Mardi 17 / 02  / 009

Antoine, immobile à grands pas …

J’ai l’impression que nous sommes en train de nous enliser dans la redite et la banalité.  Le cours est pesant, Antoine Compagnon semble désolé de ne pas trouver grand-chose à dire, étire un peu ce qu’il énonce, revient longuement sur tout ce qu’il a antérieurement prononcé, insère au petit bonheur la chance un fait divers qui lui passe par l’esprit, et dilue mollement une pensée mollement construite d’où surnage en première partie de séance seulement un petit pourcentage de citations non déjà utilisées  qui parviennent à grand-peine à faire un peu, un tout petit peu, avancer la séance.

Par un discours pesant, savonneux, malaisé

Et de tous les côtés  aux lazzis exposé

Il professait.

On en a vu d’autres tirer un coche …..

L’incipit du jour (l’attaque est sans préavis ; pour une fois, pas même un ‘Bonjour’ introductif): « Je m’aperçois que je suis toujours dans l’introduction … Mais non, sans m’en rendre compte, j’en suis sorti. Et après les critiques du récit de vie, j’en suis venu à cette théorie dominante du moi narratif, à cette idée qu’on se crée une identité en construisant un récit de sa vie. À la fois théorie psychologique et théorie éthique, il y a là un lieu commun, certains allant jusqu’à voir là le résultat d’une programmation génétique. L’homme serait fait pour ‘se raconter’ . »

On touille pour un moment à partir de là des choses déjà dites, avec un ou deux ajouts que je signalerai …

Sartre dit : Idée aliénante ; Galen Strawson affirme : Idée fausse.  On peut, soutient-il se créer une identité hors du récit, se percevoir temporel sans autobiographie ; on peut « vivre bien » sans se raconter sa vie.

Question qui revient : L’identité présuppose-t-elle la continuité narrative ? Strawson classifie : … d’un côté les êtres diachroniques, de l’autre les épisodiques. Compagnon, en incidente, se demande si on ne pourra pas sous peu déterminer par IRM la localisation de zones « narratives » dans le cerveau, voire, si ce n’est pas déjà fait. Il revient à Strawson : … et donc deux types de récits ; les récits organiques, qui jouent sur la continuité, la progression, le développement ; les récits épisodiques, cadre d’un moi sans développement continu, sans solidarité temporelle, sans cohérence obligée.

C’est un peu, dit-il, la vieille distinction, le vieux distinguo autobiographie / autoportrait, où l’autobiographie est organique quand l’autoportrait est épisodique , et il introduit deux nouvelles références : Michel Beaujour d’une part, qui publie en 1980 Miroirs d’encre, une rhétorique de l’autoportrait où il discute les formes non narratives d’écriture de soi, dont Montaigne serait l’archétype, et d’autre part Michel Leiris qui avec la Règle du Jeu, étirée de 1940 à 1976, égrène une autobiographie en marche.

[ …Extrait d’une longue notice du Net: C'est un peu faute de mieux que Leiris (1922-1989), poète, ethnographe, critique d'art et essayiste, en est venu à l'autobiographie. Cette boutade de son Journal est on ne peut plus explicite: «J'aime mieux être premier dans mon village que second à Rome». Leiris ne se faisait donc aucune illusion sur le peu de dignité de son genre littéraire en comparaison de ceux des autres. L'humiliation de cette petite abdication va s'exacerber pour porter l'autobiographie jusqu'à des seuils jamais franchis auparavant: très peu de complaisance envers soi-même, des révélations "honteuses", aucune trace d'héroïsme. L'Age d'Homme (1939), le livre le plus célèbre de Michel Leiris, est un exemple du genre. Il contient toutes les manies du Leiris autobiographe.

En 1940, Michel Leiris entreprend la rédaction de Biffures (1948), le tome qui ouvre La Règle du Jeu, l'œuvre littéraire la plus importante de l'écrivain. Cette règle du jeu, l'écrivain la cherchera pendant à peu près trente-six ans, puisque le quatrième et dernier tome, Frêle Bruit, ne paraîtra qu'en 1976.

Ces trente-six ans, Leiris les vit et les écrit. Sa mobilisation dans le sud oranais au début de la seconde guerre est racontée dans le tome II de La Règle du Jeu: Fourbis (1955). Dans cette région située entre l'Algérie et le Maroc, il vit une brève relation amoureuse avec une prostituée, Khadija. Cette relation est magnifiée dans le dernier chapitre de Fourbis. Tentative de suicide aux barbituriques en 1957. Leiris reste deux jours et demi dans le coma et en sort avec une cicatrice au cou, suite à la trachéotomie qu'il a dû subir. Cet événement sera abondamment commenté dans la partie centrale de Fibrilles (1966), le troisième tome de La Règle du jeu. Les multiples voyages de l'auteur (Afrique, Antilles françaises, Chine, Cuba…) fourniront une large matière aux différents tomes de La Règle du Jeu….]

Autoportrait, réitère de son côté Compagnon: incidents, micro-récits, mais, à y mieux réfléchir, où chaque moment est un microcosme narratif et, dans sa maigre quotité, un fragment d’autobiographie.

Ayant redit que Rousseau incarnait bien le grand œuvre « narratif », organique, Compagnon appelle aujourd’hui Coleridge (Samuel Taylor ; 1772-1834) à la rescousse, sans nous cacher que c’est à Schlegel (lequel ? Ils sont deux frères : August Wilhelm (1767-1845) et Friedrich (1772-1829), tous deux critiques littéraires, tous deux défenseurs ou théoriciens du Romantisme, …) qu’il a emprunté la notion d’organic principle  (que le (ou les) Schlegel concerné(s) a (ont) dû formuler autrement puisque (tous deux) … allemand(s)). Coleridge oppose l’organique et le mécanique, insistant pour le faire en anglais : ‘Such is the life, such is the form’ lui permettra de concevoir le développement de l’œuvre organique comme le développement d’un arbre, là où par opposition, c’est à des techniques d’ingénieur (engineer’s technicality) que s’adosse l’œuvre mécanique, un artefact comme en produisent selon lui Baudelaire, ou Edgar Poe.

Un bref détour par André Gide, qui a dénoncé l’épisodisme  du théâtre comme celui des « naturalistes », incriminant leur découpage de la vie en tranches, et toujours dans le même sens, celui de la longueur, au lieu de privilégier la profondeur.

Retour à Strawson : … les épisodiques donc, et ce même trio M.S.P. que celui retenu par l’intitulé du cours, Montaigne, Stendhal, Proust, même si d’autres auraient pu être d’aussi bons candidats au titre ; et puis les diachroniques, dont Compagnon ne cite que Dostoievski avec semble-t-il des réserves que, finalement, il n’explicite pas . Il se contente de glisser parallèlement que même en nourrissant des ambitions de « grand récit », on peut se retrouver épisodique . Et il redit : Stendhal. On est un peu dans le distinguo confus. Il précise : Julien (Sorel), Fabrice (del Dongo) ne s’expliquent plus linéairement , comme cela avait été le cas pour Octave, dans Armance, Octave de Malivert porteur d’un secret* et par là logiquement explicable, rendu cohérent.

*Version du Robert : …l’ambiguïté du comportement du héros est due à l’impuissance sexuelle. [Je ne connais pas Armance – À rajouter aux lectures à faire]

Et puis Compagnon s’aperçoit qu’il serait temps, explicitement, de se resituer dans le prolongement logique de la leçon n°6 à la fin de laquelle une « objection » avait été énoncée et deux autres annoncées.

Pour objecter à quoi ?

Eh bien à cette affaire de non-continuité du moi, à cette thèse d’un moi épisodique à épisodes non liés. Et pour débusquer sous la houle des épisodes la permanence d’un quelque chose de continu, d’un invariant qui me soit continûment propre, Compagnon compte sur le tiercé : la Honte, la Mort, l’Amour. En leçon 6 il avait dit : la Honte. Et puis il avait dit Rousseau (le vol du ruban, au début des  Confessions) et il avait dit « cella » (la dysorthographie de Beyle sous le regard de Daru), avec dans le premier cas, la honte qui « arrête le temps » lorsque resurgit le souvenir de ce crime « comme s’il n’était commis que d’hier », mais dans le second, contraire à la thèse, le «[30 ans après]  je suis un autre homme » stendhalien, qui infirme la pérennité de la gêne.

Il avait dit tout cela, et il le redit, agrémenté d’une digression.

Le Retour d’exil d’une femme recherchée d’Hélène Castel, récemment publié (le 5/2/2009), [Il narre : Elle participe en mai 1980 (elle a vingt ans) à un hold-up ou braquage avec prise d’otages qui tourne mal, s’enfuit au Mexique, y devient psychothérapeute, et se fait arrêter (en 2004) quelques jours avant que ne tombe sur les faits le voile pudique de la prescription] a retenu son attention.

Pour Rousseau (et son ruban), articule-t-il sur ce fait divers, il n’y a pas de prescription…

Puis il repense– reprenant ce qu’il a déjà dit en leçon n°6 - au trouble de ces écrivains qui redécouvrant une de leurs productions antérieures  s’en reconnaissent auteurs mais ne s’y reconnaissent plus .  Montaigne l’analyse, Henry James, rédigeant ses préfaces, s’y confronte. Proust s’apprend signataire de l’article dans le Figaro… Et ces rappels inspirent à Compagnon cette – peut-être pas si étrange – question : « Ce serait quelque chose comme un crime, un livre ? »

Il revient à Stendhal, à son « cella » sans vrai remords, un Stendhal de fait peu porté à la honte durable, chez qui la solidarité du moi présent au moi passé  n’est guère présente. À Stendhal qui utilise le cliché « Je suis un autre homme » avec sa coutumière désinvolture, où d’autres, souvent, en font la marque d’une conversion, d’une révolution intime : « Depuis que j’ai osé dire la vérité à la personne que j’estime le plus au monde [Mme de Chasteller] je suis un autre homme » (in Lucien Leuwen). Pour le « cella », ce n’est que l’affirmation tranquille d’un oubli. D’ailleurs – et cette fois, Compagnon complète le propos de la semaine passée – la distance  du moi au moi est constante chez Stendhal, et ce qui en traumatiserait d’autres paraît glisser sur lui comme l’eau sur les plumes du canard ; ainsi (in Souvenirs d’égotisme) de l’un (car il y en eut d’autres) de ses « fiascos », celui-là au bénéfice ( ?) de la ravissante Alexandrine :

« Je la manquai parfaitement, fiasco complet (…) L’étonnement ingénu d’Alexandrine était impayable ; c’était pour la première fois que la pauvre fille était manquée. Ces messieurs voulaient me persuader que je mourais de honte et que c’était là le moment le plus malheureux de ma vie. J’étais étonné et rien de plus ».

Jamais troublé, dit Compagnon, Stendhal raconte ce genre de déconvenues comme si la défaillance était advenue à un autre. L’épisode tout entier (je le redonne in extenso ci-après) est effectivement savoureux et il me semble que l’affaire s’apprécie mieux – et le caractère qu’y montre Stendhal – quand on en voit le tout . C’est le début du chapitre III :

« L'amour me donna, en 1821, une vertu bien comique: la chasteté.

Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin,  me trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles.  Barot, à ce que j'ai  reconnu depuis, est un des premiers  talents de Paris  pour ce genre de plaisir assez difficile.  Une femme n'est femme pour lui  qu'une fois: c'est la première. Il  dépense 30000 francs de ses 80000 francs, et, de ces 30 mille  francs, au moins 20 mille  en filles.

Barot arrangea donc une soirée avec Mme Petit, une de ses anciennes maîtresses à laquelle, je crois, il  venait de prêter de l'argent pour prendre un établissement (to raise  a brothel), rue du Cadran, au coin de la rue Montmartre, au 4ème .

Nous devions avoir Alexandrine,  six mois après  entretenue par les Anglais les plus riches, alors  débutante depuis 2 mois. Nous trouvâmes sur les 8 heures du soir un salon charmant, quoique au 4ème  étage, du vin  de Champagne frappé de glace, du punch chaud... Enfin parut Alexandrine  conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller.   Chargée par qui? Je l'ai oublié. Mais il fallait  que ce fut une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la partie qu'on lui avait donné 20 frs.  Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C'était une fille  élancée, de 17 à 18 ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j'ai retrouvés  dans le portrait de la duchesse d'Urbin  par le Titien  à la galerie de Florence.  A la couleur des cheveux près, Titien  a fait son portrait.  Elle  était douce, point timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui  offre un verre  de champagne qu'elle refuse et disparaît  avec elle. Mme Petit nous présente 2 ­autres filles pas mal;  nous lui disons qu’elle‑même est plus jolie. Elle  avait un pied admirable.  Poitevin  l’enleva.  Après un intervalle  effroyable, Lussinge revient tout pâle.

- A vous, Belle [Stendhal se dénomme lui-même Belle plutôt que Beyle à plusieurs reprises] . Honneur à l'arrivant!  s'écria –t‑on. Je trouve Alexandrine sur un lit, un peu fatiguée, presque dans le costume et précisément dans la position de la duchesse d'Urbin  du Titien. « Causons seulement pendant dix minutes,  me dit‑elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt je retrouverai le  feu de la jeunesse ».

Elle  était adorable; je n'ai peut‑être rien vu d'aussi joli.  Il n'y avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui peu à peu redevinrent pleins de folie, et, si l'on veut, de plaisir.

Je la manquai parfaitement,  fiasco complet. J'eus .­recours à un dédommagement, elle s’y prêta. Ne sachant trop que faire,  je voulus revenir à ce jeu de main qu’elle refusa. Elle parut étonnée, je lui  dis  quelques mots assez jolis  pour ma position, et je sortis.

A peine Barot m’eut‑il succédé que nous entendîmes des éclats de rire  qui traversaient  3 pièces pour arriver jusqu'à  nous. Tout à coup Mme Petit donna congé aux autres filles  et Barot nous amena Alexandrine

… dans le simple  appareil

D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil       [Britannicus]

«  Mon admiration pour Belle,   dit‑il en éclatant de rire,  va faire que je l'imiterai.  Je  viens me fortifier par du champagne ».  L'éclat de rire  dura  vingt minutes;  Poitevin se roulait  sur le tapis. L'étonnement ingénu d'Alexandrine était impayable;  c'était pour la pre­mière  fois que la pauvre  fille  était manquée.

Ces messieurs voulaient me persuader que je mou­rais  de honte et que c’était là le moment le plus malheureux  de ma vie. J'étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l'idée de Métilde m'avait saisi  en entrant dans cette chambre dont Alexandrine  faisait un si joli  ornement  [ en fait, et raison  de ce fiasco, il  est toujours sous le coup de sa passion malheureuse pour Mathilde  Dembowski, dont le souvenir lui  fera écrire  l’année suivante (1822) De l’amour].

Enfin,  pendant 10 années je ne suis pas allé trois fois chez les filles. Et la première fois après la charmante Alexandrine,   ce fut en octobre ou en novembre 1826, étant pour lors  au désespoir. J'ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant  équipage qu'elle eut un mois après,  et toujours j'ai  eu un regret . Enfin,  au bout de 5 à 6 ans, elle a pris une figure grossière  comme ses camarades.

De ce moment je passai pour Babillan  [Babilano  Pallavicini  est connu pour le procès intenté contre lui par sa femme qui le disait impuissant]  auprès  des trois compagnons de vie que le hasard m'avait donnés. Cette belle réputation se répandit dans le monde et, peu ou beaucoup, m'a duré jusqu'à ce que Mme Azur [Alberthe de Rubempré (1804-1873)  qui habitait Rue Bleue (d’où le pseudonyme), qui fut sa maîtresse, et qu’il adora « pendant un mois seulement »] ait rendu compte de mes faits et gestes ».

L’eau et les plumes du canard, disions-nous ? Et pourtant, on lit dans Henry Brulard :

« Un des malheurs de mon caractère est d’oublier le succès et de me rappeler profondément de mes sottises [avec un « de » fautif …]. J’écrivis vers février 1800 à ma famille : ‘Mme Cambon exerce l’empire de l’esprit et Mme Rebuffel celui des sens’. Quinze jours après j’eus une honte profonde de mon style et de la chose.

[Compagnon s’arrête là. Je prolonge : ] C’était une fausseté, c’était bien pis encore c’était une ingratitude. S’il y avait un lieu où je fusse moins gêné et plus naturel, c’était le salon de cette excellente et jolie Mme Rebuffel qui habitait le premier étage de la maison qui me donnait une chambre au second (…) ».

Mais Compagnon insiste : … une honte profonde n’est pas pour autant une honte durable (quinze jours …) ; honte et remords sont toujours chez Stendhal éphémères. Et il revient,, longuement, sur l’affaire du  duel avec Odru, à l’École Centrale de Grenoble. Il lit quelques brefs passages de sa narration dans Souvenirs d’égotisme. Je donne ci-dessous de plus copieux extraits. Au départ, un cours de dessin :

«  Allons, Monsieur B …, prenez votre carton et allez, allez vous installer à la bosse (…)

Un jour qu'il  y  avait deux modèles le grand Odru (…) m'empêchant de voir,  je  lui donnai un soufflet de toutes mes forces . Un instant après, moi réassis  à ma place, il tira ma chaise par derrière  et me fit ­tomber sur le derrière.  C'etait un homme, il avait un pied de plus que moi mais il me haïssait fort.  J'avais dessiné dans l'escalier du latin, de concert avec Gauthier et Crozet, ce me semble, une caricature énorme comme lui, sous laquelle j'avais  écrit:  Odruas Kambin.  Il rougissait quand on l'appelait  Odruas, et disait ‘Kam­bin’  au lieu de ‘quand bien’.

A l'instant il fut décidé que nous devions nous battre au pistolet. Nous descendîmes dans la cour, M. Jav  voulant s’interposer nous prîmes la fuite. M. Jay retourna  à l'autre salle. Nous sortîmes mais tout le collège nous suivit. Nous avions peut‑être deux cents  suivants.

J'avais prié  Viday qui s'était trouvé là de me servir  de témoin, j'étais fort troublé mais plein d'ardeur. Je ne sais comment il se fit que nous nous dirigeâmes vers la porte de la Graille, fort incommodés par notre cor­tège. Il fallait  avoir des pistolets, ce n'était pas facile.  Je finis par obtenir un pistolet de huit pouces de long. Je voyais Odru marcher   à vingt pas de moi, il m'ac­cablait d’injures.  On ne nous laissait pas approcher, d'un coup de poing il m'aurait  tué.

Je ne répondais pas à ses injures mais je  tremblais  de colère. Je ne dis pas que j'eusse été exempt de peur si ce duel eût été arrangé comme à l’ordinaire,  quatre  à six personnes allant froidement  ensemble, à six  heures du matin, dans un fiacre,  à une grande lieue d'une ville.

La garde de la porte de la Graille  fut sur le point de prendre les armes.

Cette procession de polissons,  ridicule   et fort incom­mode pour nous, redoublait ses cris:  se battront‑ils? ne se battront‑ils  pas ? dès que nous nous arrêtions pour  faire  quelque chose. J'avais  grand'peur d'être rossé par Odru, plus  grand d'un pied que ses témoins et que les miens. (…)

Enfin  après une heure et demie de poursuite, comme la nuit approchait, les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité   entre les portes de Bonne et Très‑Cloîtres.

Nous descendîmes dans les fossés de la ville, tracés par  Louis Royer  à dix pieds de profondeur, ou nous arrêtâmes sur le hord de ce fossé.

L’on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable, peut‑être vingt, et je me dis: voici le moment d'avoir du courage. Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier,  je regardai  fixement un petit morceau de rocher en forme de trapèze qui se trouvait au­-dessus de lui,  le même que l'on voyait de la fenêtre de ma tante Elisabeth à côté du toit de l’église de Saint­-Louis.

Je ne sais comment on ne fit pas feu. Probablement les témoins n'avaient pas chargé les pistolets. Il me semble que je n’eus pas à viser.  La paix fut déclarée, mais sans toucher de mains ni encore moins embras­sade. Odru fort en colère m'aurait rossé. (…)

[ … et voici le passage cité par Compagnon :]

Mais  dès le lendemain je me trouvai un remords hor­rible  d'avoir laissé  arranger cette affaire.  Cela blessait toutes mes rêveries  espagnoles, comment oser admirer le Cid après ne s'être pas battu ? Comment penser aux héros de l'Arioste?  Comment admirer  et critiquer les grands personnages de l’histoire  romaine dont je reli­sais  souvent les hauts faits dans le doucereux Rollin?

En écrivant  ceci j'éprouve la sensation de passer la main sur la cicatrice  d'une blessure guérie.

Je n'ai pas pensé deux fois à ce duel depuis mon autre duel arrangé avec M. Raindre  (chef d'escadron ou colonel d'artillerie légère),  à Vienne en 1809, pour Babet. Je vois qu'il a été le grand remords de tout le com­mencement de ma jeunesse, et la vraie  raison de mon outrecuidance (presque insolence) dans le duel de Milan  où Cardon fut témoin.

[ Compagnon s’est arrêté;  je termine  la page…]

Dans l'affaire  Odru j'étais étonné, troublé, me lais­sant faire,  distrait  par la peur d'être rossé par le colossal Odru, je me préparais  de temps en temps à avoir peur.  Pendant les deux heures que dura la procession des deux cents gamins je me disais: Quand les pas seront mesu­rés,  c'est alors qu'il  y aura du danger. Ce qui me faisait horreur, c'etait  d'être rapporté  à la maison sur une échelle, comme j'avais  vu rapporter  le pauvre Lambert. Mais je n’eus pas un instant l'idée la plus  éloignée que l'affaire  serait arrangée. (…)

En un mot je ne jouai point la comédie, je fus par­faitement naturel,  point vantard mais très brave.

J'eus tort, il fallait blaguer,  avec ma vraie  résolution  de me battre je me serais fait une réputation  dans notre ville  où l'on se battait beaucoup, non pas comme les napolitains  de 1836  parmi  lesquels les duels produisent très peu de cadavres ou point, mais en braves gens.

Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords profond:

1°-  A cause de mon espagnolisme, défaut existant encore en 1830, ce que Fiori  a reconnu et qu'il appelle avec Thucydide: ‘vous tendez vos filets trop haut’.

2°-  Faute de blague. Dans les grands dangers je suis naturel et simple. Cela fut de bon goût à Smolensk aux yeux du duc de Frioul. M. Daru, qui ne m'aimait pas, écrivit  la  même chose à sa femme, de Vilna, je pense, après la retraite de Moscou.

Mais, aux yeux du vulgaire, je n'ai pas joué le rô1e brillant  auquel je n'avais qu'à étendre la main pour atteindre». 

Dans son commentaire, Compagnon qui a souligné le remords horrible, les rêveries espagnoles, le premier n’étant pas dit-il de la même nature (pérenne) que le sentiment de Rousseau dans l’affaire du ruban volé (Rousseau dont il rappelle incidemment que Stendhal, dans Henry Brulard, moque l’emphase), insiste sur le sens de la cicatrice d’une blessure guérie :   une cicatrice, dit-il, c’est un signe de reconnaissance, mais une reconnaissance à la manière d’un « C’était donc moi… » qui relève précisément une discontinuité. Ce duel avec Odru a été marquant, Stendhal se souvient aussi de quelques autres,  de 1800 (avec Alexandre Petiet, et avec Cardon comme témoin) ou de 1809 (avec Raindre), mais quand Odru resurgit, c’est en remords « de tout le commencement de ma jeunesse », et donc bien en remords évacué, disparu, où l’homme qu’il est devenu en 1835 ne se reconnaît plus.

De Stendhal, Compagnon glisse à ses héros pour dire que chez eux non plus, la honte n’est pas durable, ou, dans le cas de Julien Sorel, qu’elle n’est pas « sous le regard de l’autre » mais seulement « pour soi, par rapport à soi, à son sens du devoir » et il cite le passage où Julien, de Besançon à Paris, fait un détour par Verrières pour voir Mme de Rênal, au prix de quelques acrobaties (emprunt d’une échelle et escalade…), et finalement passer avec elle une dernière nuit : « Quelle honte pour moi si je suis éconduit ; ce sera un remords à empoisonner toute ma vie, se disait-il … ».

Je repense du coup à sa fraîche référence à Rousseau pour me dire que ce « sous le regard de l’autre », il n’est guère différemment impliqué ou lointain dans le remords de Jean-Jacques. Dans les deux cas, il y a, le second fut-il virtuel, honte durable sous le jugement de sa propre éthique. Car d’autre, et symétriquement, dans la certitude de la vilenie ou de l’échec, il n’y a que Marion ou Mme de Rênal, qui garde pour l’une, de fait, puisqu’on ne la croit pas, et garderait pour l’autre le secret, et c’est bien par rapport à soi que l’affaire se passe. La logique des articulations « raisonnantes » de Compagnon me reste souvent incertaine…

Pour mieux juger, sur pièces, je redonne le texte de Rousseau :

« Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses: cependant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire. La seule mademoiselle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée; ce ruban seul me tenta, je le volai; et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt.

On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Vercellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Non seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir: l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban: je la charge effrontément; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare coeur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots: Ah! Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où l'on était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose; et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir.
J'ignore ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se bien placer: elle emportait une imputation cruelle à son honneur de toutes manières. Le vol n'était qu'une bagatelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est, employé à séduire un jeune garçon: enfin, le mensonge et l'obstination ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient réunis. Je ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus grand danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter! Eh! si le remords d'avoir pu la rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la rendre pire que moi!
Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille il m'a moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la plus douce consolation des innocents persécutés: il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s'endort durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon coeur de cet aveu dans le sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à personne, pas même à madame de Warens. Tout ce que j'ai pu faire a été d'avouer que j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes confessions
».

Et chez Proust, s’interroge pendant ce temps Compagnon ? Y a-t-il des hontes durables, des hontes non cicatrisées ? Peu, répond-il en renvoyant à l’épisode « Norpois » qu’il a déjà exploité dans le cycle Morales de Proust de l’an passé, l’affaire du baise-main esquissé …

Rappel du texte de la Recherche [Le narrateur vient de dire à Norpois son admiration pour Mme Swann et sa fille]:

« — Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.

Pendant qu’il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui, m’entendant parler de Swann comme d’un homme intelligent, de ses parents comme d’agents de change honorables, de sa maison comme d’une belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d’un autre homme aussi intelligent, d’autres agents de change aussi honorables, d’une autre maison aussi belle; c’est le moment où un homme sain d’esprit qui cause avec un fou ne s’est pas encore aperçu que c’est un fou. M. de Norpois savait qu’il n’y a rien que de naturel dans le plaisir de regarder les jolies femmes, qu’il est de bonne compagnie dès que quelqu’un nous parle avec chaleur de l’une d’elles, de faire semblant de croire qu’il en est amoureux, de l’en plaisanter, et de lui promettre de seconder ses desseins.

Mais en disant qu’il parlerait de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une divinité de l’Olympe qui a pris la fluidité d’un souffle ou plutôt l’aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann d’attirer son attention, d’occuper sa pensée, d’exciter sa reconnaissance pour mon admiration, de lui apparaître comme l’ami d’un homme important, de lui sembler à l’avenir digne d’être invité par elle et d’entrer dans l’intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige qu’il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m’inspira subitement une tendresse si grande que j’eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l’air d’être restées trop longtemps dans l’eau. J’en ébauchai presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s’étendre les souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la mémoire de ceux avec qui nous causons.

C’est d’ailleurs à une supposition de ce genre qu’obéissent les criminels quand ils retouchent après coup un mot qu’ils ont dit et duquel ils pensent qu’on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de l’humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est promis à l’oubli soit moins vraie qu’une philosophie contraire qui prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le moraliste du «Premier Paris» nous dit d’un événement, d’un chef-d’œuvre, à plus forte raison d’une chanteuse qui eut «son heure de célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la troisième page, le compte rendu de l’Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d’un fait par lui-même moins important, d’un poème de peu de valeur, qui date de l’époque des Pharaons et qu’on connaît encore intégralement. Peut-être n’en est-il pas tout à fait de même dans la courte vie humaine.

Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j’y pusse rencontrer, parce qu’il était l’ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d’ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l’Ambassadeur parti, on me raconta qu’il avait fait allusion à une soirée d’autrefois dans laquelle il avait «vu le moment où j’allais lui baiser les mains», je ne rougis pas seulement jusqu’aux oreilles, je fus stupéfait d’apprendre qu’étaient si différentes de ce que j’aurais cru, non seulement la façon dont M. de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses souvenirs; ce «potin» m’éclaira sur les proportions inattendues de distraction et de présence d’esprit, de mémoire et d’oubli dont est fait l’esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu’on savait exactement la liste des chasseurs qu’Assourbanipal invitait à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ ».

Compagnon dit : un « je rougis » bien rare dans la Recherche.  Et il clôt l’affaire sur un ambigu : «  Bref, ces hontes sont des sortes de « contre-exemples », pour un esprit épisodique ».

Donc… ?

Je ne le trouve pas convaincant dans sa démarche. Très imprécis, même. Il a passé ainsi pas mal de temps à essayer de discuter de ce qu’il appelle une « objection » au discontinu et qui tiendrait à ceci que même les « épisodiques », parce qu’ils ont des hontes « durables », n’infirment pas l’intuition qu’il existe une continuité du moi, celle-là même qu’affirment les « diachroniques ». Et pour ce faire, il invoque essentiellement Stendhal, pour en nier la stabilité et en convoquer les sentiments « profonds mais non durables » ou Proust, pour en sous-entendre que l’exception même de sa rougeur « Norpoise » confirme chez lui une  règle de la non permanence …. Tout cela est à la fois disert, parfois trébuchant et globalement confus. On refusera, je crois, aisément au discours tenu son caractère démonstratif. Distrayant, tout au plus, et ce, pas même continûment.

Il resterait deux objections, et pour les servir deux grands thèmes : la Mort, l’Amour…

Voyons cela ……

La Mort, donc, la pensée de la mort, l’anticipation de la mort, pour soi, pour l’être cher … Montaigne (. Livre II. Chapitre : De la Gloire) :

« Ce n’est pas pour la montre que nostre ame [comprendre : notre fermeté d’âme] doit jouer son rolle, c’est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte de la mort , des douleurs et de la honte mesme ; elle nous asseure là de la perte de nos enfants, de nos amis, de nos fortunes ; et quand l’opportunité s’y présente, elle nous conduit aussi aux hasards de la guerre (…) »

Compagnon précise : chez Montaigne, « honte » est aussi là pour « déshonneur ». Et il poursuit : Dans la crainte de la mort, dans le deuil, dans la honte, il existe quelque chose qui nous affecte au titre d’une continuité, d’une totalité. Et Montaigne le soulignera, qu’il n’est pas possible de raconter une vie, et comment on l’a vécue, avant la fin. C’est le chapitre du livre I : « Qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort ».

Et Compagnon en lit un assez large extrait, en précisant que les certitudes d’une première version ont été lissées d’une pointe de scepticisme par des ajouts marginaux  à la relecture de 1588 (… des morts glorieuses peuvent suivre parfois des vies méprisables) :

« …ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'un esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'une ame reglee ne se doive jamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu joüer le dernier acte de sa comedie : et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : Ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidens ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loisir de maintenir tousjours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François ; il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

Nam veræ voces tum demum pectore ab imo
Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res.

[Car c’est alors enfin que des paroles sincères nous sortent du fond du cœur ; le masque tombe, la réalité reste. (Lucrèce)]

Voyla pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre jour, c'est le jour juge de tous les autres : c'est le jour, dict un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l'essay du fruict de mes estudes [de mes efforts] . Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du coeur.

J'ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu'on avoit eu de luy jusques alors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme : Il nous faut voir mourir, dit-il, avant que d'en pouvoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit [jugerait] sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu l'a voulu comme il luy a pleu : mais en mon temps trois les plus execrables personnes, que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute circonstance composées jusques à la perfection.

Il est des morts braves et fortunées. Je luy ay veu [la mort] trancher le fil d'un progrez de merveilleux avancement : et dans la fleur de son croist, à quelqu'un, d'une fin si pompeuse [élevée, glorieuse] , qu'à mon advis ses ambitieux et courageux desseins, n'avoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriva sans y aller, ou il pretendoit, plus grandement et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et devança par sa cheute, le pouvoir et le nom, ou il aspiroit par sa course.

Au jugement de la vie d'autruy, je regarde tousjours comment s'en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne[mes principaux efforts], c'est [visent à ce] qu'il [le bout de ma propre vie] se porte bien, c'est a dire quietement et sourdement » .

On prolonge la réflexion sur le thème par le chapitre De la physionomie  du Livre III dont Compagnon retient ici surtout la sentence : « [la mort] c’est bien le bout, non le but de la vie ». Tout se tient, dit-il, dans cette alternative, et il complète en ramenant l’attention à son sujet central par un jeu sur les mots : « L’écriture de vie a-t-elle un but ? un bout ?»

Je donne un petit extrait du chapitre comme contexte de la sentence:

« Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie. L'une nous ennuye, l'autre nous effraye. Ce n'est pas contre la mort, que nous nous preparons, c'est chose trop momentanee : Un quart d'heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne merite pas des preceptes particuliers. A dire vray, nous nous preparons contre les preparations de la mort. La Philosophie nous ordonne, d'avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prevoir et considerer avant le temps : et nous donne apres, les reigles et les precautions, pour prouvoir à ce que ceste prevoyance, et ceste pensee ne nous blesse. Ainsi font les medecins qui nous jettent aux maladies, afin qu'ils ayent où employer leurs drogues et leur art. Si nous n'avons sçeu vivre, c'est injustice de nous apprendre à mourir, et difformer la fin de son total. Si nous avons sçeu vivre, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme. Ils s'en venteront tant qu'il leur plaira. Tota Philosophorum vita commentatio mortis est. [Toute la vie des philosophes est une médiation de la mort – Cicéron – Tusculanes ]. Mais il m'est advis, que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie. C'est sa fin, son extremité, non pourtant son object. Elle doit estre elle mesme a soy, sa visee, son dessein Son droit estude est se regler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le general et principal chapitre de sçavoir vivre, est cest article de sçavoir mourir. Et des plus legers, si nostre crainte ne luy donnoit poids ».

Mais Compagnon s’appesantit plutôt sur le chapitre suivant des Essais, De l’expérience. Il lit:

« Dieu faict grace à ceux, à qui il soustrait la vie par le menu. C'est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d'autant moins plaine et nuisible : elle ne tuera plus qu'un demy, ou un quart d'homme. Voila une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c'estoit le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desja mortes, autres demy mortes, des plus actives, et qui tenoyent le premier rang pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que je fons, et eschappe à moy. Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cheute, desja si avancée, comme si elle estoit entiere ? Je ne l'espere pas ».

Passage, dit Compagnon (il parle ici d’une prosopopée de l’esprit …), où Montaigne raisonne l’imagination ; il y voit un raisonnement peut-être sophistique contre la mort du moi [je ne perçois pas clairement ce qu’il suggère, à moins qu’il n’ait seulement voulu souligner que c’est à la mesure même de sa diminution constatée et progressive que Montaigne fait le constat de la continuité d’un moi qui fond]. Et il ajoute, même chapitre, un peu plus loin :

« J'ai des portraits de ma forme de vingt et cinq et de trente-cinq ans ; je les compare à celui d'asteure, combien de fois ce n'est plus moi! »

Alors, sophistique ou pas sophistique, moi continuant diminué ou … autre moi ? Au lieu de tirer une conclusion du rapprochement de ses deux dernières citations, Compagnon laisse Montaigne  à ses problèmes pour rejoindre Stendhal …

La Mort et l’Amour ?

  pour rejoindre Stendhal et dire que même cet esprit épisodique par excellence qu’est Beyle veut montrer, face à la mort, qu’il n’a pas changé. Il pense au chapitre d’Henry Brulard où est évoquée la mort de sa mère dont l’amour l’a affectivement marqué, fixé, figé dans une attente éperdue et… vouée à la superficialité et à l’échec.

C’est au chapitre III. 

« Inde mali labes . Ici commencent mes malheurs. Mais je diffère depuis longtemps un récit nécessaire, un des deux ou trois peut-être qui me feront jeter ces Mémoires au feu.Ma mère, Madame Henriette Gagnon, était une femme charmante, et j’étais amoureux de ma mère. Je me hâte d’ajouter que je la perdis quand j’avais sept ans». 

Compagnon, ayant lu, dit : « procrastination » (le récit a été différé) et « précipitation » (il faut se hâter de préciser …).  L’aveu était impossible presque, difficile assurément, et la blessure n’est pas guérie. Le temps, même, n’a pas passé … :

« En l’aimant à six ans peut-être, 1789, j’avais absolument le même caractère qu’en 1828 en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré. Ma manière d’aller à la chasse au bonheur n’avait au fond nullement changé, il n’y a que cette seule exception : j’étais, pour ce qui constitue le physique de l’amour, comme César serait s’il revenait au monde pour l’usage du canon et des petites armes ».  Compagnon arrête là sa lecture. Il aurait pu poursuivre :

« (…) Je voulais  couvrir ma mère de baisers et qu'il n'y eut pas de vêtements. Elle m'aimait à la passion et m'embrassait souvent, je lui rendais ses baisers avec un tel feu qu'elle était souvent obligée de s'en aller.  J'abhorrais mon père quand il venait interrompre nos baisers. Je voulais  toujours les lui donner à la gorge. Qu’on daigne se rappeler que je la perdis par une couche quand à peine j’avais  sept ans.

Elle  avait de l'embonpoint, une fraîcheur parfaite,  elle  était fort jolie  et je crois  que seulement elle n'était pas assez grande. Elle  avait une noblesse et une sérénité parfaite dans les traits;  très vive,  aimant mieux courir et faire  elle‑même que de commander à ses trois ser­vantes et enfin lisant souvent dans l'original la  Divine  Comédie de Dante dont j'ai trouvé bien plus tard cinq à six exemplaires  d'éditions différentes dans son appar­tement resté fermé depuis sa mort. Elle  périt  à la fleur de la jeunesse et de la beauté en 1790, elle pouvait avoir  vingt‑huit  ou trente ans.

Là commence ma vie morale.

M a tante Séraphie osa me reprocher de ne pas pleurer assez. Qu'on juge de ma douleur et de ce que je sentis ! Mais il me semblait que je la reverrais  le  lendemain, je ne comprenais pas  la mort.

Ainsi il  y a quarante‑cinq ans que j'ai perdu ce que j'aimais le plus  au monde.

Elle ne peut pas s'offenser de la liberté  que je prends avec elle  en révélant que je l'aimais;  si je la retrouve jamais je le lui dirais  encore. D'ailleurs   elle n'a participé  en rien  à cet amour. Elle n'en agit pas à la vénitienne comme Madame Benzoni avec l'auteur de Nella. Quant à moi j'étais aussi  criminel que possible,  j'aimais ses charmes avec fureur. Un soir, comme par quelque hasard on m'avait mis coucher dans sa chambre par terre  sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit.

Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort. Mon père me permit  avec difficulté  d'y placer un tableau de toile cirée et d'y étudier les mathématiques en 1798. Mais  aucun domestique n'y entrait, il  eut été sévè­rement grondé, moi seul j'en avais la clé (…) ».

Passage étonnant, aveu explicite d’un amour fou, incestueux de sa part. Le texte est je crois assez clair, et serait dérangeant si Stendhal n’y maintenait pas – il en a le secret – une grâce. Et le déchiffrement de la notation finale : … cette femme vive et légère comme une biche…, marque assez, me semble-t-il, un dévoilement, une découverte qui ne fut pas que d’agilité féminine, mais bien plutôt de celles qui procurent à Pascal Quignard  tant d’effroi.

Difficile à partir de là d’imaginer une relation à suivre équilibrée et mature avec les femmes. Le thème était-il hors sujet, du jour en tout cas ? Compagnon a choisi de glisser.

Il s’est contenté d’une formule relevée un peu plus loin et bien dans les manies anglicisantes de Stendhal (quoique ici plutôt par une pudeur que l’anglicisme choquerait moins): « …. Je ne comprenais pas ce mot [mort]. Oserai-je écrire ce que Marion [la servante] m’a souvent répété depuis en forme de reproche ? Je me mis à dire du mal de God ».

Cette constante ici reconnue :   j’avais absolument le même caractère qu’en 1828 en aimant à la fureur Alberthe de Rubempré, c’est pratiquement, dit Compagnon, la seule exception repérable du caractère épisodique de Stendhal … À ceci près qu’il en trouve aussitôt une autre, relative cette fois à la mort de Louis XVI.

Il lit quelques lignes significatives du passage qui y est consacré dans Henry Brulard :

« {Il me semble que la mort de Louis XVI, 21 janvier 1793, eut lieu pendant la tyrannie Raillane [précepteur honni du jeune Beyle] (…) J’étais dans le cabinet de mon père rue des Vieux-Jésuites, vers les sept heures du soir, nuit serrée, lisant à la lueur de ma lampe et séparé de mon père par une fort grande table. Je faisais semblant de travailler mais je lisais les ‘Mémoires d’un Homme de qualité’ de l’abbé Prévost dont j’avais découvert un exemplaire tout gâté par le temps . La maison fut ébranlée par la voiture du courrier  qui arrivait de Lyon et de Paris.  [Compagnon n’a pas lu ces phrases introductives]}

‘Il faut que j’aille voir ce que ces monstres auront fait’, dit mon père en se levant.

‘J’espère que le traître aura été exécuté’, pensais-je

(…)

‘C’en est fait, dit-il avec un gros soupir, ils l’ont assassiné’.

Je fus saisi d’un des plus vifs mouvements de joie que j’aie éprouvés en ma vie. Le lecteur pensera peut-être que je suis cruel mais tel j’étais à dix ans, tel je suis à cinquante-deux. »

Il y a, dit Compagnon, une insistance de soulignement, ici, de la continuité d’une personnalité. Et d’ailleurs, dit-il, deux pages plus loin, Stendhal ajoute, dans une adresse à son lecteur :

« Enfin supposons que je sois cruel, hé bien oui, je le suis, on en verra bien d’autres de moi si je continue à écrire. Je conclus de ce souvenir, si présent à mes yeux, qu’en 1793, il y a quarante-deux ans, j’allais à la chasse du bonheur précisément comme aujourd’hui, en d’autres termes plus commun mon caractère était absolument le même qu’aujourd’hui. »

Stabilité du moi, solidarité des moi … ce micro-récit, même s’il ne s’insère pas dans un ‘grand récit’ mais dans le pavage d’autres épisodes, en porte témoignage.

Fin du discours…

La séance est levée. Finalement , que voulait prouver Compagnon ?

Que le moi a du sens, sans doute.  Et qu’on peut, en lisant leurs textes, trouver même chez ces auteurs classés épisodiques, fluctuants, voire (Stendhal) versatiles , des traces, éventuellement étonnées, d’un continuum sous-jacent aux à-coups de la superficialité, dès lors qu’on touche au plus intime : la Honte (l’estime de soi) , la Mort, l’Amour.

L’a-t-il prouvé ? Oui, à peu près.

L’accouchement de la pensée m’a semblé difficile. Certes, il y a eu des occasions de retour au texte, des citations, toujours intéressantes à élargir, mais avec  l’impression d’un matériau (le fonds est riche) rassemblé de façon un peu disparate et sans vraie restructuration au sein d’une progression entièrement articulée.

L’idée globale est là, qui se résume en peu de mots.

Mais elle est ensuite noyée dans une progression trop molle, plongée dans le chaudron textuel que brasse Compagnon, qui remue ses grumeaux  d’un air entendu, sans échapper parfois à la banalité et sans parvenir à lisser sa pâte jusqu’à une parfaite lisibilité.