce de livre est mis au rang des vanités, que penser de la complaisance de son auteur à vouloir, tant d’années après, l’améliorer un tant soit peu dans sa forme ! » . Vanité de l’écriture de soi, dit Compagnon, ne pouvant se retenir d’aller à l’Ecclésiaste (Vanitas vanitatum, omnia vanitas).

Sans doute. Mais alors qu’il n’a pas poussé là plus loin dans sa référence à cet Avant-dire, un prolongement de lecture montre Breton fournissant de lui-même les deux clés principales de la « position » du livre, ce dont au fond tout ce qui sera dit n’est jamais que la paraphrase, les deux « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit : de même que l’abondante illustration photographique a pour objet d’éliminer toute description – celle-ci frappée d’inanité dans le Manifeste du surréalisme -, le ton adopté pour le récit se calque sur celui de l’observation médicale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend à garder trace de tout ce qu’examen et interrogatoire peuvent livrer, sans s’embarrasser en le rapportant du moindre apprêt quant au style ». Le style, d’évidence, qui « fait » le littéraire et falsifie donc « l’observé », le « vécu ».

Mais Compagnon préfère aller directement aux premières lignes du texte de 1928 : « Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? », pour y voir, immédiatement posée, « une sortie de l’écriture de soi » (sans doute au sens premier d’un basculement de la question, passant de moi comme sujet à celui qui me regarde). Mouais …au bout du compte, ce qui m’intéresse, via le « Dis-moi qui tu hantes »  débouchant sur un  « Je te dirai qui tu es »,  c’est de m’entendre dire Qui je suis. L’affirmation d’une « sortie » est assez  spécieuse, c’est un « détour », à objectif maintenu. Et guère efficace tant l’extrême pauvreté psychologique du discours dans Nadja enrichit peu les informations qu’il serait censé fournir.

Le pseudo-journal des premières rencontres avec Nadja (et les quelques pages de réflexions qui suivent) se termine par : « Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie. Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ? ». Compagnon lit dans les « Qui vive ? » un pendant au « Qui suis-je ? » introductif et par là le soulignement de ce que « ce qui importe, c’est la vie ». Je ne suis pas convaincu. Du tout.

Il en est de ce genre de texte comme des statistiques en sociologie, on peut lui/leur faire dire n’importe quoi. On pourrait aussi bien prétendre, entre le « Qui je hante ? » du début et les « .. au-delà » de la fin  que Breton, ayant connu avec Nadja la presque déréalisation d’une expérience quasi hallucinatoire en est venu à se poser la question de sa propre insertion effective dans une réalité qui pourrait n’avoir d’autre épaisseur que celle de ses projections intimes. Dès lors, courant tout au long du texte, la véritable question deviendrait celle d’un solipsisme (le sujet pensant existe seul) au bord de la lucidité finissant par pousser le « Qui vive ? » des sentinelles, dans l’angoissante prise de conscience d’une solitude inhabitée.

Ces élucubrations fantaisistes ( ?) pour souligner combien les certitudes magistrales me paraissent ici fragiles quant au sens (s’il en est un) du répons « Qui suis-je ? / Qui vive ? ».

La dernière partie de Nadja s’ouvre sur une dénonciation renouvelée de la littérature que cite Compagnon : « J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre, qui, en étant venu à bout, trouve le moyen de s’intéresser au sort de cette chose ou au sort qu’après tout cette chose lui fait ». On croit rêver, en tout cas moi, à voir prendre au sérieux (ici par Compagnon) ces affirmations d’un homme qui est en train de terminer l’écriture d’un livre qu’il fera publier. Qui joue le second degré ? De qui se moque-t-on ? Mais non, ça se « disserte », ça se « commente ». À preuve, Compagnon, de commenter : « Quel mépris du livre ! Quelle haine pour le temps de l’écriture volé à la vie ! Quand on écrit, on ne vit pas . Ce vitalisme rappelle Bathilde, la grand-mère du narrateur (de la Recherche) déplorant le trop de temps passé/perdu par son petit-fils à lire ». Mais enfin, ça n’a rien à voir ! Et les déplorations d’une grand-mère aimante qui voudrait un petit garçon un peu moins chlorotique sont sans rapport avec le cinéma narcissique d’une auto-flagellation auto-satisfaite. Soit, Compagnon est sensible au problème, il complète : « Paradoxe, bien sûr, au cœur même du livre », et paradoxe qu’il décrypte aussitôt ainsi : « Une haine de soi ». C’est une explication, comme un qui ne sachant s’empêcher de boire se hait d’être alcoolique. Possible, assurément. Breton littératuro-dépendant, scribere-addict : «Par ce que je puis être tenté d’entreprendre de longue haleine, je suis trop sûr de démériter de la vie telle que je l’aime et qu’elle s’offre : de  la vie « à perdre haleine » ». Et Compagnon souligne là le heurt de deux temporalités, celle de l’écriture qui – même automatique – est œuvre de longue haleine, inscrite dans la durée, et celle, dans l’urgence de l’immédiateté, de la vie qu’il faut vivre, et il y voit les prémices de la fulgurance conclusive qui reste encore à venir : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas ». Repoussant le soupçon (que j’ai plus haut fait au fond mien) de l’affectation couplée de logorrhée, Compagnon, derrière l’évidente contradiction, ne veut lire que l’aveu d’une ambition, celle de dépasser le conflit dénoncé par la production improbable mais effective d’un livre réconciliant l’écriture et la vie, ce livre justement, où l’on est en train d’en proclamer l’irrémédiable aporie.

Refus du romanesque – Compagnon reprend le fil de l’anti-littérature -, refus de son « assemblage » (falsificateur), Breton ré-enfourche les théories du début du premier Manifeste (du surréalisme ; 1924) et rejoint des condamnations de Valéry*, voilà ce qui serait « lisible » dans ces lignes de Nadja (de 1928): «[Préalable non cité : « Quelqu’un suggérait à un auteur de ma connaissance à propos d’un ouvrage de lui qui allait paraître et dont l’héroïne pouvait trop bien être reconnue, de changer au moins encore la couleur de ses cheveux. Blonde, elle eût chance, paraît-il, de ne pas trahir une femme brune. Eh bien, je ne trouve pas cela enfantin, je trouve cela scandaleux. » Sur quoi s’enchaîne (cité): ] Je persiste à réclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clef. Fort heureusement les jours de la littérature psychologique à affabulation romanesque sont comptés ».  Compagnon parle d’asyndète ( Note : « Construction par juxtaposition avec suppression des conjonctions de coordination, de concession, d’opposition telles que et, or, mais, tandis que … » in Les figures de style ; Que sais-je n° 1889 ) ; il parle aussi de non sequitur (Note : Raisonnement (Sophisme) dans lequel la conclusion ne découle pas des prémisses, ce qui implique un hiatus logique (exemple : Paris est en France ; je réside en France, donc je réside à Paris ; ou le célèbre : Tous les chats sont mortels, et Socrate est  mortel ; donc Socrate est un chat  ) ), sans doute à propos des « jours comptés » de la « littérature psychologique … », imparfaitement connectés à la revendication d’une écriture « sans clefs ». Imparfaitement ? Le refus d’affabulation est assez clair de part et d’autre du point qui fait césure.

Quant au refus du romanesque (Compagnon reprend et lit): « Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où ‘qui je suis’ m’apparaîtra tôt ou tard gravé dans le diamant ».

  • Ainsi (c’est moi qui complète) : «  … en littérature, par exemple, l’abondance des romans. Chacun y va de sa petite observation. Par besoin d’épuration, M.Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : ‘La marquise sortit à cinq heures’ ». (Manifeste du surréalisme – 1924)

Poursuivant sa focalisation sur les premières pages de Nadja, Compagnon cite : « Je n’ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand… ». Et il répète : « relater », « récit », « épisodes les plus marquants » ; les mots de l’affabulation sont là, dit-il, mais on en sera sauvé par le respect proclamé du « hasard », par le souci de rester sur ses gardes … Il tire à lui, et me semble-t-il, sans précaution, des citations tronquées, car à relire celle-ci en tête de la page qu’elle amorce, c’est bien plus l’éloge d’une irrationalité triomphante (et à titre personnel, irritante) qui se profile que quelque théorisation que ce soit d’un refus romanesque – sauf bien sûr à considérer que c’est la même chose : « [prolongeant les lignes retenues par Compagnon] elle [ma vie] m’introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre effort du mental (…). Il s’agit de faits  de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable mais qui, par leur caractère  inattendu, violemment incident, et le genre d’associations d’idées suspectes qu’ils éveillent (…) fussent-ils de l’ordre de la constatation pure, présentent chaque fois toutes les apparences d’un signal, sans qu’on puisse dire au juste de quel signal, qui font qu’en pleine solitude, je me découvre des complicités (etc…) ».

Je n’affirme pas ici que sur le fond, Compagnon a tort, je souligne seulement que fort d’une certitude générale, il me semble biaiser la lecture d’un passage particulier. Quoi qu’il en soit, Nadja m’apparaît, à la fraîcheur de ma récente relecture, beaucoup moins une arme anti-littérature réfléchie que – si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité – une tentative thérapeutique pour surmonter un choc émotionnel vécu dans la brutalité assumée d’une crise, une crispation de noyé agrippé à sa planche. J’ai bien dit : « …si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité »…

Compagnon, qui ne m’a pas attendu, est pendant ce temps en train de re-commenter l’Avant-dire de Noël 1962 où il isole (mais toujours sans les lire) les lignes que j’ai citées plus haut sur les « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit… », pour en (re)dire qu’il y a là –selon Breton – de quoi « se sauver du roman », et pour se demander aussitôt si ces affirmations de principe sont bien vérifiables dans leurs fruits. Car dans Nadja, souligne-t-il, il y a quelques descriptions et la résolution « de n’altérer en rien [par l’écrit] le document ‘pris sur le vif’ » ne caractérise pas absolument le livre. Mais enfin acceptons, c’est vrai, comme affirmée, la volonté de témoignage direct, l’intention d’en rester à l’observation des faits, le constat dressé sans intériorité pour réduire  à quia  affabulation et fiction, avec – dit-il – une très belle expression pour évoquer « ces faits, dont je n’arrive à être pour moi-même que le témoin hagard … » . Ah !, … le témoin hagard …, il savoure. La trouvaille est effectivement jolie.

Et puis, de ricochets en ricochets, nous y voilà, et  on arrive à l’analyse et au thème du jour: « Ce livre est une déposition, ce livre est « authentique » et d’ailleurs, pour le prouver, il est plein de photographies… ». De photographies ? Si, si, et on va en parler… 

….. Enfin, dès qu’on se sera débarrassé d’un petit détour préalable et supplémentaire par Maurice Blanchot, ce que Compagnon appelle « une première mise au point ».

Voyons.

Blanchot se pose en censeur absolu de la « Littérature de vie », Blanchot accable le genre Journal. Nadja ressortit à la Littérature de vie, Nadja dans sa partie centrale se présente comme un Journal. Et Blanchot prend la défense de Nadja (en 1959 (donc avant la réédition de 1963 et l’Avant-dire de Breton … ce qui – dit Compagnon tout en disant qu’il n’y croit pas - peut jouer un rôle)) dans Le livre à venir – pages consacrées au thème : Le journal intime et le récit. Blanchot ne voit pas de Journal, ne veut voir qu’un récit, formule magique car il place le récit dans le « sublime », Blanchot, là où Robbe-Grillet et Barthes le mettent dans le « suspect ». Être un récit, voilà qui sauve. Alors Blanchot dit : Récit.  Encore faut-il prouver ! Eh bien… « Ce n’est pas dans la mesure où il raconte des événements extraordinaires qu’un Récit se distingue d’un Journal [Note : je ne vais plus hésiter  à donner, comme Montaigne, autant se choisir les bons modèles, dans la « majuscule de scansion »], c’est dans la mesure où il est aux prises avec ce qui ne peut être constaté ». Breton pourtant clame son objectivité, revendique le constat. Peu lui chaut, à Blanchot : Le Récit commence où finit, d’impuissance, le témoignage : « … on raconte ce qu’on ne peut pas rapporter », le Récit ainsi s’oppose au Reportage, il va où l’on ne peut aller, et quoi qu’en dise Breton, Nadja raconte. Blanchot insiste : « … on raconte ce qui est trop réel pour ne pas briser la réalité mesurée qui est la nôtre », que Compagnon double par : « Le récit est ainsi seul à la mesure  de la démesure du réel ». La formule est réussie. Au pied de la lettre (il l’évoquera plus tard ; ici, Compagnon ne l’a pas dit) la Shoah donc ne pourra s’atteindre qu’en se racontant . On comprend l’idée, avec le risque néanmoins de tout réduire au conte, et à la métaphore. On peut noter d’ailleurs (avec Lacan ?) que dans raconte, il y a conte

Mais enfin, Blanchot s’y accroche et dit Nadja la ruine d’une rencontre, un excessif qui dès lors ne se rapporte pas, mais se raconte, et pour se raconter peut très bien prendre la forme provisoire d’un Journal puisque la chair en est tout autre. Nadja, c’est du hasard, et le hasard n’a pas sa place dans le quotidien ordonné du Journal, et la violence du hasard, dans Nadja, bouleverse au-delà des formes et des dates apparentes un calendrier qui n’a plus en lui-même de sens puisqu’il ne répond à aucune logique organisationnelle.

Et Blanchot qui est en train – si je comprends bien Compagnon, je n’ai pas le texte qu’il interprète sous les yeux – de mettre Paris en bouteille chante ce Récit qui rend compte de ce qui « ouvre dans la vie une lacune inaperçue ». Au fond il joue sur les mots, pose des définitions et plie les choses à ses présupposés : L’irreprésentable se raconte, c’est une définition ; l’aborder, c’est produire du Récit; Nadja relève de l’irreprésentable, et donc, Nadja, c’est du Récit. C.Q.F.D.

Amusant, le contorsionniste se gratte le coccyx avec le nez après avoir placé son gros orteil droit dans son oreille gauche.

Cela dit, il y avait plus simple : Le vrai est inatteignable et Tout, dès lors qu’on l‘énonce, est Récit. Donc …

On peut dire : J’ai vu.

Bien, et qu’en rapporter ? Faites-en le … récit. Donc, faites un Récit.

Mais voilà :  Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ?

Pour se reposer de ces désarticulations, Compagnon consacre deux minutes à l’image de la « lacune inaperçue » d’où il glisse au « tissu de la vie » …

-pour le rappeler, chez Robbe-Grillet, tout vivant de détails, de fils entrecroisés, que le Récit s’épuise vainement à assumer

-ou le retrouver chez Barthes, mais tout dénaturé, trahi, en tissu tissé par le texte du Récit, qui le trame, le colmate, l’engonce, le nappe et pour finir lui impose, réorganisant ses événements,  une nouvelle structure. Seul le haïku japonais … Ah !, le haïku japonais …

- tandis que dans son coin, Blanchot persiste et signe : le Récit seul nous dit « ce qui va, déchirant le tissu de la vie ordinaire ».

Bien. On a fait le tour ? La photo maintenant ?

Bientôt, bientôt, jeune-homme, mais constatez d’abord: Ce grand écart, cette contradiction, ce Récit-solution (Blanchot) ou ce Récit-problème (Barthes) … on ne peut pas en rester là, il faut aller un peu plus loin, au moins en dire quelques mots…

De quoi ?

Mais du sens de la vie ! … Bon, soyons raisonnable : du sens qu’ils donnent à la vie ! Ou même ..

La vie (Blanchot), la vie que Nadja nous raconte, mais c’est l’événement-scalpel, qui tranche le tissu, c’est la surprise, le hasard, et c’est le précipice, c’est le gouffre entr’ouvert, c’est ruine et catastrophe, stupeur et tremblements (tiens ? Que vient-elle faire là, Nothomb ?), la vie « à perdre haleine ». C’est l’irreprésentable !: À nous Bataille ! - À nous Breton !: C’est la Révolution

La vie (Barthes), c’est l’incident, c’est l’émotion, la sensation, le corps, c’est l’incident du corps, et c’est l’inénarrable. Et Barthes reproche aux surréalistes de ne l’avoir pas vu, senti, travaillé : « Ils ont me semble-t-il manqué le corps, pourquoi il reste d’eux trop de ‘littérature’». Il les trouve guindés, corsetés de syntaxe et du tissu des mots ; ils ont vu – il le leur accorde – que l’écriture ne s’arrête pas à l’écrit, mais même leur textualité vécue – la vie, la vie toujours et d’abord -  ils la font par trop littéraire.

Donc, la photographie.

Non ? On y est ?

Absolument !

Et Blanchot qui n’en souffle pas mot…

Le récit de Nadja est troué de photos, et lui ne les voit pas, du moins n’en parle pas.

L’innovation, pourtant, était, là, capitale. Et elle a essaimé. On trouve des photos dans le Barthes par Barthes (et puis, il a écrit La chambre claire …),  et depuis une vingtaine d’années, la démarche est devenue un genre en soi, surabondant, banalisé, pas de récit de vie sans photo. Et même absente, elle joue un rôle : La chambre claire, de nouveau, et puis Duras, dans les premières pages de l’Amant… une photographie aurait pu être prise … »).

On fait beaucoup aujourd’hui dans « la vie illustrée avec photos », sans doute pour mieux s’inscrire ainsi dans le « témoignage », en ajoutant la « qualité oculaire » (et en rejoignant ainsi l’autopsie des anciens).

Mais pas d’images de la Shoah, ce « témoignage » essentiel n’a pas rencontré la photographie et … on y reviendra, dit Compagnon, la semaine prochaine.

Pourquoi cet essor du récit « avec photos » ? Raisons commerciales ? Les coûts effectivement, diminuent . Autres raisons peut-être, car il ne s’agit pas des photos pleine page des livres d’art, non, mais de pauvres photos, de vignettes, qualité modeste, illustrations dispersées et moins illustrations qu’indices, pauvres indices de ce qui a été.

Un dossier est ouvert là, sur le sens de ce phénomène, mais Compagnon, à son orée, parle d’incompétence, et qu’il y faudrait plus fin connaisseur…

… Et puis il nous dit Sebald, qui l’a beaucoup marqué. Austerlitz (illustré de photos)*, Les émigrants : chefs-d’œuvre. Ne pas manquer. Il se demande, d’Austerlitz qui « ressemble à un roman » », s’il n’est pas largement responsable de ce regain de la photographie, de cette mode, dans l’esprit qu’il est des photos de Nadja, mais sans légende, des photos qui y déstabilisent le récit en en perturbant le statut : personnel ? impersonnel ? D’où viennent ces photos ? Fiction ? Histoire ? Leur qualité est mauvaise. Sébald  les a-t-il prises ? Le texte s’en trouve-t-il authentifié ? N’en est-il pas tiré vers la mort, vers La Mort ?  Car tout Sébald dérive de ce passé terrifiant et improbable de la Shoah …

Et puis - désir aussi de transition ? - il parle de Vertiges (1980), premier roman de Sébald, qui s’ouvre  par un chapitre sur Stendhal – le séminaire à suivre le prendra pour sujet -, introduction à un récit de vie avec photographies, un récit comme un « Qui je hante », jeu de pistes qui part d’Henry Brulard au Col du Saint Bernard et du choc provoqué : «  Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d’autres débris d’armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu’il ne m’est  point resté de souvenir distinct. C’était pour la première fois que je trouvais cette sensation si renouvelée depuis : me trouver entre les colonnes d’une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout absolument comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant. Mon souvenir n’est qu’un roman fabriqué à cette occasion ».

Un texte, dit Compagnon à la fois de Stendhal et de Sébald, sur l’effacement de la mémoire, comme si plus on a vécu (plus dense a été le vécu), moins on a de mémoire ; et le recours alors (Henry Brulard) c’est le dessin, comme ce deviendra (Sébald) la photographie.

« Ce qui ouvre – et voilà, il le dit - la voie au séminaire à suivre… »

Hum… Pas du tout dans les faits. Sauf le nom.

Or il l’a prononcé: STENDHAL. Il est content.

Un bilan du jour ?

Si Compagnon était une couverture, ce serait un patchwork.

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* Je n’ai guère aimé Austerlitz – lu au printemps 2008 je crois, sur un conseil éclairé et que voici Compagnon-conforté –, vague ennui traversé de quelques belles pages, où j’ai cru voir parfois passer du sous-Thomas Bernhard. Mais c’est promis, je vais reprendre Sébald  par Vertiges.

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29 janvier 2009

Séminaire n°3

Témoin de soi-même ?

Modalités du rapport à soi dans les Essais de Montaigne.

Bernard Sève – Professeur Université Lille-3

Une fiche était disponible à l’entrée de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre. .

Bernard Sève a retenu dans les Essais neuf passages pour étayer sa présentation, la question essentielle, autour de l’intitulé qu’il a choisi et qu’il est allé chercher, dira-t-il, chez Paul Ricoeur (ou du moins qu’il s’est conforté de ce qu’il l’y a trouvée toute posée) demeurant la poursuite (paradoxale) de ce questionnement-dévoilement où « Me voici ! » fait écho à « Qui suis-je ? ».

Témoin de soi-même donc… Peintre ? « Je vis un jour à Bar-le-Duc qu’on présentait au  Roi François second, pour la recommandation de la mémoire de René Roi de Sicile, un portrait qu’il avait lui-même fait de soi. Pourquoi n’est-il loisible de même, à un chacun de se peindre de la plume, comme il se peignait d’un crayon ? » (Essais, II, 17, De la présomption)

[Note : Cette remarque de Montaigne apparaît assez soudainement, paragraphe isolé dans la trame du discours, au sein d’un long portrait détaillé de lui, tant physique que moral,  qu’il est en train de (et qu’il va continuer à) dresser : « J’ai toujours une idée en l’âme …./ Mon langage français est altéré et en la prononciation et ailleurs … / J’ai au demeurant la taille forte et ramassée ; le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude / J’aime à ne savoir pas le compte de ce que j’ai  … / Aux événements je me porte virilement … / Etc. » ]

B.Sève complète immédiatement sa première lecture d’une seconde (Essais, II, 6, De l’exercitation), avec soulignement de ce que, à témoigner de soi (comme témoignage de soi), il est des témoignages (preuves) faibles et des témoignages (preuves) fort(e)s, les premiers parlant d’eux-mêmes (actes), les seconds parlés (paroles) : « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne […]. A l’aventure entendent-ils que je témoigne de moi par ouvrages et effects, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, sujet informe qui ne peut tomber en production ouvragère. A toute peine le puis-je coucher en ce corps aéré de la voix ».

Outre le talent particulier de Montaigne pour l’auto-dépréciation, (A toute peine), la remarque finale va dans le sens – avéré – moins d’une rédaction des Essais que de leur dictée à un secrétaire, dans le mouvement de la parole, oralité d’ailleurs directement en prise avec la notion même de témoignage, d’abord oral en matière de justice. Et Montaigne se fait par là, dit B.Sève, d’autant mieux « témoin de lui-même » qu’il dicte son témoignage.

Quatorze ans magistrat, Montaigne s’est forgé sa propre philosophie du témoignage, d’essence judiciaire, dit B.Sève. Car le témoignage (oral) a pris de l’importance à la Renaissance. Et de citer [leur datation, de peu post-Renaissance, signe l’aboutissement d’un processus]  le Tractatus de testibus [et universa testimoniorum materia ; … de Johann Oldendorp ou d’Hector Aemilianus ? on trouve à la même date (1596)  les deux références]. Il cite aussi les Observations concrètes sur la preuve testimoniale (en 1582)  de Jean Boiceau de la Borderie [juriste poitevin, qui a donné également une traduction française (commentée) du Tractatus de testibus (oui, mais duquel des deux ? Je n’ai pas poussé jusque là)  en 1606]. On trouve énoncée là l’interdiction faite au témoin d’organiser, de lisser son témoignage. Son serment de véracité ou de vérité l’engage, mais au-delà, ce sont des propos bruts qui sont exigés. C’est peut-on affirmer par obligation que les paroles du témoin seront erratiques, on veut « un fait, un regard, une énonciation », et pas de propos sertis dans la trame d’un discours. C’est, conclut B.Sève, dans un tel terreau que pousse le discours de Montaigne.

B.Sève, au passage, souligne les « majuscules de scansion » qui apparaissent dans le texte qu’il a reproduit, qui correspondent à des corrections personnelles de Montaigne lors de la relecture qu’il fit en 1588 de ses Essais sur l’exemplaire de 1582.  Leur apparition paradoxale en milieu de phrase met l’accent sur le geste de profération sous-jacent, sur l’autorité du scripteur (du « dicteur » en fait) et la majuscule à elle seule se lit : « C’est moi qui parle, et qui atteste ».

B.Sève cite alors le même passage des Cannibales (Essais I) que Compagnon a utilisé dans son séminaire n°1, relecture qu’accompagne un commentaire qui de fait – l’auteur en fût-il différent -  répète (avec moins d’insistance sur les libertés que prend Montaigne, inventant peut-être « son » homme et passant sous silence ses lectures antérieures (cf. mon Compte-rendu) celui déjà fait [seule notable novation … l’orthographe, le texte de B .Sève étant formellement modernisé par rapport à celui que j’avais reproduit] : « J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Villegagnon prit terre, qu’il surnomma la France Antarctique (…) Cet homme que j’avais était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils glosent ; et pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne peuvent garder  d’altérer un peu l’Histoire : ils ne vous présentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers, de ce côté-là, à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé. Le mien était tel ». Critérisation du « bon témoin ».

Et pour conforter ces distinguos sur le profil de l’énonciateur, du rapporteur, du « parleur d’Histoire », B.Sève rajoute (Essais II ; Des livres) : « J’aime les Historiens ou fort simples, ou excellents : Les simples, qui n’ont point de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foi toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la connaissance de la vérité . Tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissart […] . C’est la matière de l’Histoire nue et informe : chacun en peut faire son profit, autant qu’il a d’entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’être su, peuvent trier de deux rapports celui qui est plus vraisemblable ; de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils et leur attribuent les paroles convenables ; ils ont raison de prendre l’autorité de régler notre créance à la leur – mais certes cela n’appartient à guère de gens . Ceux d’entre-deux (qui est la plus commune façon), ceux-là nous gâchent tout : ils veulent nous mâcher les morceaux, ils se donnent loi de juger et par conséquent d’incliner l’Histoire à leur fantaisie ». Brève paraphrase avec reprise (« matière nue et informe » / « sans choix et sans triage ») et commentaire  soulignant que Montaigne fait assez peu confiance aux hommes et pour éviter tout biais, préfère se fier à des « simples », tant réfléchir ce risque fort d’être « gloser »…

Montaigne veut « réciter » l’homme, non le former, dit B.Sève ; et il évoque sans détailler, à l’appui, semble-t-il, de cette affirmation, deux chapitres qui sont des « rapports » et non des « réflexions » : D’un enfant monstrueux (Essais II ; chap. XXX) / Des boyteux (Essais III ; chap. XI) .

Note :

D’un enfant monstrueux nous présente le cas de siamois montrés en foire (plutôt une tête et deux corps accolés…) le complétant d’un « pastre du Médoc » plus ou moins asexué, sans guère autre morale que la croyance en le jugement éclairé de Dieu auquel il ne reste qu’à se soumettre, dépassant « l’estonnement que la nouvelleté nous apporte » .

Des boyteux : c’est un chapitre de longueur moyenne qui tourne essentiellement autour de ceci que « l’humaine raison est un instrument libre et vague », dont Montaigne développe divers aspects, à partir d’exemples soulignant que nous nous posons les mauvaises questions, que nous n’osons pas dire notre ignorance, d’où découle l’assertion des plus fantaisistes rumeurs, auxquelles nous finissons par croire, comme celle qui « dict en Italie, en commun proverbe, que celui-là ne connaît pas Venus en sa parfaite douceur qui n’a couché avec la boiteuse » (… d’où l’intitulé du chapitre) .

La matière du livre, dit B.Sève, c’est lui [Montaigne] : « Je m’estudie plus que tout autre sujet  » . Et le titre exact, de fait, est : Essais de Michel de Montaigne, où le nom de l’auteur, circonstance tout à fait exceptionnelle, est partie prenante de l’énoncé, ce qui fait ressortir le double sens du mot : Essais. Certes, Essais au sens moderne, mais aussi, « Essais » comme « Exercices sur soi », « Essais pratiqués » (pour s’essayer), en quelque sorte dit B.Sève  « Les auto-tests de Michel de Montaigne ». Ce qui ne me semble (cette dernière formule) ni très heureux, ni très logiquement articulé avec la citation sur laquelle il enchaîne : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur […] Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et sans artifice ; car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis . Que si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu . Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain . Adieu donc, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cent quatre-vingts ».

(Essais ; « Au lecteur »).

Il faut voir là, affirme B.Sève, les termes d’un contrat.

Laissons de côté la coquetterie (peu convaincante) de la fin (Vaut-il la peine de me lire ?). Montaigne s’attribue les deux qualités de véracité et de simplicité que condense l’allusion à une possible nudité. Partant, lire le livre, c’est accepter (contrat) de voir en son auteur un témoin (véridique) de lui-même . Mais cela suffit-il (de le dire) pour lever la question : Comment, en toute bonne foi, se proclamer « Témoin de soi-même » ?

Par  l’affirmation qu’au-delà de soi, instruisant à charge et à décharge, c’est d’une certaine universalité qu’on témoigne ? On trouve de cela chez Rousseau.

Par l’affirmation parallèle qu’on peut se détacher de soi pour se démêler, affirmation que B.Sève dit « extraordinaire » :

« Cela m’a semblé aussi un peu lâche, qu’ayant eu à dire qu’il avait exercé certain honorable magistrat à Rome, il [Tacite] s’aille excusant que ce n’est point par ostentation qu’il l’a dit. Ce trait me semble bas de poil pour une âme de sa sorte ; Car le n’oser parler rondement de soi a quelque faute de cœur : Un jugement roide et hautain, et qui juge sainement et sûrement, il use à toutes mains des propres exemples, ainsi que de chose étrangère ; et il témoigne franchement de lui comme de chose tierce ; Il faut passer par dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté. J’ose non seulement parler de moi, mais parler seulement de moi. Je n’aime pas si indiscrètement et ne suis si attaché et mêlé à moi, que je ne me puisse distinguer et considérer à quartier : comme un voisin, comme un arbre. C’est pareillement faillir de ne voir pas jusques où on vaut, ou d’en dire plus qu’on n’en voit ». (Essais III ; chap. 8 ; De l’art de conférer)

Sur cette possible distance vis-à-vis de soi, il y a, dit B.Sève une piste, l’expérience antérieure de l’amitié avec La Boétie. Et il développe : cette expérience a ouvert Montaigne à « un assez grand miracle », qui est celui de « se doubler », duplication qui, connue dans l’amitié parfaite, peut ouvrir à son tour la voie à un dédoublement, quand il s’agira de juger de soi. L’amitié parfaite aurait préparé le décentrement du témoin (« Après la mort de l’ami, il me semble n’être plus qu’à moitié »).

Ce point posé (déblayé ? acquis ?), on passe aux motifs de l’entrée de Montaigne « en écriture », dont il donne lui-même deux motifs différents dans l’édition princeps de 1580. Différents et, selon B.Sève, incompatibles :

« C’est une humeur mélancolique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexité naturelle, produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que je m’étais jeté, qui m’a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi, pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, d’une dessein farouche et extravagant. Il n’y a rien aussi en cette besogne digne d’être remarqué, que cette bizarrerie ». (Essais II ; chap. 8 ; De l’affection des pères aux enfants)

« Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré, autant que je pourrais, ne me mêler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie ; il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, et s’arrêter et rasseoir en soi ; Ce que j’espérais qu’il pût meshui faire plus aisément, devenu avec le temps plus pesant et plus mûr ; Mais je trouve, variam semper dant otia mentem [l’oisiveté rend toujours l’esprit instable] que, au rebours, faisant le cheval échappé, il se donner cent fois plus d’affaire à soi-même, qu’il n’en prenait pour autrui ; Et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé de les mettre en rôle, Espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même ». (Essais I ; chap. 8 ; De l’oisiveté)

Pour B.Sève, la première justification est faible. Sans doute, Montaigne a-t-il « résigné » en 1570 sa charge de conseiller au Parlement et [c’est moi qui complète] le 28 février 1571, jour de son anniversaire, fait peindre sur les murs de sa bibliothèque l’inscription (en latin) qui marque son adieu aux tracas des affaires et son désir de retraite : « L‘an du Christ 1571, âgé de trente-huit ans, la veille des calendes de Mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, las depuis longtemps déjà de sa servitude au Parlement et des charges publiques, en pleines forces encore se retira dans le sein des doctes vierges où, en repos et sécurité, il passera les jours qui lui restent à vivre . Puisse le destin lui permettre de parfaire cette habitation des douces retraites de ses ancêtres, qu’il a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs ! ». Mais il a déjà publié [en 1569, la traduction de la Théologie naturelle de Raymond de Sebond, entreprise à la demande de son père, mort en juin 1568 et qui l’a fait ainsi propriétaire de son domaine], et il est peu crédible qu’il ait à ce point manqué d’occupations et de centres d’intérêt qu’il ne lui soit resté que lui comme objet de réflexion. Ainsi [c’est moi qui complète], il a traversé l’année 1572 (celle de la Saint Barthélémy) en lisant Sénèque, Les Vies et les Œuvres morales de Plutarque, les Mémoires de Martin et de Guillaume du Bellay, les Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet, l’Histoire d’Italie de Guichardin, etc. En 1574 il a été chargé par le duc de Montpensier, d’une mission auprès du Parlement de Bordeaux ; il lit les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus en 1575 et rédige en 1576 d’importantes parties de son Apologie de Raymond de Sebond ; en 1577-1578 il reprend Plutarque et Sénèque, il lit les opuscules de Tacite, La République de Jean Bodin, et Horace, et Ovide, et Virgile, et Lucrèce … Les Essais d’ailleurs sont remplis de ces immenses lectures. Alors, dit B.Sève, simple auto-dérision, que signerait le « Je me suis présenté moi-même à moi » ?

Le second argument lui paraît plus recevable. Certes, il y a de nouveau comme une tentative d’auto-thérapie pour surmonter une crise, mais il s’agit moins là de lutter contre une mélancolie que de résister à l’emballement d’une imagination qui tourne à vide ; le choix de soi-même est ici moteur et non par défaut d’autre chose. L’endiguement des étrangetés devra se faire par une démarche scripturale descriptive, sure, complète, dans l’espoir, à terme, de faire honte à l’esprit malade, une démarche très « juridique » (« mettre en rôle »), constitution en quelque sorte d’une « main courante », simple enregistrement brut. « Le beau livre d’Antoine Compagnon, Montaigne et la seconde main » est ici évoqué, un compliment « ne coûte pas cher », ne fût-on pas assuré qu’il puisse « rapporter gros » ; ce sont là congratulations universitaires « Rhubarbe & Séné » usuelles et peu de « séminaristes » s’en dispensent… Je n’ai pas noté la pertinence logique de la référence dans le déroulé du discours. Mais je n’ai pas lu le Compagnon en question, ce qui peut-être m’eût rendu la chose évidente.

Puisque visée thérapeutique il y aurait, dit B.Sève, il n’est pas de l’intérêt de Montaigne de mentir. Mais la mauvaise foi est-elle incompatible avec la bonne volonté et les décisions de départ ? Pour Sartre, nous rappelle-t-il, nul projet de sincérité ne saurait « tenir »…Il est, Sartre ou pas, malgré tout confiant, tant le travail d’écriture de Montaigne vise à éviter, absolument, cette réification de soi qu’il ne cesse lui-même de dénoncer.

Certes, quel est ce « soi »  dont il témoigne, et qui rédige ? 

Montaigne introduit lui-même, au sein du Un, une dualité. Car s’il y a un « moi » instable, bigarré, en quoi et comment peut-il être  « témoin stable » de lui-même ? Le moi qui témoigne ne saurait être le moi dont il témoigne (et B.Sève en appelle à Paul Ricœur : Soi-même comme un autre). Le moi qui témoigne renvoie à une ipséité, une personne identifiable, un soi resté dans le maintien de soi. Mais Montaigne récuse l’idée de permanence dans le temps. Alors ? Comment nous dit Ricœur concilier le « Qui suis-je ? » avec le « Me voici !» ? Le questionnement convient à Montaigne…. Et peut-être prouve-t-il le mouvement « en marchant ».

Dédoublement testimonial, l’ipséité de Montaigne décide et prend la plume et, contemplant les aléas de l’impermanence de son moi des affaires du monde et de ses rêveries, se consolide de ses fluctuations dont elle rend scrupuleusement compte et où elle achève, dans un patchwork réorganisé, se décrivant, de se construire.

Et le scripteur devient deux fois auteur, et du livre, et de lui-même. 

Fermez le ban.

Suit le débat, qui se découd / recoud dans des ondulations aléatoires :

Cette fois-ci, Compagnon est plutôt actif, et « au nom de Ricœur, le voici s’éveillant » (comme nous l’aurait à peu près dit Ronsard).

L’ipséité l’a chatouillé. Il engage le fer dans un questionnement dont la relative fermeté … n’est malheureusement pas exclusive d’une certaine confusion.

A.C.   Au sujet de Ricœur … de cette ipséité … l’auto-témoignage est aussi engagement vis-à-vis de l’autre par la seule vertu de la publication et donc il faut tenter de dire le maintien de soi, mais cet engagement à une forme de permanence du moi qui écrit  ne m’autorise pas pour autant à me présenter différemment à l’autre, qui doit  compter sur ma permanence bien que je sois changeant … d’ailleurs, dans le livre III … car Ricœur …

B.S. [Assez interloqué, il n’a visiblement pas compris ce que Compagnon essayait de dire et qu’il a cru relever d’une remise en question de la pertinence de sa référence à Ricœur] Oui … je n’ai pas vraiment creusé à partir de Ricœur, je lui ai surtout pris la double formulation « Qui suis-je ? / Me voici ! » sans en approfondir philosophiquement le sens au-delà de sa mise en lumière dans et par le texte… et je suis bien d’accord que Montaigne veut qu’on puisse compter sur lui malgré son impermanence. Et puis tout chez Montaigne n’est pas témoignage de soi… Il y a aussi beaucoup d’autres choses …

A.C. Oui, à la fin du livre III, dans Physionomie, le passage où la parole donnée, même a des bandits et sous la menace, garde sa valeur de parole donnée …Montaigne va plus loin que Cicéron, là, en puriste de l’exigence de la fidélité à soi et de l’identité du moi qui a parlé, malgré tous ses témoignages sur l’impermanence. Il faut donc souligner que le moi qui témoigne est engagé par son témoignage …

B.S. Oui … Une fois le livre publié, c’est l’image ainsi objectivée de soi qui va l’obliger …

A.C. Quand il dit : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait » … C’est publier qui me rend comptable vis-à-vis de l’autre. C’est là le point décisif.

B.S. C’est difficile à expliquer  … Il y a un côté bravache, un côté aristocratique (bien qu’il ne le soit pas) .. Dans cette affaire de parole donnée, l’argument est presque kantien : pas d’exception à la parole donnée, sinon tout s’effondre … Et puis le panache… Il a côtoyé Henri IV …

A.C. Oui … Le lien social se défait petit à petit si le mensonge … si un  seul mensonge … Il y a le contexte aussi, ce sont les guerres de religion et les individus changent de foi … selon les circonstances …

B.S. Oui … Catholique, pas catholique … la conscience proteste. Montaigne souligne cette force de la conscience, qui est au fond une permanence …

A.C. Oui … Tu as bien fait … La dimension épistémique [Note : relatif à la configuration générale des pratiques discursives à une époque donnée, leur « a priori » historique, constituant la condition de possibilité des divers savoirs d’une époque …(Dict. Philos. Armand Colin)] … On reviendra sur le débat Sartre / mauvaise foi et Valéry / Stendhal … Main courante … Rôle … [La voix fléchit, s’éteint, on croit entendre sonner la cloche … mais non, il se relance :] Sur les deux motivations du passage à l’écrit, quand même … surtout des Miscellanées au début, ne correspond à aucun des deux motifs …

B.S. Montaigne dit que son début « pue l’étranger » … Montaigne a publié dans l’ordre d’écriture … ce qui rejoint l’idée de main courante …

A.C. L’hypothèse d’une composition des Essais… les tenants sont allés trop loin … Mais enfin dans le livre I, la description de l’Amitié évoque une composition …

B.S. Et la peinture de grotesques est très à la mode. Montaigne dit que l’Amitié… bien composé… et puis c’est entouré de chimères, de monstres. Oui … des grotesques …

A.C. Bien, on va ….

L’amphi entend « Ite, missa est » et se lève.

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21 janvier 2009

Leçon n°3

Antoine Compagnon : Obama-Compétitif

Mardi 20/01/2009

Il entre en scène à 16h29.

Mon voisin me conteste cette minute de décalage.

Changer de montre ? Changer de voisin ?

J’aurai loisir de contrôler -  en sortant du Collège et en faisant appel à l’horloge parlante - que ma  montre avançait de quatre secondes.

Je confirme donc ce manquement itéré (cf. leçon n°2) aux usages du Collège de France !

« Je suis surpris de vous trouver si nombreux … Flottement dans les rangs … Je pensais qu’avec la cérémonie d’investiture … » Petit frisson de complicité dans l’auditoire.

Et nouvelle divergence avec mon voisin. Décidément ! Je vais en changer !

Le clin d’œil  lui a semblé modeste et sympathique. J’ai cru déceler une nuance d’autosatisfaction (interprétant un plébiscite) qui m’a irrité. 

Arrivé à 15h20, j’avais trouvé une centaine de personnes agglutinées devant les portes de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre pour cause de cours précédent non encore achevé, piaffant d’impatience compagnonnesque et menaçant d’interdire aux sortants de sortir pour être les premières à entrer.

15h30 : ouverture des portes.

15h50 : fermeture des portes : l’amphi est plein.

Une élection de Maréchal !

Bien, allons-y, le cours commence.

Recadrage et rappels liminaires. L’ Écriture de vie et les préjugés « contre » : pour cause d’abus (Brunetière – Benda) / pour cause d’aporie (Blanchot). Positions inconciliables ? Non, convergence in fine et accord sur cette certitude  poly-énonçable: La littérature personnelle n’est pas une littérature / La « vraie » littérature est impersonnelle / Le « personnel » n’est pas encore de la littérature

Comment dès lors re-légitimer l’Écriture de vie, ou du moins comment « manœuvrer » pour s’y réinstaller malgré les interdits, comment contourner l’obstacle des préjugés ? Il s’agirait aujourd’hui, du proche chronologique au lointain, d’examiner trois stratégies.

Alain Robbe-Grillet dans Le Miroir qui revient (1983)

Roland Barthes dans Roland Barthes par  Roland Barthes (1975)

André Breton dans Nadja (1928)

De fait, seules, les deux premières démarches seront abordées. Breton et Nadja sont renvoyés à la leçon suivante (mais on nous suggèrera d’y réfléchir).

On s’étend beaucoup sur Robbe-Grillet, en le confortant un peu de Nathalie Sarraute dans Enfance (1983) et en lui appliquant cette citation de l’auteur australien Clive James qui dans Unreliable memories (1981) annonce ; « La plupart des premiers romans sont des autobiographies déguisées ; cette autobiographie est un roman déguisé »

Petite  Digression : « Cette citation m’a été fournie par courriel et par l’un d’entre vous. Vous êtes nombreux à m’écrire chaque semaine et – je plaide coupable – sans espoir de réponse. Je n’ai pas le temps, mais croyez que j’apprécie cela, et qui prouve que malgré le dispositif, l’estrade, etc.,  c’est réellement un dialogue qui s’établit …. ». La notion de dialogue à sens unique est un peu paradoxale mais il faut reconnaître que l’on ne voit guère la possibilité réelle  (voire l’utilité) pour Compagnon de se lancer dans des correspondances multiples avec son amphi. Par contre, une brève synthèse orale des « interpellations » de la semaine, livrée en début de cours, pourrait être intéressante.

Alain Robbe- Grillet, donc, dont le repli vers l’autobiographie a quelque chose d’au moins inattendu, aux antipodes du concept qu’il a contribué à installer de  « Nouveau Roman », dans lequel s’est aussi inscrite Nathalie Sarraute. Tous deux d’ailleurs en même temps qu’ils refluent vers le souvenir personnel s’en défendent, niant le reniement, écartant la palinodie.

L’une, dans l’incipit de  son Enfance, invente de se dédoubler pour dialoguer avec elle-même et s’affranchir des vils soupçons :   « Alors, tu vas vraiment faire ça ?  Évoquer des souvenirs d’enfance ?… Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux évoquer tes souvenirs …  il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça. [ Elle ne parvient pas, dit Compagnon a assumer « raconter », et « évoquer » lui semble plus anodin, moins compromettant]

Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi …

C’est peut-être … est-ce que ce ne serait pas … on ne s’en rend parfois pas compte … c’est peut-être que tes forces déclinent …

Non, je ne crois pas … du  moins je ne le sens pas …

Et pourtant ce que tu veux faire … évoquer tes souvenirs … est-ce que ce  ne serait pas …

Oh, je t’en prie …

Si, il faut se le demander : est-ce  que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où jusqu’ici, tant bien que mal … »

Compagnon parle de dialogue « conjuratoire » ou « propitiatoire ».

Il dit : Duras aussi (L’amant (1984), La douleur (1985)) a été emportée par ce mouvement de retour des « nouveaux romanciers », dans les années 80, sur leur propre vécu, et qu’ils y manifestent quelques pudeurs de témoins honteux.

L’autre (Robbe-Grillet) : « Si j’ai bonne mémoire, j’ai commencé l’écriture du présent livre vers la fin de l’année 1976, ou bien au  début de 77 … », jalon qui souligne une césure de sept ans (reprise et aboutissement en 1983) correspondant à la levée consensuelle d’un interdit (Les temps ont changé, dit Compagnon. Une expression traditionnelle est de nouveau « permise »), attitude de soumission factuelle au littérairement correct d’autant plus étonnante que le subversif et la revendication d’originalité semblaient être la marque de fabrique de « l’inventeur »  Robbe-Grillet (« Loin de respecter des formes immuables », il avait affirmé (en 1964) être bien décidé à « inventer le roman, c’est à dire inventer l’homme »).

Sans doute, dans les deux cas, on sent le malaise, et l’autojustification reste confuse, et la question se pose à peine de savoir si on a affaire à une régression ou à un dépassement. Guère d’autre issue, attitude habituelle, que de réécrire le passé à la lumière du présent. Robbe-Brillet, affirme : «Près de sept ans ont donc passé depuis l’incipit (Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi) provocateur de l’époque [en fait il avait aussi écrit ce bémol : Comme c’était de l’intérieur, on ne s’en est guère aperçu. (Il parle là du premier jet du livre qu’il est en train de reprendre)] ». Évidemment. C’est une constante des « Mémoires » que de réviser l’Histoire.

Compagnon ensuite développe longuement l’argumentation plus ou moins contournée de Robbe-Grillet, dans son « positionnement » en regard d’une écriture de vie qui dit du bout des lèvres son envie d’être tout en détaillant les obstacles (voire les impossibilités) de son émergence non-mensongère.

Au passage, une remarque sur Stendhal me retient. Robbe-Grillet dit s’être remis à  (se) raconter « avec cette facilité dont parle Stendhal dans ses Souvenirs d’égotisme ». Et je crois que, commentant cela, Compagnon fait une erreur. Il dit ne pas savoir de passage où serait évoquée une telle « facilité » et en dérive alors le sens vers les nombreuses notes  dont Stendhal accompagne l’avancée de son texte et où il s’auto-félicite de sa productivité, par exemple : « 30 juin 1832, written douze pages dans un bout de soirée, après avoir fait ma besogne officielle. Je n’aurais pu travailler ainsi à une œuvre d’imagination », ou bien : « Made 14 pages le 2 juillet de 5 à 7. Je n’aurais pas pu travailler ainsi à un ouvrage d’imagination comme Le Rouge et le Noir ». De telles notes de bas de page sont fréquentes dans le manuscrit, mais je crois que ce qu’il faut en retenir et que néglige étonnamment Compagnon, c’est la distinction qui ne cesse d’y figurer entre la difficulté inhérente à la construction d’un roman, d’une fiction, et  la facilité avec laquelle, même fatigué par ses tâches quotidiennes, on ouvre la porte à ses souvenirs. La facilité ! Stendhal explicite d’ailleurs : « Je suis heureux en écrivant ceci. Le travail officiel m’a occupé en quelque façon jour et nuit depuis trois jours (juin 1832). Je ne pourrais pas reprendre, à  4 heures, mes lettres aux ministres cachetées, un ouvrage d’imagination. [Tandis que] Je fais ceci aisément sans autre peine et plan que me souvenir ». Aisément ! Elle est simplement là, la « facilité » de Robbe-Grillet : « … j’éprouve aujourd’hui un certain plaisir à utiliser la forme traditionnelle de l’autobiographie : cette facilité dont parle Stendhal dans ses Souvenirs d’égotisme, comparée à la résistance du matériau qui caractérise toute création ». C’est ça, simplement et exactement.

Sinon, et bien sinon, Robbe-Grillet se contorsionne un peu, pris dans les filets du canon narratif contre lequel il avait prétendu auparavant lutter. Il a des soubresauts : « Quand je relis des phrases du genre : Ma mère veillait sur mon difficile sommeil ou Son regard dérangeait mes plaisirs solitaires, je suis pris  d’une grande envie de rire, comme si j’étais en train de falsifier mon existence passée dans le but d’en faire un objet bien sage, conforme aux canons du regretté Figaro Littéraire : logique, ému, plastifié. Ce n’est pas que ces détails soient inexacts (au contraire peut-être). Mais je leur reproche à la fois leur trop petit nombre et leur modèle romanesque, en un mot  ce que j’appellerais leur arrogance. Non seulement je ne les ai vécus ni à l’imparfait, ni sous une telle appréhension adjective, mais en outre, au moment de leur actualité, ils grouillaient au milieu d’une infinité d’autres détails dont les fils entrecroisés formaient un tissu vivant. Tandis qu’ici j’en retrouve une maigre douzaine, isolés chacun sur un piédestal, coulés dans le bronze d’une narration quasi historique (le passé défini lui-même n’est pas loin) et organisés suivant un système de relations causales, conforme justement à la pesanteur idéologique contre quoi toute mon œuvre s’insurge ».

Et oui. Et l’écriture falsifie l’existence. Franchement, est-ce une découverte ?

Robbe-Grillet s’irrite de la fiction-falsification qui naît par sélection dans les événements d’une vie, entraînant une simplification inévitable (un appauvrissement) par convenance, en fonction des prédispositions du récit. Se retrouver à « dire ce qui convient », comme le voyageur ne voit que ce qui a été déjà vu, par le biais de lieux communs, de récits antérieurs (les découvreurs du Nouveau Monde le voyant par les yeux d’Hérodote …).

Le  phénomène obligé, inhérent à la construction du récit classique, de la sélection et de la (re)combinaison, voire où la combinaison, posée antérieurement, détermine la sélection en vue d’une narration « historique », et donc dégage des relations causales qui induisent un déterminisme, voilà qui encombre, grippe, empêche la « circularité herméneutique » (bien pompeux/mystérieux pour parler d’une revendication d’éparpillement aléatoire du sens et de réversibilité a-signifiante de l’organisation du réseau des événements) chère aux [auto-proclamés] « modernes ».

Compagnon en profite pour digresser un instant sur Emile Benveniste, référence linguistique, et le jeu des temps dans le « mensonge dialectique » du récit, évoquant l’imparfait, l’aoriste cher aux hellénistes, le plus-que-parfait, le passé prospectif ( Quelques années plus tard, il devait etc.), affirmant que si ces temps peuvent contribuer à construire le récit dans sa dimension historique, le discours, lui, est tenu d’écarter l’aoriste [dont on rappellera que le Grand Robert le définit comme « temps de la conjugaison grecque qui exprime une action passée mais en un moment indéterminé », ce qui l’assimile au passé simple qui « situe dans le passé des événements achevés » et qui « par la netteté de l’événement décrit privilégie l’aspect sur la marque du temps » (Grammaire Larousse du Français contemporain)].

Pendant ce temps, Robbe-Grillet a continué à tempêter contre  sa propre propension, soudain, à vouloir s’écrire, puisque « toute réalité est indescriptible », et que « la conscience  est structurée comme notre langage (et pour cause), mais ni le monde, ni l’inconscient ; avec des mots et des phrases, je ne peux représenter ni ce que j’ai devant les yeux, ni ce qui se cache dans ma tête, ou dans mon sexe ». Y a-t-il donc définitivement impasse, non-issue, tant « La littérature est ainsi la poursuite d’une représentation impossible »? « Il me reste », dit-il, « à organiser des fables, qui ne seront pas plus des métaphores du réel que des analogons, mais dont le rôle sera celui d’opérateurs ».

Nous revoilà, dit Compagnon, à la citation de Clive James. Assumons la falsification et acceptons la fable comme « opérateur de vérité ».

Car Robbe-Grillet y arrive : « Dans cette perspective, le projet de raconter ma vie va s’offrir à moi de deux façons différentes, et opposées. Ou bien je  m’obstine à la cerner dans sa vérité, en feignant de croire que le langage est compétent (ce qui reviendrait à dire qu’il est libre) et dans ce cas  je n’en ferai jamais qu’une vie reçue [comme il y a, dit Compagnon, des idées reçues]. Ou bien je remplacerai les éléments de ma biographie par des opérateurs, appartenant eux ouvertement à l’idéologie, mais sur lesquels et grâce auxquels je pourrai cette fois agir [des fables, des fictions,…]».

Et du coup, bien qu’ayant d’abord affirmé qu’il allait « hélas [dans] le présent ouvrage [retenir] la première méthode », il va inventer un mystérieux personnage, Henri de Corinthe, qui sera chargé d’assumer une partie de ses propres aventures, et qui, n’étant pas lui, pourra donc  partiellement l’hypostasier (si, si, j’aime bien, c’est inutile et déplorablement pédant, mais ça m’enchante, dans une obscurité de tombeau dans la Pyramide …), dispositif lui permettant de franchir l’aporie et de raconter une vie qui pour  n’être pas tout à fait la sienne, en donnera un compte-rendu possible et faussement vrai (ou faux avec véracité).

Y aurait-il une troisième voie et donc une autre solution que cette alternative ?

Compagnon a posé la question et proposé ensuite d’en laisser les développements en suspens .

Ce que  (passé simple ou aoriste ?) nous acceptâmes .

Passons à Roland Barthes tel qu’en lui-même enfin, à défaut d’attendre l’éternité, il décida en 1975 de  se changer. Le verso de la page de couverture porte la reproduction d’un avertissement manuscrit : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Joliesse de l’écriture. Mais Compagnon dénonce le style de la formule, disant : lourdeur, inélégance et … juridisme de la tournure. L’ennemi, ajoute-t-il est le même que celui de Robbe-Grillet, l’Écriture de vie, mais la stratégie va être différente. Ce dernier assume, in fine, le récit de fiction. Barthes veut le casser, le disséminer, l’éparpiller (on dirait Bernard Blier disant les dialogues d’Audiard et le sort réservé au truand d’en face dans Les tontons flingueurs…), et au cœur d’un récit thématique totalement fragmenté en paragraphes indépendants (  L’adjectif – Le démon de l’analogie – Au tableau noir – L’argent – etc.), il va faire – pause proclamée – une liste de ses anamnèses (pour ne pas dire, comme tout le monde, de ses réminiscences, ou bien, comme Pérec, de ses Je-me-souviens -  Je suis injuste, ou imprécis, il y a dans l’anamnèse un caractère volontariste qui n’est pas contenu dans la réminiscence) :

«

Au goûter, du lait froid, sucré. Il y avait au fond du vieux bol blanc un défaut de faïence ; on ne savait si la cuiller, en tournant, touchait ce défaut ou une plaque de sucre mal fondu ou mal lavé.

Retour en tramway, le dimanche soir, de chez les grands-parents. On dînait dans la chambre, au coin du feu, de bouillon et de pain grillé.

Dans les soirs d’été, quand le jour n’en finit pas, les mères se promenaient sur de petites routes, les enfants voletaient autour, c’était la fête.

»

Il y en a ainsi une quinzaine, avant de trouver le Etc.

Et puis Barthes veut expliquer/justifier l’emploi de ce mot, anamnèse : « J’appelle anamnèse l’action – mélange de jouissance et d’effort – que mène le sujet pour retrouver, sans l’agrandir ni le faire vibrer, une ténuité du souvenir : c’est le haïku lui-même. Le biographème n’est rien d’autre qu’une anamnèse factice : celle que je prête à l’auteur que j’aime.

Ces quelques anamnèses sont plus ou moins mates (insignifiantes : exemptées de sens). Mieux on parvient à les rendre mates, et mieux elles échappent à l’imaginaire ».

Il faut être dans l’impersonnel, et  dire sans rien raconter, pour rester en littérature.

Barthes avait déjà fait part de cette préoccupation dans S-F-L (c’est Barthes lui-même qui renvoie ainsi à son Sade – Fourier – Loyola). Après la « mort-de-l’auteur » (le malheureux n’a pas survécu aux événements de Mai 1968), il s’agirait d’assurer son retour « amical », mais en fuyant l’unité, la cohérence, la consistance, en l’abordant comme un pluriel de charme, comme lieu de quelques détails ténus, questions non de personnes, mais de micro-faits, de maigres circonstances, désincarnées, contingentielles (enfin, contingentes) … des biographèmes : « Si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît à quelques détails (…) disons des biographèmes. Une vie trouée en somme, comme Proust a su écrire la sienne, ou bien un film d’autrefois, à l’ancienne, muet, sans son [et comme Barthes est Barthes, il est probable qu’il se serait aussi passé de Dalila. Oui, je sais, elle est pitoyable, mais je n’ai pas pu me retenir] ,.. le pot de fleurs de Fourier, le manchon de Sade, les yeux espagnols d’Ignace ». Il parle de « cochonnerie de l’écriture », désignant non un contenu, mais le flumen orationis, la linéarité du discours, le nappé de la parole, qu’il faut entrecouper de hoquets, comme en manifeste la pellicule qui saute des vieux films, et c’est ce qu’il veut tenter avec ses anamnèses, il nous l’a dit, « pour retrouver, sans l’agrandir ni le faire vibrer, une ténuité du souvenir ».

Le livre a été très attaqué par Georges Gusdorf [1912-2000 / Indigné par Mai 68 (il s’était immédiatement « exilé » au Québec, (Université Pontificale) avant de revenir à Strasbourg où il avait une chaire) / A été l’élève de Bachelard et, à L’ENS, le caïman (répétiteur, il succédait à Merleau-Ponty) de Foucault et d’Althusser]. Ce grand spécialiste de l’autobiographie  voyait chez Barthes une fuite : « Recueil de fragments bruts (…)  tout et n’importe quoi (…) signifiant sans signifié (…) avec dissolution dans l’anonymat … ». Ce qui scandalise Gusdorf, précise Compagnon, c’est le refus de prétention à un assemblage quelconque et par là , l’abandon et l’absence de toute ambition de récit.

L’un des fragments du texte retient ici plus particulièrement Compagnon, celui intitulé Projets de livres. Et parmi ces projets, plus particulièrement encore certains :

« …

Une vie des hommes illustres (lire beaucoup de biographies et y récolter des traits, des biographèmes, comme il a été fait pour Sade et Fourier)

[Ainsi, commente Compagnon, le grand genre classique (Plutarque) serait cassé, réduit à la cueillette d’anamnèses significatives]

Le Livre/la Vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an)

… »

On ne doit plus « raconter sa vie » synthétise Compagnon ; Barthes comme Robbe-Grillet concentrent leurs attaques contre l’assemblage de souvenirs dans la trame d’un / du récit. Et Compagnon de témoigner que, membre du jury d’un prix littéraire, il a récemment vu passer (et lu !) nombre d’autobiographies, mais dont aucune ne « raconte », obstinées qu’elles sont à n’offrir que des fragments juxtaposés, sans sertissage, sans début, sans milieu et sans fin.

Pour Proust dit-il, le défi était de découvrir justement comment rassembler et sertir l’énorme masse des fragments à sa disposition. Le changement de perspective dans le récit de vie, depuis, a été indiscutablement complet.

La dernière phrase du « prononcé » du jour nous invite, je l’ai dit en commençant, à prévoir (et à  relire) Nadja pour la prochaine fois, sachant qu’on y parlera d’une autre formule d’écriture de vie non sans rapport avec (l’introduction de) la photographie.

Qu’ajouter à ces notes ?

Que Proust, Stendhal et Montaigne, comme il est dans la nature des approches de Compagnon, s’éloignent à l’horizon incertain des cours d’introduction en poupées russes  du thème de l’année.

Que le cours du jour, ma foi, peut inciter à lire Le Miroir qui revient et Enfance, ignorés de mon inculture. De Sarraute, sauf son incontournable Ère du soupçon, je n’ai jamais croisé que Claude, sa fille, lors d’un stage, printemps 1989, au  journal Le Monde où alors elle sévissait, d’ailleurs talentueusement, personnalité haute en couleur et déjantée, affirmant mordicus que je ressemblais au-delà de toute prévision à mon père, dont il était par ailleurs impossible qu’elle l’ait jamais rencontré. De la mère à la fille, peut-être un sursaut ou un saut conceptuel de la difficulté des biographies ?

Sur le fond, pas de révélation écrasante aujourd’hui.

Il y a, chez Compagnon, un dilettantisme de bon aloi - mais seulement un dilettantisme - qui le promène (assez  agréablement, pour lui comme pour nous) parmi ses propres anamnèses et, de citations aimables en références légèrement commentées, souvent aux franges de la paraphrase, nous emmène musarder dans les prés où fleurissent les biographèmes littéraires de son riche parcours personnel. Je le crois tout aux joies non contraintes du Collège de France et sous-préfet aux champs de son propre savoir.

Et je me pose la question, faisant semblant de la poser à un autre : «Voyons François 1er , est-ce vraiment la vocation de la maison ? »

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17 janvier 2009

Séminaire n°2

Mardi 13/1/2009 - Franck Lestringant

Témoigner au siècle des réformes : le témoin et le martyr

 Dès l’attaque de l’exposé, il y a eu Corydon et l’éloge de la pédérastie. Épopée d’un transfert où on se retrouve à souhaiter des martyrs à la cause homosexuelle avec un André Gide tuant en lui « le vieil homme » (le protestant) pour faire naître (ressusciter) l’hédoniste, l’homme nouveau, en ayant enjambé l’évangélisation colonisatrice (Elie Allégret – 1889 – en mission au Gabon), Tertullien (vers 150 – vers 220) (Sanguis martyrum semen christianorum / Le sang des martyrs est la semence des chrétiens) et l’Évangile de Jean (12-24 : En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit ; puis 12-25 : Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle).

Franck Lestringant est déjà au galop, lancé par l’éloge de Compagnon qui l’a annoncé bardé de compétences, de centres d’intérêt, de travaux et de recherches, sautant sans hésiter et avec érudition de la Renaissance et de la colonisation française (aux Amériques et au XVI° siècle) à la littérature du XIX° (grand connaisseur de Musset), puis du XX° (biographie de Gide en chantier) … On galope, on galope, sommes-nous donc si pressés ?

Mais pas le temps de commenter, il faut le rattraper, il est déjà plus loin…

 On évoquait donc Elie Allégret, oui, qui fut le précepteur de Gide, ainsi aussi que le père de Marc (né en 1900 et qui allait se retrouver plus tard l’élève-ami-amant de l’écrivain), Elie Allégret qui lui disait (qui disait à Gide), depuis Lambaréné et les bords du fleuve Ogooué, en attendant Albert Schweitzer, ses espoirs de transformer en hommes et de conduire à Dieu les populations locales, qui disait ses difficultés aussi et sa soumission s’il le fallait au sacrifice de sa vie pour l’éclosion de ces âmes …

Une rapide incidente avait fait un clin d’œil au cours de l’heure précédente en signalant que Maurice Blanchot – qui n’avait donc semble-t-il pas la vocation du martyre – avait peut-être bien épargné dans ses critiques le Journal de Gide parce qu’ils avaient le même éditeur et que Gide faisant office de pape de la pensée …

Dans la liste des victimes expiatoires de la cause qui ne se disait pas encore « gay » du début de Corydon (Wilde, and so on …), on voit certes des morts, mais non pas des martyrs, faute d’avoir assumé et « porté témoignage », tant « ce n’est pas la peine qui fait le martyr, mais la cause* (et qu’il convient de proclamer) » : Wilde niant tout, s’enfonçant et y rajoutant depuis sa prison des déplorations à Alfred Douglas… Et si Gide, nourri de tradition protestante, d’humanisme XVI° siècle, de Réforme et de Bible souhaite à sa cause des martyrs, c’est que la tradition chrétienne est constante. « *Martyres discernit causa, non pœna » est dans Saint Augustin. Et quand Saint Thomas d’Aquin commente une phrase de l’Épitre aux Éphésiens, « Ego Paulus vinctus Christi pro vobis gentibus », il énonce : « Ce n’est pas le châtiment qui fait le martyr (ce qui est l’enseignement de Saint Augustin), mais la cause et voilà pourquoi Paul ajoute la cause de ses tribulations (…) [certes]  il souffre [il est emprisonné : vinctus], mais pour la foi du Christ (Christi) et pour l’utilité de l’Église (pro vobis gentibus [pour faire des convertis]) ». Alors oui, Gide ne veut pas de ceux qui avancent masqués, il en espère « qui iraient au devant de l’attaque », dans un vieux réflexe huguenot, dit Franck Lestringant, du temps des persécutions, à ceci près que la cause a changé. Mais enfin il y aurait là, pour Gide écrivant Corydon et au bénéfice d’une petite communauté qui souffre, pour Gide qui dit le croire, un « petit livre [apte à] sauver du désespoir maints éperdus ».

Qu’il s’agisse d’aider chacun à s’affranchir des dogmes pour fonder sa propre morale, pourquoi pas. Mais qu’il s’agisse de se voir en Christ mourant pour racheter l’humanité dans une entreprise de moraliste où l’écrivain donne sa vie pour assurer celle de ses lecteurs … pose les termes d’un transfert à l’invraisemblable mégalomanie duquel F. Lestringant – même en moquant un peu le risque du bûcher ou de la prison, dont l’inexistence aurait pu « décevoir » Gide, que personne n’a « poursuivi » – ne semble pas outre mesure sensible.

Ce départ en fanfare (avec Gide en chevalier de « l’amour grec ») de l’exposé m’a paru un peu curieux. Enfin, F. Lestringant est dans une biographie du susdit, on en a eu l’information, que j’ai répercutée, et ceci explique sans doute cela.

On recule de quatre siècles et nous voilà dans la Réforme et d’Aubigné, les Tragiques etc. Corydon avait sa liste d’homosexuels honteux, Le livre IV des Tragiques, « Les Feux », a sa longue liste de martyrs glorieux, parmi lesquels cette Marie, ensevelie vivante (« Je veux tirer à part la constante Marie ») et fière et rieuse en son cercueil d’incarner la parole de Jean 12-24 en partant sous terre donner du fruit, ce qui malgré tout semble à F.Lestringant un peu biaisé, même si l’anecdote avérée ne nie pas la force d’âme ironique de la suppliciée, qui se serait amusée, notant la forme de sa dernière demeure terrestre, de finir « en pâté en croûte » ! Montaigne est plein – c’est moi qui ajoute ; cf. p.ex. Livre I, Chap. XIV – de ces forts caractères partis au supplice – mais dans une perspective (parfois involontairement) stoïcienne – la plaisanterie à la bouche : « … un [certain] ayant demandé à boire et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir boire après luy, de peur de prendre la verolle ».

Sur la version de d’Aubigné, F.Lestringant souligne cette structure « ironique » assez usuelle du martyre, apparence d’horreur dans la souffrance physique et montée en gloire. On est dans la logique, dit-il, des Évangiles, avec le rapprochement de la mort « ignominieuse » du Christ » et de sa « magnifique » résurrection. Il parle de  « poésie du martyre », de « perte triomphante » et, pour les témoins oculaires, « d’oxymore visuel ».

Intervient dans l’exposé une assez courte incidente ( judicieuse ? pertinente ? opportune?) où Ovide, écrivant les Tristes depuis son exil de Tomes où l’a envoyé Auguste (vers l’an 8, et on se demande encore exactement pourquoi …) rejoint d’Aubigné en son exil de Genève (suite à la publication de son Histoire Universelle de 1550 jusqu’à 1601, ouvrage de fait consacré au Parti de la Réforme) pour incarner ensemble « le topos de l’auteur-père et du livre-enfant », jusqu’au parricide dit F.Lestringant, mais où le livre, en le tuant, assure à l’auteur … sa survie.

Quoi qu’il en soit, cette Histoire Universelle de d’Aubigné se réinsère dans le cours de l’exposé et voici F.Lestringant parti pour une longue période qu’ouvre le mot « Martyrologe » (catalogue de martyrs ; liste des victimes d’une cause) et qui veut associer, distinguer, comparer ou confondre selon le contexte, l’époque, les circonstances et les points de vue, l’Historien et le Témoin. En commençant par citer François Hartog (directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (Paris), chaire d’Histoire antique et moderne) qui les distingue, et après avoir évoqué Hérodote qui les hypostasie (c’est moi qui le dis, c’est un peu idiot et c’est un plaisir de cuistre, pas même parfaitement adéquat ; mis ici pour : qui les incarne (rassemblés)) tant « l’autopsie » antique (le « vu par soi-même » puisque « l’œil qui voit ») fonde alors seule l’autorité du discours .

L’Historien, dit F.Lestringant, écoute dans un conflit les deux « partis », ajoute la dimension du passé au présent et prépare l’avenir. Le Témoin, qui est ici le martyr, n’est témoin que d’une vérité. Le débat est très présent au XVI° siècle, surtout chez les protestants.
Sont appelés à en rendre compte (on est dans les années 1550-1600):
Le Martyrologe de Jean Crespin, que continuera Simon Goulart

Théodore de Bèze et son Histoire ecclésiastique des Eglises Réformées du Royaume de France

Un Martyrologe, en son principe, compile des documents, seulement des documents, bruts, sans glose et sans parasitage. Il y a là la nostalgie d’une religion triomphant sans phrases par la seule force de ses martyrs, que l’on liste. Les protestants volent les procès-verbaux des tribunaux pour les publier, sans les commenter (« ils parlent d’eux-mêmes »), dans l’idéal d’une collection d’archives et les difficultés de sa constitution car il est fréquent que les textes du procès soient brûlés avec le condamné.

Une Histoire (des martyrs, néanmoins) c’est au départ le rassemblement d’une communauté de témoignages. Mais tout cela va évoluer dans le temps. L’Histoire va progressivement renoncer à l’objectivité, elle va se mettre au service d’un combat et l’ataraxie stoïcienne de l’Ars historica se dissoudre tandis que l’historien choisit le service de la « vraie religion ». Il s’appuie sur des documents indiscutables, certes, mais il les a d’abord triés. Il y a d’ailleurs déplacement du vocabulaire car on rencontre des Histoires des martyrs, puis des Livres des martyrs, puis des Actes des martyrs (comme il y a des Actes des apôtres).

Et du coup, on se retrouve au point même d’arrivée auquel est parvenu de son côté le martyrologe, dans lequel le caractère brut des documents a fini par se dissimuler sous le récit, avec une liste énumérative qui a disparu et où la narration domine. Ces glissements correspondent aussi à l’évolution de l’époque, il n’y a peu à peu plus de martyrs mais des combattants, ou des victimes de massacres de masse (Saint-Barthélémy), on ne peut plus faire les distinctions nominatives, il faut en appeler à un narrateur intermédiaire qui, parce qu’ils ne sont plus individualisables, a affaire soudain « seulement » à des morts (d’Aubigné dans son Histoire Universelle). Il parle certes encore de martyrs, mais enfin le réel a abouti à un « livre ».

Puis on est au Brésil. Le voyage m’a semblé bien court depuis d’Aubigné à Genève. Mais enfin… Il faut dire que le texte de Jean de Léry, dont on va parler (déjà signalé par Compagnon la semaine précédente), et bien, c’est à Genève qu’en 1578 il a été publié. Donc ?

C’est un récit de voyage (Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil) à l’intersection, pour F.Lestringant, de l’Histoire et du Martyrologe. Le « bréviaire de l’ethnologie », dit-il, pour Levi-Strauss. Fragments de vie certes, et parfois des plus brefs, sans globalité apparente, mais pourquoi pas en synecdoque (cette fois c’est Lestringant qui pédantise : la synecdoque est une variété de métonymie (transport de sens par mise en relation) qui consiste à assimiler la partie et le tout : le toit et la maison, le gouvernement et la France … et donc ici, oui, pourquoi pas, le particularisme et la généralité). On reparle d’Hérodote et de son « autopsie », où voyager est une « histoire d’œil ». Jean de Léry a vu, est riche d’avoir vu et sa devise est telle : « Plus voir qu’avoir ». Bien sûr, une autopsie peut chasser l’autre, un témoignage infirmer et révoquer en doute le témoignage antérieur. Léry peut être ou pas d’accord avec Thévet etc (cf. C.R. Séminaire 1 – On a déjà un peu parcouru ça avec Antoine Compagnon). Pour fonder une authenticité, Léry va donc chercher des garants extérieurs, se référer à un arquebusier et divers autres voyageurs qui passaient par là ( ?), cherchant à créér une solidarité des preuves. Et le récit autoptique de départ va se transformer en convergence de récits … comme a évolué le martyrologe (tiens, on est donc toujours à les comparer…) où il y a eu « phagocytation » (Ah ? pourquoi pas « phagocytage » ?) de matériaux hétérogènes avec émergence d’un commentateur omniprésent qui fait « voix off » synthétisante et enfle son propre texte à mesure qu’il recueille de nouveaux témoignages.

On en était là quand soudain, l’attelage de Lestringant s’emballe, ses malles emplies de documents s’ouvrent et se répandent sur le plancher, et l’on se retrouve devant un vrac d’indications en feuillets dont il sait sans doute les liens logiques et qui s’ancrent dans les travaux de Léry, mais qu’il a ramassés dans l’urgence et nous a jetés par la portière de la voiture, qu’il ne reste alors plus qu’à noter dans l’ordre peut-être aléatoire de leur arrivée, éparpillés qu’ils sont par le vent de sa course :

Voilà Villegaignon (cf. C.R. Séminaire n°1) qui avait Jean de Léry dans ses bagages et puis aussi trois autres huguenots qu’il appréciait modérément, au point qu’il était bien déterminé à ne pas les rapatrier vivants. Ce qui va faire trois martyrs pour la prose de Jean de Léry, qui note tous les incidents en « encre du Brésil », une teinture brune tirée du bois de l’arbre qui aurait donné son nom au pays (et que les portugais appellent Pau-Brazil, ce qui n’est pas le nom fourni par F.Lestringant, mais que j’ai pu mal entendre ; avec cette précision supplémentaire que ce bois semble être plus connu sous l’appellation de « bois de Pernambouc »). Cette teinte brune, qu’on dira donc rouge, est d’ailleurs si l’on veut une chance car elle permet l’analogie avec le sang des martyrs dont elle écrit l’histoire… Mais Lery a une autre chance, car lors du voyage retour, non seulement les trois martyrs désignés mais quelques autres participants, dont Léry, veulent quitter Villegaignon et s’embarquer sur une chaloupe. Et puis Léry hésite. Et puis Léry remonte à bord. Bien lui en prend car ainsi il se sauve. Et Lestringant nous le narre qui se découvre marqué par le complexe de Jonas (le disparu par ingestion baleinière ressuscité), et qui entonne en hymne d’action de grâce le cantique d’Anne stérile et qui a conçu Samuel [ Premier livre de Samuel – « Elcana connut Anne, sa femme, et Yahweh se souvint d'elle [Elle l’avait imploré sur sa stérilité] . Après le temps révolu, Anne ayant conçu, enfanta un fils, qu'elle nomma Samuel, «car, dit-elle, je l'ai demandé à Yahweh.» »] …

Certes me direz-vous, mais quid des cannibales de Sancerre ?

Léry nous avait gardé pour la bonne bouche (si j’ose dire …) cet incident dans un autre de ses écrits, son Histoire mémorable de la ville de Sancerre, où il figure en date de 1573, quand la ville fut assiégée et réduite à la famine (elle avait eu la mauvaise idée d’embrasser le calvinisme en 1534 ce qui lui valut quelques déboires pendant quelques décennies avec les armées royales, et finalement l’arasement de ses remparts en 1621, sur l’ordre d’Henri II de Bourbon, troisième prince de Condé et père du « Grand », celui de la Fronde). Les enfermés de 1573 n’auraient pas droit au nom de martyrs, galope F.Lestringant (ou déclare Jean de Léry ?), surtout avec de telles pratiques culinaires, mais enfin, peut-être, pour éviter de les juger, faut-il prendre l’affaire de plus haut et se situer dans la logique d’un dessein divin ….

Comme on peut voir, tout ça est assez foutraque et part dans tous les sens, probablement ré-assemblable en narration historique ordonnée, mais entendu et donc noté , avouons-le, sans queue ni tête.

Y a-t-il alors une conclusion ? Point trop je crois. Encombré par son érudition et ses préoccupations multicouches, F.Lestringant –surtout sur la fin – n’a plus rien maîtrisé, donnant au passage des indications individuellement intéressantes, mais n’organisant pas une linéarité claire sur un schéma simple qui ne demandait qu’à joindre l’histoire-témoignage d’Hérodote aux témoignages primant l’Histoire des survivants de la Shoah (il a dit cela quasi allusivement ; je crois que je l’ai escamoté ci-dessus), en insistant sur l’époque de la Réforme où les passions l’ont emporté sur l’objectivité naissante, et en soulignant qu’il n’avait que l’ambition de construire à son tour, en succession d’exemples, un témoignage, celui de l’émergence au long de l’Histoire, plus ou moins faite par l’Historien, des statuts séparés du témoin et du martyr, appuyé sur le critère clair de Saint-Augustin (Martyres discernit causa, non pœna) et l’évidence que tout martyr, à sa façon et sans réciprocité, est un témoin.

Puis vint le temps du débat.

Car voilà, je l’avais oublié, en chaque fin de « séminaire », le maître et le séminariste se condamnent, et nous avec, à l’échange harassé de deux pensées fort lasses. On a fait cours, on a tout dit de ce qu’on avait préparé, ou presque tout. Compagnon, qui peut revendiquer le « presque », a pour lui le recours du report, ce n’est donc pas le moment de commencer à déflorer la suite. Et l’invité, hors d’haleine, à qui le presque était interdit, est encore essoufflé, le sprint final laisse des traces, et n’a plus qu’une envie : qu’on le laisse partir.

En résumé, on n’a rien à se dire.

Alors quoi ? Encore parler ? Pour se raconter quoi ? L’un qui ne sait que demander, Compagnon, tant il est peu fait pour l’exercice, filandreux, hésitant, probablement dans les restes brumeux d’une écoute parfaitement dilettante pour ne pas dire indifférente encore plus que distanciée, et l’autre qui, dès lors, ne comprenant pas la question parce qu’elle est incompréhensible, ou tautologique, n’a guère que le recours du trébuchement à l’aveugle , un « Bien oui, et je suis fort ravi que vous l’ayez noté, et en soyez d’accord », qui répond assez parfaitement au « Ce qui m’a retenu dans ce que vous avez dit, c’est la question de fond, le point clé que vous avez soulevé au moment même où il fallait, justement, c’est du moins le sentiment que je partage avec vous, l’introduire» de son interlocuteur.

Ponte du jour . Et Verbatim :

A.C. Merci pour ce parcours vaste, depuis Gide « Témoin et Martyr », avec l’insistance sur les rapports entre Témoignage et Histoire, avec au milieu le Martyr.

F.L. Le martyr témoigne jusqu’au bout, qui donne sa vie pour la transmettre autrement

A.C. Le passage du témoignage au récit, avec le reflux de l’authenticité …

F.L. La mise en récit fictionnelle, avec des liens qui n’ont pas été perçus comme tels. Les premiers recueils de martyrs : cinq jeunes gens emprisonnés qui, condamnés, ont écrit depuis leur prison pendant un an … Mais il y a l’édition, le problème du liant, de la pâte …

A.C. Le problème de l’historien qui devrait, qui pourrait s’en tenir aux documents. Sans juger. Sans réécriture. Le fantasme du témoignage non perverti …

F.L. L’idéal du style nu, de l’histoire nue, débarrassée de tout ornement …

A.C. Tout ce que « tu » as posé [oui, aujourd’hui on est dans la proximité], historien, témoin, témoignage, récit, cela va être utile pour la suite du cours. Voilà me semble-t-il, oui, bon…..

On s’enfonce lentement, comme d’habitude, dans les sables mouvants du bredouillement conclusif.

Et le public s’arrache à l’immobilité quand des lourds locuteurs la parole s’efface…

 … pour parodier un peu Leconte de Lisle (Les Éléphants).

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15 janvier 2009

Antoine Compagnon, sérieux et appliqué …

Leçon n°2 du Mardi 13 / 01 / 2009

Avertissement : Le compte rendu qui suit est par endroits nettement subjectif. Les citations du cours (de Blanchot surtout) même données entre guillemets ne sont que le verbatim du  « prononcé magistral » noté « à la volée » ; elles n’ont pas été contrôlées à la lettre dans les œuvres originales  et leur exactitude absolue n’est donc pas garantie. Les textes « certains » (il en est) sont ceux en italique. Des remarques personnelles s’insèrent dans l’action. Je me suis efforcé de les rendre repérables et distinctes du propos de Compagnon.   

Monsieur le professeur a d’abord, pour la première fois, pénétré dans l’amphi avec 1min30sec d’avance sur l’horaire. Il n’y a pas eu d’applaudissements, preuve qu’il ne faut pas surprendre son public. Un public d’ailleurs si nombreux qu’arrivé à 15h40, j’ai failli ne pas trouver de place. Il faudra résolument prévoir 15h30 mardi prochain si l’on ne veut pas être menacé d’une condamnation à la retransmission vidéo dans quelque purgatoire avoisinant. La prise d’assaut des derniers fauteuils entre 15h40 et 15h50, heure de fermeture de la salle, a d’ailleurs donné lieu dans mon environnement immédiat à quelques drames humains sur lesquels je jetterai un voile pudique.

La cravate jaune du premier cours, qui avait échappé à mes commentaires, a disparu au profit d’une autre, sombre, sur chemise bleu clair. Discret, classieux, sérieux. Maurice Blanchot est au programme du jour. Un type qui a écrit (in La question littéraire) : « Est-ce que souffrir serait, finalement, penser ?» n’est pas un type qui pousse à la rigolade ! Dont acte !

Antoine Compagnon (« Bonjour ! ») reprend ses notes et le fil interrompu de son discours, procédant liminairement à des rappels que je ne rappellerai pas, sauf quelques compléments sur une dénonciation des abus de l’Écriture de vie qui serait un positionnement que Compagnon oserait dire « de droite », paradoxalement défendu par un Julien Benda « de gauche » (vieux radical, tombé petit dans le dreyfusisme, anti-munichois, révélé à lui-même comme survivant de la Shoah), une dénonciation donc des abus de l’Écriture de vie opposée à  la proclamation de  son aporie, de son impossibilité même, position estampillée audacieusement cette fois « de gauche » et non moins paradoxalement assumée par un Maurice Blanchot « de droite » (proche de l’Action Française, ayant continué sous l’Occupation à écrire dans le Journal des Débats) …. Tout ceci avec affirmation de la convergence des extrêmes, dans une modernité d’anti-modernes (« au sens où j’ai défini le concept dans mon livre »), puisque d’une modernité (celle de la raison pour Benda, celle de l’esthétique pour Blanchot) qui combat d’autres modernités. « Lesquelles et Comment ? », me dites-vous. Ah ! Ecoutez… il fallait suivre ! Outre qu’on n’est pas là dans le sujet du jour et/ou que Maurice Blanchot a écrit (in La parole plurielle) : « La réponse est le malheur de la question ». Bien.

Blanchot est d’accès difficile, nous prévient-on, et la leçon sera donc forcément délicate. Mais j’avoue, Compagnon n’a pas dit : « Quoi qu’il en soit, paraphrasant Blanchot qui a écrit (in L’Espace littéraire) : « Pour écrire, il faut déjà écrire », je vais néanmoins commencer, tant, vous le l’accorderez, ‘pour exposer la leçon, il faut déjà exposer la leçon’ ». Par contre, il exposa, et, foin de mauvais esprit, il exposa très bien. Cette fois, la leçon avait été préparée avec soin, elle m’a semblé riche, variée, approfondie et bien conduite, et, j’y repensais en écoutant le fringant ( ?) Lestringant l’heure suivante, caracolant comme un cheval fou au milieu de l’encombrement de ses départs de pistes, ce qui fait la force de Compagnon, à contenu égal, c’est qu’il est – comme on le dit lors des appels d’offre – très nettement le « mieux disant » (sauf peut-être sur Baudelaire, dont il a massacré le gouffre pascalien, j’y reviendrai).

Antoine Compagnon me semble, à relire mes notes, avoir déployé un talent indiscutable autour de l’exposé – au bout du compte en boucle – de peu d’idées, ce petit nombre n’étant pas de son fait, mais de celui de Maurice Blanchot, dans les critiques émises qu’il en a présentées et qui ne sont que des variations inlassablement répétées autour de cette affirmation que la vie et l’écriture sont choses incompatibles, ce qui, une fois encore, et n’en eût-il rien dit, ne me semble que la théorisation de la démonstration en acte qu’est le parcours de Rimbaud.

On a donc eu, en fait, d’abord par le biais de formulations assez absconses dans leur « ramassé », puis dans un déploiement plus explicite à propos du journal de Virginia Woolf et de Kafka, le ressassement obsessionnel de l’exigence proprement « anéantissante » de la littérature.

Benda, dit Compagnon, ridiculisait Proust et son culte de la singularité de la sensation. Blanchot, lui, développe au contraire une pensée qui pourrait s’ancrer dans ce lieu commun proustien qu’est l’affirmation de la double vie de l’artiste, l’une mondaine, superficielle, de façade et l’autre, la vraie, repliée sur le souvenir des sensations dans une sublimation qui va les transcender. Il ne s’agit pas, chez Blanchot, de l’idée d’une quelconque remémoration (d’une certaine façon, mais différente, chez Proust non plus d’ailleurs), il s’agit d’une réinscription du parcours vécu dans une évolution quasi mystique où la littérature est assomption esthétique du langage. Pour lui aussi, au fond, « au commencement était le verbe », au commencement était le langage, et qui a instauré le moi. Mais il y a ensuite un changement d’état et, passant en littérature, une dissolution du langage et du moi dans un « devenir littéraire ». Et parler (écrire) devient alors « prononcer un éloge funèbre », affirmer « une absence d’être ». Parvenir à parler (écrire) devient alors atteindre à la capacité de  « nier l’existence de ce que je dis (j’écris) et l’existence de qui le dit (l’écrit) ». La littérature suppose la mort du sujet, elle est une « pierre tombale reposant sur du vide » . L’écriture nie la première personne.

Derrière ces formulations paradoxales et excessives (au simple sens de poussant à l’excès la logique de ce qu’elles veulent exprimer), il n’y a jamais que cette seule idée que l’accès à la littérature suppose le sacrifice de la vie à l’œuvre, l’effacement d’un « je » qui raconte au bénéfice d’une impersonnalité qui peut seule s’élever jusqu’à l’art. C’est une thèse au fond, et ce n’est qu’une thèse. Et comme toutes les thèses, elle est d’autant plus séduisante qu’elle se fait  paradoxale et qu’elle peut se nourrir des conséquences de ses prémisses pour se déployer en une théorie qui se conforte, parce qu’elle peut décourager la pertinence du contre-exemple, de l’obscurité de ses formules. Mais elle ne dit peut-être pas grand-chose d’autre que ceci, qu’il y a eu Julien Gracq et qu’il y a eu Louis Poirier, et que le second n’aimait pas qu’on vienne l’emmerder avec le premier.

Mais revenons au cours.

C’est, bien plus encore que de Proust, de Mallarmé et de Valéry que Blanchot a  tiré cette idée que la littérature, si elle a affaire à la langue, ne peut avoir affaire, jamais, à aucune vie, que parler d’écrire la vie est absurde. Des exemples suivent, et des références, mais qui tous vont au même but : l’écrivain, si d’aventure il est, est ailleurs que dans ce qu’il écrit.

Le journal de Kafka paraît à Blanchot exemplaire en ce qu’il montre un chantier de littérature où l’on voit le « Je » disparaître au profit du « Il » et par là comment le « personnel » devient du « littéraire », en « retirant le langage du cours du monde ». Vérité essentielle de ce journal, « l’écrivain est dans un langage que personne ne parle, qui ne s’adresse à personne, qui ne raconte rien. Ni tu, ni je, ni soi … Là où il est, seul parle l’être ».

Que Blanchot ait écrit: « L’écrivain, dit-on, renonce à dire Je » conduit Compagnon à l’incidente : « Qui est ce « On » ? On pense à la dénonciation de Montaigne par Pascal et à son moi « haïssable ». « On », ce pourrait donc être Pascal ? » …. Le premier « On » s’entend, car le second, c’est bien sûr Compagnon (Stendhal dirait : himself)…

Dans « L’espace littéraire » et au sujet de Mallarmé, Blanchot a écrit : « Le poète appartient à un autre temps, l’autre du temps, et à un autre monde, l’autre du monde », exprimant de nouveau ainsi son exigence d’une extériorité absolue de l’écriture par rapport à tout vécu, son rejet absolu d’une possible « écriture de la vie ».

On en vient alors à une discussion autour des journaux et des journaux d’écrivain. Blanchot dénonce « le piège du journal » (dans un article non référencé), il le voit aux antipodes de la littérature et s’en prend  à ceux tenus par Maurice Barrès  (1862-1923), ou par Charles Du Bos (1882-1939), dénonçant dans cette démarche « l’existence de l’heureuse compensation d’une double nullité : celui qui ne fait rien de sa vie écrit qu’il ne fait rien, et  voilà au moins quelque chose de fait ». De même qu’il s’en prend à Joubert écrivant (en 1803) : « Tenir son journal, c’est être le témoin, le confident, l’arbitre de tout ce qu’on fait, dit, pense, c’est à la fois mener et contempler sa vie », pour proclamer la vacuité d’une telle entreprise. 

Pourtant des écrivains, et qu’on ne peut négliger, tiennent aussi un journal, Virginia Woolf, ou Franz Kafka. Tout est dans le « aussi »… Certes il y a du « aussi », aussi, chez Barrès et Du Bos, mais  Blanchot ne tient pas à les sauver. Tandis que Kafka, que Woolf ? Comment les innocenter ? Kafka, l’affaire est entendue, il est passé du  « Je » au « Il », il a franchi les limites du personnel pour plonger dans l’impersonnalité. Mais de toute façon, dans un cas comme dans l’autre, rien à voir avec cette complaisance romantique que dénonçait déjà Brunetière, il n’y a pas là confession, pas récit de soi-même, mais bien plutôt mémorial, mémorial au sens Pascalien, cousu dans la doublure de l’habit, trace de l’angoisse attachée à une expérience mystique et/ou, pour l’écrivain au bord de l’œuvre immense qui le phagocyte, angoisse du trou noir des physiques modernes, de l’aspiration sans fond où il se perd et se dissout en créant, où il se dessaisit d’un moi qui manifeste alors par là (le journal) à la fois comme une réaction de défense et comme la preuve même de l’imminence et de la nécessité, ailleurs, de sa disparition.

J’ai trouvé la pirouette absolutoire assez jolie…

Suit une assez longue (et intéressante/amusante) présentation autour de l’imposture du désespoir qui se profile derrière cette affaire de double nullité, une scène primitive, « performative » insiste Compagnon, de l’écriture de soi. Et il commence par en fournir au fond la version filmée godardienne d’Anna Karina, dans Pierrot le Fou, marchant de long en large et psalmodiant, faisant par là-même quelque chose, « Qu’est-ce que j’ peux faire ? Ch’ai pas quoi faire. Qu’est-ce que j’ peux faire ? Ch’ai pas quoi faire. Etc. » Une version cinématographique de la « double nullité » auto-compensée de Blanchot. Et Compagnon redit Blanchot  reprenant Amiel (1821-1881) : « C’est la méditation du zéro sur lui-même », Amiel, parangon de l’écriture de soi (son Journal intime s’étend de 1847 à 1881), de l’écriture « nulle » preuve incarnée du  Journal comme leurre, comme « illusion de vivre », puisque finalement, à le tenir, on n’aura ni écrit, ni vécu. J’ajouterai qu’on relève pourtant chez Amiel une phrase qui va  dans le sens de la  « néantisation » du moi, sabordage proclamé en début d’exposé condition nécessaire de la littérature (il est vrai qu’elle n’est pas pour autant suffisante…) : « Je suis fluide, négatif, indécis, infixable, et par conséquent je ne suis rien ». J’accorde volontiers qu’on ne parle pas là de la même chose.

Je disais « imposture du désespoir ». Compagnon s’intéresse à l’incipit du premier livre de critique de Blanchot (Faux pas) dans lequel il introduit ce paradoxe de l’écrivain qui proclame « Je suis seul » ou (comme Rimbaud) « Je suis réellement d’outre-tombe » et verse dans le comique puisque ce faisant, il s’adresse à un lecteur et se donne par là les moyens  (ou les présuppose) de n’être plus ni seul, ni dans l’au-delà. Compagnon évoque le linguiste Emile Benveniste (1902-1976) soulignant qu’il n’existe pas de « Je » sans « Tu » et que dès lors « Je suis seul » se nie en se prononçant, à la façon ajoute Compagnon, du « Que sais-je » (Je ne sais rien) de Montaigne. Rien de plus absurde qu’Amiel (il y revient) se retournant sur les 14000 pages d’un faux effort qui au fond l’a ruiné dans une « paresse occupée » (le mot est de Blanchot). Ces apories du langage (Je suis seul) dit-il, sont rarement prises au sérieux. Il cite Pascal, substituant à une idée envolée, le constat de l’envol : « Pensée échappée, je la voulais écrire. J'écris, au lieu, qu'elle m'est échappée » (page 1115. Edition Pléiade Jacques Chevallier]

Blanchot, dans La part du feu, revient à propos de Kafka sur le thème : « Je suis malheureux. Je m’assieds à ma table, et j’écris que je suis malheureux ». Il y a là souligne-t-il opposition de deux exigences. Si je suis malheureux, le malheur qui m’accable est épuisement de mes forces : je ne peux rien. Mais écrire (et donc l’écrire) est un déploiement de force et marque même qu’écrivant, je peux tout. Ce « malheur écrit » est un paradoxe et le  « Je suis malheureux » une aporie qui fait douter de Baudelaire, qui conduit à penser que ce spleen, finalement, n’était donc pas si écrasant  qu’il n’en soit plus « chantable ». Aristote, dit Compagnon, excluait la poésie lyrique car elle joue sur le « Je » et donc dès lors est « soupçonnable » (d’insincérité).

En 1923, rappelle Compagnon, on fêta consensuellement le tricentenaire de la naissance de Pascal (il était né le 19 juin 1623), mais dans le concert de louange, il devait bien y avoir une fausse note, et Paul Valéry s’en chargea (in Variétés). L’attaque de Valéry porte sur « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », frayeur dont l’insincérité lui paraît nécessairement découler de la réussite formelle de son expression. Il y a là dit-il poème, donc artifice  et, par là, négation de la pensée exprimée. « Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage de quoi nier ce qu’elle dit ». Et encore : « Je vois trop la main de Pascal ». L’écrivain est ainsi déclaré à jamais insincère. Il augmente, il embellit, il généralise, il ment. « Ne jamais – dit en substance Valéry – confondre l’homme qui a fait l’ouvrage, avec l’homme que l’ouvrage fait supposer ». Le même Valéry le ré-énoncera à propos de l’égotisme de Stendhal : la volonté affichée de naturel de l’égotisme fait soupçonner la convention.

Blanchot, à deux reprises, va vouloir laver Pascal de ces soupçons. Mais dans l’argumentation double, Compagnon distingue une démarche forte et une démarche faible. Dans La part du feu, Blanchot s’essaie à l’affirmation que la prouesse formelle n’est pas chez Pascal travail, mais recours à un « bien écrire », utilisation spontanée d’un « « bien écrire » dont il n’est pas conscient, au point qu’il tâcherait d’aller au but dans une langue qu’il croirait « terne ». Peu convaincant, dit Compagnon. Plus forte lui semble-t-il est, cette fois dans Faux pas, l’hypothèse d’une angoisse d’autant plus terrifiante qu’elle est bien exprimée. La forme de nouveau échappe à Pascal, mais cette fois il en est pleinement conscient, il a « sauté le pas » du « Je » au « Il », son « Je » est un « Il » impersonnel, il a fait deuil de sa personne, l’angoisse qui l’habite est générique et il se retrouve néanmoins écrasé par le constat de son propre brio de scripteur, il ne peut, il ne sait  écrire que magnifiquement, il le voit, et il est en quelque sorte blessé de se rendre admirable dans l’expression d’une misère qui s’en trouve augmentée.

Ça me paraît, honnêtement, aussi séduisant que spécieux. Et la conviction de Compagnon ne me convainc pas, pas même de ce qu’il est lui-même convaincu… Que la beauté de l’expression, loin de contredire la douleur exprimée, l’intensifie, on peut l’admettre. Comme on peut penser qu’en un siècle (le XVII°) où l’élite s’adresse à l’élite, c’est bien dans des effets voulus d’élégance et d’équilibre que Pascal tâche de porter plus loin le fer de ses angoisses comme de ses argumentations. Le joyau ciselé de la langue peut être une recherche d’efficacité qui n’exclut en rien la vérité du « ressenti » à transmettre.

C’est ici que Compagnon s’est lancé dans une lecture - dont la maladresse m’a étonné (il distille usuellement du  Proust avec des gourmandises éloquentes ) - du Gouffre de Baudelaire : …

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.

- Hélas ! tout est abîme, - action, désir, rêve,

Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève

Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,

Le silence, l'espace affreux et captivant...

Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant

Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,

Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;

Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,

Jalouse du néant l'insensibilité.

Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Etres !

…. Réussissant la performance de saboter le deuxième vers par escamotage de la diérèse (acti-on) et , par mauvais placement de la voix et des césures, dans : J’ai peur / du sommeil comme / on a  peur d’un grand trou, l’exploit de transformer le beau chant souple qui s’y doit écouter en un laid trébuchement : J’ai peur du sommeil / Comme on a peur d’un grand trou. Quelle horreur !

Il a, en outre, prétendu valider sa lecture si laide  en affirmant qu’il fallait entendre, dans ce  dernier vers, et qu’il affirme admirable ( !), justement « un grand trou » ! Mais quelle affaire absurde que son énonciation ! Et quelle entreprise de démolition !

Soulignant une convergence de la forme et du fond, il n’en dit pas moins, et justement, que c’est dans sa réussite d’expression que le sonnet  rend l’angoisse plus grande : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit, plus intense ». Ce qu’on trouve énoncé, dit-il, dès avant, dans Montaigne (Essais – Livre I – chapitre 26):

« Car, comme disait Cléantes (Note : Cléanthe. Stoïcien, III° siècle avant JC, successeur à la tête du Portique (le Stoïcisme) de son fondateur, Zénon de  Citium), tout ainsi que la voix, contrainte dans l’étroit canal d’une trompette, sort plus aiguë et plus forte, ainsi me semble-t-il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s’eslance bien plus brusquement et  me fiert  d’une plus vive secousse » .

Revenant – je pensais qu’il avait fait le tour … - à l’argumentation de Blanchot (l’accablement du désespéré par la réussite formelle de son expression du désespoir), Compagnon le  cite derechef : «  L’écrivain suffoque de l’air de bonheur que respirent ses écrits, accablé par l’exaltation qu’il trouve dans ce qu’il exprime et  qui achève son dégoût ». La forme (à laquelle il atteint), dit Compagnon, aiguise la douleur (qu’il ressent) et ainsi l’argument de Blanchot pour « contrer » Valéry est, trouve-t-il,  très « fort ». Du coup, je me répète : « Hum… Spécieux ».

Finalement – il en est bientôt à conclure – Compagnon affirme chez Blanchot qui veut « sauver » le « Je » des Pensées, le « Je » des Fleurs du mal, le « Je » de Kafka, … la certitude qu’il n’y a plus là l’expression d’une personnalité triste, angoissée à qui serait opposable l’aporie  du « Me disant je me nie et je nie ce que je dis », mais l’atteinte par l’impersonnalité d’un « Je » devenu « Il », d’un absolu littéraire qui s’extrait par là de la contradiction. Quand même assez acrobatique ….

Il reste à passer vite et en quelques minutes sur Derrida comme continuateur radical de la thèse, discutant des Confessions de Rousseau et dénonçant l’illusion d’un signifié psycho-biographique « réel » isolable en des lieux au contraire désertés par toute présence, dans lesquels il n’y a pas de hors-texte (où rien n’existe hors du texte), non que la vie ne soit pas un phénomène intéressant, mais parce qu’il (Derrida) a  démontré que dans cette soi-disant vie réelle  (ou cette vie soi-disant réelle) ne se rencontrait que de l’écriture, une écriture disparition de toute présence naturelle.

Arrivé là, Compagnon se dit et nous dit qu’il ne faudrait peut-être pas adopter tout  ça au pied de la lettre, au risque sinon pour lui de se trouver dans l’incapacité de donner du sens à la suite de son cours.

Et qu’il se contentera de retenir, dans la modestie des compromis et la distance  des sceptiques, que la tenaille conceptuelle (ou théorisante) Julien Benda – Maurice Blanchot, dans son interdit de l’écriture de vie, a permis positivement de limiter les abus de la critique biographique (malgré de robustes persistances, tant on n’a jamais autant raconté sa vie que depuis que l’exercice est réputé non signifiant, hommage au fond à la  « non simultanéité du contemporain » déjà citée et pointée par Kracauer (cf. leçon 1)), et qu’elle ne s’est pas révélée (la tenaille) insensible à la richesse des auto-contradictions puisque Derrida, passant par Zurich où celui-ci est mort en 1941, s’est rendu au cimetière de la ville pour faire à Joyce l’hommage d’une visite, quoi qu’il ait pu en être de la néantisation théorique à laquelle le seul fait qu’il ait écrit l’aurait condamné.

Réellement, je le redis, il avait bien préparé son cours !

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12 janvier 2009

VIE DE HENRY BRULARD

[Partie d’une note publiée sur AutreMonde (http://www.ednat.canalblog.com) sur les lectures de la semaine passée]

 Mais le gros morceau de mes occupations livresques de la semaine est quand-même resté la « Vie de Henry Brulard » que je voulais achever de relire. Sacré paroissien que ce Stendhal, avec une liberté de ton parfois déroutante, comme ce panorama synthétique : «… à Vienne en 1809, ayant une vérole horrible, le soin d’un hôpital de 4000 blessés, une maîtresse que j’enfilais et une maîtresse que j’adorais ! ». Sans commentaire, non ?
Au fil de la lecture, j’ai simplement noté quelques remarques qui m’ont surpris ou amusé, d’un Stendhal galopant à bride abattue et sans précautions de style ou vérification de dates (très nombreuses rectifications dans les notes de Béatrice Didier) parmi la remontée de souvenirs qui semblent autant l’étonner que nous, qu’il ne trie pas, ne recoupe pas (plusieurs redites), ne série pas et qui font un brouillon de premier jet plus qu’une rédaction définitive.

Ainsi : ….

« Un roman est comme un archet. La caisse du violon qui rend les sons, c’est l’âme du lecteur ». Assez joli.

 « [Mon grand-père ] me raconta que M. le baron des Adrets (…) dans le temps que parut la Nouvelle Héloïse (n’est-ce pas en 1770 ?), se fit attendre un jour à dîner chez lui ; Mme des Adrets le fit avertir une seconde fois, enfin cet homme si froid arriva tout en larmes.
‘Qu’avez-vous donc, mon ami ?’ lui dit Mme des Adrets tout alarmée
‘Ah ! Madame, Julie est morte !’ et il ne mangea presque pas
» . On s’en remet toujours à l’anecdote d’Oscar Wilde déplorant comme l’un des plus grands malheurs de sa vie la mort de Lucien de Rubempré dans « Splendeurs et misères des courtisanes » pour juger de l’épaisseur de réalité des personnages romanesques ; voilà un exemple moins souvent cité et tout aussi caractéristique.

 « … [alors] entre Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons particulières pour les saints (…). Mon grand-père employait son grand juron contre cette Mme Vignon : ‘Le diable te crache au cul !’». La pratique de cette insulte désuète m’a fait sourire.

 En marge de son manuscrit, et dans les environs de cette citation, mais sans rapport avec elle, Stendhal a griffonné ceci, qui lui passait par la tête en rédigeant et qui est amusant tant sur le fond que comme trace de la manie qu’il avait d’entrelarder ses annotations de vocables anglais : « History.The rôle of a secretary of ambassade in Rome is de recevoir coups de pied au cul et de sourire agréablement à qui les donne. C’est ainsi que de 1832 à 1835 on devient officier of the Légion d’honneur ».

Note Complémentaire:

De fait, dans la période, Stendhal est Consul de France à Civitavecchia, ce qui nous vaut, dans le portrait que Stefan Zweig a cruellement dressé de lui, cette longue précision qui peut éclairer l’annotation précédente : « [Civitavecchia] c’est la plus misérable de toutes les villes d’Italie, une abominable fournaise où éclosent les pires fièvres, un port étroit et ensablé, datant des galères romaines, une cité vide, déserte, où l’on s’épuise et « crève d’ennui ». Ce que Monsieur le Consul préfère dans cette station de forçats , c’est la route qui mène à Rome, parce qu’elle n’a que dix-sept lieues de longueur, et M. Beyle décide aussitôt d’en faire un usage plus fréquent que ses fonctions ne le lui permettent. Evidemment il devrait travailler, rédiger des rapports, faire de la diplomatie, être à son poste, mais (…) Mieux vaut tout remettre entre les mains de cette canaille de Lysimaque Caftangiu Tavernier (« my greek »), son subalterne, un méchant animal qui le hait et qu’il se voit obligé de faire décorer de la Légion d’honneur pour que le gredin garde le silence sur ses absences trop fréquentes ».

Un passage amusant au milieu d’un débat actuel sur le travail le dimanche…. : « Je ne puis pas encore m’expliquer aujourd’hui, à cinquante-deux ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est au point que je suis gai et content ; au bout de deux cents pas dans la rue, je m’aperçois que les boutiques sont fermées : Ah ! c’est dimanche, me dis-je.
À l’instant, toute disposition intérieure au bonheur s’envole. Est-ce envie pour l’air content des ouvriers ou des bourgeois endimanchés ?
J’ai beau me dire : mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an et peut-être dix fêtes, la chose est plus forte que moi, je n’ai de ressource qu’un travail obstiné
».

La France « du sud » ne lui fait pas meilleure impression : « Un ministre de l’intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu d’intriguer auprès du roi et dans les Chambres comme M. Guizot, devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener, porter au niveau d’instruction des autres français les peuples qui habitent dans le fatal triangle qui s’étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français en ces pays. (…) Il va sans dire que les prêtres sont tout puissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud-est, Grenoble est sa brillante limite  ». Stendhal, eût-il pour elle de la haine, est natif de Grenoble.

À la fois son rejet de Chateaubriand, et les incertitudes de son jugement [qui se souvient– hors spécialistes – de Salvandy (Narcisse Achille, comte de), homme politique certes notable (il fut ministre de l’instruction publique sous la monarchie de Juillet) mais littérateur réduit à des ouvrages historiques ?] comme de sa prospective personnelle font sourire : « C’est ainsi que (…) les phrases nombreuses et prétentieuses de MM. Chateaubriand et Salvandy m’ont fait écrire « Le Rouge et le Noir » d’un style trop haché. Grande sottise car dans vingt ans qui songera aux fatras hypocrites de ces messieurs ? Et moi, je mets un billet à une loterie dont le gros lot se réduit à ceci : être lu en 1935 ». Dans l’élan, il juge Gœthe « plat ».

À propos – très indirectement - de Chateaubriand, j’ai redécouvert avec un grand plaisir dans Henry Brulard une anecdote que j’avais à demi retenue, et que depuis trente ans je m’obstinais en vain à rechercher de temps en temps dans les « Mémoires d’Outre-Tombe » où je m’étais persuadé que je l’avais lue une première fois. J’y ai encore repensé récemment à propos des sottes exigences (je hais les honneurs, je ne comprends pas qu’elle en ait accepté le principe) de Simone Veil, longtemps oubliée par la Légion d’honneur et qui, pressentie pour faire partie de la prochaine promotion, aurait exigé de se voir dispensée du grade de Chevalier pour accéder directement à celui d’Officier. Où va se nicher l’image de soi ? Nicolas Sarkozy serait hélas en train de faire concocter le décret nécessaire …

Pour revenir à Stendhal, voici :

« Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d’honneur, l’attacha à son habit, se regarda au miroir et sauta de joie. L’appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba à moitié assommé. Digne mort c’eût été pour le successeur d’Archimède !
Que de bassesses
[les savants] n’ont-ils pas faites à l’Académie des Sciences, de 1815 à 1830 et depuis, pour s’escamoter des croix ! Cela est incroyable (…) ».

Je reviendrai une autre fois sur le thème « Stendhal et les mathématiques » qui mérite un peu de soin et trouve dans Henry Brulard les éléments d’une chronique particulière… Si je l’évoque maintenant c’est que, relisant et rédigeant mes notes prises « par ordre d’apparition dans le texte », je rencontre celles qui traitent de l’affaire et … je fais un bond par-dessus.

On cite assez souvent me semble-t-il ce mot de François Mauriac : « Je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas vivre avec ». L’aurait-il pris chez Stendhal ? … qui écrit : « J’avais et j’ai encore les goûts les plus aristocrates, je ferais tout pour le bonheur du peuple mais j’aimerais mieux, je crois, passer quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants des boutiques ». C’est au moins la même idée … et la même honnêteté intellectuelle.

Un passage intéressant où se mêlent le souvenir de prises de position littéraires et l’influence négative des propos d’une famille honnie :

« Je crus renaître en le lisant [il s’agit de Shakespeare que Stendhal orthographie systématiquement Sakspeare]. D’abord il avait l’immense avantage de n’avoir pas été loué et prêché par mes parents comme Racine. Il suffisait qu’ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur. Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakspeare sur mon cœur je crois même que mon père m’en dit du mal.
Je me méfiais de ma famille sur tous les objets, mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. (…) J’ai lu continuellement Shakspeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l’effet d’un plat hypocrite. Mon grand-père m’avait conté l’anecdote de sa mort pour n’avoir plus été regardé par Louis XIV. D’ailleurs les vers m’ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J’abhorrais ‘coursier’ au lieu de ‘cheval’. J’appelais cela de l’hypocrisie (…). Corneille me déplaisait moins
».

Je ne peux m’empêcher de rapprocher cela de la « Recherche » (du temps perdu) où Racine, immense référence, est cité plusieurs dizaines de fois (sauf erreur de l’ordre de 80 ou 90 citations) alors que Corneille n’a pas dix occurrences versifiées ! Concernant Stendhal, il est vrai qu’il fait sans cesse allusion à son « espagnolisme » (impulsion, feu, enthousiasmes, grandeur … et toujours à deux doigts du duel … Il dit souvent : « Dès que je suis ému, je tombe dans l’espagnolisme ») ce qui le met plus près de Corneille que des complexités raciniennes…

Au passage (il me semble que j’ai parlé de cela récemment), j’ai trébuché sur une utilisation qu’un puriste jugera fautive de la tournure « rien moins que » : « Ceci paraîtra simple vers 1880, mais n’était rien moins qu’un miracle en 1796 ». Voulant à l’évidence dire que ce dont il parle relevait du miracle en 1796, il eût dû employer « rien de moins que », « rien moins que » valant pour « pas du tout » et « rien de moins que » pour « tout à fait »….

Et puis tout un tas de brèves remarques, ou allusions, qui reviennent souvent, marquant peut-être des obsessions personnelles, avec cette façon de traiter dans une distance qui relativise absolument la gravité potentielle du sujet ce qui touche au sexe. Parfois étonnant. En vrac un peu de tout :

Permanente chez lui cette idée qu’il déplaît par l’excès de l’amour ou de l’admiration qu’il manifeste : « Je l’adorais et le respectais tant que peut-être je lui déplus. J’ai rencontré si souvent cet effet désagréable et surprenant (…) J’ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop d’enthousiasme »

Les indications « cocu » ou « archicocu » sont assez fréquentes, souvent avec un étonnant détachement comme ici, sur son ami Bigillion : « excellent cœur, honnête homme fort économe, greffier en chef du Tribunal de Première Instance, s’est tué vers 1827, ennuyé, je crois, d’être cocu, mais sans colère contre sa femme ».

Un blocage : il n’arrive pas à écrire « merde » et on en reste à de pusillanimes et enfantins « crotte ». Ainsi : « Je ferais dix lieues à pied dans la crotte, la chose que je déteste le plus au monde, pour assister à une représentation de Don Juan bien jouée ». Autant alors dire « boue » …

Il emploie beaucoup « métalent » pour désigner une absence de talent : « Chez l’élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les armes. Son prévôt, le sombre Renouvier (…) me fit comprendre très honnêtement mon métalent. (…) J’ai eu de même un métalent pour le violon … »

Spontané et drôle :

« Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres »

ou bien (il franchit le Saint Bernard avec l’armée de Napoléon – Il a dix-sept ans et demi) :

« J’ai oublié de dire que je rapportais mon innocence de Paris, ce n’était qu’à Milan que je devais me délivrer de ce trésor. Ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne me souviens pas distinctement avec qui. (…)
Je m’approchai du bord de la plate-forme pour être plus exposé et (…) je traînai quelques minutes pour montrer mon courage. Voilà comment je vis le feu pour la première fois. C’était une espèce de pucelage qui me pesait autant que l’autre
»

Et une petite cerise sur le gâteau.
En marge de son manuscrit et en date du 26 mars 1836, on trouve une brève annotation qui signe son contentement à la réception de cette autorisation de congé pour Paris que Stefan Zweig (déjà cité) affirme être pour cause de maladie et pour une durée de trois semaines quand Béatrice Didier parle d’un congé de trois mois … qui de toute façon, les deux en sont d’accord, durera trois ans ( !). Mais sa façon de noter est très … « banlieue » : « [reçu] à dix heures et demie lettre très polie pour gékon ». Et oui, « gékon » pour « congé ». Stendhal inventeur du « verlan » ? Étonnant, non ?

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09 janvier 2009

Séminaire [2009] n°1

   TÉMOIGNER ……

On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Et Antoine Compagnon a donc décidé de prendre en charge l’ouverture du cycle des séminaires prévus parallèlement à son cours sous le titre général : Témoigner.
L’affaire s’inscrit dans la logique de « L’écrire-la-vie », objet de son propos principal, mais outre qu’elle n’en concerne qu’un aspect, elle s’ouvre sur d’autres horizons tant on peut, dit-il, témoigner par d’autres voies que l’écriture, ne serait-ce que la parole ou l’image.

Au delà d’une courte mise au point liminaire … : « Le témoignage est d’abord judiciaire, c’est la déposition, la relation de ce à quoi on a assisté ou de ce qu’on a entendu. Ensuite, il devient la relation d’une expérience, il œuvre à faire de sa vie un lieu commun, un indice mais en rien nécessairement un symbole ou un exemple »
                     … Compagnon va articuler sa présentation sur quelques citations . Jean Guéhenno pour mieux poser une définition et un cadre, Proust et Chateaubriand pour préciser par l’exemple, Montaigne pour déboucher sur une interrogation et un doute, enfin Proust de nouveau pour aller vers une morale et une conclusion : « Un témoignage n’est jamais la restitution d’une expérience enregistrée, mais une histoire, un récit fait à partir de cette expérience ».

Au début de son Journal d’un homme de 40 ans, Guéhenno écrit (en 1934) :

(Transcription de l’écoute. Le texte est absolument approximatif)

"Je ne consignerai ici que ma propre expérience. Il me déplairait néanmoins qu’elle parût n’être qu’une autobiographie. C’est peu de n’être que soi et j’ai horreur de l’anecdote comme je crains l’orgueil des confessions, mais nous n’avons quoi qu’il en soit qu’une chose à dire, et c’est nous-mêmes. Je suis dans l’humanité, dans l’espèce commune, et parlant de moi, je parlerai de tous les autres"

Passage en revue, dit Compagnon, des écueils de l’exercice : l’anecdote, la vanité, l’autobiographie, le simple journal, les confessions. Comment se racheter de ces péchés incontournables ? Par l’allégation du témoignage, par le « Je ne me pose pas en exemple, mais je suis un exemplaire de l’humaine condition ».
De fait, complète-t-il, et sur le cas d’espèce, Guéhenno est un spécialiste de Rousseau (donc, les Confessions … c’est un peu sa spécialité ( !)), et c’est aussi un « ancien » de 14-18. Cette génération, qui est passée par les tranchées, se sent fondée à (voire sommée de) « témoigner », chacun qui le peut ayant le sentiment de s’inscrire dans une exigence qui s’impose, suscitée par l’horreur, par un indicible qui pourtant doit être de quelque façon dit pour n’être plus oublié, syndrome du « témoin vivant », c’est-à-dire « survivant », et à terme, du « dernier témoin », qu’on retrouvera avec la Shoah.
Autre souci aussi, souligne Compagnon, de Guéhenno : être connu pour être mieux décrypté dans ses prises de position, dans ses « témoignages ». Beau scrupule de transparence.
Cette affaire de témoignage comme « type », comme élément représentatif aléatoirement isolé d’un ensemble (on peut se demander où est l’aléatoire quand c’est l’exemplaire lui-même qui a décidé de prendre la parole et de se « singulariser »…), on la retrouve dans Michelet à propos du « peuple », Michelet qui voit le « peuple » comme témoin de l’Histoire et dans le « peuple », « l’enfant » », le « simple », comme interprète : « Il y était, il en sait mieux le conte » (… et parce que « simple », il ne le fardera pas ( ?)).

Quoi qu’il en soit, le « témoin » est un truchement existentiel, un lien entre ici et là-bas, entre le passé et le présent. Le témoin « rend présent ».

Exemple de témoignage oculaire ….
Marcel Proust. In Le côté de Guermantes.
On est dans le salon de Mme de Villeparisis, qui raconte. Bloch s’instruit …

« - Oui, Monsieur, je me souviens très bien de M.Molé, c’était un homme d’esprit, il l’a prouvé quand il a reçu M.de Vigny à l’Académie, mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez lui, son chapeau haute forme à la main.
- Ah ! c’est bien évocateur d’un temps assez pernicieusement philistin, car c’était sans doute une habitude universelle d’avoir son chapeau à la main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare de s’instruire, auprès d’un témoin oculaire, des particularités de la vie aristocratique d’autrefois (…) »

En fait, Bloch commet une bévue en prenant un « tic » pour un « type » et Mme de Villeparisis rectifie :

« Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près d’elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l’heure elle recommencerait à peindre, c’était une habitude de M.Molé, tout simplement. Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon ».

Autre exemple et cette fois portant caractérisation des conditions du témoignage, dans Chateaubriand.
Itinéraire de Paris à Jérusalem.
Dans sa préface, Chateaubriand pose « le » voyageur comme « témoin » :

« Un voyageur est une espèce d’historien. Son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou entendu dire. Il ne doit rien inventer, ni rien omettre et [quelles que soient ses opinions particulières il ne doit] jamais taire ou dénaturer la vérité »

(À la lettre, le texte entre crochets sera à vérifier. Je n’ai pas « L’itinéraire… » sous la main)

Il y a là, dit Compagnon, clairement énoncées, les trois qualités qui justement signent l’aporie de la littérature dans son rapport au réel (qu’il a évoquée et associée aux positions de Maurice Blanchot dans le cours n°1) :
Fidélité (il dit : la « fides » de Cicéron) - Exhaustivité (ne rien omettre) – Neutralité (ne pas s’aveugler).

Chateaubriand, toujours, et troisième exemple.
Les Mémoires d’Outre-Tombe cette fois, où se déploie la thématique du « dernier témoin » dès le début, dès Combourg. Et cette méditation, concluant son retour sur l’épopée napoléonienne, à Cannes, « sur les lieux où Bonaparte aborda après avoir rompu son ban à l’Île d’Elbe » [Bibliothèque de la Pléiade / 1966/ T I / pges 1032-33-34]:

« Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde prêt à s’éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l’effacer, sur la trace de l’avant-dernier pas de Napoléon.
À la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu : ainsi gémirent ceux qui virent disparaître Charlemagne, Saint-Louis, François 1er, Henri IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire à mon tour, témoin oculaire que je suis de deux ou trois mondes écroulés ? Quand on a rencontré comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il à regarder derrière la charrue du Cincinnatus américain et la tombe de Sainte-Hélène ? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes à qui j’appartenais par la date de ma vie ? Pourquoi ne suis-je pas tombé avec mes contemporains, les derniers d’une race épuisée ? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d’une catacombe remplie ? Je me décourage de durer. »

Avec, souligne Compagnon, cette ambiguïté qu’il n’est pas certain que la rencontre avec Washington ait eu lieu, à tout le moins pas à la date qu’a avancée Chateaubriand … D’Outre-Tombe, témoignage et affabulation ? Le dernier témoin prend quelques libertés avec son souvenir ?

Et on pense à Montaigne. En tout cas, on y passe. Ce qui fera « Exemple IV »…
On prend le prologue du chapitre des « Cannibales » :
(Je donnne le texte de la récente édition Flammarion mise au point pour Le Monde de la Philosophie)

« (…)
J’ay eu long temps avec moy un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a esté découvert en notre siècle, en l’endroit où Vilegaignon print terre, qu’il surnomma la France Antartique »

Voilà le « témoin » de Montaigne.

Notice du Robert : Nicolas Durand de Villegagnon (ou Villegaignon) [Montaigne le prive d’un « l »] (1510-1571). Navigateur français. (…) Avec l’appui de l’amiral de Coligny, il entreprit une expédition sur la côte orientale de l’Amérique du Sud, atteignit probablement la baie de Guanabara (1555) et fonda Fort-Coligny et Henryville. Cette région du Brésil qu’il nomma la France antarctique et où vinrent des colons réformés passa dès 1559 sous le contrôle du Portugal.

Après une assez longue digression pour évoquer l’Atlantide en se référant à Platon, puis à Aristote, il conclut qu’il n’y a nul lieu de confondre ce qu’ils évoquent sous ce nom avec « nos terres neufves » où débarqua Villegaignon, et dont lui a parlé son homme :

« Cet homme que j’avoy, estoit homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’Histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont veu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matière, l’alongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très-fidelle, ou si simple qu’il n’ait pas dequoy bastir et donner de la vraisemblance à des inventions fauces, et qui n’ait rien espousé ».

Que voilà, dit Compagnon, une excellente critique du « témoignage littéraire », avec une ébauche de la théorie pascalienne de la gradation où l’on voit ici les prémices d’une classification en simples, qui sont fiables, en demi-savants, qui sont dangereux et en sages, qui rejoignent les saints dans la vérité. Et Montaigne d’ajouter aux lignes qui précèdent, plaidoyer en faveur de son rejet de « l’auctoritas » des anciens au bénéfice du témoin direct, ceci:

« Le mien estoit tel ; et, outre cela, il m’ a faict voir à diverses fois plusieurs matelots et marchans qu’il avoit cogneuz en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m’enquérir de ce que les cosmographes en disent.
Il nous faudrait des topographes qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont esté. Mais, pour avoir cet avantage sur nous d’avoir veu la Palestine, ils veulent jouir de ce privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudrais que chacun escrivit ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait, non en cela seulement, mais en tous autres subjects : car tel peut avoir quelque particulière science ou expérience de la nature d’une rivière ou d’une fontaine, qui ne sçait au reste que ce que chacun sçait. Il entreprendra toutes-fois, pour faire courir ce petit lopin, d’escrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes icommoditez ».

Or Montaigne, énonce Compagnon, quoi qu’il en soit de son discours, arrange ici la vérité, et des recoupements avérés (il cite le travail de Frank Lestringant, prochain « séminariste ») renvoient surtout à ces topographes et cosmographes qui viennent d’être fort mal traités… et dont il semble bien avoir exploité les écrits pour construire les propos , qu’il ait ou non existé, de son « témoin » par des emprunts faits à des ouvrages contemporains comme La singularité de la France Antarctique d’André Thévet et l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, de Jean de Léry.

Notices (Robert) :
Jean de Lery – Protestant réfugié à Genève, il fit un voyage au Brésil ; il en donna la description et étudia la vie, les mœurs et les coutumes des populations indigènes, les Tupinambas. Voyage de 1557 . Publication du récit: 1578 .
André Thévet – Moine cordelier (…) il participa à l’expédition de Villegagnon au Brésil en 1555. De retour en France, il fut aumonier de Catherine de Médicis et historiographe et cosmographe du roi. Publication de La singularité … au début des années 1570.

On notera que contrairement aux flèches a priori de Montaigne, au moins pour ces deux auteurs, la narration était appuyée sur une observation réelle. On est là dans une ambiguïté sur laquelle Compagnon s’interroge. Pourquoi Montaigne affabule-t-il ? Pourquoi porter une attaque, infondée dans le cas d’espèce, dans une direction où on va puiser ses sources ? Les ouvrages de Thévet et Lery relèvent de ce que la rhétorique appelait, au plus près de l’étymologie, « autopsie » (vu par soi-même ; l’autopsie donnant autorité ), comme il le réclame : Il nous faudrait des topographes qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont esté. Mais, c’est le cas ! À quoi sert, les occultant, la fiction du (peut-être) faux témoin ? Pourquoi pas – décision de toute façon prise de les valider – à les crédibiliser en les attribuant à un esprit « simple » afin de les laver du biais dont il soupçonne les esprits plus « fins » …

Compagnon quant à lui se demande s’il ne faut pas voir là une mise en doute générale des récits de voyage, tant il a pu apparaître (et Ernst Robert Curtius l’a souligné) combien la présentation des découvertes du Nouveau Monde a été dépendante d’une relecture des anciens, en particulier Hérodote, comme si on ne pouvait entendre, voir, dire que ce qu’on a déjà entendu, vu, lu …
… et il en rebondit à Proust.
Il évoque d’abord un échange du narrateur avec le lift de l’hôtel de Balbec, après que celui-ci (quelques pages plus haut) se soit signalé par l’annonce involontairement fantaisiste suivante:
« … le lift, tout essoufflé, vint me prévenir : « C’est la marquise de Camembert qui vient n’ici pour voir Monsieur. Je suis monté à la chambre, j’ai cherché au salon de lecture, etc. »

Un peu plus tard, donc, le narrateur se retrouvant dans l’ascenseur :
« … je voyais se peindre sur son visage (…) un air d’abattement (…). Comme j’en ignorais la cause, pour tâcher de l’en distraire (…) je lui dis que la dame qui venait de partir s’appelait la marquise de Cambremer et non de Camembert. (…) Le lift me jura , avec la sincérité de la plupart des faux témoins, mais sans quitter son air désespéré, que c’était bien sous le nom de Camembert que la marquise lui avait demandé de l’annoncer. Et, à vrai dire, il était bien naturel qu’il eût entendu un nom qu’il connaissait déjà ».

C’est cette dernière phrase qui l’a retenu. Et Compagnon reprend ensuite le passage où Françoise « témoigne », au moment où Saint-Loup, passe chez le narrateur « pour voir s’il n’avait pas, dans la visite qu’il m’avait faite le matin, laissé tomber sa Croix de Guerre » (de fait oubliée dans le bordel de Jupien) :

« Saint-Loup (…) avait cherché partout avec Françoise et n’avait rien trouvé. Françoise croyait qu’il avait dû la perdre avant de venir me voir [le matin] car , disait-elle, il lui semblait bien, elle aurait pu jurer qu’il ne l’avait pas quand elle l’avait vu. En quoi elle se trompait. Et voilà la valeur des témoignages et des souvenirs ».

C’est sur ces deux extraits que Compagnon conclut son exposé, soulignant la fragilité du discours de témoin, disant l’actualité des polémiques sur la « littérature de témoignage », où l’enjolivement d’un détail conduit à la mise en question de tout un ensemble , renvoyant au livre – vieux aujourd’hui de trente ans – d’Elisabeth F. Loftus (Eyewitness testimony) qui dénonçait la non-fiabilité des témoignages oculaires autant qu’aux controverses de la fin des années 1920 à propos des témoignages de la grande guerre, dont Jean Norton Cru a montré combien ils étaient la reproduction de « légendes ».

Sur ce dernier point, une notice Wikipédia :

Jean Norton Cru (1879- 1949) est un écrivain français.

Fils d’un pasteur et d’une mère d’origine anglaise (d'où son second prénom), il participe à la Première Guerre mondiale, et cette expérience le marquera pour le reste de sa vie. Il est engagé sur le front de la mi-octobre 1914 à février 1917, combat pendant la bataille de Verdun en juin 1916 et janvier 1917. Du fait de son bilinguisme, il est affecté à l’arrière début 1917, d’abord comme traducteur puis comme formateur d’interprètes avant de partir en mission aux Etats Unis
Il est principalement connu pour son remarquable essai Témoins, dont le sous-titre est clair : Essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928. Son ouvrage, dans lequel il étudie et critique à l'aune de son expérience de combattant mais aussi d'une abondante documentation (cartes d'état-major, journaux de marches...) plus de 300 récits publiés de soldats, suscita la polémique, car il remit par exemple en cause le caractère véridique et réaliste de romans aussi célèbres que Le Feu, d'Henri Barbusse. Il sera aussi très sévère avec les écrits de Roland Dorgelès, et plus encore avec ceux de Jacques Péricard (lieutenant pendant le conflit – Témoignage publié sous le titre : Verdun).

Compagnon, pour finir, procède à un très succinct survol des invités des séminaires à venir, survol qu’interrompt curieusement, à l’occasion d’un fléchissement de la phrase, quelques applaudissements. On se quitte sur cette troncature qui ne semble pas l’émouvoir.

Cette deuxième heure m’a semblé plus intéressante que la première.
Des questions ont été ouvertes (De quoi témoigne-t-on ?) et le recours à des extraits, leur lecture, réintroduisent une magie de la littérature absente des généralités convenues du galop précédent.
Allons, tout n’est peut-être pas perdu.

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07 janvier 2009

Cours [2009] n°1

Antoine Compagnon, artiste du banal

Premier cours, donc de la session 2008/2009, en ce mardi 6 janvier, jour de l’Épiphanie. Revenait le roi mage. Enfin, celui des lieux.

L’amphithéâtre Marguerite de Navarre était plein à 90% dès 15h40 et on a fermé les portes à 16h. Un plébiscite renouvelé. Une notable brebis, toutefois, et qui fut rédactrice émérite en les sessions précédentes, semble s’être égarée, à moins que, cachée dans la foule, seulement inaperçue. La suite nous l’apprendra.

À 16h29, un frisson parcourt l’assistance, les journaux se replient en même temps que les conversations s’apaisent, les attentions se tendent, quelques mains se crispent  sur des stylos déjà en place, pointe posée sur des feuilles vierges. Et le miracle se produit.

"...

Tel qu’en lui-même enfin l’heure annoncée le montre,

Air doux et pas glissé, le regard sur la montre

Il apparaît, sourire las et front serein.

Deux mille neuf, son cours va commencer, enfin !

..."

« Bonjour / Plaisir de vous retrouver, fidèles, nombreux / En des temps de doute sur la pérennité des penchants littéraires, hommage à votre assiduité qui porte réconfort et signe une passion française  / Vœux »

Voilà pour les débuts. À peu près.

Sinon, qu’a-t-on appris ?

Après deux années prousto-frontales, un relatif éloignement est à prévoir, mais qui tiendra du prolongement  et de l’élargissement, d’un prolongement qui n’abandonnera pas les questions éthiques de l’an dernier, car « Écrire la vie » …, et d’un élargissement qui s’annexera Montaigne « à la demande de quelques auditeurs »  (hmm, ça ressemble aux conférences de presse du Général et à son « Quelqu’un je crois m’a posé une question … ») ainsi que Stendhal, mais qui aurait pu s’en annexer d’autres, par exemple Chateaubriand.

« Pourquoi Stendhal ? Un défi peut-être. Je le connais mal. Pour la première fois, je m’impose d’en parler. L’avancée sera tâtonnante, c’est le propre et le sel de la recherche. Je n’ai d’ailleurs pas de plan  a priori, nous verrons d’une semaine l’autre … ».

Il s’agirait, aujourd’hui, de développer un peu autour du thème : « Que veut dire Écrire la vie ? ».

Premier brouillon :

On peut penser : Littérature et Vie ou/soit  Histoire et Actualité, ou/soit  Allégorie et Philologie.

Allégorie ? Lecture du présent et questions induites à rebours sur la littérature ..

Philologie ? Restitution d’un texte à son propre présent et examen des questions auxquelles il prétendait répondre …

Quoi qu’il en soit, pourquoi ce titre ? A-t-il des sources ? Qu’est-ce qu’il connote ?

La  réponse au  « Pourquoi ? » semble s’apparenter à un « Parce que ! », à un « Comme ça » réputé prolonger les années précédentes. Peu explicite et … audacieux !

Non, non, regardons mieux.

Au fond, trois pistes.

S’occuper un peu de biographie, d’autobiographie, voire d’autofiction, de journaux intimes, témoignages, mémoires, correspondance, donner dans l’écriture de soi chère à Foucault, oui, regarder par là, piste possible et le long du chemin Montaigne, Stendhal, Proust interlocuteurs qui trouveraient leur place.

Ou alors être moderne, topique, actuel et anglo-saxon et dire : Life writing, un genre littéraire récent, « L’écrire-la-vie », qui ne se définit bien que dans la langue de Shakespeare ou ce qu’il en reste outre-Atlantique (avec prononciation bien de chez nous) : « … involving the recording of personal memories and experiences », soit un engagement dans la recension de souvenirs et d’expériences privées, l’idiosyncrasie comme un art d’être au monde avec derrière  le récit de vie, le syndrome du survivant, du dernier témoin, de la parole qui va  s’éteindre mais qui crie son « Plus jamais ça » aussi bien que le chuchotement intime du  « C’est comme ça qu’était mon grand-père et mes petits enfants le sauront ».

On digresse un peu sur ce dernier aspect.

Page du Monde, la semaine dernière. Compagnon l’a lue.

Philippe Lejeune (au passage, son article sur Les carafes de la Vivonne dans le petit bouquin Recherche de Proust où l’an passé Compagnon était allé chercher  une proposition de Roland Barthes est très intéressant) a fondé en 1992 une association des « Inconnus du train », positionnement démocratisant et anti-hiérarchisation-littérarisante de l’acte biographique accueillant tout manuscrit de la catégorie « Je me raconte » pour l’élever au statut d’archive, avec déjà 2500 « écrits personnels » répertoriés en la médiathèque d’Ambérieu-en-Bugey devenue ville de l’autobiographie. Voilà une actualité du Life writing.

En voici deux autres.

« J’ai vu le film ‘Entre quatre murs’ »… Rires… Confusion, repentir : « Quel lapsus ! ‘Entre les murs’ ». Il n’y a pas eu de commentaire sur le film et Bégaudeau n’a pas été cité . « Un professeur , etc. ». Dommage. Sur le fond, c’est la scène où François Marin (joué par  François Bégaudeau) demande à ses élèves un autoportrait, sans donner de canevas préalable précis, sous-entendant que chacun sait de quoi il s’agit. Cette séquence du film, qui aboutit à une litanie de « J’aime / J’aime pas » a été assez critiquée dans les commentaires « enseignants ». Passons. Ici, Compagnon a évoqué le simple aspect exemplaire d’une mode comme d’une modalité du Life writing.

« Je lisais, toujours dans le même quotidien du soir … ». Cette fois, c’est une longue interview de Fabrice Luchini autour de son spectacle Le point sur Robert qui a retenu son attention. Qui signe de nouveau cette vogue de « L’écrire-sa-vie » qui pousse un artiste a renoncer même à son nom de théâtre puisque Robert est le « vrai » prénom de l’acteur. Parler de soi pour mieux parler de l’époque, dit le comédien… Le piège narcissique, souligne Compagnon, n’est pas loin. Concernant Luchini, il s’est même déjà plus que refermé sur sa victime consentante.

Et Compagnon de s’interroger : Et si le titre de ce cours n’était qu’un euphémisme pour Raconter sa vie ?

Troisième piste enfin, empruntée avec révérence, hommage ému au glorieux aîné,  trois feuillets du dernier cours de  Barthes au Collège de France, préparés « pour le »,  mais non « prononcés le » 19 janvier 1980 sur le thème : La vie comme œuvre.

Barthes cherchait une issue dialectique au conflit entre la  littérature et la vie.  Et cette issue aurait pu être un  « Vouloir-faire-de-sa-vie-une-œuvre », estampillé « Vita nova », replongée, ressourcement et rédemption de la vie dans la littérature. Une démarche plus complexe que celle, directe, du journal intime. Et il se référait aux Essais, aux Mémoires d’Outre-Tombe, aux Souvenirs d’égotisme, au Journal de Gide et à la Recherche du temps perdu.

Barthes, rappelle Compagnon, parlant là du pouvoir transformateur de l’écriture, prolongeant son distinguo de l’écrivant à l’écrivain, et soulignant la nuance d’une « écrivance de vie », simple enregistrement,  à une « écriture de vie » valant alors œuvre. Voyant en Proust l’incarnation même de la démarche, non de compte-rendu mais de re-création, dans une thanatographie, un  « écrire la vie depuis la mort »  exemplaire.

Digression anecdotique sur cette Écriture de vie, Compagnon cite Gérard Genette, cédant à la tentation et  publiant  en 2006 au Seuil, Bardadrac. Et puis il se hâte de préciser (« loin de moi telle idée ») qu’il n’est pas encore atteint par le prurit autobiographique.

Barthes, reprend-il, pour défendre sa Vita nova, avait à surmonter les préjugés contemporains, qui s’étaient à la fois construits sur des positions comme celle de Julien Benda (1867-1956) dénonçant les abus de la littérature personnelle et comme celle de Maurice Blanchot (1907-2003) soulignant l’aporie qu’est le projet impossible de « s’écrire ».

Avant de préciser ces points, quelques remarques s’entrecroisent, sur la non-simultanéité du contemporain de l’historien Siegfried Kracauer (1889-1966) (« … on peut versifier à l’ancienne en des temps d’éloge de l’onomatopée fractale … ») et sur quelques formes classiques et auto-dialoguées dont ne voulait pas Barthes, celles réutilisées par Julien Green, ou par Paul Morand poursuivant son échange devenu impossible avec Chardonne mort, comme Montaigne, privé d’Étienne de la Boétie pour cause de dysenterie foudroyante,  avait voulu lui parler encore en composant ses Essais.

Benda, donc, on y revient, et à son livre de 1945 : La France Byzantine ou le Triomphe de la littérature pure. Pour nous narrer que, sans réelle nouveauté, car il se situe là dans la suite des condamnations de Ferdinand Brunetière (1849-1906), dénonçant en 1888 dans la Revue des deux Mondes la « littérature personnelle » (celle au fond qui fait les délices de Philippe Lejeune à  Ambérieu en Bugey…), Julien Benda, donc, s’en prend à cette dérive littéraire qui a suivi le romantisme et pire encore le bergsonisme, sa bête noire, une dérive privilégiant l’individuel, l’unique, avec la prétention de nous offrir un sentiment, un caractère, à l’écart de toute généralité, prétention haïssable. Rejet du rousseauisme, de l’auto-centration du Journal des Goncourt, de l’introspection du Journal intime d’Amiel (1821-1881), du Culte du moi de Barrès, de la trilogie de Jules Vallès (L’enfant, Le Bachelier, L’insurgé) … Critique d’un développement « maladif » du « moi » qui renvoie au procès que Pascal fait à Montaigne.

Brunetière avait déjà, avant lui, insisté sur ce que le « personnel » n’était pas « littéraire », déplorant, bien que conscient des évolutions de son époque, la disparition du « type » au profit du déploiement de  l’existence « individuelle », déplorant de ne pouvoir lire à travers le particulier l’émergence d’une connaissance généralisable. Évidemment, ennemis désignés, Baudelaire et ses épigones à la recherche systématique de l’originalité.

Compagnon cite aussi, pour élargir l’assise du propos critique de Benda, l’analyse de Paul Bourget (1852-1935) sur la dissémination du moi chez Baudelaire avant de revenir à  l’anti-bergsonisme du premier et à son jugement sur Proust en qui il trouve l’aboutissement de cette perversion qui parvient à détruire jusqu’à la cohérence  de soi dans un éclatement stratifié de « moi » successifs ou paradoxalement contemporains.

Jean Paulhan (1884-1968) est in fine appelé à la rescousse (Les Fleurs de Tarbes) pour à la fois confirmer les reproches et permettre, plus ouvert que le sectarisme de Benda et de Brunetière, d’entrevoir l’espoir d’une non-fermeture définitive de cette école de pensée « anti-personnelle » à l’universalité de la Recherche.

Mais le temps a passé et Maurice Blanchot, dont il fallait présenter le point de vue, qui piaffait d’impatience dans l’attente d’un résumé de ses thèses, est prié de patienter encore une petite semaine.

Ainsi se clôt ce premier cours. Curieuse impression.

Est-on sorti des banalités ? Pour aller où ?

Sans doute y a-t-il eu des références, des noms cités, des œuvres évoquées, mais quoi sous ce manteau ?

Antoine Compagnon s’écoute, agréablement. Mais encore ? Sait-on mieux ce qui va advenir, voit-on mieux ce qu’écrire la vie va  nous prousto-stendhalo-montaignement apporter ? Tout reste à faire et ce positionnement initial, cet échauffement liminaire (ce warm up, pour céder aux coquetteries américanisantes du professeur, tant le warm up est au tour de chauffe ce que le life writing est à l’écrire-la-vie), cette mise en place et en triptyque de définitions ou points de départ : Biographie-Autobiographie (à nous Chateaubriand) / Life writing (à nous Philippe Lejeune et Ambérieu en Bugey) / Écriture de vie (à nous Roland Barthes), qu’est-ce d’autre qu’un bavardage informé, disert, et finalement assez banal. Quelles idées neuves ? Quelles idées ?

On attend de la littérature. C’est aux textes qu’il faut se confronter. Des généralités de deuxième main sur la manie de parler de soi sont-elles judicieusement apéritives ? Le public, bon enfant, paraissait satisfait. Mon voisinage immédiat se disait fort instruit d’entendre toutes ces choses. Peut-être, et pourquoi pas ?

Il n’en reste pas moins que par exemple rien de ce qui fut ici énoncé des trois pages de notes inexploitées de Roland Barthes ne donne le sentiment que les ayant jusqu’ici ignorées, nous soyons passés à côté d’une montagne en marche. Aller les lire ? Sans doute. Je voudrais bien savoir néanmoins ce que Rimbaud penserait de tout ça, et de cette volonté, affirmée du Collège de France, de faire de sa vie une œuvre d’art, lui qui, secouant les oripeaux d’une adolescence exaltée dans le sublime du verbe a finalement, un jour, tranché dans le vif, et sans mots.

Foin de phrases, du texte. Las, je crains fort que Blanchot ne nous fasse encore plat de résistance le 13 janvier avant de se décider  à regarder tous ces « je », tous ces « moi », dont Henri Beyle s’excuse à longueur de Souvenirs d’égotisme et de Vie de Henry Brulard et dont il nous importe moins de savoir ce qu’ils nous racontent qu’à la fois pourquoi ils nous le racontent, comment ils nous le racontent, et pourquoi nous nous y intéressons. Parce que eux, c’est nous ? Parce que nous, c’est eux ? Ou parce que eux, c’est eux, dans une intelligence qui par moment nous ferait croire que nous en avons une petite part ? L’éblouissement du lecteur, voilà qui compte, dans ce déroulé que lui donne le texte, qui écrit la vie d’un autre, qui lui donne à lire la sienne, qui le fait lecteur de sa propre vie, observateur aux sens décuplés, entré dans le livre, y lisant le monde, s’y installant, s’y lisant lui-même, vivant dans le livre, enfin vivant parce qu’enfin pensant…

Ne nous énervons pas. Et attendons la suite. Quant au titre de ce billet…

Oui, j’ai voulu résumer mon immédiate impression dominante. Une mise en forme agréablement réussie de  banalités dilatoires. On espère autre  chose en venant ici.

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03 janvier 2009

Zweig versus Stendhal …

J’ai donc rapidement lu (donc, parce que j’en ai l’autre jour évoqué l’existence) le petit bouquin de Stefan Zweig intitulé : Trois poètes de leur vie – Stendhal, Casanova, Tolstoï.

En fait, je n’ai lu , outre la préface (datée de Salzbourg, 1928), que la centaine de pages consacrées à Stendhal.

J’ai été médiocrement intéressé – il faut dire que j’ai des a priori et que, sur la lecture de quelques uns de ses ouvrages les plus connus, Amok, La confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme … je ne suis pas parvenu à prendre Zweig pour le « grand écrivain autrichien, psychologue et moraliste profond» qu’on nous vante. Aurais-je dû insister ?

Pour ce qui est, revenons-y, de cet essai sur Stendhal, ce qui me préoccupait, c’était l’angle d’attaque à découvrir, rapprochant le titre de Zweig (… poète de sa vie) de l’intitulé des leçons de l’année de Compagnon, où Stendhal est en bonne place : Ecrire la vie. Cela dit, la liste des intervenants aux séminaires à venir et des contenus qu’ils ont retenus (un aimable correspondant m’en a signalé l’apparition sur le site du Collège de France et j’y suis allé voir) donne quelques éléments de réponse, et  l’affaire me semble-t-il va davantage être tirée du côté de l’autobiographie ou de l’autofiction, du témoignage, que de ce que Jean Rouaud, intervenant du 17 mars a retenu : L’invention du réel. Sauf à être persuadé, ce qui n’est pas loin d’être mon cas, que c’est la même chose.

Pour information, ladite liste : Séminaire

Témoigner

Les mardis, à 17h30

6 janvier 2009
Premier séminaire
13 janvier 2009 Témoigner au siècle des Réformes : le témoin et le martyr
Franck Lestringant, Université Paris IV - Sorbonne
20 janvier 2009 Témoin de soi-même ? Modalités du rapport à soi dans les Essais de Montaigne
Bernard Sève, Université Lille III - Charles de Gaulle
27 janvier 2009 Stendhal. Journal et lettres de Russie
Mariella Di Maio, Université Roma III
3 février 2009 Les mémorialistes sont-ils de bons témoins de notre temps ?
Jean-Louis Jeannelle, Université Paris IV - Sorbonne
10 février 2009 Les Mémoires inachevés de Germaine Tillion
Tzvetan Todorov, CNRS
17 février 2009 Proust, la mémoire, la Shoah
Henri Raczymow
24 février 2009 L’art témoin ou complice de l’immonde ? L’aporie des avant-gardes
Jean Clair, de l’Académie française
3 mars 2009 Ceci n’est pas une autobiographie
Annie Ernaux
10 mars 2009 Témoignage et écriture
Jacques Rancière, Université Paris VIII - Saint-Denis
17 mars 2009 L’invention du réel
Jean Rouaud
24 mars 2009 Sur Shoah
Claude Lanzmann et Éric Marty, Université Paris VII - Diderot
31 mars 2009 Dernier séminaire

Mais, laissant de côté cela, ce qui m’a surtout frappé, chez Zweig parlant de Stendhal, c’est le venin, lorsqu’il en fait le portrait. Certes, l’alacrité de la plume stendhalienne, son aisance joueuse et indolente, ses réussites, sont soulignées, mais quelle charge contre l’homme ! Quoi qu’il en soit de l’exactitude des faits rapportés, le ton frappe, qui tient à souligner et à  re-souligner un égoïste forcené, insoucieux de tout ce  qui n’est pas son plaisir, plagiaire éhonté construisant son Histoire de la peinture en Italie et autres petits ouvrages plus ou moins alimentaires sur la compilation, devenue recopie moyennant l’addition de quelques anecdotes, de travaux antérieurs, spécialiste du congé de maladie de trois semaines transformé de fait en absence de trois ans, laissant à un besogneux délégué qu’on fait gratifier d’un ruban parce qu’on est cousin du comte Daru proche du pouvoir toute la charge de  son poste, etc.

Zweig s’applique à construire un personnage aussi antipathique que possible avec une constance qui fait plus que douter de son objectivité. Étonnant. Une aigreur de pédant de collège devant la réussite d’un dilettante doué. Oui, étonnant.

Sinon ? Sinon, je me demande une fois de plus quelle est la portée utile de ces essais critiques qui finalement ne parviennent pas – évidemment - à rendre le goût de l’œuvre commentée et badigeonnent d’affirmations définitives une expérience de lecture qui ne se partage pas. On peut, et dans l’édition dont je dispose des Souvenirs d’égotisme et de la Vie d’Henry Brulard que je finis de parcourir, les notes riches de Béatrice Didier en sont un bon exemple, éclairer les clés du texte, resituer les événements, fournir un biographie parallèle neutre de l’auteur, indiquer une variante. Mais peut-on raisonnablement, fût-ce en y mettant davantage de formes, proclamer  raisonnablement: « Regardez comme c’est bien (ou  beau) ! » ? On est sensible au texte ou pas, l’intelligence s’enchante du dialogue qu’elle développe avec l’auteur ou pas, mais tout ça est intime, et de fait incommunicable. On peut conseiller de lire. Et plus on le fera lapidairement, plus vite le conseillé pourra s’exécuter, au lieu que tartiner sur les vertus d’une œuvre, c’est aussi faire obstruction à son approche.

Dans les années soixante, ma jeune épouse préparait le CAPES de Lettres classiques et avait eu à commenter pour la Faculté La Fontaine, Le coche et la mouche. 

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au Soleil exposé,

Six  forts chevaux tiraient un Coche.

Et nous étions là, tous deux , à contempler ce début de fable et à nous battre les flancs pour trouver que dire d’intelligent, pour commencer, sur ces trois vers , quand nous avons été pris d’un fou rire tant la sottise de l’exercice nous est apparue, et la vanité de tout commentaire face à l’évidente réussite d’une concision toute d’élégance  efficace et ramassée. C’était, éternellement, Borges et Pierre Ménard réécrivant le Quichotte.

Stendhal nous parle et nous met dans sa poche ? Et bien oui.

What else ?

Retournons le lire, et savourer.

Posté par Sejan à 18:37 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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