Mardi 10 / 02 / 009

Antoine Compagnon me semble en petite forme à l’attaque de la séance. Comme un peu gêné ( ?). Il évoque immédiatement son repentir de la semaine précédente (« … au milieu du cours, j’ai renversé la vapeur et supposé soudain la question inverse : Comment peut-on ne pas raconter sa vie ? » ) et le courrier notable qu’il lui a valu, avec constat général qu’aujourd’hui, oui, le récit est partout et tout est récit. Pas davantage de détails, mais oui, comme une gêne, avec cette précision (que lui a soumis d’autre cet afflux de courrier ?) : « Mais limitons nous au littéraire ».

Il y a donc aujourd’hui un dogme dominant du moi narratif, enchaîne-t-il aussitôt, qui vaut équivalence entre  subjectivité et narrativité, avec  Paul Ricœur en autorité principale et tutélaire… et avec les réserves de Galen Strawson qui pousse à distinguer deux volets, deux thèses : psychologique / éthique. La thèse psychologique où l’expérience de vie passée se reconstruit rétrospectivement en récit. La thèse éthique, prospective et prescriptive, où la condition narrative est une nécessité d’épanouissement

S’agit-il de comprendre qu’on vit « comme on peut » et qu’on donne après coup du sens au vécu pour ne pas désespérer, thèse psychologique, ou que pour vivre une « Vie bonne », c’est immédiatement, là et pour les moments qui vont suivre, qu’on s’attache à se percevoir comme personnage d’un récit, qu’on se « fait le film » de son présent et qu’on s’épanouit d’en être l’acteur principal, thèse éthique ? Juste analyse ou contresens, que cet énoncé ? Le drame est que le formulant, on se sent soudain avancer aux frontières d’un univers de midinette…Va-t-il falloir intituler le cours : De la profondeur du roman-photo ?

Compagnon, lui, est en train de relire un passage de la Nausée déjà exploité en leçon 5 et qui mérite en fait, au-delà de ce qu’il en donne (le début et la fin), d’être intégralement repris tant il me semble à lui seul balayer tout le champ qui nous préoccupe et faire presque le tout (le tour) de la « leçon » :

« Voici ce que j’ai pensé : pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu'on se mette à le raconter. C'est ce qui dupe les gens : un homme, c'est toujours un conteur d'histoires, il vit entouré de ses histoires et des histoires d'autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles; et il cherche à vivre sa vie comme s'il la racontait.

Mais il faut choisir : vivre ou raconter. Par exemple quand j'étais à Hambourg, avec cette Erna, dont je me défiais et qui avait peur de moi, je menais une drôle d'existence. Mais j'étais dedans, je n'y pensais pas. Et puis un soir, dans un petit café de San Pauli, elle m'a quitté pour aller aux lavabos. Je suis resté seul, il y avait un phono­graphe qui jouait Blue Sky. Je me suis mis à me raconter ce qui s'était passé depuis mon débarquement. Je me suis dit : « Le troisième soir, comme j'entrais dans un dancing appelé la Grotte Bleue, j'ai remarqué une grande femme à moitié saoule. Et cette femme‑là, c’est celle que j'attends en ce moment, en écoutant Blue Sky, et qui va revenir s'asseoir à ma droite et m’entourer le cou de ses bras ». Alors, j'ai senti avec violence que j'avais une aventure. Mais Erna est revenue, elle s'est assise à côté de moi, elle m'a entouré le cou de ses bras et je l'ai détestée sans trop savoir pourquoi. Je comprends, à présent: c’est qu'il fallait recommencer de vivre et que l'impression d'aventure venait de s'évanouir.

Quand on vit, il n'arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. II n’y a jamais de commencements. Les jours s'ajoutent aux jours sans rime ni raison, c'est une addition interminable et monotone. De temps en temps, on fait un total partiel, on dit : voilà trois ans que je voyage, trois ans que je suis à Bouville. II n'y a pas de fin non plus : on ne quitte jamais une femme, un ami, une ville en une fois. Et puis tout se ressemble : Shanghaï, Moscou, Alger, au bout d'une quinzaine, c'est tout pareil. Par moments – rarement – on fait le point, on s'aperçoit qu’on s’est collé avec une femme, engagé dans une sale histoire. Le temps d'un éclair. Après ça, le défilé recommence, on se remet à faire l'addition des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. 1924, 1925, 1926.

Ca, c'est vivre. Mais quand on raconte la vie, tout change ; seulement c'est un changement que personne ne remarque : la preuve c'est qu'on parle d'histoires vraies. Comme s'il pouvait y avoir des histoires vraies ; les événements se produisent dans un sens et nous les racon­tons en sens inverse. On a l'air de débuter par le commen­cement : « C'était par un beau soir de l'automne de 1922. J'étais clerc de notaire à Marommes ». Et en réalité c'est par la fin qu'on a commencé . Elle est là, invisible et présente, c'est elle qui donne à ces quelques mots la pompe et la valeur d'un commencement. « Je me promenais, j'étais sorti du village sans m'en apercevoir, je pensais à mes ennuis d'argent ». Cette phrase, prise simplement pour ce qu'elle est, veut dire que le type était absorbé, morose, à cent lieues d'une aventure, précisément dans ce genre d'humeur où on laisse passer les événements sans les voir. Mais la fin est là, qui transforme tout. Pour nous, le type est déjà le héros de l’histoire. Sa morosité, ses ennuis d'argent sont bien plus précieux que les nôtres, ils sont tout dorés par la lumière des passions futures. Et le récit se poursuit à l’envers : les instants ont cessé de s'empiler au petit bonheur les uns sur les autres, ils sont happés par la fin de l'histoire qui les attire et chacun d'eux attire à son tour l'instant qui le précède: « II faisait nuit, la rue était déserte ». La phrase est jetée négligemment, elle a l'air superflue ; mais nous ne nous y laissons pas prendre et nous la mettons de côté: c'est un renseignement dont nous comprendrons la valeur par la suite. Et nous avons le sentiment que le héros a vécu tous les détails de cette nuit comme des annonciations, comme des promesses, ou même qu'il vivait seulement ceux qui étaient des pro­messes, aveugle et sourd pour tout ce qui n’annonçait pas l'aventure. Nous oublions que l'avenir n'était pas encore là ; le type se promenait dans une nuit sans présages, qui lui offrait pêle‑mêle ses richesses monotones et il ne choisissait pas.

J'ai voulu que les moments de ma vie se suivent et s'ordonnent comme ceux d'une vie qu'on se rappelle. Autant vaudrait tenter d'attraper le temps par la queue ».

Formidable tirade d’Antoine Roquentin. On aurait presque envie de s’en tenir là.

Mais l’Antoine de l’estrade est déjà plus loin.

Il a suivi Sartre jusqu’à L’être et le néant pour y trouver (en substance) cette remarque complémentaire : Si on vit sa vie comme récit, si l’essence [c’est-à-dire sans doute ici, l’effort d’intelligibilité et de rationalisation, et du coup les contraintes de cohérence qui vont avec …] précède ainsi l’existence [au fond le fait brut, effectif, non interprété], on se condamne à la mauvaise foi, à l’inauthenticité, cessant de se percevoir libre alors qu’on l’est ».

Pour Compagnon, la tirade de Roquentin, spécifiquement le choix initial qu’il pose : « Mais il faut choisir, vivre ou raconter », est là pour permettre à Sartre de trancher : Il faut vivre. Il faut vivre et  dénoncer  le second volet de l’alternative car contraire à notre liberté, à cette liberté de l’existence qui nous affranchit d’un récit où le passé veut se raconter au présent.

Ce serait le personnage d’Anny qui incarnerait la position sartrienne, Anny dont le récit de vie ignore toute progressivité pour se vouloir succession de « moments parfaits » : « Elle voulait toujours réaliser des moments parfaits. Si l’instant ne s’y prêtait pas, elle ne prenait plus d’intérêt à rien, la vie disparaissait de ses yeux, elle traînait paresseusement, avec l’air d’une grande fille à l’âge ingrat ». [Mon diagnostic : Tête à claques…]. Cette quête, en fait, ne sera qu’un échec et plus tard, un jour , devenue « une fille grasse à l’air ruiné », elle prononcera : « J’ai une espèce de certitude … physique. Je sens qu’il n’y a pas de moments parfaits … », pour arriver à ceci, que lit Compagnon : « Je vis dans le passé. Je reprends tout ce qui m’est arrivé et je l’arrange. De loin, comme ça, ça ne fait pas mal, on s’y laisserait presque prendre. Toute notre histoire est assez belle. Je lui donne quelques coups de pouce et ça fait une suite de moments parfaits. Alors je ferme les yeux et j’essaie de m’imaginer que je vis encore dedans. J’ai d’autres personnages aussi. Il faut savoir se concentrer. Tu ne sais pas ce que j’ai lu ? Les Exercices spirituels, de Loyola. Ça m’a été très utile. Il y a une manière de poser d’abord le décor, puis de faire apparaître  les personnages. On arrive à voir, ajoute-t-elle d’un air maniaque.

- Eh bien, ça ne me satisferait pas du tout, dis-je

- Crois-tu que ça me satisfasse ? »

Position sartrienne, Anny ? Finalement, non. L’échec est patent. Il faudra tâtonner vers autre chose, trouver un modèle ouvert, loin de la linéarité qui limite dans son progrès même les possibles, sans l’attente illusoire d’une marelle de moments parfaits, un modèle peut-être qui sache offrir des choix à chaque carrefour, sur des Chemins de la liberté … que Sartre laissera inachevés ?

Compagnon, au passage, a dit : Proust, à propos de ce récit poétique qu’Anny, vieillie et dessillée, s’attache quand même à reconstruire, à propos de cette vie maintenant racontée que sauverait la discontinuité de ses moments parfaits qui pour n’avoir pas été vécus pourraient néanmoins être recréés, moyennant quelques coups de pouce. Amère victoire ici, à l’évidence et pour moi triste effondrement nombriliste de la cathédrale splendide du petit Marcel.

Compagnon, malgré tout, lit à travers Anny, la proposition chez Sartre d’une vie-roman, roman picaresque, rocambolesque, plein d’imprévus. Il trouve des traces de cette tentation dans Les Mots, et des difficultés personnelles de Sartre  dans une intériorisation de la vie-récit qu’il dénonce lui-même… Et puis il lit ceci : « Une chose me frappe dans ce récit mille fois répété [Il s’agit en fait de divers épisodes que le jeune Sartre, 9 ans, s’invente et dans lesquels il projette sa position à venir d’écrivain génial et méconnu, inventant des dénouements qui lui paraissent suffisamment amers et délectables – Compagnon n’a rien dit de ce contexte], du jour où je vois mon nom dans le journal, un ressort se brise, je suis fini ; je jouis tristement de mon renom mais je n’écris plus. Les deux dénouements [il y avait eu une version antérieure] ne font qu’un : que je meure pour naître à la gloire, que la gloire vienne d’abord et me tue, l’appétit d’écrire enveloppe un refus de vivre ».

Il a été – dit Compagnon – empêché de vivre. J’en doute fort.

Il faudrait tout d’abord s’entendre sur le dernier membre de phrase, sur ce terme surtout : enveloppe. S’agit-il d’exprimer un refus de vivre préalable qui engendre, par compensation et pour pallier une impuissance, un appétit d’écrire ? Ou au contraire, d’un appétit d’écrire assez fort pour prendre le pas sur l’instinct vital dans son caractère premier et choisir de bâtir une existence de mots ?

Et puis, sauf qu’il n’était certainement pas dupe de son personnage, je ne crois pas que Sartre ait été en quoi que ce soit empêché de vivre par sa pulsion créatrice. Pour ce qu’on en sait, il a largement tout mené de front.

L’empêchement, il est plutôt dans le rêve fantasmé (et l’âge !) du gamin que Les mots mettent en scène. Il suffit de remonter de quelques lignes pour voir en quoi consiste l’enveloppement discuté :

« [On est dans son rêve d’enfant] …quinquagénaire et nostalgique, je poussais la porte de la brasserie [il a dit plus haut pourquoi il s’agissait de la brasserie Le Balzar, quasiment à l’angle de la rue des Ecoles et de la rue Champollion] et je me faisais servir un galopin. A la table voisine, des femmes jeunes et belles parlaient avec vivacité, prononçaient mon nom. « Ah ! disait l’une d’elles, il se peut qu’il soit vieux, qu’il soit laid mais qu’importe : je donnerais trente ans de ma vie pour devenir son épouse ! » Je lui adressais un fier et triste sourire [il est censé être à l’orée de sa carrière, mais nul ne le connaît encore, seul ses premiers écrits …Les journaux titrent : « Jean-Paul Sartre, le chantre masqué (…) » ], elle me répondait par un sourire étonné, je me levais, je disparaissais. (…) Pourquoi ne pas dire mon nom à cette ravissante admiratrice ? [Il a neuf ans, qu’en aurait-il fait ? ] Ah ! me disais-je, elle vient trop tard (…) [Et] je m’éteignais dans ma chambrette, abandonné de tous mais serein : mission remplie ».

Est-il bien sérieux de fonder un «  empêché de vivre » là-dessus ?

Et nous voici repartis pour quelques considérations en spirale sur la thèse psychologique et la thèse éthique de la vie en récit. Difficile de les dissocier complètement, avoue le locuteur magistral. Peut-être le récit éthique, le récit « pour bien vivre » aurait-il plus d’autonomie - c’est-à-dire pourrait-il mieux se priver de la thèse concurrente, psychologique (c’est naturellement que nous nous percevons vivre un récit) - que l’inverse (comment reconstruire sans jugement final de valeur, et leçon à tirer pour la suite ?). Si l’homme n’est pas l’animal qui se raconte « naturellement » sa vie, il peut du moins le devenir, pour bien vivre. Et Anny s’est référée aux Exercices d’Ignace de Loyola. Ainsi la thèse éthique peut s’inscrire dans la logique d’une discipline, d’une ascèse, d’une écriture de soi qui renvoie à Michel Foucault et à la tradition hellénistique [Je suis toujours très gêné avec Foucault parce que ses « exercices assidus de drague homosexuelle», qui ont été portés sur la place publique, cohabitent très mal, quand je m’efforce d’envisager sa pensée, avec les « exercices spirituels » de la philosophie antique; et l’amour grec ne m’est d’aucune aide, outre qu’il semble avoir été d’une autre nature, tant les siècles l’ont nimbé d’une apaisante distance. Mais il faudrait approfondir la réflexion sur le thème, qui ne me semble pas négligeable].

Sur quoi Compagnon redit ou énonce, dans une brève énumération dont je perds le lien logique : reconfiguration éthique de la vie chez Ricœur, référence à Plutarque chez Strawson (Galen), démarche des Confessions de Saint-Augustin où la vie comme récit conduit à la conversion et Cicéron écrivant à Atticus [la citation lui a été aimablement transmise par courrier électronique], nette incitation au récit de vie au risque du récit de vide : « S’il ne se passe rien, écris-le ! »

Je suis tenté, dit Compagnon, de rapprocher cette classification (psychologique / éthique) du distinguo qu’introduit Ricœur entre une « identité idem » et une « identité ipse ». Et il lit deux ou trois lignes de L’Autre comme Moi [non notées] où Ricœur introduit la nuance et le fait avec ce  qui est pour moi cette caractéristique du philosophe générique  qui consiste à conforter un énoncé éventuellement de la plus extrême banalité par ceci qu’on le reproduit en grec (ou en latin), en allemand et (plus accessoirement) en anglais.

Dans l’affaire, l’identité « idem » est à dimension psychologique ; elle relève d’une permanence temporelle, d’une invariance ontologique et affirme ainsi savamment : Je suis le même tout au long de ma vie.

L’identité « ipse » est éthique ; c’est une constance morale contenue dans le nom comme c’est la constance de la parole donnée, engagée, qu’on ne saurait, quelles que soit les circonstances de son engagement, reprendre.

Et pour introduire Montaigne et se souvenir qu’il est dans l’intitulé du cours, Compagnon souligne combien il est attaché à l’ipse, et méfiant à l’endroit de l’idem.

C’est le récit dit-il qui lie les deux aspects de cette identité, et c’est ce que Sartre réprouve. Le point de vue dominant, aujourd’hui, est favorable à la conjonction des deux thèses : L’homme est narratif et la narrativité est nécessaire à l’expérience morale. Une conjonction où Compagnon voit une conséquence de la modernité, de la mort de Dieu (il dit : Karamazov), de la prise de pouvoir de la laïcité [il enterre peut-être bien vite le XXI° siècle des vaticinations de Malraux et de la montée des obscurantismes dans l’effondrement, hélas, de l’école…. Passons]. Il dit la subjectivité moderne liée au récit, et au roman : toute transcendance disparue, la temporalité de la vie se conçoit comme nécessaire récit avec un début, un milieu et une fin.

Et il revient à Sartre (Les mots) pour illustrer ce transfert du sacré et ce réinvestissement « humanisé » de la transcendance [je donne un passage un peu plus long que celui qui a été lu, parce que son exemplarité m’en semble accrue …. et parce qu’il m’amuse d’avoir par hasard découvert qu’il était (en trois heures et avec injonction d’en fournir « une vocalisation intégrale »), l’objet de l’épreuve de thème de l’agrégation externe d’Arabe, session 2002]:

« A travers une conception périmée de la culture, la religion transparaissait, qui servit de maquette : enfantine, rien n’est plus proche d’un enfant ! … On m’enseignait l’Histoire Sainte, l’Evangile, le catéchisme sans me donner les moyens de croire. Le résultat fut un désordre qui devint mon ordre particulier. Il y eut des plissements, un dépassement considérable ; prélevé sur le catholicisme, le sacré se déposa dans les Belles-Lettres et l’homme de plume apparut, ersatz du chrétien que je ne pouvais être [Compagnon s’est arrêté là]: sa seule affaire était le salut, son séjour ici-bas n’avait d’autre but que de lui faire mériter la béatitude posthume par des épreuves dignement supportées. Le trépas se réduisit à un rite de passage et l’immortalité terrestre s’offrit comme substitut de la vie éternelle. Pour m’assurer que l’espèce humaine me perpétuerait on convint « dans ma tête » qu’elle ne finirait pas. M’éteindre en elle, c’était naître et devenir infini mais si l’on émettait devant moi l’hypothèse qu’un cataclysme pût un jour détruire la planète, fût-ce dans cinquante mille ans, je m’épouvantais ! Aujourd’hui encore, désenchanté, je ne peux penser sans crainte au refroidissement du soleil : Que mes congénères m’oublient au lendemain de mon enterrement, peu m’importe ! Tant qu’ils vivront je les hanterai, insaisissable, innommé, présent en chacun comme sont en moi les milliards de trépassés que j’ignore et que je préserve de l’anéantissement ; mais que l’Humanité vienne à disparaître, elle tuera ses morts pour de bon ! »

« Conception rédemptive de la vie issue du cadre chrétien », énonce Compagnon.

Et puis il passe à Ramon Fernandez. « Je vais faire », dit-il, « une petite digression ».

Ma foi …

Dominique Fernandez vient de publier, avec Ramon, un récit de vie, en l’occurrence celle de son père, dans lequel il interroge une cohérence rompue qui part au tout début des années 1920 de l’amitié de Proust  et d’un engagement politique à Gauche, socialiste en 1925, pour aboutir en 1937 à Doriot, au PPF, et puis, après 1940, à la Collaboration. De l’idem à l’ipse, on navigue ici un peu à l’aveuglette ….

Le ver était-il dès le départ dans le fruit ou bien y a-t-il eu à un certain moment un dérapage, et dans ce cas, pourquoi ? Le fils [Dominique ; complément tiré d’une interview accordée à Philippe Besson sur Europe 1 que j’ai écoutée en travers] soulève des hypothèses d’échec privé (son mariage, la trentaine arrivée, pour se ranger de son dandysme et de ses Bugatti, avec une intellectuelle à l’austérité janséniste, rapidement « raté »), évoque une pulsion d’autodestruction, sans nier que, malgré son travail de réflexion et de recherche, le mystère lui demeure complet .

Ramon Fernandez a publié en 1928 (Au sans pareil, éditeur) un essai : De la personnalité, où il définit celle-ci comme la « mise en ordre (en cohérence) des sentiments et des actes ». Le couplage descriptif (thèse psychologique) / prescriptif (thèse éthique) est là évident et on peut lire sous la formule qu’il n’y a pas de bonne vie sans une cohérence qui se dégage de la narration. Compagnon cite : « N’obéir à aucun modèle mais par des actes successifs composer une vie qui peut-être, un jour et pour les autres, fera tableau ». Il note que Ramon F. n’a pas dit « … pour soi », mais « … pour les autres ». Un souci du « paraître » qui met le jugement moral à la charge du regard extérieur, moderne car rejetant le « modèle à suivre » et relevant d’une esthétique avec son souci de « composition » et sa référence au « tableau ».

Ramon F. critique Pirandello à qui il reproche de cultiver le « tout est possible à tout moment », faisant au contraire l’éloge de George Eliot (Mary Ann Evans) pour « sa cohérence » et reprochant à Amiel [Il est vrai que la citation souvent faite d’Amiel : « Je suis fluide, négatif, indécis, infixable et par conséquent je ne suis rien » ne semble pas exemplaire d’un idem très stable ou d’un ipse très fiable…] ainsi qu’à Proust de ne trouver « ordre et lumière que dans la contemplation du passé psychologique », comme Sartre dira de Baudelaire qu’il avançait « en regardant dans le rétroviseur ».

François Mauriac fera la critique de ce critère de « composition » mis en avant par Ramon Fernandez, soulignant que la vie morale exige d’autres référents que sa propre forme (ce qui semble être un reproche de réduction de l’éthique à une esthétique) et que le récit, pour être peut-être condition nécessaire de bonne vie, ne peut être pris comme condition suffisante.

Fin de la digression ? Exit Ramon Fernandez.  Voici Galen Strawson qui revient nous rappeler qu’il y a deux thèses du récit en cours de discussion et qu’il souhaite, tout bien réfléchi et quoi qu’on lui ait fait dire avant, qu’on a d’ailleurs commencé à oublier, les renvoyer dos à dos. On peut se penser dans le temps autrement que dans le récit. Voilà son opinion. Et qu’il partage. Il existe des vies « bonnes » qui ne sont pas « narratives » ; on peut se saisir comme un tout sans se sentir dans la continuité ininterrompue d’une identité inaltérable, sans avoir l’idem marmoréen ; on peut se lire comme une liste, comme un curriculum vitae, sans exigence d’identification avec une continuité du moi ; bref : la mémoire ne passe pas nécessairement par le récit.

Merci Galen … lui dit Montaigne : « Moi à cette heure et moi tantôt sommes bien deux ». Il ne s’agit pas de se renier pour autant, peut-être même, au contraire, s’agit-il de se maintenir par la prise de conscience de ce moi évolutif et circonstanciel. Dans les marges de son exemplaire dit « de Bordeaux » (entre 1588 et 1592) et par référence à la première publication (1580) des Essais, Montaigne écrit : « Depuis, je suis envieilli, mais pas assagi (…) Mais quel est le meilleur des deux ? (…) ». L’âge au fond, commente Compagnon, n’amende pas. La dimension morale (le meilleur …) lui fait évoquer Jean Starobinski : Montaigne en mouvement et ajouter : « Montaigne parle lui-même de mouvement d’ivrogne ». Mais le manque de stabilité, d’assiette, n’exclut pas une identité, un Moi, justement « fixé » par le livre, qui en coagule les aspects comme consubstantiels à l’auteur, tant : « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait ».   

Strawson cite quelque part Henry James, méditant après sur un de ses premiers romans : « Je sais que j’en suis l’auteur, mais je ne me reconnais pas ». Cette expérience de la relecture, dit Compagnon, ici chez James, tout à l’heure chez Montaigne, est toujours une épreuve troublante ; il évoque le passage, dans la Recherche, de « l’article dans le Figaro », scène d’inquiétante familiarité, dit-il, où le narrateur en quelque sorte « assiste à son absence », formule qui ne me semble pas très adéquate tant il s’agit plutôt, au pied de la lettre, de renverser Ricœur : « Moi-même comme un autre » . Il reprend – et c’est mieux – « Dissociation ? », ajoutant, comme des têtes de chapitres, « Consistance du  moi ; avatars ; intermittences ; … », puis : « Il existe deux types d’expérience de soi, et deux manières d’être dans le temps ». Il développe : il est des individus diachroniques, ils sont narratifs, ils se font d’eux-mêmes une représentation continue suivant l’axe temporel passé – présent – avenir ; il en est d’autres, épisodiques, ils n’ont pas de perspective narrative d’eux dans le passé, ils se parcourent eux-mêmes dans la discontinuité de moments séparés. En réalité, la narrativité n’est pas absente de cette seconde catégorie, mais elle est à l’écart d’un développement organisé, elle est elle-même… épisodique. 

Ce qui renvoie à une controverse vieille d’un siècle opposant Paul Bourget et Albert Thibaudet ; le premier, théoricien du roman psychologique, défenseur du « roman composé » dont il ne voit le véritable accomplissement que dans les Lettres françaises, écartant George Eliot comme Dostoievsky au bénéfice de la tragédie antique et de la Princesse de Clèves ; le second défendant le roman à épisodes, souple, libre, où le temps, l’espace peuvent être éclatés, où c’est la vie qui se crée elle-même à travers la succession discontinue des situations, à travers quelque chose  qui change et qui dure, un roman moins composé que déposé comme une durée vécue qui se forme. Le modèle, selon Thibaudet ? L’Éducation sentimentale. Une durée floue, des existences qui coulent entrent des repères incertains, le contraire d’une intrigue « bien développée »…

Ces expériences, ces approches, ces hésitations dans l’expérience d’une identité qui s’interroge …  comme idem ? comme ipse ? on peut les retrouver chez Montaigne, chez Stendhal, chez Proust, voyant alors en eux des « épisodiques »…

Quoi qu’il en soit, dit Compagnon qui veut sortir du doute, dans cette affaire de discontinuité du Moi, il demeure des objections et j’en vois au moins deux ou trois que je voudrais développer …

Et d’abord cette objection forte, selon lui : Les moments embarrassants, les moments de honte. [Mes notes, sur ces dernières minutes du cours, me paraissent à la relecture un peu insuffisantes (citations mal prises, incertaines). L’idée centrale est sure, mais pour son environnement…Il faudra faire avec ! ]

Compagnon me semble citer un passage de la Recherche – que je n’ai pas su retrouver – où le narrateur évoquerait ces « moments » qui, chaque fois qu’il les « revit », le font « rougir de honte», « quelque épisodique [qu’il soit] ». Il évoque aussi Rousseau et, dans Les Confessions, l’épisode du vol du ruban, sur lequel les années ont vainement passé, la honte suspendant, interrompant, le temps.

Le remords, ainsi, peut faire surgir un invariant et par là fonder, entr’aperçue par la fissure qu’il provoque, sous le manteau d’arlequin des événements, la constance d’une identité. On dira, dit Compagnon, que Rousseau est un diachronique, et qu’il assure sa propre continuité…Mais Montaigne, Stendhal, Proust sont eux des épisodiques, l’incohérence ne les arrête pas, et pourtant, que marque, dans Henry Brulard, l’humiliation orthographique de Beyle devant Daru ?:

« Là M. Daru m’établit à un bureau et me dit de copier une lettre. Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que la présente, mais il découvrit que j’écrivais « cela » avec deux l : « cella » (…)

[Suit une très longue digression de trois ou quatre pages]

… Mais où diable en étais-je ? À mon bureau où j’écrivais « cella ».

Pour un peu que le lecteur ait l’âme commune, il pourrait s’imaginer que cette longue digression a pour but de cacher ma honte d’avoir écrit « cella ». Il se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800  sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci ».

Contrairement à la question préalable de Compagnon, qui semblait suggérer une réponse de « permanence d’un moi humilié », c’est clairement l’affirmation d’une rupture qui est prononcée. Et son exemple est plutôt contre-exemple de son hypothèse, que confortait logiquement la confusion maintenue de Jean-Jacques. Flottement de fin de séance, manque de temps pour affiner l’argument ? Il est malgré tout passé : « J’avais honte hier, j’ai honte aujourd’hui : Je suis le moi honteux qui dure et se maintient… »

Et les deux autres objections ?

On attendra la semaine prochaine.

Renonçant à la bande-annonce, Compagnon nous laisse dans l’expectative, pour ne pas dire l’angoisse.

Il avait attaqué petit bras, il nous quitte mystérieux….