Proust, la Mémoire, la Shoah

Henri Raczymow - Mardi 17/02/009

J’y vais à reculons. L’exposé de Raczymow ne m’a pas plu, m’a déçu et irrité. Mais enfin, bon, j’ai pris des notes, je peux essayer de les traiter. Peut-être vaut-il mieux quand-même que (soyons dans l’époque) je me « lâche » un bon coup avant de commencer, que j’extériorise tout le subjectif en amont du compte-rendu, pour essayer de moins le biaiser.

D’abord, ce Raczymow, il me paraît bien jeune, pour les quatre ans qui font de lui mon cadet. Premier agacement. Et puis, quand il pénètre dans l’amphi, on se demande un peu qui est  ce baba-cool soixante-huitard, chevelu (déjà, hein, moi, mes cheveux, ça fait un bon moment qu’ils se sont significativement fait la belle), vaguement crade, jean délavé, nécessairement ex- gaucho-trotskiste, qu’Antoine, tiré à quatre épingles, la distinction un peu ennuyée, nous ramène. Un type qui traînait dans les couloirs ? Dont il a eu pitié ?

Mais quand il le présente, il nous dit : Raczymow. Plus de doute, c’est lui. Va falloir faire avec. J’en étais resté, moi, à son bouquin de 1990, Le cygne de Proust. Du coup, je l’avais estampillé Proustien distingué et, de la distinction morale à l’apparence, j’avais opéré un dangereux amalgame. Je ne savais rien d’autre de lui. Il faut se renseigner. J’avais peut-être mal lu le livre. Faudra relire.

Il a pas mal écrit d’ailleurs, beaucoup même, Raczymow, une vingtaine de bouquins, la plupart chez Gallimard, un peu chez Stock, deux trois ailleurs. Il a peut-être des fins de mois difficiles et des tirages modestes, ce qui pourrait justifier la tenue … et la démarche : en fait, il vient nous vendre Reliques, sauf erreur son dernier opus. Il en a apporté un exemplaire, qu’il brandit. Pas trop cher, M’sieurs-Dames, 13 euros.  Et ça marche. On ne doit être pas loin de 500 dans l’amphi, plus les parqués-frustrés de la salle vidéo, peut-être 200 de mieux. Quand je suis passé à la Librairie Compagnie, vers 19h, on m’a dit : « Mais qu’est-ce que vous avez tous, ce soir ? Nous sommes  assaillis de demandes pour ‘Reliques’. On n’en a plus. On va commander. Repassez vendredi… »

Je suis repassé vendredi. Et j’ai lu Reliques. C’est un livre de la nostalgie. Estimable. Une nostalgie très juive, voire très ashkénaze. Et comme Raczymow m’avait énervé, je l’ai d’abord mal pris, sur les premiers  chapitres : « Il aurait aussi bien pu titrer ‘Quand reverrai-je, hélas, de mon petit shtetl…’ ». Mais non, c’était injuste, il y a une émotion, même s’il « fait des phrases » et cultive ses « chutes ». Il s’y dit quelque part narcissique. Et c’est vrai, Ô combien… Mais ne le sommes-nous pas tous ?

Et puis la Shoah sacralise. On a beau s’agacer, j’en viens, difficile de continuer à flinguer un type qui descend d’un génocide et qui ne s’en remet pas. Ni nous.

« Merci Antoine, (Compagnon a dit du bien de son « Cygne », signalé sa biographie de Maurice Sachs, indiqué son Bloom & Bloch , classé Reliques dans les « usages de la photo » (de façon fort surprenante, Raczymow semblera un peu plus tard, lors du « débat »,  n’avoir qu’une très vague idée de l’effort  cousin, elle l’Amour, lui la Mort, d’Annie Ernaux), je voudrais justement commencer par mon ‘Reliques’ de 2005 … ». L’exposé a démarré.

Le titre le gêne un peu. Il aurait préféré un terme yiddish qui désignerait tous les écrits, les traces, des témoins de la Shoah. Mais un titre en yiddish (que je n’ai pas noté) ….

Il me semble – c’est une interprétation du passage, pas totalement explicite - qu’à la fin de Reliques, il évoque une genèse du livre avec une tentation de titre un peu différente :

«  Elle  avait eu l'idée, jamais  réalisée (peut‑être  était‑ce une fausse bonne idée) de concevoir un livre  collectif sur les ‘shmattès’. Elle  voulait m'y asso­cier.  Ce livre ne se fit pas. Elle n'a pas eu le temps. Elle avait d'autres chats à fouetter.

‘Shmattè’, c'est un mot yiddish qui veut dire  chif­fon, tissu, étoffe, vêtement, harde, et aussi déchet, serpillière, lavette, truc  informe.

Oui, c'est bien un livre  collectif  sur les  ‘shmattès’ dont elle rêvait,  Clarisse.  Cela atteste que, toute séfarade qu’elle fût, elle  connaissait au moins un mot de yiddish.  Cela donne rétrospectivement rai­son  à Kafka, disant qu'on connaît bien plus de yid­dish qu’on ne croit. Sans aucune connexion ni filiation  avec l'idée de Clarisse, ce livre  serait  en cours de réalisation.  Le projet est issu (tissu) d'un colloque dû à l'initiative  de Céline Masson, psycha­nalyste. Clarisse n'en fut pas, et pour cause. Deve­nue ‘shmattè’, elle aussi. Un ‘shmattè’ rongé jusqu'à la trame. Et puis sans trame du tout. Un cadre vide. À ce colloque, Céline Masson a bien voulu m'associer, comme Clarisse,  naguère, avait voulu le faire.  J'ai  donné un texte intitulé  « Mme Bovary,  la Moire  et les Moires »,  qui a paru   dans ‘Les Temps modernes’. »

Il parle de clés de départ, pour le livre :

La photographie de couverture. Boîtes de biscuits étiquetées jour par jour. Un travail (1970) de Christian Boltanski.

L’épigraphe, de Marguerite Duras : « Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde, et, de même, sur le corps mort de l’amour »

Le premier cliché : Une scène de massacre. En fait, non. Une scène qui précède un massacre. Un gros plan sur une quinzaine d’hommes assis, serrés, sur le pavé d’une cour. À l’arrière plan, des hommes debout dont on ne voit pas le haut du corps. Si le grand-oncle Noïoch Oksenberg n’avait pas, en yiddish, légendé la photo, on ne saurait pas : « Voici les juifs que les Allemands ont fusillé quand les Allemands sont arrivés à Kinsk. Cela est arrivé le cinquième jour de l’arrivée des Allemands ».

Il dit : Voilà. Ces trois choses suffisent à symboliser ma démarche. Une sélection de morceaux , de photos, d’objets, à commenter, des documents pas plus beaux que d’autres, mais qui m’ont donné le plus d’émotion, des morts, connus ou pas, des amours aussi, disparues, des manques, quelquefois. Il n’y a pas de photographie de ma grand-mère maternelle, disparue à Auschwitz. Un creux. Elle s’appelait Rivka. Je ne l’ai jamais vue [il est né en 1948]. Mon père est resté muet, pour ne pas avoir à reconnaître  cette absence.

Parler de ce livre m’est difficile. Je ne voudrais ni paraphrase, ni excessive extériorité. Tenter peut-être d’en définir les soubassements. Et ensuite réfléchir.

La première photo est de 1939 (le massacre), la dernière de 1998 (moi et un groupe d’ami(e)s lors d’un colloque à Cerisy, sur la mémoire de la Shoah : Littérature et psychanalyse). Entre les deux, un amour d’adolescence, un camarade trotskyste, des femmes, mon père FTP MOI, etc. Le faire-part de la mort de ma mère aussi, en 1996, que j’ai rédigé en y réintégrant son frère Henri, même prénom que moi, mort à Majdanek, en déportation …

Des choix dictés par l’émotion. Comment la littérature peut-elle parler de cela ? Le livre se bricole, ce qui fut, ce qui est mort, les photos montrent, le texte nomme….

Il évoque La Chambre claire, Barthes ; pourquoi les photographies sont-elles si poignantes ? Elles ouvrent sur une autre musique que le sentiment amoureux, plus ample, sur la pitié. La pitié, dit-il, qui peut rendre fou, comme Nietszche se jetant au cou d’un cheval martyrisé …

Il évoque Charles Haas, son Cygne (Swann) de Proust, un homme de plage, au sens de Modiano et en termes d’effacement à travers des mémoires successives, jusqu’à l’oubli, qui pulvérise le nom propre, comme cet inconnu toujours présent, sur les photos de plage et de groupe, on connaît le nom des autres, on ne sait pas le sien ….

Proust dit-il a voulu renommer Charles Haas, qu’il connaissait si peu, et qui le fascinait :

« … Et pourtant cher Charles [Haas], que j’ai si peu connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale où vous êtes entre Gallifet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann ».

Mais contrairement au credo [à la supposition] de Proust, cette connaissance de Haas s’est délitée, hors du cercle des spécialistes [allez, des amateurs ..]. Lire un livre, dit-il, ou visiter un cimetière, c’est un peu pareil. Et il manifeste sa dilection pour ce type de  visites.

[… On pourrait, mais il y aurait un peu de dérision alors qu’il est, disant cela, visiblement très ému, penser sinon à la pochade de Brassens : J’ai des tombeaux / En abondance / Des sépultures / À discrétion / Dans tout cimetière / D’quelque importance / J’ai ma petite concession / J’en possède / Au père Lachaise / À Thieux, à Bagneux, à Pantin / Et même / Ne vous en déplaise / Au fond du Cimetière Marin /  (…) / Mais j’n’en ai pas / Et ça m’agace / Et ça défrise mon blason / Au cimetière / Du Montparnasse / À quatre pas de ma maison / À quatre pas de ma maison]

Il se balade au Père Lachaise, au cimetière du Montparnasse, visite les carrés juifs, se récite les noms qu’il lit, s’invente des généalogies … À Bagneux, la visite est plus difficile, ce sont les noms de ses parents, ce sont ses noms « à lui »… Ailleurs, ce sont ceux de Proust, ceux de la vie de Proust, ceux de la Recherche, au propre et aussi au figuré : « Un livre est un grand cimetière où, sur la plupart des tombes, on ne peut plus lire les noms effacés ».

Il pense [un peu en vrac] que tout livre est un palimpseste [sans doute Swann recouvrant Haas ( ?)], que Bartleby, chez Melville (I would prefer not to …), était clerc à la division des Lettres mortes (par faute de destinataire), qu’Henry James l’a manifesté, dans L’image dans le tapis, seul l’auteur sait le modèle, et l’emporte dans la tombe … 

Note : L’évocation de James est assez  ambiguë dans la mesure où dans cette affaire d’Image, et dans sa nouvelle, la question n’est pas celle des modèles d’un personnage, mais plus profondément celle de la création littéraire. Je reproduis ci-après (Annexe [I]) un cours (un extrait ; probablement en Sorbonne) de Compagnon que j’ai trouvé sur le sujet (et sur internet) …

Raczymow redit, de façon un peu décousue, Proust, qui veut à la fois sauver Haas et pourtant l’effacer, par Swann ; il revient à Boltanski et à ses cartons empilés où l’on peut ranger des photos ; il parle d’une « triade de l’identité » : le Nom, le Visage, la Légende (le Souvenir) ; il parle  de Modiano qui « travaille sur l’oubli, sur la mort, au fond à l’œuvre dans la vie ». Les nouveaux venus, dit-il [qui ? Tous ? Les jeunes d’aujourd’hui ? Quelles désillusions cela cache-t-il ?]  trouvent dérisoire de chercher qui fut… cependant que Modiano truffe ses romans de noms, de numéros de téléphone réels, mais tous disparus ; il pense à Dora Bruder , dont le destin a confié à Modiano le soin d’immortaliser son nom, Dora Bruder qui faisait partie du convoi du 18 septembre 1942 pour Auschwitz, comme son père, comme mille autres …..

L’effacement est à l’œuvre, continue-t-il, dans la photographie « quelconque », ajoutant : Confer Barthes. La photographie est liée fondamentalement à la mort ; elle terminera sa vie aux ordures ; dans deux ou trois générations, qu’en restera-t-il ? Suivent quelques banalités sur la survie de chacun à travers la mémoire de ceux qui l’ont connu, et donc sa mort non pas brutale, mais progressive, avec leur disparition au fil des générations qui se succèdent.

Revenant à Barthes, il le cite : « Devant la photo de ma mère enfant, je me dis qu’elle va mourir » et « Toute photographie est une catastrophe ».

Il évoque un restaurant Yiddish, à Paris (s’agit-il d’un souvenir ? Ce restaurant a-t-il disparu, ou est-il encore en activité ? Je n’ai pas retenu…) aux murs recouverts  de photos de classe d’avant-guerre. Combien ont survécu à la Shoah ? La vocation de la photo, dit-il, est de fixer les êtres. 

Il a été frappé par un tour qu’il a fait au Marché du livre d’Occasion à Paris,  le long du Parc Georges Brassens, XV° arrdt ; des montagnes de livres vendus au poids, des montagnes, comme les entassements de cadavres à Bergen-Belsen [(où est morte Anne Franck). Il est visiblement ému]. Il re-redit Barthes, qui parle de « déchet », et il redit les « Lettres mortes » de Bartleby, jamais arrivées au destinataire, décédé, et toutes ces photos et lettres de familles qui finiront aux ordures, ou achetables aussi au poids …

Et chez Proust  (soudain), chez Proust ? Y a-t-il des déchets ? Il tourne autour de Haas, encore, puis dit que le narrateur devient écrivain en « souillant » l’agonie de Swann , « une sorte d’autoportrait prophétique de sa propre mort » .

Note & Précision : Le terme « souillant » est évidemment violent. Je vais y revenir. Raczymow fait, je pense, allusion entre autres à ce passage de Sodome et Gomorrhe :

« J’eus enfin le plaisir que Swann entrât dans cette pièce, qui était fort grande, si bien qu'il ne m'aperçut pas d'abord. Plaisir mêlé de tristesse, d'une tristesse que n'éprouvaient peut‑être pas les autres invités, mais qui chez eux consistait dans cette espèce de fascination qu'exercent les formes inattendues et singulières d’une mort prochaine, d'une mort qu'on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage. Et c'est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux sur soi‑même (mélange à la fois de ‘suave mari magno’ et de ‘memento quia pulvis’, eût dit Robert), que tous les regards s'attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rongé, rogné les joues, comme une lune décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d'optique peut seule ajouter l'apparence de l'épaisseur. Soit à cause de l'absence de ces joues qui n'étaient plus là pour le diminuer, soit que l'artériosclérose, qui est une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l'ivrognerie, ou le déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d'un vieil Hébreu que d'un curieux Valois. D'ailleurs peut‑être chez lui, en ces derniers jours, la race faisait‑elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, en même temps que le sentiment d'une solidarité morale avec les autres Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie, et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l'affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. I1 y a certains Israélites, très fins pour­tant et mondains délicats, chez lesquels restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète. Swann était arrivé à l'âge du prophète. Certes, avec sa figure d'où, sous l'action de la maladie, des segments entiers avaient disparu, comme dans un bloc de glace qui fond et dont des pans entiers sont tombés, il avait bien « changé ».

(…)

Et, de plus, combien il était changé depuis cet après­-midi même où je l'avais rencontré - en somme quelques heures auparavant - dans le cabinet du duc de Guer­mantes! Avait‑il vraiment eu une scène avec le Prince et qui l'avait bouleversé? La supposition n'était pas néces­saire. Les moindres efforts qu'on demande à quelqu'un qui est très malade deviennent vite pour lui un surmenage excessif. Pour peu qu'on l'expose, déjà fatigué, à la chaleur d'une soirée, sa mine se décompose et bleuit comme fait, en moins d'un jour, une poire trop mûre ou du lait près de tourner. De plus, la chevelure de Swann était éclaircie par places, et, comme disait Mme de Guermantes, avait besoin du fourreur, avait l'air camphrée, et mal camphrée. J'allais traverser le fumoir et parler à Swann quand (…) ».

En fait, disant ce « souillant » qui m’a d’abord fait sursauter, Raczymow s’adosse à une analyse (intrigué, j’ai repris le livre) qu’il a développée dans Le cygne de Proust  , au chapitre intitulé Le sadisme et la mort (je ne m’en souvenais pas …), et que je vais reproduire ci-après intégralement (Annexe [II]).

Dans l’immédiat, je l’entends encore dire : ‘L’Histoire … fosse commune chez Michelet … dette envers les morts chez Ricœur’. Et puis : ‘Charlus se réjouit de survivre à tous ces morts de sa parentèle ou de son milieu dont il se complait à faire la liste’, et d’énoncer, de citer :

« C’est avec une dureté presque triomphale qu’il répétait sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux sourdes résonances sépulcrales : ‘Hannibal de Bréauté, mort ! Antoine de Mouchy, mort ! Charles Swann, mort ! Adalbert de Montmorency, mort ! Boson de Talleyrand, mort ! Sosthène de Doudeauville, mort !’ Et chaque fois, ce mot ‘mort’ semblait tomber sur ces défunts comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus profondément à la tombe ».

Il y a là, dit-il, inscription des morts dans un livre dont Proust pense qu’il leur permettra de  survivre.

Il poursuit : ‘La littérature, peut-être, plus que l’Histoire, fait perdurer les noms, mais ce ne sont pas des noms réels’. Seul peut-être, selon lui, échappe à la règle le livre de Serge Klarsfeld, « mémorial sublime et matrice minimaliste de 75000 noms », dans un effort qu’à sa façon Modiano assumait avec Dora Bruder. Il y a là le seul livre valable, celui des noms, des noms des morts, des noms des déportés de France. Complété de 1100 photos .

Reliques ? reprend-il pour conclure, c’est une tentative pour désanonymer des images, pour ralentir des destins sur la voie du déchet, pour leur construire, au sens de Mallarmé, un tombeau.

Et il croit sentir deux lignes parallèles, l’une où le Christianisme se rattacherait à la Littérature dans une démarche de rédemption individuelle, l’autre où le Judaïsme se rattacherait à l’Histoire dans une perspective de rédemption communautaire… [ce qui mériterait des développements]

Mais il veut se hâter vers la fin et l’on se retrouve à apprendre en une minute qu’il est non croyant, qu’il doute finalement que la littérature puisse surmonter la mort, qu’on pourrait citer l’Ecclésiaste et qu’une des leçons à méditer de la fin du Temps Retrouvé, sur la marche inéluctable du changement et sur l’oubli, cet échange,  dont le narrateur est témoin, en porte l’essentiel : «Quelqu’un ayant demandé à un jeune homme de la plus grande famille s’il n’y avait pas eu quelque chose à dire sur la mère de Gilberte, le jeune seigneur répondit qu’en effet dans la première partie de son existence elle avait épousé un aventurier du nom de Swann, mais qu’ensuite elle avait épousé un des hommes les plus en vue de la société, le comte de Forcheville » .

Et il ferme le ban.

Que penser de tout ça ? (…)

On a là un exposé assez … épisodique. Pas inintéressant d’ailleurs, finalement, à « reconditionner », mais assez largement fondé sur une émotion personnelle, celle qui a motivé la rédaction de Reliques. On y trouve les références chères à Raczymow : Barthes, Proust, Modiano (donc indirectement Maurice Sachs, dont il a écrit une biographie, car le hasard a voulu que Modiano habite l’appartement qu’avait occupé à Paris Maurice Sachs).

Est-ce pour autant un exposé qui respecte son titre : Proust, la Mémoire, la Shoah ? 

Il y a des trois, mais il n’y a pas une organisation de pensée qui les lie en une articulation vraiment claire, sauf à essayer de relire tout le propos sur la base de ce seul terme yiddish, « shmattè », cité dans Reliques, en en retenant le sens de « déchet ».

Un exposé alors lourd d’une violence sous-jacente, celle des émotions bien sûr, mais provoquées par ces « déchets » justement que sont en vrac nos illusions perdues, les morts de la Shoah, la fuite du temps, la tristesse poignante des disparitions, et des disparitions de tous ces êtres et de tous ces instants qu’on ne reverra plus, partis dans les effondrements de l’Histoire, ou de l’intime,  la perspective de notre propre mort aussi, horreurs parfois mal hiérarchisées mais dont, itérativement, le génocide constitue plus ou moins toujours la toile de fond obsessionnelle. Horreurs dont on se demande ce qu‘en peut faire, montrer, sauver la littérature ?

Y eut-il un débat ? (…)

Il est 18h10. Comment vont-ils tenir jusqu’à 18h30 ?

A.C. Qu’est ce livre ? [Il parle de Reliques] A-t-il des modèles ?

H.R. Non pas de modèles. Au départ, il y a eu une conférence de Mario Hirsch, à laquelle j’ai assisté, conférence sur la photo familiale liée à la guerre, au souvenir, à la disparition. Au fond, l’idée de reprendre et d’approfondir, au collectif, Roland Barthes.

Pendant l’exposé, une photo a été projetée d’une de ces « cartes (postales) ouvertes » imposées en France sous Vichy. J’ai réalisé que j’avais la même chose chez moi et au fond, dans ma tête, le livre était fait…

A.C.  Je connais bien Mario Hirsch, nous avons été collègues à Columbia… Ètes-vous sensible à l’expansion de ce genre d’ouvrage ?

H.R. Il me semble qu’Annie Ernaux a fait quelque chose dans cette direction . Mais la nouveauté est dans le renversement, la photo primant ou précédant le texte et non pas illustration du texte. Les photos de Barthes, on sait l’importance qu’elles avaient pour lui, c’est cela qui nous émeut, pas les photos en elles-mêmes…

A.C. Vous avez associé comme Roland Barthes, émotionnellement, la photo et la mort. J’ai entendu l’autre jour un exposé de Bonnefoy dans ce sens. Est-ce la seule thèse ?

H.R. Il existe des photos d’Art … Là on parle des photos des « boîtes de chaussures »…

A.C. Perte du nom … Oui, vous avez insisté. Je pensais aussi au dernier séminaire, non réalisé, de Barthes, sur les photos de Proust. Il était prêt, et puis l’accident …

H.R. Oui, intéressant et étonnant cet intérêt de Barthes pour les photos de Proust. … Les photos de Proust … Est-ce  vraiment intéressant…

A.C. Roland Barthes avait écrit sur Painter, en termes élogieux, même si aussi pervers, avec l’argument qu’on y lisait la vie de Proust comme si elle faisait suite à son œuvre, ne lui était pas antérieure …. Cette biographie de Painter, elle se lit comme un roman, même si elle n’est pas la plus fiable… Dans votre comparaison finale Histoire / Judaïsme / Christianisme / .. j’ai pensé à X … [je n’ai pas pu fixer la moindre phonétique du nom], mon collègue …

H.R. Sauver les noms, le collectif, le singulier. Le Judaïsme est plus communautaire. Le Christianisme est plus personnel…

A.C. Mais l’Histoire récente va plus vers les individus. Alain Corbin, par exemple… Un retour au singulier …

H.R. L’Histoire … Littéraire ….

On sent que ça rame vraiment trop. Il est 18h25. Comment gagner encore cinq minutes ? Le combat était perdu d’avance . Restait à déterminer les conditions du fiasco … Visiblement, là, on sombre …. Peut-on prolonger sans ridicule la noyade?

Allez ! Une bonne inspiration , on ne fait plus semblant : Compagnon se décide et  tranche le nœud gordien :  « Bien … »

Tout le monde a compris. On se lève.

********ANNEXES ********

[I] - Cours de M. Antoine Compagnon

L’Image dans le Tapis

SOURCE : INTERNET

(……)

[Venons en à ] une célèbre et belle nouvelle de Henry James, « The Figure in the Carpet », ou « L'image dans le tapis », très à la mode du temps de la nouvelle critique des années 1960 et 1970, et commentée par tout le monde. Nombreuses sont les nouvelles de James qui parlent de la littérature, de la lecture, de la critique, de la vie, de la création littéraire, qui sont de vraies théories de la littérature. Ici, le grand romancier Vereker confie à un jeune critique - le narrateur, point de vue du récit - qui vient de publier « les fadaises habituelles » sur son dernier roman et qu'il a rencontré dans le monde : « ... il y a dans mon oeuvre une idée sans laquelle je ne me serais pas soucié le moins du monde de ce métier ... la plus fine et la plus dense des intentions qu'elle contient ... mon petit stratagème [this little trick of mine] ... la chose que la critique devrait trouver... un projet exquis... ». Cela excite évidemment le jeune critique, grand admirateur de son oeuvre, qui demande l'aide de l'écrivain pour déchiffrer son dessein : « Je lui [au public] ai hurlé mon dessein », réplique Vereker, qui ajoute que ce secret n'a rien d'un message ésotérique : « La chose est aussi concrète que l'oiseau dans la cage, l'appât sur l'hameçon, le bout de fromage dans la souricière. Elle est enfermée dans chaque volume comme votre pied dans sa chaussure. C'est ce qui régit chaque ligne, choisit chaque mot, met un point sur tous les i, distribue toutes les virgules. » Ni forme ni fond, ce dessein est comme le coeur dans le corps, l'organe de la vie. Le jeune critique se lance donc dans une recherche systématique de cette « intention d'ensemble », et échoue bien entendu dans sa quête du secret ; désespéré, il en parle à un ami, critique plus renommé, Corvick, puis retourne chez Vereker, à qui il avoue qu'il a trahi son secret, enfin, le secret du secret, qui est cette fois comparé à « quelque chose comme une image complexe dans un tapis persan » (l'image est celle du jeune critique), puis au « fil qui relie mes perles » (l'image est cette fois celle de l'écrivain). L'oeuvre, toute l'oeuvre contient une image, une figure de l'auteur, une silhouette, un dess(e)in, un motif tissé dans la trame du texte. Corvick, lui aussi gagné à son tour par la fièvre de la recherche, pense avoir découvert le secret, l'expose à l'écrivain, qui le lui aurait confirmé. Mais Corvick meurt dans un accident avant d'avoir révélé le secret de Vereker dans un article, non toutefois sans l'avoir confié, dit-il, à sa femme, qui le garde pour elle, l'identifie à sa vie, et refuse de le communiquer au jeune critique, lequel se désintéresse alors de son écrivain préféré et en vient même à soupçonner qu'il n'y a en vérité nul secret. La femme de Corvick mourra à son tour, non sans, grâce au secret, au pouvoir du secret, avoir écrit à son tour une bon roman, puis Vereker, et le secret ne sera jamais élucidé, ni son existence avérée. Personne ne parle d'image de l'auteur, mais d'un motif secret qui unifie son oeuvre, et tous ceux qui touchent à ce motif meurent successivement. Une fois conscient de l'existence de ce motif, le jeune critique ne peut plus lire Vereker comme avant ; il est dès lors condamné à rechercher cette figure qui le fuit et l'empêche de lire librement. Comme souvent les nouvelles de James, celle-ci est dérangeante, parce qu'elle n'aboutit à aucune résolution, parce qu'elle se termine par une aporie : y a-t-il ou non un secret ? Autrement dit : existe-t-il un motif, une figure commune à toutes les oeuvres d'un écrivain, quelque chose comme une signature en filigrane, une marque de reconnaissance ? Et cette signature, est-elle délibérée ou profonde, inaliénable ? Ou encore, et plus simplement : qu'est-ce qu'un auteur ?

[II] - Le Cygne de Proust . Henri  Raczymow

Un chapitre : « Le sadisme et la mort ».

De Proust, un saisissant autoportrait posthume: « une barbe de prophète surmontée d'un nez immense qui se dilate pour aspirer les derniers souffles ».

Dans la description que fait Proust de Swann malade, il y a chez lui une complaisance patente à enlaidir son personnage, à surenchérir en évoquant sa dégradation physique. C'est une revanche. Qu'alors res­sorte la « judéité » de Swann n'est pas précisement un compliment sous la plume de Proust. Swann régresse à un stade antérieur, inférieur de son évolution/ascension, de celles de ses parents. C'est un effondrement.  Nulle compassion alors chez le marionnettiste. Rien qu’un malin plaisir. Mais pourquoi donc? II semble qu'à ce moment, ce qui meut Proust, c’est bien la haine. Haine de soi, bien sur. ‘Selbsthasse’. Nous ne sommes pas loin du lièvre. Haine du Juif en soi‑même? C'est trop vite dit. Non: une revanche. Haas, d'un point de vue stric­tement mondain, a mieux réussi que Proust. Redeve­nant < juif >, Swann retourne à la case départ: la non­-existence. Quant à Proust, il ne saurait redevenir juif: il ne l'a jamais été. Mais il lui est loisible de se définir d'une identité en creux, I'identité des identités, où I'identité même est incertaine et mouvante, parfois  émouvante: être écrivain. Ce serait, ce sera là sa vic­toire, laissant Swann/Haas loin derrière. Oui, il eût pu, Proust, (n') être (que) Swann/Haas. D'où sa vindicte d'avoir failli n'être que cela, d'avoir tout failli. Il s’acharne sans compassion sur Swann et sur lui‑même, Proust, l'individu mondain, pur « cadre vide d'un chef­ d'œuvre », qui eût pu ne pas créer, n'être que le fils élégant, snob et courtisé d'une mère juive au nom germanique. II s'acharne littéralement sur Swann malade. Puis il jouit de sa mort. Allons plus loin: Swann, Proust le met à mort. Une corrida, un sacrifice, au sens rituel et religieux.  Ce que Proust sacrifie, c'est la part Swann/ Haas en lui: mondanités et vaines ambitions. La reli­gion qui exige ce rite sacrificiel, c'est évidemment l'Art. La religion de l'Art, comme les autres, a son rituel de mise à mort d'une victime expiatoire. Pour simplement le suggérer, Proust eût pu s'en tenir à ce qui, dans le judaïsme par exemple, a un jour remplacé le sacrifice « bestial », encore entaché de paganisme: la prière. Ou bien, dans le christianisme, à la fois la prière et la méta­phore théâtrale du sacrifice: l'eucharistie, la trans­substantiation. Mais non, ni juif, ni vraiment chrétien, Proust choisit de « régresser » à une forme primitive, encore mal départie de l'archaïque paganisme: la pure et simple mise à mort de l'animal. Mise à mort du beau cygne de chair, consacrant l'avènement du Signe abstrait, seul objet désormais de culte, auquel, précisément, Swann/Haas n'a pas voulu ou pu accéder. Apo­gée de la Modernité (après Flaubert et Baudelaire): Dieu est mort (du moins se meurt tranquillement et dans l'indifférence générale, dans le Machinisme et le Progrès); reste le religieux, mélange de paganisme (dans le rite) et maintien du principe des religions révé­lées: la transcendance: ici, l'Art.

De l'acharnement sadique de Proust touchant la physiologie de Swann et l'aspect que la maladie, plus tard, lui confèrera, deux notations. La première a trait à la marchande, aimable envers Gilberte et Marcel, qui tient la baraque aux Champs‑Elysées: « C'était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d'épice, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d'un eczéma chronique et de la constipation des Prophètes ». Cette idiosyncrasie laisse rêveur. On s’attendrait plutôt à trouver une telle révélation dans la bouche d'une Ver­durin. Ou bien d'un  Charlus quand il se laisse aller. (On donne parfois cet exemple d'un Proust débraillé en relevant cette vulgarité: « Quant à tous les petits mes­sieurs qui s'appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n'y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c'est la même chose... ». 0n a tort. Car, précisement, ce n’est pas Proust qui parle ici, c'est Charlus s'adressant à Morel. Et même, ajoute Proust, il fait alors, Charlus, preuve de bêtise. Bien que, sur le fond, Proust applaudisse des deux mains: il ne manque pas  de stigmatiser le snobisme d'un Swann se targuant d'être l'ami du comte de Paris alors que les princes, les vrais, eux, le snobisme, ils l'ignorent: ils planent trop au‑dessus des misérables vanités d'un Swann, d'une Verdurin, d'un Proust, même.) Et pourtant. Avec cette « constipation des Prophètes », et malgré la majuscule à ces derniers, je prends Proust en flagrant délit de vulgarité, oui, cédant au plaisir d'un mot facile autant que gratuit et d'un goût douteux, trop paresseux alors, semble‑t‑il, pour le placer, ce mot, dans la bouche plus romanesquement vraisemblable d'un personnage qui eût, lui, quelque raison de le proférer. Proust réduit Swann à un petit Juif à la fois prétentieux et insignifiant: ce qu’il partage avec les prophètes, c'est la constipation. Or, on ne sache pas qu’ils eussent à souffrir de ce mal. Proust salit ici ce qu'il aime le plus, ce qu’il vénère. C'est Mlle Vinteuil crachant sur la photo de son père.

Et puis, n'est‑ce pas un peu louche, cette vulgarité liée à une manière de blasphème où Swann et les prophètes d'Israel sont conjointement associés et ravalés  dans une même et laborieuse défécation? Autre mention, à l'autre bout du roman, où la figure de Swann, chez le prince et la princesse de Guermantes, « se marquait de petits points bleu de Prusse... et dégageait ce genre d'odeur qui, au lycée, rend si désagréable de rester dans une salle de sciences ».

Dès ce moment, I'élégant Swann est mort. Proust a commencé de le tuer. Mais c’est en vérité bien en amont qu'il s'y est essayé, avec son histoire de constipa­tion et de prophètes. Cela, à la manière wagnérienne de l'art proustien, annonçait déjà la mort de Swann. Mais peut‑être ne s’agit‑il pas seulement d'art. Car Swann, Swann mort, partagera encore autre chose avec les prophètes­: la barbe, « surmontée d'un nez immense ». Et puis son amour (nouveau) des (autres) Juifs. C'est à ce moment‑là que Swann, Proust le met à mort. Et ce fut d'ailleurs dans les mêmes dispositions que Haas rendit l'âme. Quant au vrai « prophète », celui‑là seul dont la parole est créatrice, c'est assurément Proust lui‑même, lui seul.

Gilberte, significativement, viendra appuyer sur la blessure que Proust avait ménagée, corser l'acharne­ment sadique dont il avait fait preuve. Elle le fera par ce trait que je parviens mal encore à m’expliquer tout à fait (car Swann était paré de tous les prestiges, et il l'avait tant aimée, sa fille!): la honte de son père, du nom qu’elle partageait avec lui et à l’énoncé duquel elle ne peut s'empêcher de rougir. Je ne la comprends pas, Gilberte. Moi, j'aurais aimé que ma fille eût un père comme M. Charles Swann.

Ce sadisme touchant la mort, je le retrouve dans la bouche de Charlus  - ce n'est guère étonnant ‑ annon­çant « avec une dureté presque triomphale »: « Hanni­bal de Bréauté, mort! Antoine de Mouchy, mort! Charles Swann, mort! Adalbert de Montmorency, mort! Boson de Talleyrand, mort! Sosthène de Dou­deauville, mort! ». « Et chaque fois », ajoute Proust, « ce mot ‘mort’ semblait tomber sur les défunts comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus profondément é la tombe ».

Un publiciste comme Arthur Meyer dans une chro­nique du Gaulois n’eût pas manqué, dans une telle liste, de mentionner Charles Swann/Haas à la fin. Et même Charlus eût dû, de façon socialement plus vrai­semblable, citer Swann en ultime position. On dira: il cite ces noms comme ils lui viennent a l'esprit. Certes, mais c'est Proust qui écrit. Proust est bien le seul qui, dans cette liste d’illustres sinon notoires défunts, n'ait pas lieu de rétrograder Swann. Or, il place son nom jus­tement en son cœur, comme si c'était les noms des autres qui s'étoilaient à partir du sien. La mort vient tout égaliser, et Swann rejoint enfin et définitivement ses pairs du Jockey.

Quel est ce fossoyeur acharné à accomplir sa tâche sur le mode triomphal ? C'est Proust écrivain qui n’a de cesse d'enterrer ces morts afin, en les nommant dans son livre, de les sauver un peu. De sauver un peu, peut‑être, pour quelque temps, leurs noms étranges, archaïques et presque barbares. »