06 avril 2009
Leçon n° 13 et Dernière
Mardi 31 Mars 2009
‘‘C’est le dernier cours’’, entame Antoine Compagnon qui vient de se glisser derrière la paillasse et de s’asseoir, vaisseau fantôme d’une pensée proustienne perdue dans les sables de son interminable introduction, loin de la roborative auto-dérision stendhalienne, guidant sa vacation vers le farcesque involontaire en l’éparpillement découragé d’une érudition sans boussole, Nord magnétique et thème de l’année perdus, ‘‘C’est le dernier cours, et je poursuivrai comme si de rien n’était l’introduction historique entamée la semaine passée … ’’
Dans l’amphi résigné, quel ne fut mon ennui …
S’engage la litanie répétitive des rappels antérieurs : « Cette période, des Lumières au Romantisme … charnière, transition … des Vies à la biographie, du genre ancien, grec, latin, médiéval, au cœur de la rhétorique … à la biographie, jeune, moderne, ambiguë aussi, à cheval entre la littérature et l’histoire … L’apparition des termes biographie, biographe, à partir du XVIII° siècle … le dictionnaire de Trévoux : « Auteur qui écrit des vies ou de saints ou d’autres » … le dictionnaire de l’abbé Prévost… »
On peut aller relire toute la fin de la leçon 12….
J'ai levé le stylo, j'économise l'encre
Antoine Compagnon, il est temps, levons l'ancre
Cette intro nous ennuie, allons, appareillons !
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton savoir pour qu’il nous réconforte !
Ne te répète pas, le bis peu nous importe !
Et ne nous traite pas toujours comme des veaux !
Ouvre-nous l’Inconnu, montre-nous du nouveau !
Thibaudet ? J’ai entendu Thibaudet ? Mais, on n’en a pas parlé la dernière fois….
Mon esprit se réveille et puis ma main griffonne,
Au nom de Thibaudet un espoir se redonne …
Du neuf, du neuf enfin, bousculant les tabous…
Il était temps, car ma patience était à bout !
Oui, Thibaudet donc apparaît, parlant dans un article au sujet de Sainte Beuve d’hagiographie vomitive, et plus loin de méthode hagiographique, clé des biographies littéraires et historiques (où l’on retrouve, dit Compagnon, l’incertitude du statut de la biographie, entre Histoire et Littérature …)
Bref sursaut, on replonge : « … importance du quatuor, des couples génériques, bio-hagio/graphe-graphie … l’écriture de vie … sa sécularisation – laïcisation … période charnière … travail de Reinhart Koselleck. … »
Ah ? Il a dit Lanzmann ? Anecdote nouvelle, notons [elle est exécrable mais je la risque, c’est le dernier compte-rendu de cours : ‘‘… notons, comme dit Amélie’’. Désolé] : « Claude Lanzmann, la semaine dernière, en quittant le Collège où il avait entendu, avant sa propre intervention, ce que je disais de l’apparition du terme biographie, me rappelait – en quelque sorte off the record - que John Dillinger avait été abattu [ le 22 juillet 1934] alors qu’il sortait d’un cinéma de Chicago, une salle qui existe encore aujourd’hui, alors célèbre pour son air conditionné, qui s’appelait, curieusement le Biograph Theater [on projetait ce jour là Manhattan melodrama, avec en vedette Clark Gable]. Pourquoi ce nom, si inattendu, pour une salle de spectacle ? »
Et la litanie reprend … ah ! non, il y a un ajout : « Le mot apparaît très tôt, à la Renaissance, mais comme hapax (occurrence trouvée, mais unique). On relève en 1583, ouvrage anonyme avec querelle d’attribution à la clé : Biographie et Prosopographie des rois de France, où leurs vies sont brièvement décrites (…/ titre à rallonge) ».
Le catalogue de la BN, dit Compagnon, sous la responsabilité du père Jacques Lelong et de Jean-Charles Brunet (éminents bibliographes : fin XVIII° / début XIX°) attribue (semble-t-il faussement) l’ouvrage à Antoine Du Verdier [érudit, référencé par ailleurs, pour ce que j’ai pu voir, comme auteur, en 1573, d’une Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres, et semble-t-il surtout, en 1585, d’une Bibliothèque françoise, sauf erreur monument bibliographique élevé aux poètes de la Pléiade (…finissante ; il semble qu’il ne restait plus guère, au moment de sa parution, que Ronsard)].
Les disputes de bibliographes, dit Compagnon, soulignent la connivence de la biographie et de la bibliographie comme sciences auxiliaires de l’Histoire… et il repart pour un petit tour en leçon 12, sans éclairage nouveau, avec les Vies de Giorgio Vasari et l’Histoire de l’Art, où la critique d’attribution est essentielle (…) Le terme bibliographe, non cité last week, est dans le dictionnaire de Trévoux version 1752 : « personne versée dans la connaissance des livres ».
Prétendre aborder dit-il (…je n’en avais pas l’intention, pourquoi prendrais-je cette remarque comme un avertissement ? ) une généalogie des bibliographes ne peut se faire sans évoquer le plus connu de ceux qui œuvrèrent (sévirent ?) au XIX° siècle : Quérard [ Joseph-Marie (Rennes –1797 / Paris – 1865) ; auteur en particulier de La France littéraire, répertoire quasi exhaustif de la production éditoriale française entre 1700 et 1840 ]. La bibliographie, énonce-t-il, est au cœur de la connaissance des livres.
Mais revenons à 1583. Aujourd’hui, l’attribution (hâtive ?) à Antoine Du Verdier de la Biographie et Prosopographie des rois de France sus citée est abandonnée au profit plus probable du libraire qui l’édita.
Quant au vocable : quid du terme prosopographie ?
En grec, dit Compagnon, prosôpon, c’est la personne, la face, la figure [Note : …intervient aussi dans prosopopée, figure de style qui donne la parole à des morts, des absents, des objets, des idées, des animaux, qui en « fait » des personnes (le verbe grec poieîn (faire) s’est là adjoint à prosôpon). On étudiait autrefois dans les classes de lycée la Prosopopée de Fabricius (Jean-Jacques Rousseau. Discours sur les sciences et les arts (1750) ]
La « prosopographie » est alors la « description des qualités physiques d’un personnage, d’une personne ».
Et puis un repentir : « …pour en finir avec l’attribution coupable de Lelong-Brunet, c’est sa Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres [que j’ai citée plus haut] qui a par extension – on ne prête qu’aux riches – fait d’Antoine Du Verdier le putatif auteur de l’autre.
Sa Prosopographie avérée renvoie à un souci de description des grands personnages de l’antiquité dont on trouve plus que des traces dans les Essais de Montaigne. »
On peut sentir les termes (et les démarches) comme complémentaires : la description (prosopographie) vient se porter aux côtés et en renfort du récit de vie (biographie).
Le terme de prosopographie a pris ultérieurement le sens de biographie collective, avec l’érudition allemande du XIX° siècle qui pose la chose en auxiliaire de l’Histoire et comme ensemble, rassemblement, des biographies d’un groupe ou d’une classe sociale, avec ce modèle qu’a étée la Prosopographia imperii romani publiée à la fin du XIX° siècle [ Référence trouvée : Edmund Groag ; Arthur Stein ; Preussische Akademie der Wissenschaften . Est-ce la bonne ? Amazon propose (?) une édition (indisponible!) de 1933 ]
Prosopographie, continue Compagnon, est un terme (et un fait) à la mode aujourd’hui, avec la multiplication des annuaires et dictionnaires de toutes sortes. On a par exemple publié des prosopographies de la III° République ; l’historien Christophe Charles a donné ce nom à des dictionnaires de professeurs du Collège de France, de la Sorbonne, …
Mais à la Renaissance, les deux termes (prosopographie et biographie) sont encore substituables. On peut se poser la question pour Sainte-Beuve. Voyons, ses Portraits , sa Critique, est-on dans le « bio… » ou dans le « proso… » ? S’agit-il de « proso… » individuelle ou de « proso… » » collective ? Chateaubriand et son groupe littéraire, ou Port-Royal, collectif, non ?
Compagnon lit, dans la préface de Port-Royal: « En un mot, on se conduira avec Port-Royal comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu’il n’est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d’essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements ; dès qu’il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer. »
… où Sainte-Beuve, commente-t-il, souligne ainsi qu’il ne traite pas à l’identique les années de formation et les années de maturité. Il ajoute : … auteur essentiel de la critique littéraire, Sainte-Beuve aime les portraits de groupe …
Mais je (Compagnon) le redis : nuançons. Les Vies relèvent de l’ancien, genre noble, élevé, « geste » ; la Biographie est laïcisée, sécularisée avec parfois, la tentation (la nostalgie ?) d’un ennoblissement, dès lors qu’on l’intitule … Vie ( !). Ainsi André Maurois, qui s’en fit une spécialité : La vie de Disraeli, Ariel ou la vie de Shelley, Prométhée ou la vie de Balzac, Olympio ou la vie de Victor Hugo, Lélia ou la vie de George Sand … A noter toutefois que l’article défini distingue ce « … la vie de… », en singularisant, d’un « Vie de … » qui eût été pesant et compassé de solennité et d’exemplarité à l’ancienne. Ce « la vie » institue aussi … la vie comme unité de mesure, comme cette globalité close qu’enferme et résume l’énigme du Sphinx que résout Œdipe [ Quel est l’être doué de la voix qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ? / Rép : L’homme, enfant, puis adulte, puis vieillard ].
Compagnon esquisse une opposition entre Sainte-Beuve et Montaigne en soulignant le premier attentif aux années de formation et par là même du côté de la biographie, occupé d’un souci moderne et le second disant l’importance de la mort dans le parcours des hommes dont on raconte la vie, au point qu’il soit interdit de conclure avant la fin, qui peut altérer le sens de tout ce qui l’a précédée (Mauvaise vie / Mort bonne – Vie bonne / Mauvaise mort). Montaigne, par là du côté des Vies, est ainsi occupé d’un souci ancien. Mais, dit Compagnon, conciliant, rien n’est aussi tranché et ces deux soucis, chez ces deux auteurs, se croisent, et puis - en incidente - : « Quand nous lisons une biographie, n’allons-nous pas vite, et d’abord, à la fin ? »
On peut, poursuit-il, comptabiliser des Vies depuis l’antiquité. On en voit des « morceaux » chez Hérodote (~ 484 – ~ 425), chez Thucydide (v. ~ 470 – v.~395), tandis que Xénophon (v.~425 – v.~355) donne davantage dans le récit de vie, le portrait élaboré ; sa Cyropédie est un portrait (romancé) de Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire perse (v. ~550), ses Helléniques riches en portraits historiques, narrent l’histoire des Trente [ Nom donné au gouvernement oligarchique de trente magistrats imposé par Sparte à Athènes après sa capitulation en ~404 à l’issue de la guerre du Péloponnèse. Les Trente furent renversés au bout de huit mois par une révolution menée par Thrasybule et qui restaura la démocratie].
L’Histoire, dit Compagnon, devient inséparable des récits de vies….
Et les Vies sont un grand genre romain. Il liste :
Cornélius Nepos (~99 - ~24) : De excellentibus ducibus (Vies des grands chefs de guerre)
Suetone (v. 70 –v. 130) : Les Vies des douze Césars et le De viris illustribus (Sur les hommes illustres ; littérature latine). Les Douze Césars : une prosopographie, précise Compagnon, des douze empereurs qui se succèdent, de Jules César à Domitien (pour mémoire, après Jules et dans l’ordre : Auguste – Tibère – Caligula – Claude – Néron – Galba – Othon – Vitellius – Vespasien – Titus – Domitien) ; l’ouvrage, dit Compagnon, est de portraits plus que de récits, avec une composition non pas chronologique mais rhétorique : l’origine, la naissance, la carrière, la magistrature, l’œuvre, les bienfaits, les caractères physiques, la mort et ses présages.
Plutarque (grec ; v. 46/49 – v. 125) : Vies parallèles. Cinquante biographies couplées, un grec / un romain.
Diogène Laërce (grec - datation imprécise – début III° siècle (post J.C.)) : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.Nombreuses précisions biographiques et bibliographiques dans ce qui est la première Histoire de la philosophie grecque. Il avance, pour chacun, suivant un même plan : résumé de la vie / doctrine / liste des œuvres / mort / épigramme morale [ … pour moi « faux ami » (sans doute par attraction de l’unité de poids), j’ai dû pour la nième fois aller m’assurer qu’épigramme était féminin (je note, dans le Robert, que le genre est resté incertain jusqu’au XVIII° siècle) … et je suppose par ailleurs que Compagnon utilise ici le sens grec originel d’epigramma, inscription, devenu ensuite (p.ex. XVI° siècle, Marot) celui de petite pièce en vers sur toutes sortes de sujets, car au sens moderne, il y a dans épigramme une intention satirique qui ne semble pas être – sauf erreur - celle de Diogène Laërce. Et en retournant après coup aux dictionnaires, je viens de lire (référence donnée par Littré) un paragraphe de Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel du 4 janvier 1864, en forme de mise au point qui souligne la nuance que je viens d’indiquer ]
L’esprit de ces Vies, exemplaires, dit Compagnon, est qu’elles sont écrites pour enseigner comment vivre, jouant justement de leur exemplarité, de l’auctoritas, dans une finalité qui fait l’exactitude seconde…Des phénomènes d’antipathie, de sympathie y peuvent s’enclencher, jouer un rôle, et l’exemplarité peut être a contrario, comme chez Suétone où les vices sont montrés, mais pour qu’on s’en éloigne ….
L’inflexion médiévale du genre va le pousser vers la piété (avec cette exception que constitue la Vie de Charlemagne (742 - 814) [composée peu de temps après sa mort par Eginhard (770 – 840), un lettré qui avait été de ses proches conseillers]), vers les Vies de saints, avec comme modèle La légende dorée [Legenda aurea ; Jacques de Voragine (Iacopo da Varazze (1228/1230 - 1298)) . Dominicain italien ; archevèque de Gènes ] biographie collective où les vies des saints sont relatées selon les modèles de la liturgie, en trois étapes : la vie / les miracles / le martyre.
A la Renaissance, Suétone et Plutarque sont les plus lus. On retourne aux héros, qui remplacent les saints. On lit, on approuve ou on désapprouve, on médite, et on interprète aussi ces Vies non exemplairement, en fixant son attention sur une autre dimension, moins édifiante, moins canonique, de la figure racontée, car les détails annexes sont nombreux, chez Plutarque par exemple, à côté des hauts faits (Montaigne en fait son miel). L’imitation du héros reste le but, mais les « particulières vérités » donnent aussi des leçons. Et puisqu’on vient de dire Montaigne … Il s’intéresse à l’homme vrai, à l’homme réel plus qu’à l’homme glorieux ; la particularité, la complexité le retiennent, il cherche l’idiosyncrasie [ le tempérament personnel, l’ensemble des réactions propres à l’individu ] : Alexandre (dans le chapitre I des Essais, livre I) clément et cruel [ complément : « si gratieux aux vaincus » écrit de lui Montaigne, mais aussi, tout de suite après à propos d’un ennemi vaincu et arrogant, ce trait : « … ‘‘et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gémissement’’. Et tournant sa cholere en rage, [Alexandre] commanda qu’on lui perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif , deschirer et desmembrer au cul d’une charrette. »] ou Plutarque, doux et colérique… Il veut trouver l’individualité sous l’armure [ celle-là même que Jospin, raide comme un passe-lacet, voulait fendre … On a vu ensuite le résultat ] : « Il se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un’ odeur souefve (suave), par quelque rare et extraordinaire complexion : dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. » (Livre I-Chap. LV-Des Senteurs)
… notation que Montaigne retient d’un portrait de Plutarque ; ou encore :
« C'estoit une affetterie consente (conciente) de sa beaute, qui faisoit un peu pancher la teste d'Alexandre sur un costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras : Julius Cæsar se grattoit la teste d'un doigt, qui est la contenance d'un homme remply de pensemens penibles : et Ciceron, ce me semble, avoit accoustumé de rincer (gratter) le nez, qui signifie un naturel mocqueur. » (Essais - Livre II- Chap. XVII- De la præsumption)
… pris de nouveau chez Plutarque.
Alexandre, ne peut s’empêcher de noter en incidente Compagnon, image antidatée de la sprezzatura des courtisans….
Dans le livre II, au chapitre XXXVI, Des plus excellens hommes, Montaigne, dit Compagnon, nous livre son Panthéon : Homère, Alexandre le Grand et plus encore, Epaminondas (« Le tiers (le troisième) et le plus excellent à mon gré, c’est Epaminondas »). Note sur Epaminondas: Général et homme d’état béotien (~418 - ~362), il a su imposer l’hégémonie de Thèbes sur la Grèce centrale dans le cadre de campagnes renouvelant la stratégie militaire dont la dernière (bataille de Mantinée), victorieuse une fois encore sur les forces alliées de Sparte et d’Athènes appuyées par d’autres cités lui coûta la vie (d’après Le Robert).
Montaigne, rajoute Compagnon, grand lecteur qui thésaurise et utilise tout ce qu’il a lu ailleurs, par exemple chez Quinte-Curce [ Note : Historien latin du 1er siècle (post JC), auteur d’une Histoire d’Alexandre en dix livres (les deux premiers perdus) ]
Il poursuit. Dans Des livres (livre II, chap. X), Montaigne précise:
« Les historiens sont ma droitte bale (mon coup préféré): car ils sont plaisans et aysez : et quant et quant [et tout de suite] l'homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu : la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens : plus à ce qui part du dedans, qu'à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laërtius [Diogène Laërce], ou qu'il ne soit plus estendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. »
Une citation encore, dans De l’institution des enfants (livre I, chap.25 ou (26 selon édition)) :
« Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C'est un vain estude qui veut : mais qui veut aussi c'est un estude de fruit estimable : et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part. Quel profit ne fera-il en ceste part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les moeurs de Hannibal et de Scipion : ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir, qu'il mourust là [Note : Vainqueur d’Hannibal, Marcellus, ~268 - ~208, général et homme politique romain, cinq fois Consul, périt en tombant dans une embuscade ]. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en juger. »
Mais, dit Compagnon, il est tant de conclure… En fait l’heure a tourné ; dura lex, sed lex, il lui reste à organiser, plus que la fin du cours 2008-2009, dont il a assez dit qu’il l’avait à peine entamé, son interruption.
Il se contente donc de constater qu’il n’aura pas le temps d’aborder les transformations à suivre de l’ écriture de vie, disant rapidement que l’évolution des Vies de saints commence vraiment au XVII° siècle en même temps que des Vies d’écrivains (de Ronsard, de Racine, de Pascal …) se font jour en biographie. Ce sont eux, les nouveaux saints … Simultanément, les écrivains font l’objet d’anecdotes, le genre des « Ana », souvent fondé sur ce que rapportent leurs disciples, se constitue, qui côtoie l’hagiographie… Les traits particuliers rapportés sont comme une prémonition des biographèmes chers à Barthes. Et le modèle des Ana, ce pourrait bien être les Essais de Montaigne… à rebaptiser : Montagnana ?
Note : Définition du mot "ana" selon le Dictionnaire de L'Académie française
Ana : (n. m.)
Terminaison empruntée à un suffixe pluriel neutre latin et ajoutée au nom d'un auteur pour indiquer un Recueil de ses pensées détachées, de ses observations, de ses bons mots, des pensées, des anecdotes qu’il a recueillies.
Il s'emploie souvent isolé, pour désigner un Recueil de ce genre. C'est un ana. Défiez- vous des faiseurs d'ana. Cela traîne dans tous les ana. Ouvrages du « genre » Ana :
Chevreau (Urbain) : Chevræana, (1697)
Huet, Pierre-Daniel : Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet (1722)
Le Clerc (Jean) : Parrhasiana ou Pensées diverses sur des Matières de Critique, d’Histoire, de Morale et de Politique, avec la Défense de divers Ouvrages de M. L. C. par Théodore Parrhase (1699)
Ménage, Gilles : Menagiana ou bons Mots, Rencontres agréables, Pensées judicieuses et Observations curieuses de M. Ménage (1694)
Scaligeriana, Thuana, Perroniana, Pithoeana et Colomesiana, ou Remarques historiques, critiques, morales & littéraires de J. Scaliger, J. Aug. de Thou, le Cardinal du Perron (1740)
********
Compagnon redit que le mot biographie est entré dans la langue au moment de la laïcisation du monde. Il ajoute que Littré le définit comme : « Sorte d’histoire qui a pour objet la vie d’une seule personne » et que ce terme, technique, définit une nouvelle science auxiliaire de l’Histoire … et qu’on le perçoit à l’origine comme un mot d’antiquaire, un mot d’érudit, de professeur … de cuistre . Sainte-Beuve par exemple préfère parler de Portrait, de Causerie …
Antoine Compagnon achève ici la session en cours et conclut cette non-conclusion, dans une atmosphère qui m’a semblé d’indifférence réciproque que j’ai trouvée fort inattendue, par une citation en elle-même amusante par la virtuosité de sa prétérition (l’art de dire, pour être clair dans son refus, ce qu’on annonce qu’il ne saurait être question que l’on dise…), citation extraite d’une Causerie du Lundi consacrée à Juliette Récamier, qui venait de disparaître (1849) :
« Je me garderai bien d’essayer ici de donner d’elle une biographie, les femmes ne devraient jamais avoir de biographie, vilain mot à l’usage de hommes et qui sent son étude et sa recherche. Même quand elles n’ont rien d’essentiel à cacher, les femmes ne sauraient que perdre en charme au texte d’un récit continu. Est-ce qu’une vie de femme se raconte ? Elle se sent, elle passe, elle paraît. J’aurais bien envie même de ne pas mettre du tout de date, car les dates, en un tel sujet, c’est peu élégant. Sachons seulement puisqu’il le faut, que Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard était née à Lyon, le 3 décembre 1777. » . Ah ! Le faux cul !
Un article de José-Luis Diaz (dont cette citation) m’a semblé – trouvé sur le Net – intéressant : ‘‘Aller droit à l’auteur sous le masque du livre – Sainte Beuve et le biographique’’.
Ainsi se termine le cru Compagnon 2008-2009.
Un goût d’inachevé … Il faudra tenter un bilan plus précis.
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