Mardi 3/02/009

Jean-Louis Jeannelle – Université Paris IV / Sorbonne

Les mémorialistes sont-ils de bons témoins de notre temps ?

À relire mes notes (un peu lacunaires …), l’affaire semble avoir été nettement plus intéressante que mes impressions « à chaud » ne m’en avaient laissé le souvenir…

Cela dit, pourquoi « … témoins de notre temps » et non « témoins de leur temps » ? Bizarre, sauf à prétendre que l’Histoire se répète et à rejoindre d’une certaine façon Albert Thibaudet qui trouvait dans Thucydide, et à le lire dans les tranchées, des échos du premier conflit mondial. Il est vrai que J-L. Jeannelle se limitera in fine à des écrits du XX° siècle …

Antoine Compagnon – qui a dirigé sa thèse (ou en a présidé le jury ? J’ai un doute) – le présente comme spécialiste « Mémoires et Cinéma » … et comme maître de conférences à Paris IV. J’aurais préféré qu’il  soit moins précis, « … enseigne à Paris IV » par exemple. La précision, dans cette architecture compliquée des grades et statuts universitaires, a souvent des relents de racisme mandarinal. On retrouve ces pénibles pratiques dans le secondaire avec la grinçante dichotomie certifiés / agrégés, quand le fond du problème, c’est la gestion de la classe et le contenu transmis …Passons.

Jean-Louis Jeannelle commence par une réflexion personnelle qui peut être ressentie comme malencontreuse (mais pas nécessairement inexacte !) en contemplant un amphi bien rempli et potentiellement attentif qui lui donne à penser – et il évoque un film à l’affiche de la semaine, tiré d’une nouvelle de Fitzgerald : L’étrange histoire de Benjamin Button – qu’on devrait faire ses études « à l’envers », ce qui n’est jamais qu’une façon de nous dire que le Collège de France est une Université du troisième âge …. L’amphi ne bronche pas. Surdité sénile ?   

Suivent cinq minutes de Péguy, sous le patronage duquel il voudrait placer son exposé.

Péguy et Notre jeunesse, Péguy et « l’Histoire des jours de la semaine plutôt que l’Histoire endimanchée », Péguy et la nécessité du témoin, dût-il affronter  une opinion publique hostile, Péguy et sa prescience donc du genre testimonial, dans lequel il veut s’engager « malgré [sa] maigre situation ».

J-L. Jeannelle se limitera  au témoignage littéraire et au XX° siècle. En se demandant quel est le statut du genre. Limité à la Shoah ? Étendu à tous les génocides (Arménie, Rwanda, autres …) ? Non. Selon lui, plutôt « Famille de récits où un individu rassemble sa mémoire ». Avec quoi qu’il en soit deux grandes catégories qui vont s’opposer [en une belle formulation] :  Les Vies majuscules et les Vies bouleversées.

Dans la première catégorie officie le mémorialiste (Mémoires de Guerre du Général De  Gaulle ; Mémoires d’un Révolutionnaire de Victor Serge ; …), longtemps porte-parole historique, bénéficiant du sceau du prestige, de la vision globale, d’un statut officiel d’autorité … mais qui a dans la première moitié du XX° siècle perdu dudit prestige, concurrencé par la figure du survivant, du témoin direct, qui officie dans la deuxième catégorie, l’affrontement se tenant dans un contexte où on oppose la « véridicité » du second à la « narrativité » du premier, l’authenticité de celui-là à l’esthétisation de celui-ci.

Elie Wiesel date de la Shoah cette prééminence du témoignage. J-L. Jeannelle cite aussi Todorov (les camps soviétiques) - choisissant à l ‘évidence de négliger [c’est moi qui les évoque] les « fictions témoignantes » (Soljenitsyne) – puis Catherine Coquio [ Univ. Poitiers – Pdte de l’Assoc. Internat. de Rech. sur les Crimes  contre l’Humanité et les Génocides)], avec son travail:  L’Histoire trouée ; négation et témoignages, pour revenir in fine à Jean-Norton Cru (sur les témoins de la Grande Guerre).

En fait, c’est avec la Commune de Paris, avec Louise Michel, avec Victorine B (Victorine Brocher), avec Maxime Vuillaume, etc. ,  qu’apparaissent des « Mémoires » qui sont en fait des « témoignages », des « Mémoires » écrits par des personnalités « non autorisées », des individus au départ anonymes, sans titres de reconnaissance a priori, sans autorité « préalable », qui ne répondent qu’à un traumatisme personnel et qui vont installer l’actuelle tendance à accorder une plus grande fiabilité (par présomption d’authenticité) à des témoins directs … idée qui n’est peut-être pas totalement fondée, dit J-L Jeannelle..

Les Mémoires de Guerre du Général De Gaulle vont à partir de là être au centre de la présentation.. Des mémoires qui seraient – selon J-L Jeannelle – injustement négligés par les études littéraires. De Gaulle, dit J-L Jeannelle, émerge après le second conflit mondial comme un ultra-légitimiste qui veut répondre à un état de crise et superposer son histoire personnelle à l’Histoire de son pays. [Je n’ai pratiquement pris note d’aucune des citations assez copieuses que J-L Jeannelle a lues à partir de là et qui étaient projetées derrière lui sur grand écran ; la pertinence du compte-rendu en est assurément affaiblie, mais j’ai été trahi par la crampe du non-sténographe et sans doute aussi par une sorte de transfert induisant l’illusion, à les lire,  que c’était déjà écrit (force étant après coup de constater que ce n’était pas en l’occurrence déjà écrit  sur ma feuille)].

La Grande Guerre, dit J-L Jeannelle, n’a pas connu l’équivalent, d’abord parce qu’elle s’est soldée par une victoire et qu’en ce sens , le travail de réconciliation nationale avec l’événement n’avait pas les mêmes raisons d’être, ensuite parce que les Vies majuscules qui se sont proposées sont restées des textes médiocres, des récits militaires sans envergure, victoire acquise, qui n’ont pas résisté au temps. Seul Georges Clémenceau se serait trouvé en position de construire un travail à la hauteur de l’événement, mais il s’en est tenu à un texte de circonstance, centré sur des attaques portées à Foch, et la mémoire collective s’est alors construite autour des multiples témoignages dont le travail de rassemblement de Jean-Norton Cru donne une idée. Raymond Aron soulignait à ce propos qu’il n’y avait effectivement pas eu émergence d’un héros isolé et que, devant le trop plein de simples  survivants, c’est au profit du soldat inconnu que s’était effectué le transfert de gloire.

De Gaulle, lui, rédige dans le prolongement de la Libération et d’une Guerre civile larvée, et dans le rôle du mémorialiste qui veut rendre compte des années d’Occupation, entreprenant un vaste récit qui vise à satisfaire un désir de concordance, avec  la volonté de donner du sens a posteriori aux événements, et il découpe en trois périodes de deux ans chacune le drame national : [1] L’Appel - La transgression, la chute [2] L’Unité - La recherche d’unité, la conquête de légitimité aux yeux des Alliés [3] Le Salut - L’action de son premier  gouvernement. Une puissante dynamique, dit J-L. Jeannelle, visant à transformer l’injonction personnelle en injonction collective. Et il affirme que l’aura du Général s’est construite autour de son propre récit, qui joue sur le « Mémorable », c’est-à-dire l’Histoire « en tant qu’elle est jugée digne d’être racontée par ses propres acteurs ».

De Gaulle - qui place l’attitude de Pétain à l’origine de tout - se met en scène : « Un appel venu du fond de l’Histoire, ensuite l’instinct du pays, m’ont amené à prendre en compte le trésor en déshérence, à assumer la souveraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité ».

À l’exact opposé d’un tel « positionnement », le témoin (par exemple un Robert Anthelme) ne s’avance que porteur d’une expérience « minuscule », il ne s’abrite d’aucune garantie, simplement mais pesamment alourdi de sa confrontation directe avec la mort.

La Shoah, chez De Gaulle, n’existe pas en tant que telle. Il n’y a pour lui qu’une erreur fondamentale de Vichy, la signature d’un armistice, et tout en découle. Et la « persécution des juifs » n’est jamais abordée dans sa singularité. Faut-il voir là des traces d’antisémitisme ? La volonté de valoriser d’abord, en la mettant au premier plan, la Résistance ? Ou un effet de la mentalité de l’époque, qui efface ce  que le silence relatif des Mémoires de Guerre peut avoir aujourd’hui de choquant ? …   

J-L. Jeannelle s’attarde un peu sur un passage relatif à la fin de l’épuration, une allégorie, dit-il, qui veut ouvrir la porte à la réconciliation nationale (et qui lui rappelle, dans Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, l’image des enfants se battant sur le sein de leur mère) : « Une fois de plus, dans le drame national, le sang français coula des deux côtés (…) Hélas ! Certains de ses fils tombent dans le camp opposé. [La patrie] approuve leur châtiment, mais pleure tout bas ces enfants morts ».

Néanmoins, les frontières de la dichotomie esquissée (le mémorialiste et les Vies majuscules, le témoin et les Vies minuscules) ne sont pas – dit J-L_ Jeannelle – de fait si nettes. Et d’évoquer Simone de Beauvoir (à propos de l’Algérie), André Malraux (pour une scène d’attaque au gaz sur le front russe dans Lazare, à la fin du Miroir des Limbes), Hélie de Saint-Marc (la Résistance, Buchenwald, la Légion étrangère, l’Indochine, Suez, l’Algérie, le putsch d’Alger à la tête du 1er R.E.P. et pour finir la prison de Tulle et dix ans de réclusion criminelle), Elie Wiesel… Et puis Victor Serge, en qui convergent de façon exemplaire Vie majuscule et Vie minuscule.

J-L. Jeannelle procède à quelques rappels biographiques. Mes notes sont vagues. J’ai complété par un tour sur le Net :

Victor Serge (Viktor Lvovitch Kibaltchiche (Bruxelles, 30 décembre 1890 - Mexico, 17 novembre 1947) parents russes émigrés politiques. En 1906, il commence à fréquenter les milieux anarchistes de Bruxelles. En 1909, il quitte la Belgique pour Paris. Influencé par la tendance anarchiste-individualiste, il est impliqué dans l’affaire de la Bande à Bonnot et condamné en 1912 à cinq ans de réclusion pour avoir hébergé les principaux membres de la bande et refusé de les dénoncer. Expulsé à l’issue de sa peine, il participe en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone puis revient clandestinement en France où il est à nouveau emprisonné. Pendant son internement, il s’enthousiasme pour la révolution russe. En janvier 1919, il est échangé avec d’autres prisonniers dans le cadre d’un accord franco-soviétique et peut gagner la Russie. Il adhère au parti communiste russe (où il exercera diverses fonctions) en mai 1919 … Membre de l’opposition de gauche animée par Léon Trotsky, Victor Serge dénonce la dégénérescence stalinienne de l’Etat soviétique et de l’Internationale communiste et ses conséquences désastreuses, notamment pour la révolution chinoise de 1927. Cela entraîne en 1928 son exclusion du PCUS pour « activités fractionnelles ». En 1933, Victor Serge est condamné à trois ans de déportation dans l’Oural, ses manuscrits sont saisis par le Guépéou. Il ne doit son sauvetage qu’à une campagne internationale de gauche menée en sa faveur. Libéré et banni d’URSS en 1936, on le retrouve réfugié à Marseille en 1940, au moment de l’exode. Victor Serge peut rejoindre l’année suivante le Mexique où il mourra dans le dénuement en 1947.

Ses Mémoires d’un révolutionnaire, dit ensuite J-L. Jeannelle, relèvent des Vies majuscules, mais déjouent l’ambition qui s’y attache car au lieu de viser à l’exemplarité, Victor Serge y privilégie la dénonciation de la violence. Et, contrairement à De Gaulle, il prend conscience du génocide juif. Suivent encore quelques autres affirmations ou notations éparses, sur le souvenir des morts évoqués dans ces Mémoires, sur l’arrière-plan toujours possible de sa [Victor Serge] propre mort (il est, comme Trotsky qui n’y échappera pas, en danger permanent), sur la nécessité où il s’est trouvé d’abandonner ses manuscrits pour fuir d’URSS, sur les personnes qu’il cite et met à son tour par là en danger, sur son style même qui « se démarque du style enchanteur d’un Malraux » … Tout ça fait un peu fouillis. Notes de fin d’exposé mal prises ?

J-L. Jeannnelle annonce qu’il conclut. L’époque dit-il (la notre, je suppose) désire l’exemplarité ethique. Elle se méfie des mémorialistes et leur préfère les témoins (et dans les journaux, leurs interviews). Pourtant, à leur manière, les mémorialistes participent à l’ensemble testimonial.

Le mémorialiste au fond est en position de réserve, dans la posture de qui pourrait, si les circonstances l’exigeaient, s’il fallait ressouder une communauté autour d’un passé commun, revenir au premier plan.

Impression générale : … n ‘en étant plus à une palinodie près, je me retrouve en cette fin de compte-rendu avec les réserves que j’avais émises à chaud et abandonnées en commençant la rédaction de mes notes après les avoir relues. Comme chacun sait, à retourner deux fois sa veste, on est fondé, les apostasies se compensant, à proclamer sa suite dans les idées…

Oui, un peu chaotique, me semble-t-il, cet exposé, avec des ruptures de continuité et au fond, une seule proclamation nette : Le mémorialiste se distingue du témoin. La Vie majuscule n’est pas la Vie bouleversée ou minuscule. Le mémorialiste s’attache à faire ou re-faire l’Histoire que le témoin a vécue, et le lecteur se méfie aujourd’hui des reconstructions avantageuses et hypothétiques du premier, accordant plus volontiers crédit aux souffrances avérées du second.

Oui, ce doit être à peu près ça.

Le reste …

Puis survint le Débat. Et ma foi, exception réconfortante, piloté par un Antoine Compagnon faisant litière de mes préventions, pertinent, percutant. Tout à fait convaincant.

A.C. : La montée des témoignages à partir de  la Commune de Paris, après la Grande Guerre, c’est peut-être ou même sûrement la victoire de l’Ecole. Les poilus savent écrire. C’est le triomphe de l’Ecole de Jules Ferry, qui a élargi le champ des possibles.

J-L.J : Oui, c’est très judicieux et je n’y avais pas pensé. Mais aussi, il n’y avait pas, auparavant, la même prise de conscience de la mort. La violence de masse (le conflit mondial) a généré cette conscience, qui n’existait pas dans l’armée napoléonienne…

A.C. Oui, plus d’authenticité dans les tranchées …

J-L.J : Les historiens semblent produire les témoignages dont ils ont besoin. Les textes qui émergent aujourd’hui, quel est leur statut ? Moteurs de recherche ou proférations suscitées ? Quoi qu’il en soit, ils dévalorisent les « Mémoires ».

A.C. Sur De Gaulle, je n’ai pas le même point de vue.

La  Grande Guerre … peu de Mémoires ont survécu à l’union sacrée … Le genre me semble polémique. On écrit des Mémoires « contre » ; penser à Fumaroli et à la Fronde: les Mémoires pour s’opposer à l’historiographie officielle. Cette dimension frondeuse existe dans les Mémoires du Gal De Gaulle. Je pense plus à ça qu’à un essai de recherche d’unité. De Gaulle veut s’inscrire contre la version des Alliés et plus encore  contre la version des communistes

J-L.J. Absolument d’accord, le récit a vocation à oblitérer le récit adverse. Les communistes et De Gaulle cherchent à le faire. Mais le récit gaullien, à cause de 1940, fonctionne mieux. Et puis le récit gaullien veut voir de l’unité ; il polémique peut-être, oui, mais il veut absolument unifier, écarter la version adverse. Quand même, c’est  De Gaulle, qui n’a pas combattu sur le sol de France, qui raconte ce combat-là, tandis que les communistes, qui étaient partie prenante, non…

A.C. Les Mémoires du Général ne sont guère des Mémoires, car plus prospectifs que rétrospectifs ; ils ont une dimension programmatique tout à fait inhabituelle.

J-L.J. Les trois tomes, oui, Bleu, puis Blanc, puis Rouge… Le tome 1 en 1954, le Tome 2 sauf erreur en 1956 et le Tome 3 en 1959… Il y a eu conjonction entre la décision de revenir au pouvoir et … c’est lié à la rédaction de la Libération. C’est sans doute assez unique.

A.C. Souvent, les vaincus écrivent leurs Mémoires. Là, ce n’est pas le cas. Contraire aux Mémoires des vaincus que l’on trouve toujours, de la Fronde à la Guerre d’Algérie….

Bon …

Ce « Bon »  est décisif, et clôt l’affaire, peut-être accompagné d’une vague itération de remerciements, non notée …