10 avril 2009
Séminaire n°13 et dernier
Mardi 31/03/2009
Thématique du témoin.
A. Compagnon – J.L Jeannelle – F. Lestringant – J. Rouaud
L’idée était apparemment d’organiser une table ronde avec les (ou une partie des) 12 séminaristes de l’année, soit par ordre d’apparition :
Frank Lestringant (Témoin & Martyr)
Bernard Sève (Montaigne)
Mariella di Maïo (Stendhal)
Jean-Louis Jeannelle (Le témoin et Le mémorialiste)
Tzvetan Todorov (Sur Germaine Tillion)
Henri Raczymow (Les noms, l’effacement, Proust, la Shoah …)
Jean Clair (Culture artistique et Foutoir)
Annie Ernaux (Les Années : ‘‘Moi, qui ne suis pas Annie Ernaux…’’)
Jacques Rancière (Spécificité de la parole du témoin)
Jean Rouaud (Corps souffrant, du Christ à l’humble)
Claude Lanzmann {& Eric Marty} (Shoah)
Il en est venu trois. Ce qui a bien fait, avec Compagnon, quatre mousquetaires.
Antoine Compagnon, qui n’en est pas à une mauvaise idée près, a ouvert la séance en amorçant l’esquisse d’une synthèse systématique, séminaire par séminaire, des onze prestations de l’année. Ce qu’il y a d’irritant avec lui, c’est qu’on ne s’aperçoit qu’après, à la relecture des notes prises dans la somnolence sirupeuse qu’il installe, qu’il a dit aussi des choses intéressantes. Quoi qu’il en soit, l’entreprise était vouée à l’échec (pédagogique) et il l’a abandonnée au terme d’un quart d’heure qui aurait pu être plus collégialement employé.
Je retiendrai quand même de son introduction qu’il a rappelé l’importance du martyr comme témoin et de la martyrologie dans l’histoire de l’Église (réf : F. Lestringant), qu’il a regretté que l’on n’ait à propos de Montaigne pas assez eu l’occasion d’insister sur le témoignage comme preuve judiciaire (réf. B. Sève), qu’il a évoqué l’occultation de l’horreur quand elle atteint son pire chez Stendhal (Campagne de Russie ; réf : M.di Maïo), qu’il a pointé le distinguo ‘‘témoignage historique / témoignage du survivant’’, avec aujourd’hui primat du second, parlant d’authenticité éthique et d’exemplarité plus forte (réf. J.L Jeannelle, mais aussi J.Rancière et C.Lanzmann), qu’il a dit Todorov mettant en lumière le refus de l’expérience individuelle et, soudain, son invasion dans la démarche scientifique à propos des réflexions de Germaine Tillion en épistémologie des Sciences humaines, et puis aussi H.Raczymow pour qui la littérature doit sauver les noms de morts, pour finir en rassemblant J.Rancière, J.Rouaud, A.Ernaux peut-être, et C.Lanzmann autour de la nécessité d’incarner les témoignages, de lire le corps du témoin, de reconnaître l’autorité du témoin muet dans le vrai de son aphasie, pour rejoindre in fine l’idée que c’est à la littérature de prendre en charge ce qui est ignoré par l’Histoire.
Après quoi, Antoine Compagnon s’est attaché à installer un échange avec les présents, louable et comme toujours difficile effort, chacun ayant tendance à reproduire, sans guère s’en écarter, l’idée centrale qui avait présidé à l’élaboration de ‘‘son’’ séminaire. Et il y a eu quelques moments intéressants.
Frank Lestringant ouvre le bal. Le problème – immédiatement perceptible - est que les trois intervenants n’ont en fait pas assisté aux prestations que Compagnon – et, en ce sens, il était dans une logique défendable d’information préalable … de ses invités – vient de chercher puis de renoncer à toutes résumer. Et donc, F.Lestringant, quand on lui donne la parole, se réinstalle … dans son propre sujet, quand l’intérêt serait qu’il rebondisse sur un autre, redisant immédiatement que c’est la cause qui fait le martyr, pas la souffrance, la cause, dont le sens doit ainsi s’incarner. Redisant aussi que c’est en tant que témoin devant la justice que le martyr s’institue, au point (il renvoie à Agrippa d’Aubigné) qu’obscur dans la masse confuse des victimes de la Saint Barthélémy, l’anonyme égorgé ne saurait y prétendre ( !) … jusqu’à ce que l’évolution des points de vue ( et l’usage des tueries ?) ait fait accéder simultanément à la mort et au statut de martyr les humbles suppliciés des exécutions de masse.
Jean Rouaud intervient. Dans le cadre de ce dernier séminaire, Rouaud, dont j’avais pensé quasiment pis que pendre lors de sa première intervention, le 17/03, m’a fait meilleure impression, avec le sentiment qu’il cherchait sincèrement à dégager des idées autour du croisement du témoignage et de la littérature, se situant ainsi beaucoup plus près de ce que j’avais en vain attendu alors de lui.
Il veut distinguer le témoignage historique (il évoque Lanzmann ; il n’est pas certain que ce soit à bon escient) et le témoignage transfigurant l’humble, soulignant que c’est dans ce dernier esprit qu’il a voulu écrire une Vie de son père comme il y a des Vies des hommes illustres, pour le mettre par l’écriture, en lumière (il renvoie à l’étymologie d’illustre). Il parle du pouvoir illusionniste de la force poétique (sans préciser s’il est vraiment dans la dénonciation, ce disant) et évoque Germaine Tillion, retour de Ravensbruck, qui veut refuser le témoignage personnel quand Primo Levi, ou Evguenia Guinzburg ou Varlam Chalamov pour le Goulag, produisent à partir de leur corps souffrant une œuvre poétique et s’approchent par là du ressenti le plus exact. Levi est chimiste, dit-il, il se vit en cobaye et quand il écrit La Trève (en incidente, Rouaud affirme : il faut lire ce livre magnifique), il est enivré de pouvoir poétique, et il fait de la littérature en décrivant ce qu’un russe fou lui a raconté de son exploit : la prise de possession, seul, d’un nid de mitrailleuse. Il transcende constamment son expérience de témoin, en écrivain, par la littérature.
Et puis il renvoie à Chateaubriand. Il a été frappé par ce passage des Mémoires d’outre-tombe sur la Campagne de Russie [il l’évoque mais ne l’a pas cité]:
« Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en mouvement : un soldat français privé des deux jambes se frayait un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au dehors. Le corps d’un cheval effondré par son obus avait servi de guérite à ce soldat : il y vécut en rongeant sa loge de chair ; les viandes putréfiées des morts à la portée de ses mains lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d’amadou pour emmailloter ses os. L’effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon : Napoléon ne l’attendit pas. »
Il parle aussi de l’évident mensonge de Chateaubriand à propos de Washington, qu’il aurait – et pour Rouaud assurément pas – rencontré, quand Chateaubriand écrit : « (…) le général entra : d’une grande taille, d’un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures » [Rouaud qui cite probablement de mémoire et disons, pour lui faire plaisir, « à la Proust », prononce seulement : il est ‘‘très ressemblant à son portrait’’].
Antoine Compagnon émet une protestation molle sur la non-certitude de la non-rencontre… Jean Rouaud prend la posture de l’écrivain : « non-certitude ? Peut-être… Mais pour un écrivain, le mensonge avec ce ‘‘il est très ressemblant à son portrait’’ (qu’il redit, donc) est signé. » Compagnon n’insiste pas et glisse une remarque : « Primo Levi, Robert Antelme, ont été noyés dans la foule des témoignages quand ils ont publié. Leur qualité proprement littéraire a mis dix ans à émerger du lot … »
Jean Rouaud rebondit de là au témoignage qu’il a lu ‘‘d’un grand professeur de médecine’’, survivant des camps, qui dans ses mémoires s’étend complaisamment sur la progression de sa carrière professionnelle et dit très peu sur Auschwitz : cas type d’une inaptitude à transformer son expérience en témoignage d’une horreur qu’on a pourtant vécue.
Jean-Louis Jeannelle s’insère dans l ‘échange. Il évoque le présent blog – ce dont l’auteur, ma foi, lui sait gré parce que porteur, fût-il ici inabouti, de dialogue –, mais pour souligner qu’allant y lire le compte rendu de son séminaire, il a compris combien, au moins auprès de cet auditeur-là, ce qu’il voulait dire ‘‘n’était pas passé’’. Il estime que le fait qu’aujourd’hui le concept de témoignage se définisse en fonction seulement de la Shoah doit être remis en question. Il y a sur l’enchaînement des conflits de l’Indochine, de l’Algérie, sur les troubles de l’OAS, de nombreux témoignages, avec en outre ceci que les deux camps de la fin des événements (les deux idéologies : OAS / FLN) se sont exprimés, ‘‘à égalité’’, dit-il. Or, il le déplore visiblement, ce corpus n’est pas pris en compte lorsqu’on parle de témoins et de témoignages. La question est pour lui: ‘‘Quels types de récits disent vraiment ce qu’est l’Histoire ?’’ La délimitation chronologique lui paraît essentielle pour savoir ce qui ‘‘fait Histoire’’. C’est une notion à laquelle il semble tenir, qu’il m’a je crois reproché explicitement de ne pas avoir vue la première fois dans son discours et que je crains de ne pas mieux voir la seconde. Veut-il parler de recul, comme il est (était) un délai de viduité ? D’autre chose ? Et pourtant quoi d’autre que du « temps » derrière « chronologique » ? Non, les raisons sont autres, de l’émergence de certains corpus (14-18 ; la Shoah) et de l’oubli, de l’effacement des autres, émergence et effacement qu’il souligne. Je n’ai toujours pas décrypté son propos.
C’est Antoine Compagnon qui questionne : « Mais ces textes sur l’Indochine, sur l’Algérie, s’appellent-ils des témoignages ? »
Non, non, répond J-L Jeannelle, les généraux qui souvent les ont commis disent écrire des «Mémoires» et se prennent pour Monluc [ Note : Blaise de Lasseran Massencome, seigneur de ; v.1500-1577 ; maréchal de France sous quatre rois ; grand chroniqueur, il rédige (à partir de 1570), inspiré par Jules César, sept livres de Commentaires (publiés en 1592) sur les événements civils et militaires qu’il a vécus] et non pour des témoins.
Antoine Compagnon y revient : « Mais y a-t-il, quand on parle de l’Indochine, de l’Algérie, le même corpus immense que pour 14-18 ? »
C’est Jean Rouaud qui veut répondre. Il y a au fond, dit-il, assez peu de choses, se plaçant clairement du point de vue de la littérature et ne cherchant, donc, que des écrivains : Jules Roy pour l’Indochine (La Bataille de Dien Bien Phu), Pierre Guyotat pour l’Algérie (Tombeau pour 500 000 soldats ; confirmant sa tendance à l’approximation – mais ai-je bien entendu ? – je crois que Rouaud en a oublié 200 000 …). Et puis ce sont des guerres lointaines [ veut-il dire : dans l’espace ? Le temps n’est pas si loin… ni l’espace si grand d’ailleurs, pour l’Algérie…] et les témoins ne veulent pas se souvenir ( ?).
Mais c’est autre chose qu’il veut souligner, Jean Rouaud, et qui a trait au rapport de l’esthétique au témoignage. Il a visité, aux Etats-Unis, un musée consacré aux tableaux peignant la fin de la civilisation indienne. Et il a été frappé par le travail de ces peintres saisis par l’urgence de témoigner dans de grands tableaux aux couleurs vives, scrupuleusement figuratifs, totalement à l’écart des mouvements qui vont aboutir au siècle suivant à la dématérialisation du sujet et à l’abstraction et se coupant sciemment de la modernité en marche, seconde par rapport à l’absolue nécessité d’une lutte contre l’oubli qu’ils savent aussi contre la montre, et qui partent, à cheval, enregistrer la fin d’un monde qui disparaît. Il cite quelques noms, dont ces deux : Frédéric Remington (mort en 1908) et Henry Farny (né en 1847), parmi d’autres Peintres de l’Ouest (On peut voir plusieurs tableaux représentatifs de cette école sur ce site)
Du coup, Frank Lestringant évoque les peintres français au Brésil [le plus connu semble être Jean-Baptiste Debret, qui y séjourna de 1816 à 1831. On trouve aussi le nom de François-Auguste Biard, pour un séjour plus bref (1858-1860). Il y en a d’autres …], peintres rejoints ensuite par des ethnologues volontiers photographes, tous témoins d’une société morte, et il évoque Levi-Strauss ….
Il est brièvement coupé par Jean Rouaud qui veut préciser que Levi-Strauss projetait un Roman qui, l’Ère du soupçon et Nathalie Sarraute étant passées par là, ne pouvait plus se concrétiser qu’en Essai …
… et parenthèse fermée, il revient (F. Lestringant) à l’Histoire d’un voyage fait en terre du Brésil (1578) de Jean de Léry, qu’il souhaite avoir le temps et la place d’affirmer palimpseste de Tristes tropiques (1955). Là aussi dit-il, on voit le corps souffrant et c’est la mort du pasteur qui resurgit à travers le témoignage …. [chacun suit son idée et gratte dans ses acquis]
Antoine Compagnon interpelle Jean Rouaud : « Dans ce concept de littérature-monde [sous entendu : que vous défendez ? que vous connaissez ? que vous représentez (peu probable (?) ?…], peut-on donner le sens de ‘‘monde’’ à la volonté de porter témoignage ? … [ils croisent des lambeaux de phrases :] les écrivains africains, oui, personne ne témoignera s’ils ne le font pas / ils ont eu, souvent, des parents analphabètes, il faut voir d’où ils viennent/ du coup les querelles formelles, de forme, formalistes, ne les concernent pas/ …
Le vrai témoignage, reprend Jean Rouaud, est littéraire. Mais il doit s’appuyer sur un événement dramatique
Antoine Compagnon rappelle qu’on a évoqué [en particulier lors du séminaire Lanzmann] le témoignage comme incarnation, on peut dire aussi avec cette forme d’incarnation alors qu’est la littérature …
Le témoignage continue la présence après la mort, dit Frank Lestringant qui ne veut pas quitter ses Tragiques (1616). Il y a là un témoignage personnel (d’Aubigné) dont la forme va traverser les générations même s’il a dû attendre les romantiques pour prendre toute sa force…
Jean-Louis Jeannelle, peut-être sur cette idée d’attente, énonce que des textes bruts pourraient à terme resurgir après un relatif écart, comme littérature …
Oui, dit Antoine Compagnon, mais ici [à qui, à quoi disait-il ‘‘Oui’’ ? et j’imagine, la suite le confirme, que le ‘‘ici’’ s’adresse à J-L Jeannelle], on témoigne par le film : Indochine, Vietnam, Algérie …
Mais des films (La 317° section (1965 – Pierre Schoendoerffer), La bataille d’Alger (1966 – Gillo Pontecorvo), dit Jean-Louis Jeannelle, qui n’ont pas toujours rencontré la reconnaissance méritée, alors qu’il y a eu plus de grands films que de grands textes ….
Ce qui semble constituer, d’après mes notes, le mot de la fin.
Un peu abrupt, non ?
Allons, pour quel ‘‘Bilan’’ , tout ça ?
D’abord, ponctuellement, ce n’était pas si mal, aujourd’hui, tant j’avais craint le pire.
On pouvait regretter je crois l’absence d’Annie Ernaux. Pour Claude Lanzmann, je doute, car il est tant centré sur sa propre production que je ne le vois pas participant vraiment à l’élargissement du débat. Les autres, non, ils ont probablement bien fait de s’excuser.
Sève nous aurait dit : Montaigne, Mariella di Maïo : Stendhal, Todorov aurait dit : Tillion et Raczymow aurait dit : Moi. Jean Clair n’aurait guère gêné, puisqu’il n’aurait rien dit cherchant ce qu’il pourrait bien dire et Rancière, ah ! Rancière, sans doute aurait-il épaissi le mystère en prétendant l’élucider.
En sait-on plus sur le Témoin ?
Ma foi, un peu sans doute, malgré tout. Mais seulement un peu. Car au fond, sous le vernis culturel apporté – très agréable, assurément, mais bien friable, tant tous nous oublierons – le concept n’était guère obscur et il ne faudrait pas essayer de nous faire croire que depuis la nuit des temps, dans la monotonie de son quotidien las comme dans l’éclair brutal et provisoire de quelque circonstance exceptionnelle, l’homo sapiens sapiens faisait, comme Monsieur Jourdain de la prose, du témoignage sans le savoir. Il le savait. Et l’héroïque et anonyme victime de la chambre à gaz qui s’adressait à Filip Müller n’avait pas eu besoin de longues études pour dire l’essentiel, dans l’horreur du moment et un espoir jamais éteint en l’homme : Vis, toi, pour témoigner !
Deux choses peut-être surnagent, là. À travers ce qu’a dit Jean Rouaud, cette idée que le vrai témoignage est artistique (il a dit littéraire, on doit pouvoir étendre), mais qu’il doit s’appuyer sur un ressort dramatique (et même le banal, parfois, l’est … ou devra l’être rendu, justement pour être objet de témoignage). À travers cette autre approche de Lanzmann, où le visage, le corps, le regard, et puis soudain, l’absence et le silence, l’aphasie, témoignent. Dans les deux cas, ce qui témoigne, et quoi d’autre ?, c’est l’émotion.
09 avril 2009
Séminaire n°12
Mardi 24/03/2009
Claude Lanzmann et Eric Marty
Sur Shoah …
Antoine Compagnon a d’abord pensé à Shoah en invitant Claude Lanzmann, mais depuis cette invitation, il y a eu la publication, chez Gallimard des Mémoires de ce dernier, puisque tel est le sous-titre de son gros livre de souvenirs ou de réminiscences ou … de témoignage ( ?) : Le lièvre de Patagonie.
Eric Marty est professeur à Paris VII – Diderot. Il a écrit sur Barthes, sur Gide … Il est là pour échanger avec Claude Lanzmann. Il s’agit en fait de dialoguer autour de la notion de Témoin.
Voilà, pour l’essentiel, la présentation d’Antoine Compagnon. Claude Lanzmann est depuis 1986, après la disparition de Simone de Beauvoir, directeur des Temps Modernes. Il porte bien ses 83 ans, robuste, massif, solide. Eric Marty est de beaucoup plus jeune, donnons lui la cinquantaine.
J’essaierai de revenir, de façon séparée, sur le pavé inattendu qu’est Le lièvre…, souvent irritant, au fond stupéfiant et me semble-t-il très mal « situé » par les critiques qu’il a fait fleurir (et qui l’ont encensé) ces dernières semaines et dès sa parution. Je tenais à le lire avant d’aborder ce compte-rendu de séminaire – d’où aussi mon retard, 550 pages quand même … - mais c’est à part que j’en reprendrai les apports, en limitant ici au seul nécessaire la lumière projetée par cette lecture sur l’intervention de Lanzmann.
Concernant Eric Marty, le quotidien Le Monde publiait, quelques jours après son intervention, dans son édition du 28/03 et sous le titre « Les mauvaises raisons d’un succès de librairie », une attaque en règle contre le livre de Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé (Fayard – 2008), livre accusé par lui de nier l’identité juive au bénéfice, de fait, des seuls palestiniens. En ce combat douteux, on avait droit presque aussitôt en retour et dans le même journal à la réplique de l’accusé : « Comment critiquer un livre sans l’avoir vraiment lu ». Sans détailler (on pourra se reporter aux articles), ces précisions pour souligner l’implication d’Eric Marty dans des débats dont Shoah n’est pas le moindre volet …
Marty, en attendant – revenons à nos moutons - annonce qu’il veut ce soir « repartir du Lièvre » et « ping-ponguer » avec Claude Lanzmann, de Shoah à la Patagonie, autour du témoin, de la question du témoin (ajoutant en guise d’éclairage, mais sans commenter : Ricœur, Derrida, …). Il dit qu’une tentation normative est apparue ces dernières années, comme un désir de témoignage compilatoire qu’il verrait assez bien – et on sent dans son ton toutes ses réserves – représenté par Todorov. Mais pourtant – précise-t-il – il y a autre chose qu’une nécessité d’accumulation dans le témoignage, il y a comme l’exigence d’approcher d’une limite extrême, une exigence qui pourrait se lire derrière cette phrase du Lièvre (page 523) : « Parce que Shoah ne transige jamais avec la vérité, il est en un sens la transgression même ». D’où ce rapprochement dont il se demande s’il faut l’opérer : Transgression & Témoignage ?
Il propose, pour amorcer le dialogue (Claude Lanzmann, pour le moment, se tait…) la projection de deux courts extraits de Shoah autour de deux témoins : Filip Müller et Rudolf Vrba (prononcer, semble-t-il : Verba), le premier, tchèque, membre du Sonderkommando d’Auschwitz (commando spécial qui se trouvait à la dernière station du processus de destruction, à l’entrée de la chambre à gaz), le second, slovaque, qui pilotait en interne la résistance juive du camp et a réussi à s’évader.
Ces témoins disent, et puis disent qu’ils ne peuvent plus dire …
Curieusement ( ?), je n’ai pratiquement rien retenu de cette projection.
Madame de Vehesse, dans son compte-rendu, a fidèlement reproduit le témoignage de Filip Müller tel qu’on l’entend dans l’extrait projeté (plus exactement tel qu’il a été traduit dans le livre Shoah de Lanzmann, disponible en Folio). On pourra s’y reporter. Je me limiterai ici à mes notes, qui concernent les commentaires post-projection de Lanzmann et la suite de l’échange.
Cette séquence avec Filip Müller, dit Claude Lanzmann, demeure énigmatique : « Il est arrivé très tôt à Auschwitz. Il est tchèque. Il est au Sonderkommando dès le printemps 1942. C’est un homme que j’aime, que j’admire. C’est un héros, un saint, un martyr. Il a, comme d’autres, glorifié, sanctifié la vie au royaume de la mort. La survie des membres du Sonderkommando dépendait de l’arrivée des transports [des victimes programmées des gazages]. Aucun des membres ne devait à terme survivre, afin qu’aucun ne puisse témoigner. Le témoignage dans le film de Filip Müller évoque mars 1944. »
Et Claude Lanzmann lit ce dont Müller témoigne (exhaustif chez Mme de Vehesse) : « Le commando spécial vivait une situation extrême, chaque jour, sous nos yeux, des milliers d’innocents disparaissaient par la cheminée (…) nous comprenions au mieux ce que représentait la possibilité de survivre (…) l’espoir demeure en l’homme aussi longtemps qu’il vit (…) ainsi nous avons lutté, avec l’espoir quand même que nous réussirions, contre tout espoir (…) »
Mais, extraordinairement, commente Lanzmann, quand arrive un transport de tchèques, soudain, Müller craque, il se brise, il veut mourir, il veut mourir, il entre dans la chambre à gaz avec eux : « c’est à mes compatriotes que cela arrivait », ce sont des juifs tchèques, il a réentendu la langue maternelle, soudain, il ne supporte plus ce qu’il avait jusque-là supporté, car cela arrive « aux siens ». Et Lanzmann insiste : « Elle est là l’énigme. Quand il dit (Müller) : ‘‘Ma vie n’avait plus aucune valeur’’, là, à cause de ces tchèques, qui vont mourir ‘‘dans sa langue maternelle’’. Et les condamnés lui disent : ‘Non, sors, ne meurs pas, tu dois rester en vie, pour témoigner de notre souffrance’’. »
Et Claude Lanzmann poursuit : « Les larmes de Filip Müller, c’est ‘‘l’incarnation’’, comme celles d’Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka [on a vu la séquence avec Jacques Rancière, séminaire n°10], qui disait ‘‘nous étions morts au sentiment’’, puis soudain, sur l’histoire qu’il avait commencé à raconter avec un sang-froid apparent, une grande maîtrise, se bloque, se brise, pleure. Je n’ai pas arrêté la caméra, j’avais senti que quelque chose s’annonçait et un instant avant, j’avais fait procéder, bien qu’il restât encore cinq minutes de pellicule, à son rechargement. Ces larmes de Bomba sont le sceau du vrai. Ce n’était pas, mon insistance, sadisme mais piété, j’étais dans l’impératif catégorique de la recherche de vérité. »
En fait, pour qui a lu les cent dernières pages du Lièvre …, dont Shoah est le thème central, on voit que Lanzmann reproduit quasiment mot à mot ce qu’il y a écrit. Il continue : « Pour beaucoup, Shoah est un film qui transgresse le face à face avec le mal radical, et les gens ne sont pas d’accord. Des rabbins, des archevêques ont fui le film [dans le Lièvre…, l’affaire est présentée limitée à deux cas : le grand rabbin René-Samuel Sirat et le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris]. Il y a une relation étrange entre la foi et l’absence de vérité, la fuite devant la vérité : le mal n’existe pas…. »
Eric Marty intervient à ce moment-là : « Vous dites d’un témoin, dans le Lièvre …, ‘‘Ce visage est le lieu même de la Shoah. L’incarnation.’’ Pourquoi ? » [page 455 : « Michael Podchlebnik (…) tout est dans son visage, merveilleux visage de sourire et de larmes, ce visage est le lieu même de la Shoah »]
« Très beau visage, bouleversant », dit Lanzmann. « Un survivant [de Chelmno (Le Lièvre …, page 453 :) où 400 000 juifs furent assassinés par l’oxyde de carbone des moteurs des camions Saurer] qui a vu sa femme et ses enfants quand il a ouvert pour la première fois les portes arrière, car il sortait, après l’opération, les cadavres des véhicules. Un autre survivant de Chelmno avait dit, avant lui : ‘‘On ne peut pas se représenter cela’’. Lui dit dans le film : ‘‘Il ne faut pas parler de cela’’. Pourquoi parle-t-il quand même ? Il répond à cette interrogation : ‘‘Parce que vous me posez des questions’’. Il sourit constamment, enfin, une sorte de sourire. Il sourit après chaque phrase, profonde. Je demande à l’interprète : Pourquoi ? Et le retour : Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il pleure ? On est vivant, et quand on vit, mieux vaut sourire… C’est plus tard qu’il raconte, qu’il arrive à l’ouverture des portes arrière du camion, et là, ce souriant se brise, fond en larmes. Il a dit aux allemands qui étaient là : ‘‘Tuez-moi’’. Non. Il s’est évadé au bout de trois mois. Il ne dira plus rien là-dessus. Les survivants de Shoah reviennent du fond du crématoire, ce ne sont pas des survivants, ce sont des revenants. »
Eric Marty intervient. Tous les témoins juifs du film, dit-il, ont une sorte d’aura qui relève de l’image (de la magie ?) cinématographique. Or dans le Lièvre …, il y a le refus affirmé de l’approche psychologique, le refus de vouloir comprendre tant la psychologie du bourreau que celle de la victime [Marty parle des témoins interrogés des deux côtés]. Ils sont tous dans l’oubli de soi et c’est ce qui les désigne d’autant plus comme porte-paroles.
Les larmes [du film] dit Lanzmann sont une résurrection de la peine, de la douleur … Dans le film, précise-t-il, il y a trois catégories de témoins : les revenants juifs, les tueurs, les témoins polonais voisins des camps. Quand j’ai su quel film je devais faire, pour amener les revenants à parler à la caméra pour dire l’impossible, je devais en savoir le plus possible sur eux avant de tourner. J’ai passé, dit Lanzmann [il le détaille dans le Lièvre …] deux jours et deux nuits avec Abraham Bomba dans une cabane de montagne, près de New York, pour essayer de lui faire tout dire – enfin, tient-il à rectifier, pas tout, on ne dit jamais tout – mais sans caméra. Et c’était différent. La caméra est clairement un outil de l’incarnation.
Et puis, sans transition [du moins dans mes notes …( ?)], il laisse tomber : Rudolf Vrba, qui s’est évadé, est un grand héros de l’humanité. Des gens comme lui ne devraient pas mourir…
Eric Marty relance : « Müller dit deux fois ‘‘témoin’’ ; être témoin de la scène terrible de l’arrivée des transports, de l’arrivée des compatriotes tchèques et être sommé par une victime de vivre pour témoigner … »
Ce qui l’emporte, dit Lanzmann, c’est la manifestation extraordinaire de courage dont il est le témoin, ces gens en sang qui chantent sans espoir, qui soudain [Müller a raconté l’anecdote dans son témoignage de cette réaction inattendue d’un groupe de 500 ou 600 jeunes gens ] ayant totalement compris ce qui les attendait dans la chambre à gaz, se sont mis à chanter ensemble l’hymne national tchèque et puis Hatikvah (l’Espoir), justement, hymne du sionisme depuis 1933 devenu hymne national israélien en 1948. D’entendre ces deux chants, c’est ça – Lanzmann pesant ses mots semble sincère et, dit-il, ‘‘je crois au fond que je le comprends ici, au Collège de France pour la première fois, il m’inspire …’’ - c’était ça l’énigme et c’est ça qui le fait craquer, c’est là que son instinct vital s’effondre. Il évoque ensuite la réplique des allemands donnant aux « chanteurs » le choix entre la mort immédiate au lance-flammes et la docilité (déshabillage et entrée dans la chambre à gaz) pour une mort différée de quelques minutes …
Eric Marty de nouveau : « Il n’y a pas de témoignage sans interlocuteur… Il faut Claude Lanzmann et la caméra pour porter et supporter la parole et le témoignage… Vous écrivez dans Le Lièvre … : ‘‘Le temps, un jour, et dans des circonstances dont je ne saurai rien [rem. personnelle : formulation assez énigmatique me semble-t-il], a pour moi interrompu son cours. Cette suspension du temps a été d’une rigueur implacable pendant les douze années de la réalisation de Shoah. Ou, pour le dire autrement, le temps n’a jamais cessé « de ne pas passer » (…) Cette formulation indique à la fois l’écoulement inexorable de ce qu’Emmanuel Kant appelait « le sens interne » et son interruption’’. » [page 545]
Claude Lanzmann : « Oui, le temps s’est arrêté. Sinon, comment passer douze ans à produire cela … »
Antoine Compagnon intervient alors: « Vous définiriez vous comme témoin de cette entreprise ? »
« Témoin ? », reprend Lanzmann… « Témoin de témoins ? Je n’ai jamais bien compris… Je me suis comparé … [Il est hésitant]. Ne pas comprendre a été ma loi d’airain ; un cheval avec des œillères, sans regard latéral, regardant le soleil noir de Shoah, le mode le plus pur du regard, la clairvoyance même… Les gens ne veulent pas regarder en face, ils se réfugient dans des frivolités, dans des questions, ‘‘Ce n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime de l’humanité…’’, la question : ‘‘Pourquoi les juifs ont-ils été tués ?’’, la question même révèle son humanité [celle du questionneur ? veut-il dire inhumanité ? Ces pensées incertaines à voix haute, et qui vont continuer quelques instants, sont assez confuses, il ne s’en expliquera pas au-delà …]. Il y a peut-être des questions nécessaires, mais elles ne sont pas suffisantes … J’ai voulu éviter la dimension ‘‘endoctrinement des jeunes nazis’’, par ailleurs vrai, et j’ai voulu commencer par la violence nue…
En tout cas, si moi je ne suis pas sûr d’être témoin, Shoah, le film, fait depuis 24 ans la première phase du … ( (?) illisible) : L’action commence de nos jours. Tout est immédiat. L’action au sens racinien, et aussi au sens nazi, l’Aktion, des mots qui désignent … ( (?) illisible). De nos jours, tout est là, chaque fois qu’on voit le film, il ne peut pas vieillir. Le temps s’est arrêté aussi dans le film. »
Eric Marty repart sur une citation de Pierre Vidal-Naquet que Franck Nouchi (Le Monde des livres du 21/03). a reprise dans un court article sur le Lièvre …: Shoah ou le temps retrouvé Il la lit : « Il m’est arrivé d’écrire, avant Shoah, qu’une des questions qui se posaient aux historiens d’aujourd’hui était de faire entrer dans l’histoire l’enseignement, si je puis dire, de Marcel Proust, la recherche du temps perdu comme temps perdu et retrouvé tout à la fois. C’est ce qu’a réalisé Claude Lanzmann dans ce film (…) où tout repose sur les questions qu’il pose aujourd’hui à ses témoins et sur les réponses qu’ils lui font. Et, je le sais bien, derrière chacune de ces questions, il y a toute l’historiographie de la Shoah que Lanzmann connaît aussi bien qu’un historien de métier » (Article de Vidal-Naquet publié en octobre 1988 dans Les Temps modernes)
Claude Lanzmann démarre au quart de tour : « Lisez, tout, vous n’avez pas tout lu ! ».
Effectivement, Nouchi a reporté en fin de son article, trois paragraphes plus loin, une chute que livre ainsi, sur ordre, Eric Marty ; et que voici : « Entre le temps perdu et le temps retrouvé, il y a l’œuvre d’art ». Ah ! Il y tenait, Lanzmann, à l’œuvre d’art !
Et du coup, il précise : « Oui, Vidal-Naquet est un antisioniste fanatique. Mais après avoir vu Shoah, il est venu vers moi et il m’a dit : ‘‘Je mets genou en terre’’. Les autres historiens ont été saisis de panique. Il y a eu, dans les Annales, un article de Lucette Valensi, qui disait : « Vidal-Naquet cite trois œuvres majeures qui ont plus fait pour la connaissance de l’extermination des juifs que le travail des historiens de métier : l’œuvre de Primo Levi, celle de Raul Hilberg [étude américaine : La destruction des juifs d’Europe] et Shoah de Claude Lanzmann … ». Mais, complète Lanzmann : « À peine les a-t-elle cités qu’elle se hâte de dire : « Ne nous arrêtons pas sur ces noms… ». Tout cela comme si l’autorité directe des témoins, dans la force de leurs témoignages, menaçait l’existence même de l’Histoire comme discipline » ….. »
L’heure est assez largement dépassée. Je n’ai pas de notes d’une sortie structurée. Le souvenir d’une politesse de Compagnon du type : « Il nous reste encore à remercier Claude Lanzmann etc… ».
Voir et entendre Lanzmann était intéressant. Il était un peu dans sa bulle, guère à l’écoute au fond d’une éventuelle attente, soucieux de dire ce qu’il estimait avoir à dire, attentif à ce qu’on reconnaisse à Shoah sa place, n’hésitant pas à faire répéter une question mal perçue (ou déjà oubliée), donnant le sentiment d’une forme de rugosité assez sympathique, assez voisine des impressions qui se dégagent de la dernière partie du Lièvre…, consacrée à l’élaboration de Shoah. Une impression quelque peu en rupture avec celle qui émane des 450 premières pages du livre. Mais décidément, j’y reviendrai…
Eric Marty était légèrement en porte-à-faux. Compagnon est resté à l’écart. Non, c’était une heure pour Lanzmann, avec toujours cette question, qui correspond à son refus de comprendre, dans un acharnement maintenu visant à arrêter le temps pour que, simplement et éternellement, elle se pose : « Cela a été. Comment cela a-t-il été possible ? ».
06 avril 2009
Leçon n° 13 et Dernière
Mardi 31 Mars 2009
‘‘C’est le dernier cours’’, entame Antoine Compagnon qui vient de se glisser derrière la paillasse et de s’asseoir, vaisseau fantôme d’une pensée proustienne perdue dans les sables de son interminable introduction, loin de la roborative auto-dérision stendhalienne, guidant sa vacation vers le farcesque involontaire en l’éparpillement découragé d’une érudition sans boussole, Nord magnétique et thème de l’année perdus, ‘‘C’est le dernier cours, et je poursuivrai comme si de rien n’était l’introduction historique entamée la semaine passée … ’’
Dans l’amphi résigné, quel ne fut mon ennui …
S’engage la litanie répétitive des rappels antérieurs : « Cette période, des Lumières au Romantisme … charnière, transition … des Vies à la biographie, du genre ancien, grec, latin, médiéval, au cœur de la rhétorique … à la biographie, jeune, moderne, ambiguë aussi, à cheval entre la littérature et l’histoire … L’apparition des termes biographie, biographe, à partir du XVIII° siècle … le dictionnaire de Trévoux : « Auteur qui écrit des vies ou de saints ou d’autres » … le dictionnaire de l’abbé Prévost… »
On peut aller relire toute la fin de la leçon 12….
J'ai levé le stylo, j'économise l'encre
Antoine Compagnon, il est temps, levons l'ancre
Cette intro nous ennuie, allons, appareillons !
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton savoir pour qu’il nous réconforte !
Ne te répète pas, le bis peu nous importe !
Et ne nous traite pas toujours comme des veaux !
Ouvre-nous l’Inconnu, montre-nous du nouveau !
Thibaudet ? J’ai entendu Thibaudet ? Mais, on n’en a pas parlé la dernière fois….
Mon esprit se réveille et puis ma main griffonne,
Au nom de Thibaudet un espoir se redonne …
Du neuf, du neuf enfin, bousculant les tabous…
Il était temps, car ma patience était à bout !
Oui, Thibaudet donc apparaît, parlant dans un article au sujet de Sainte Beuve d’hagiographie vomitive, et plus loin de méthode hagiographique, clé des biographies littéraires et historiques (où l’on retrouve, dit Compagnon, l’incertitude du statut de la biographie, entre Histoire et Littérature …)
Bref sursaut, on replonge : « … importance du quatuor, des couples génériques, bio-hagio/graphe-graphie … l’écriture de vie … sa sécularisation – laïcisation … période charnière … travail de Reinhart Koselleck. … »
Ah ? Il a dit Lanzmann ? Anecdote nouvelle, notons [elle est exécrable mais je la risque, c’est le dernier compte-rendu de cours : ‘‘… notons, comme dit Amélie’’. Désolé] : « Claude Lanzmann, la semaine dernière, en quittant le Collège où il avait entendu, avant sa propre intervention, ce que je disais de l’apparition du terme biographie, me rappelait – en quelque sorte off the record - que John Dillinger avait été abattu [ le 22 juillet 1934] alors qu’il sortait d’un cinéma de Chicago, une salle qui existe encore aujourd’hui, alors célèbre pour son air conditionné, qui s’appelait, curieusement le Biograph Theater [on projetait ce jour là Manhattan melodrama, avec en vedette Clark Gable]. Pourquoi ce nom, si inattendu, pour une salle de spectacle ? »
Et la litanie reprend … ah ! non, il y a un ajout : « Le mot apparaît très tôt, à la Renaissance, mais comme hapax (occurrence trouvée, mais unique). On relève en 1583, ouvrage anonyme avec querelle d’attribution à la clé : Biographie et Prosopographie des rois de France, où leurs vies sont brièvement décrites (…/ titre à rallonge) ».
Le catalogue de la BN, dit Compagnon, sous la responsabilité du père Jacques Lelong et de Jean-Charles Brunet (éminents bibliographes : fin XVIII° / début XIX°) attribue (semble-t-il faussement) l’ouvrage à Antoine Du Verdier [érudit, référencé par ailleurs, pour ce que j’ai pu voir, comme auteur, en 1573, d’une Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres, et semble-t-il surtout, en 1585, d’une Bibliothèque françoise, sauf erreur monument bibliographique élevé aux poètes de la Pléiade (…finissante ; il semble qu’il ne restait plus guère, au moment de sa parution, que Ronsard)].
Les disputes de bibliographes, dit Compagnon, soulignent la connivence de la biographie et de la bibliographie comme sciences auxiliaires de l’Histoire… et il repart pour un petit tour en leçon 12, sans éclairage nouveau, avec les Vies de Giorgio Vasari et l’Histoire de l’Art, où la critique d’attribution est essentielle (…) Le terme bibliographe, non cité last week, est dans le dictionnaire de Trévoux version 1752 : « personne versée dans la connaissance des livres ».
Prétendre aborder dit-il (…je n’en avais pas l’intention, pourquoi prendrais-je cette remarque comme un avertissement ? ) une généalogie des bibliographes ne peut se faire sans évoquer le plus connu de ceux qui œuvrèrent (sévirent ?) au XIX° siècle : Quérard [ Joseph-Marie (Rennes –1797 / Paris – 1865) ; auteur en particulier de La France littéraire, répertoire quasi exhaustif de la production éditoriale française entre 1700 et 1840 ]. La bibliographie, énonce-t-il, est au cœur de la connaissance des livres.
Mais revenons à 1583. Aujourd’hui, l’attribution (hâtive ?) à Antoine Du Verdier de la Biographie et Prosopographie des rois de France sus citée est abandonnée au profit plus probable du libraire qui l’édita.
Quant au vocable : quid du terme prosopographie ?
En grec, dit Compagnon, prosôpon, c’est la personne, la face, la figure [Note : …intervient aussi dans prosopopée, figure de style qui donne la parole à des morts, des absents, des objets, des idées, des animaux, qui en « fait » des personnes (le verbe grec poieîn (faire) s’est là adjoint à prosôpon). On étudiait autrefois dans les classes de lycée la Prosopopée de Fabricius (Jean-Jacques Rousseau. Discours sur les sciences et les arts (1750) ]
La « prosopographie » est alors la « description des qualités physiques d’un personnage, d’une personne ».
Et puis un repentir : « …pour en finir avec l’attribution coupable de Lelong-Brunet, c’est sa Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres [que j’ai citée plus haut] qui a par extension – on ne prête qu’aux riches – fait d’Antoine Du Verdier le putatif auteur de l’autre.
Sa Prosopographie avérée renvoie à un souci de description des grands personnages de l’antiquité dont on trouve plus que des traces dans les Essais de Montaigne. »
On peut sentir les termes (et les démarches) comme complémentaires : la description (prosopographie) vient se porter aux côtés et en renfort du récit de vie (biographie).
Le terme de prosopographie a pris ultérieurement le sens de biographie collective, avec l’érudition allemande du XIX° siècle qui pose la chose en auxiliaire de l’Histoire et comme ensemble, rassemblement, des biographies d’un groupe ou d’une classe sociale, avec ce modèle qu’a étée la Prosopographia imperii romani publiée à la fin du XIX° siècle [ Référence trouvée : Edmund Groag ; Arthur Stein ; Preussische Akademie der Wissenschaften . Est-ce la bonne ? Amazon propose (?) une édition (indisponible!) de 1933 ]
Prosopographie, continue Compagnon, est un terme (et un fait) à la mode aujourd’hui, avec la multiplication des annuaires et dictionnaires de toutes sortes. On a par exemple publié des prosopographies de la III° République ; l’historien Christophe Charles a donné ce nom à des dictionnaires de professeurs du Collège de France, de la Sorbonne, …
Mais à la Renaissance, les deux termes (prosopographie et biographie) sont encore substituables. On peut se poser la question pour Sainte-Beuve. Voyons, ses Portraits , sa Critique, est-on dans le « bio… » ou dans le « proso… » ? S’agit-il de « proso… » individuelle ou de « proso… » » collective ? Chateaubriand et son groupe littéraire, ou Port-Royal, collectif, non ?
Compagnon lit, dans la préface de Port-Royal: « En un mot, on se conduira avec Port-Royal comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu’il n’est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d’essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements ; dès qu’il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer. »
… où Sainte-Beuve, commente-t-il, souligne ainsi qu’il ne traite pas à l’identique les années de formation et les années de maturité. Il ajoute : … auteur essentiel de la critique littéraire, Sainte-Beuve aime les portraits de groupe …
Mais je (Compagnon) le redis : nuançons. Les Vies relèvent de l’ancien, genre noble, élevé, « geste » ; la Biographie est laïcisée, sécularisée avec parfois, la tentation (la nostalgie ?) d’un ennoblissement, dès lors qu’on l’intitule … Vie ( !). Ainsi André Maurois, qui s’en fit une spécialité : La vie de Disraeli, Ariel ou la vie de Shelley, Prométhée ou la vie de Balzac, Olympio ou la vie de Victor Hugo, Lélia ou la vie de George Sand … A noter toutefois que l’article défini distingue ce « … la vie de… », en singularisant, d’un « Vie de … » qui eût été pesant et compassé de solennité et d’exemplarité à l’ancienne. Ce « la vie » institue aussi … la vie comme unité de mesure, comme cette globalité close qu’enferme et résume l’énigme du Sphinx que résout Œdipe [ Quel est l’être doué de la voix qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ? / Rép : L’homme, enfant, puis adulte, puis vieillard ].
Compagnon esquisse une opposition entre Sainte-Beuve et Montaigne en soulignant le premier attentif aux années de formation et par là même du côté de la biographie, occupé d’un souci moderne et le second disant l’importance de la mort dans le parcours des hommes dont on raconte la vie, au point qu’il soit interdit de conclure avant la fin, qui peut altérer le sens de tout ce qui l’a précédée (Mauvaise vie / Mort bonne – Vie bonne / Mauvaise mort). Montaigne, par là du côté des Vies, est ainsi occupé d’un souci ancien. Mais, dit Compagnon, conciliant, rien n’est aussi tranché et ces deux soucis, chez ces deux auteurs, se croisent, et puis - en incidente - : « Quand nous lisons une biographie, n’allons-nous pas vite, et d’abord, à la fin ? »
On peut, poursuit-il, comptabiliser des Vies depuis l’antiquité. On en voit des « morceaux » chez Hérodote (~ 484 – ~ 425), chez Thucydide (v. ~ 470 – v.~395), tandis que Xénophon (v.~425 – v.~355) donne davantage dans le récit de vie, le portrait élaboré ; sa Cyropédie est un portrait (romancé) de Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire perse (v. ~550), ses Helléniques riches en portraits historiques, narrent l’histoire des Trente [ Nom donné au gouvernement oligarchique de trente magistrats imposé par Sparte à Athènes après sa capitulation en ~404 à l’issue de la guerre du Péloponnèse. Les Trente furent renversés au bout de huit mois par une révolution menée par Thrasybule et qui restaura la démocratie].
L’Histoire, dit Compagnon, devient inséparable des récits de vies….
Et les Vies sont un grand genre romain. Il liste :
Cornélius Nepos (~99 - ~24) : De excellentibus ducibus (Vies des grands chefs de guerre)
Suetone (v. 70 –v. 130) : Les Vies des douze Césars et le De viris illustribus (Sur les hommes illustres ; littérature latine). Les Douze Césars : une prosopographie, précise Compagnon, des douze empereurs qui se succèdent, de Jules César à Domitien (pour mémoire, après Jules et dans l’ordre : Auguste – Tibère – Caligula – Claude – Néron – Galba – Othon – Vitellius – Vespasien – Titus – Domitien) ; l’ouvrage, dit Compagnon, est de portraits plus que de récits, avec une composition non pas chronologique mais rhétorique : l’origine, la naissance, la carrière, la magistrature, l’œuvre, les bienfaits, les caractères physiques, la mort et ses présages.
Plutarque (grec ; v. 46/49 – v. 125) : Vies parallèles. Cinquante biographies couplées, un grec / un romain.
Diogène Laërce (grec - datation imprécise – début III° siècle (post J.C.)) : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.Nombreuses précisions biographiques et bibliographiques dans ce qui est la première Histoire de la philosophie grecque. Il avance, pour chacun, suivant un même plan : résumé de la vie / doctrine / liste des œuvres / mort / épigramme morale [ … pour moi « faux ami » (sans doute par attraction de l’unité de poids), j’ai dû pour la nième fois aller m’assurer qu’épigramme était féminin (je note, dans le Robert, que le genre est resté incertain jusqu’au XVIII° siècle) … et je suppose par ailleurs que Compagnon utilise ici le sens grec originel d’epigramma, inscription, devenu ensuite (p.ex. XVI° siècle, Marot) celui de petite pièce en vers sur toutes sortes de sujets, car au sens moderne, il y a dans épigramme une intention satirique qui ne semble pas être – sauf erreur - celle de Diogène Laërce. Et en retournant après coup aux dictionnaires, je viens de lire (référence donnée par Littré) un paragraphe de Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel du 4 janvier 1864, en forme de mise au point qui souligne la nuance que je viens d’indiquer ]
L’esprit de ces Vies, exemplaires, dit Compagnon, est qu’elles sont écrites pour enseigner comment vivre, jouant justement de leur exemplarité, de l’auctoritas, dans une finalité qui fait l’exactitude seconde…Des phénomènes d’antipathie, de sympathie y peuvent s’enclencher, jouer un rôle, et l’exemplarité peut être a contrario, comme chez Suétone où les vices sont montrés, mais pour qu’on s’en éloigne ….
L’inflexion médiévale du genre va le pousser vers la piété (avec cette exception que constitue la Vie de Charlemagne (742 - 814) [composée peu de temps après sa mort par Eginhard (770 – 840), un lettré qui avait été de ses proches conseillers]), vers les Vies de saints, avec comme modèle La légende dorée [Legenda aurea ; Jacques de Voragine (Iacopo da Varazze (1228/1230 - 1298)) . Dominicain italien ; archevèque de Gènes ] biographie collective où les vies des saints sont relatées selon les modèles de la liturgie, en trois étapes : la vie / les miracles / le martyre.
A la Renaissance, Suétone et Plutarque sont les plus lus. On retourne aux héros, qui remplacent les saints. On lit, on approuve ou on désapprouve, on médite, et on interprète aussi ces Vies non exemplairement, en fixant son attention sur une autre dimension, moins édifiante, moins canonique, de la figure racontée, car les détails annexes sont nombreux, chez Plutarque par exemple, à côté des hauts faits (Montaigne en fait son miel). L’imitation du héros reste le but, mais les « particulières vérités » donnent aussi des leçons. Et puisqu’on vient de dire Montaigne … Il s’intéresse à l’homme vrai, à l’homme réel plus qu’à l’homme glorieux ; la particularité, la complexité le retiennent, il cherche l’idiosyncrasie [ le tempérament personnel, l’ensemble des réactions propres à l’individu ] : Alexandre (dans le chapitre I des Essais, livre I) clément et cruel [ complément : « si gratieux aux vaincus » écrit de lui Montaigne, mais aussi, tout de suite après à propos d’un ennemi vaincu et arrogant, ce trait : « … ‘‘et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gémissement’’. Et tournant sa cholere en rage, [Alexandre] commanda qu’on lui perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif , deschirer et desmembrer au cul d’une charrette. »] ou Plutarque, doux et colérique… Il veut trouver l’individualité sous l’armure [ celle-là même que Jospin, raide comme un passe-lacet, voulait fendre … On a vu ensuite le résultat ] : « Il se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un’ odeur souefve (suave), par quelque rare et extraordinaire complexion : dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. » (Livre I-Chap. LV-Des Senteurs)
… notation que Montaigne retient d’un portrait de Plutarque ; ou encore :
« C'estoit une affetterie consente (conciente) de sa beaute, qui faisoit un peu pancher la teste d'Alexandre sur un costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras : Julius Cæsar se grattoit la teste d'un doigt, qui est la contenance d'un homme remply de pensemens penibles : et Ciceron, ce me semble, avoit accoustumé de rincer (gratter) le nez, qui signifie un naturel mocqueur. » (Essais - Livre II- Chap. XVII- De la præsumption)
… pris de nouveau chez Plutarque.
Alexandre, ne peut s’empêcher de noter en incidente Compagnon, image antidatée de la sprezzatura des courtisans….
Dans le livre II, au chapitre XXXVI, Des plus excellens hommes, Montaigne, dit Compagnon, nous livre son Panthéon : Homère, Alexandre le Grand et plus encore, Epaminondas (« Le tiers (le troisième) et le plus excellent à mon gré, c’est Epaminondas »). Note sur Epaminondas: Général et homme d’état béotien (~418 - ~362), il a su imposer l’hégémonie de Thèbes sur la Grèce centrale dans le cadre de campagnes renouvelant la stratégie militaire dont la dernière (bataille de Mantinée), victorieuse une fois encore sur les forces alliées de Sparte et d’Athènes appuyées par d’autres cités lui coûta la vie (d’après Le Robert).
Montaigne, rajoute Compagnon, grand lecteur qui thésaurise et utilise tout ce qu’il a lu ailleurs, par exemple chez Quinte-Curce [ Note : Historien latin du 1er siècle (post JC), auteur d’une Histoire d’Alexandre en dix livres (les deux premiers perdus) ]
Il poursuit. Dans Des livres (livre II, chap. X), Montaigne précise:
« Les historiens sont ma droitte bale (mon coup préféré): car ils sont plaisans et aysez : et quant et quant [et tout de suite] l'homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu : la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens : plus à ce qui part du dedans, qu'à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laërtius [Diogène Laërce], ou qu'il ne soit plus estendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. »
Une citation encore, dans De l’institution des enfants (livre I, chap.25 ou (26 selon édition)) :
« Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C'est un vain estude qui veut : mais qui veut aussi c'est un estude de fruit estimable : et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part. Quel profit ne fera-il en ceste part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les moeurs de Hannibal et de Scipion : ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir, qu'il mourust là [Note : Vainqueur d’Hannibal, Marcellus, ~268 - ~208, général et homme politique romain, cinq fois Consul, périt en tombant dans une embuscade ]. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en juger. »
Mais, dit Compagnon, il est tant de conclure… En fait l’heure a tourné ; dura lex, sed lex, il lui reste à organiser, plus que la fin du cours 2008-2009, dont il a assez dit qu’il l’avait à peine entamé, son interruption.
Il se contente donc de constater qu’il n’aura pas le temps d’aborder les transformations à suivre de l’ écriture de vie, disant rapidement que l’évolution des Vies de saints commence vraiment au XVII° siècle en même temps que des Vies d’écrivains (de Ronsard, de Racine, de Pascal …) se font jour en biographie. Ce sont eux, les nouveaux saints … Simultanément, les écrivains font l’objet d’anecdotes, le genre des « Ana », souvent fondé sur ce que rapportent leurs disciples, se constitue, qui côtoie l’hagiographie… Les traits particuliers rapportés sont comme une prémonition des biographèmes chers à Barthes. Et le modèle des Ana, ce pourrait bien être les Essais de Montaigne… à rebaptiser : Montagnana ?
Note : Définition du mot "ana" selon le Dictionnaire de L'Académie française
Ana : (n. m.)
Terminaison empruntée à un suffixe pluriel neutre latin et ajoutée au nom d'un auteur pour indiquer un Recueil de ses pensées détachées, de ses observations, de ses bons mots, des pensées, des anecdotes qu’il a recueillies.
Il s'emploie souvent isolé, pour désigner un Recueil de ce genre. C'est un ana. Défiez- vous des faiseurs d'ana. Cela traîne dans tous les ana. Ouvrages du « genre » Ana :
Chevreau (Urbain) : Chevræana, (1697)
Huet, Pierre-Daniel : Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet (1722)
Le Clerc (Jean) : Parrhasiana ou Pensées diverses sur des Matières de Critique, d’Histoire, de Morale et de Politique, avec la Défense de divers Ouvrages de M. L. C. par Théodore Parrhase (1699)
Ménage, Gilles : Menagiana ou bons Mots, Rencontres agréables, Pensées judicieuses et Observations curieuses de M. Ménage (1694)
Scaligeriana, Thuana, Perroniana, Pithoeana et Colomesiana, ou Remarques historiques, critiques, morales & littéraires de J. Scaliger, J. Aug. de Thou, le Cardinal du Perron (1740)
********
Compagnon redit que le mot biographie est entré dans la langue au moment de la laïcisation du monde. Il ajoute que Littré le définit comme : « Sorte d’histoire qui a pour objet la vie d’une seule personne » et que ce terme, technique, définit une nouvelle science auxiliaire de l’Histoire … et qu’on le perçoit à l’origine comme un mot d’antiquaire, un mot d’érudit, de professeur … de cuistre . Sainte-Beuve par exemple préfère parler de Portrait, de Causerie …
Antoine Compagnon achève ici la session en cours et conclut cette non-conclusion, dans une atmosphère qui m’a semblé d’indifférence réciproque que j’ai trouvée fort inattendue, par une citation en elle-même amusante par la virtuosité de sa prétérition (l’art de dire, pour être clair dans son refus, ce qu’on annonce qu’il ne saurait être question que l’on dise…), citation extraite d’une Causerie du Lundi consacrée à Juliette Récamier, qui venait de disparaître (1849) :
« Je me garderai bien d’essayer ici de donner d’elle une biographie, les femmes ne devraient jamais avoir de biographie, vilain mot à l’usage de hommes et qui sent son étude et sa recherche. Même quand elles n’ont rien d’essentiel à cacher, les femmes ne sauraient que perdre en charme au texte d’un récit continu. Est-ce qu’une vie de femme se raconte ? Elle se sent, elle passe, elle paraît. J’aurais bien envie même de ne pas mettre du tout de date, car les dates, en un tel sujet, c’est peu élégant. Sachons seulement puisqu’il le faut, que Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard était née à Lyon, le 3 décembre 1777. » . Ah ! Le faux cul !
Un article de José-Luis Diaz (dont cette citation) m’a semblé – trouvé sur le Net – intéressant : ‘‘Aller droit à l’auteur sous le masque du livre – Sainte Beuve et le biographique’’.
Ainsi se termine le cru Compagnon 2008-2009.
Un goût d’inachevé … Il faudra tenter un bilan plus précis.
01 avril 2009
Leçon n° 12 - Mardi 27/03/2009
Le cheval sent l’écurie …
J’ai trouvé Compagnon comme libéré, ce mardi, soulagé d’un poids. Je n’ai pas compris tout de suite. L’explication est venue après la plaisanterie liminaire désormais convenue sur l’introduction de ce cours 2008-2009 qui n’en finit pas de s’installer alors qu’il atteint son terme. Elle est arrivée lorsque Compagnon, franchissant le Rubicon, a posé le principe auquel ses lenteurs et atermoiements le condamnaient : Si cette introduction est si longue, c’est qu’elle prépare le cours 2009-2010.
Certes, il y a mis des nuances. Le nœud gordien n’est pas son genre, il faut agrémenter de peut-être et de si, ne serait-ce que pour se ménager la possibilité de changer d’avis pendant l’été. Mais enfin, il était plus léger. Point d’obligation de conclure, de boucler, point d’exigence absolue de cohérence ou de cycle à achever, la logique du parcours rejoint sa pente naturelle : repousser l’horizon par le seul fait qu’on avance. Le but, au fond, c’est le chemin.
Et dans une leçon, c’est la quille ?
Quand on n’a pas relu ses notes depuis huit jours, il reste fort peu de souvenirs d’un cours. Et c’est toujours un moment amusant, celui où on s’installe devant l’ordinateur avec les quelques feuillets à exploiter, le plus souvent six, quelquefois, cette fois, cinq, dont on ne sait plus ce qu’ils contiennent. On a rédigé autre chose entre temps, il ne reste de la séance qu’une ou deux impressions vagues. J’ai déjà dit la première : Antoine était content de sa pirouette libératoire : « La suite à l’année prochaine ». Il en est une seconde, vague : des précisions de fin de cours sur l’émergence d’un vocabulaire : hagiographie, biographie, hagiographe, biographe et le sentiment (en fait permanent cette année) que je n’étais pas venu pour entendre ça…
Bien. On s’y met, quand même ? ….
Compagnon commence par redire la situation :
Tout sujet de recherche littéraire peut être abordé du point de vue du présent comme de celui de l’Histoire, à partir du contemporain ou de l’historique [ c’est son péché mignon, le bis repetita et la redondance tempérée (…par un léger glissement du vocabulaire)]. Il distingue l’Allégorie, comme réponse à la question : ‘‘En quoi le texte passé répond-il à nos questions actuelles ?’’ et la Philologie qui prendrait, elle en charge : ‘‘À quelles questions du passé peut répondre le texte actuel ?’’, tantôt le passé pour éclairer le présent, tantôt le présent pour enrichir le passé …Il y a, dit-il, constante circularité herméneutique à travers ces deux approches. Les séparer, les isoler, les entre-exclure, c’est aller à l’impasse, courir à l’erroné. L’allégoriste pur, le philologue pur, sont l’avers et le revers du contresens. Bilan : il faut tresser les deux démarches.
Son principe, dit-il (à lui, Compagnon), c’est de partir d’abord du présent, car la littérature nous intéresse en tant qu’elle nous concerne. Mais au-delà, il reste indispensable de porter le regard vers l’arrière pour comprendre le concept manié « dans son histoire ».
Ainsi de l’Écriture de vie.
On en a d’abord installé l’actualité récente, celle des dernières décennies, où on a taxé d’abus et d’aporie la littérature personnelle avant ou en même temps qu’on en a fait l’apologie, déplorant son vide abyssal ou exprimant qu’il n’y avait de bonne vie ou de Vie Bonne que celle qui se déployait par le récit, bref démontrant, comme à l’accoutumée - parfois avec les mêmes arguments - et tout et son contraire [bon, là, c’est moi qui force un peu le trait …]. Et Compagnon de redire : Le Journal de deuil de Barthes, preuve par 9 [il y tient ! absolument ! rien n’y fait, il est imperméable à toute critique, toute remarque ! c’est l’homo inebranlabilis ! Bon, il faut dire à sa décharge qu’il n’est pas, à ma connaissance, de mes abonnés], preuve par 9 ( !) donc de l’antinomie deuil/récit, de l’incompatibilité des temporalités du deuil et du récit, ou pour le dire autrement - et là, je tiens le jargon de Claude Lanzmann qui s’en vante dans Le lièvre de Patagonie suite à un D.E.S de philosophie sur Leibniz vieux de quarante ans – le deuil et le récit comme incompossibles (c’est-à-dire, tout bêtement, possibles mais pas simultanément … un peu comme ‘‘Boire et Conduire’’ ?).
Mais maintenant, dit Compagnon, maintenant que cela est dit, maintenant que nous avons batifolé dans les controverses presque contemporaines du XX° siècle, plongeons dans le passé quelques encablures plus loin, et posons, seconde partie d’une introduction qui sera finalement peut-être celle du cours 2009-2010, les linéaments de ce volet philologique espéré que deux séances devraient permettre de constituer en aboutissement d’un parcours 2008-2009 qu’on pourra dès lors rebaptiser avec sous-titre : « Ecrire la vie : Prolégomènes ». (Honnêtement, j’ai un peu extrapolé son ‘‘prononcé’’ – Mais il a dit linéaments et prolégomènes et quant au fond, je ne l’ai pas trahi !)
Comme dans toute question philosophique, dans tout phénomène psychologique, en littérature, il existe une période de transition où l’émergent se dessine, se définit, se stabilise et se lit, au delà de laquelle, il changera peu de contenu. Pour ce qui nous intéresse, le tournant va des lumières au romantisme, de 1750 à 1850, période où se fixent les grandes notions. Et il appelle à la barre Reinhart Koselleck, historien allemand, qui publie en 1959 Kritik und Krise (trad. Française en 1979 : Le règne de la critique) où est étudiée cette période charnière de la modernité, il est vrai plus au sens allemand, celui des concepts politiques et sociaux, qu’en un sens franco-baudelairien qui porterait sur l’artistique, des concepts qui seraient devenus plus normatifs que descriptifs (liberté, progrès, égalité, souveraineté, etc.) On pense, dit Compagnon, à Benjamin Constant et à la Liberté des modernes [Note : De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819) – cf. Ecrits politiques / Gallimard. Constant examine le passage du droit délibératif des anciens dans la cité athénienne à la soumission, qu’il redoute, de l’individu à une volonté générale rousseauiste qui a inspiré les jacobins de la Révolution. Il craint le Léviathan de la souveraineté populaire (l’État) et se préoccupe surtout de la possibilité d’en limiter le pouvoir pour préserver les libertés individuelles (modernes)]. Les concepts, selon Koselleck, ont voulu avoir prise sur les phénomènes sociaux et ce pouvoir même a introduit le normatif, tourné vers le futur … Aller lire Koselleck ? Les affirmations de Compagnon, sinon, me restent assez confuses, sauf à traduire : le concept (la théorisation) veut s’emparer du phénomène, le théoriser justement, pour le comprendre (l’ayant simplifié, ce qui est le propre des théories), l’organiser, le réorienter et maîtriser-guider dès lors ses réapparitions-évolutions ( ?), ce qui pourrait peut-être faire le lien avec Benjamin Constant ( ?). Mouais…
En attendant, Compagnon se conforte de François Hartog qui travaille dans le sillage de Koselleck (sans vraiment le comprendre si j’en crois les attaques critiques de Philippe Lacour lues sur le Net à propos de ce positionnement koselleckien dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, qu’Hartog a publié en 2003…) et s’occupe de l’histoire langagière des concepts, attentif aux échanges langue/société et aux modifications d’un même concept de l’ancien à l’actuel. Une sorte de sémantique historique, dit Compagnon, qui renvoie à un Manuel des concepts politiques et sociaux fondamentaux en France, 1680-1820, vaste travail en 16 volumes qu’il co-attribue à Koselleck, néanmoins absent du pilotage référencé de l’ouvrage que j’ai trouvé : Hans-Jürgen Lüsebrink, Rolf Reichardt et Eberherdt Schmitt, Koselleck qu’on nous donne par contre comme co-directeur de : Les concepts fondamentaux en histoire / Dictionnaire historique du langage politique-social en Allemagne / 115 concepts en 11000 pages sur double colonne. Cela dit, mes pinaillages attributifs, outre qu’ils ne sont pas garantis, pour l’usage que nous en ferons, sont évidemment sans aucun intérêt …Je sais, il y en a qui ont vraiment du temps à perdre. Passons…
Compagnon, lui, qui y est sans doute allé un peu voir ( ?), mais pas trop ( !), se préoccupe de savoir si dans le monumental Manuel des concepts susdit, en 16 volumes, l’écriture de vie ne serait pas, quelque part, analysée…. On ne va pas lui interdire de rêver …
En tout cas, dit-il, ce moment charnière, fin XVIII° - début XIX°, il vaut aussi pour les notions littéraires, d’auctoritas à autorité (« J’ai fait », dit-il, « un cours là-dessus en Sorbonne »), avec comme toujours, Montaigne au carrefour (Essais, III, 2), Du repentir : ‘‘Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere; moy le premier par mon estre universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poëte, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoy je parle trop de moy, je me plains de quoy il ne pense seulement pas à soy’’.
De Montaigne à la Révolution, dit Compagnon, avec l’apparition de la législation du droit d’auteur /… bref passage illisible …/ la conception moderne se dégage. Depuis cet avènement (la législation ci-dessus) et avec la critique « biographique » de Sainte-Beuve, la notion d’auteur devient plus stable et le débat sur le rôle, la pertinence, de la présence de l’auteur dans les études littéraires s’installe comme constant.
Et Écrire la vie ? Stable aussi, depuis ce tournant. Barthes parlait d’un « romantisme large », de Rousseau à Proust, dans lequel d’ailleurs il s’inscrivait, un courant auquel il s’identifiait. Nous n’en sommes pas, au fond, sortis, et nos façons de vivre, d’aimer, de mourir, elles sont restées romantiques, « au sens large ».
Comment prendre position dans le débat contemporain sur le thème qui nous occupe en combinant allégorie et philologie ? Koselleck n’est pas le seul axe de référence (pour ce que j’ai essayé d’en comprendre ci-dessus, c’est d’ailleurs pour moi un axe assez friable et sur lequel j’éviterais de m’appuyer !…) et on peut revenir (car déjà cité ailleurs) au philosophe canadien Charles Taylor, auteur d’une vaste enquête sur le moi occidental (Sources of the self, 1989. Paru au Seuil en 1998) : Les Sources du moi / La formation de l’identité moderne.
L’approche, dit Compagnon, y est un peu différente : généalogie du moi moderne, occidental, à travers la sécularisation de l’identité, le désenchantement du monde par la modernité, jusqu’aux dissolutions de l’humanisme par les avant-gardes et, de nouveau, Montaigne, au centre…
Peut-être, mais guère explicite. On trouve une analyse du livre de Taylor à l’adresse : http://denis-collin.viabloga.com/news/les-sources-du-moi.
Pour m’y être reporté, j’ai au moins noté une citation de Taylor qui s’articule avec notre affaire : « On pourrait formuler la question ainsi [ce serait ‘‘la thèse de base’’ du livre de Taylor]: parce que nous ne pouvons que nous orienter vers le bien, et déterminer ainsi notre situation relative par rapport à celui-ci, et donc déterminer l’orientation de nos vies, nous devons inévitablement concevoir nos vies dans une forme narrative comme une ‘‘quête’’ ».
On trouve à la même source un soulignement de ce que Taylor accorde une place importante à Montaigne « comme affirmation de l’individualisme moderne en ce qu’il met au centre de sa pensée la recherche par le moi d’un accord avec soi-même ».
On trouve enfin, sur la ‘‘sécularisation de l’identité’’, une citation de Taylor (assez) explicite : « Il existait à l’intérieur de la culture chrétienne un stimulus qui a permis d’engendrer [une éthique autonome (concept lié à celui d’identité)]. (…) L’intériorité augustinienne [Taylor croit à la présence chez Saint-Augustin d’un ‘‘proto-cogito’’ qui prépare Descartes et l’affirmation de la séparation du moi et du cosmos et de l’existence d’une intériorité comme véritable siège du moi] se trouve derrière le tournant cartésien, et l’univers mécaniste était à l’origine une exigence théologique. Le sujet désengagé occupe une place qui avait été préparée pour Dieu ; il adopte à l’égard du monde une position qui convient à l’image de la déité. La croyance en une chaîne de la nature découle de l’affirmation de la vie ordinaire [ définition de Taylor : « Le refus de toute forme particulière de vie comme lieu privilégié du sacré – le refus protestant de la distinction entre le sacré et le profane, conduisant à leur interpénétration »], idée judéo-chrétienne centrale, et porte plus loin cette notion essentiellement chrétienne que la bonté de Dieu consiste dans son abaissement qui vise le bien des êtres humains. »
Compagnon, lui, a déjà clos le chapitre Taylor. Il est en train de dire que si l’on cherche en France des références pour traiter la question [je rappelle qu’il s’agit de « prendre position dans le débat contemporain sur le thème (Écrire la vie) qui nous occupe en combinant ‘‘allégorie’’ et ‘‘philologie’’ »], on se tournera vers Michel Foucault (L’usage des Plaisirs puis Le souci de soi, dont les prolongements - sur ce que Foucault appellera successivement ‘‘{écriture, souci, technique, gouvernement} de soi’’, où il analyse et dévoile un changement d’épistémé [concept foucaldien: ‘‘configuration générale des pratiques discursives à une époque donnée’’] et la transformation d’un paradigme [simplifiable ici en ‘‘exemplarité comportementale’’ ( ?)]– nous concernent) et vers Paul Ricœur (Soi-même comme un autre).
Sur ce thème de l’Écriture de vie, en quoi réside la transition 1750-1850 ? Peut-on risquer une approche « à la Koselleck » ? Compagnon se pose ces questions et articule :
- passage de la notion de Vie à la notion de biographie
- du genre de la Vie au genre de la biographie
- de la vision des Lumières à la vision Romantique
Il y a, dit-il, fort peu d’écrits sur ces questions. Deux tout de même.
1) Un court article de Marc Fumaroli dans la revue Diogène : Des ‘‘Vies’’ à la biographie avec ce sous-titre : Le crépuscule du Parnasse, autour – si j’ai bien entendu / compris – de l’éloge académique et de ses transformations de l’âge classique à l’âge moderne .
Note : On trouve l’article de Fumaroli référencé dans le prolongement « grand public » d’un travail universitaire (une thèse pour l’habilitation à diriger des recherches): Le pari biographique. Écrire une vie (François Dosse. Ed. de la Découverte. 2005) dont a rendu compte sur Internet (intéressant) Philipe Hamman (CNRS/ Université Strasbourg 2). La démarche de Fumaroli y semble contestée comme trop diachronique et tranchant trop chronologiquement, des récits de vies (de l’Antiquité au XVII° siècle) aux biographies induites par la rupture moderne (en gros, celle des Lumières). Et François Dosse travaillerait plutôt dans la direction d’un classement en types qui pourraient se combiner au sein d’une même période, un type héroïque (on est proche des Vies), un type modal (décentration de la singularité d’un parcours pour l’envisager comme illustrant le collectif) et un type herméneutique, où se glisseraient le récit de vie, l’autre comme à la fois alter ego et différent, la reconnaissance de la pluralité des identités, les biographèmes de Roland Barthes [in ‘‘Sade, Fourier, Loyola’’, en 1971 : «Si j’étais écrivain et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons des ‘‘biographèmes’’ dont la distinction et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin et venir toucher, à la manière des atomes épicuriens, quelque corps futur, promis à la même dispersion ; une vie ‘‘trouée’’ en somme »]. Dosse en profite pour signaler un effort amusant que j’ignorais : la micro-biographie qu’Alain Buisine a consacrée à Marcel Proust en se limitant à la description d’une seule journée (Proust, samedi 27 novembre 1909 – Lattès éd. 1991). Aller voir, par curiosité ?
2) Le gros travail d’Ann Jefferson, professeur à Oxford : Biography and the Question of Literature in France (2007 – Oxford University Press). Une enquête, dit Compagnon, sur l’écrit de vie, de Jean-Jacques Rousseau à Michel Leiris, ce qui en gros continue à ressortir au romantisme « large »… On trouve sur le Net une critique détaillée de ce livre (Alexandre Gefen – Acta Fabula), avec une bibliographie qui renvoie entre autres au livre précédent de François Dosse. Pour s’en tenir à Compagnon, il énonce [ce qui semble un peu réducteur par référence à la critique de Gefen – [Anecdotiquement, l’empan explicite de Ann Jefferson n’est pas « de Rousseau à Michel Leiris », mais « de Rousseau à Pierre Michon »]]: ‘‘Il y aurait donc un moment moderne, des lumières au romantisme, après lequel nous entrerions en terrain familier . Pour resserrer : de Rousseau à Chateaubriand, écrire sa vie prendrait son sens moderne’’.
C’est à partir de là, continue Compagnon, que l’on entre dans la polémique où nous sommes encore : abus / aporie / apologie / peut-il y avoir subjectivité sans narrativité ? / peut-il y avoir identité sans récit de vie ?
Feuilleter Henry Brulard ? Le rapport de Stendhal à Rousseau, à Chateaubriand, ne cesse d’être polémique (il donne quelques citations):
- Jean-Jacques Rousseau dont bientôt l’emphase m’irrita
- J’abhorre presque également la description de Walter Scott et l’emphase de Rousseau
- Je me sens plein de courage et de fierté quand j’écris une phrase qui serait désavouée par ces deux géants de 1835, Messieurs Chateaubriand et Villemain
Note : Aujourd’hui oublié, Abel-François Villemain (1790-1870) professeur, écrivain, homme politique, après des débuts fulgurants (chaire de rhétorique et maîtrise de conférences à l’École Normale à dix-huit ans !), a été une grande figure du XIX° siècle.
Rousseau et Chateaubriand, dit Compagnon, sont à la fois des modèles et des repoussoirs (Odi et Amo, dit-il (deux fois) / Je hais et j’aime). Ce sont des autres, non des mêmes.
Changement de pied ? Écrire la vie, dit Compagnon, serait-ce une réduction de Biographie ?
Et il entame un paragraphe dont il a curieusement du mal à sortir, guetté par la redondance :
« Le terme apparaît tard, c’est un genre moderne, contemporain de la séparation de l’Histoire et de la Littérature, du passage des Belles Lettres à la Littérature ou encore du moment où l’Histoire a conquis son autonomie par rapport aux Belles Lettres. Peu à peu la Littérature voit son champ rétrécir, des domaines se constituent qui lui échappent, on a dit l’Histoire, mais aussi la Sociologie … Trois genres vont lui demeurer : le roman, la poésie (lyrique), le théâtre (qui se libère de la versification).
Reste-t-il une place ou y a-t-il une place pour la Biographie ? L’écriture de vie, on le sent, s’intercale entre l’Histoire et la Littérature ; et la biographie se veut un genre historique mais ne peut renier sa littérarité … Les Vies anciennes, antiques, de l’antiquité à 1750, Plutarque, les Vies des hommes illustres, restent de plein droit dans les belles lettres. La Vie est là à la fois l’objet et le genre. Passer des Vies à la Biographie, c’est passer des Belles Lettres à l’Histoire et à la Littérature. »
Il dit : Stendhal, encore. Vie de Henry Brulard. Donc Vie de, comme une référence, une révérence (ironique) à un genre ancien en train de disparaître. Cette Vie vient après celles qu’il a rédigées de Haydn, de Mozart, de Métastase (en 1814). Le titre exact, signale incidemment Compagnon, est en fait beaucoup plus long : « Lettres écrites de Vienne en Autriche sur le célèbre compositeur Jh Haydn, suivies d’une Vie de Mozart et de considérations sur Métastase et l’état présent de la musique en France et en Italie, par Louis-Alexandre-César Bombet » . L’ouvrage est signé d’un des nombreux pseudonymes de Beyle-Stendhal, qui les affectionnait et, dit Compagnon, on notera dans les prénoms la référence aux grandes figures de l’Histoire … Stendhal écrit aussi une Vie de Rossini . Ces travaux, surtout le Haydn, démarqué de Carpani, sont pour beaucoup des plagiats.
Note : Giuseppe Carpani (1752-1825), écrivain, librettiste et poète italien avait écrit et publié à Milan en 1812 « Le Haydnine ovvero Lettere sulla vita e le opere del celebre maestro Giuseppe Haydn », que Stendhal a pillé. Carpani s’en plaindra par deux lettres au Constitutionnel (Quotidien parisien fondé pendant les Cent Jours. D’abord titré L’indépendant, il devient l’organe de l’opposition libérale sous la Restauration . Sa parution ne cesse qu’en 1914)
Prolongeant son incidente, Compagnon souligne que, quoi qu’il en soit de la mauvaise foi de Stendhal, il n’en reste pas moins que la biographie, dès la deuxième sur le même sujet, a toujours à voir avec le plagiat ….
On trouve le mot biographie, poursuit-il, dans Le Rouge et le Noir.
Et il lit : « L’abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de la Mole venait de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux baissés, les gémissements d’un évêque, fut libre enfin, et put s’approcher de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit monstre l’exécrait comme la source de la faveur de Julien, et venait lui faire la cour.
‘‘Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture ?’’ C’était en ces termes, d’une énergie biblique, que le petit homme de lettres parlait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mérite était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous le règne du nouveau roi d’Angleterre. »
‘‘La biographie des hommes vivants’’ …. indispensable pour réussir, commente Compagnon, qui redouble : ‘‘Il est important de bien connaître son Gotha pour arriver, dans les salons’’.
Note : L’almanach de Gotha, ouvrage qui établissait la généalogie des grandes familles nobles d’Europe, appellation contractée en Gotha, doit son nom à ceci qu’il fut publié à partir de 1764 (jusqu’en 1945) dans la ville de Gotha, Allemagne Orientale (Thuringe ; district d’Erfurt).
Pour Stendhal, quand il l’emploie, ici, biographie renvoie à ces usuels d’un genre nouveau qui commencent à se répandre, avec exemplairement (et monumentalement, 90 volumes) la ‘‘Biographie universelle ancienne et moderne ou Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se font remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes’’, ouvrage qui a été publié en 1811 sous la direction de Louis-Gabriel Michaud (1773-1858).
Publié plus tard, on peut aussi citer le ‘‘Dictionnaire universel des contemporains contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers’’ de Gustave Vapereau (1819-1906).
La France, dit Compagnon, n’a jamais été excellente dans ce domaine de la « Biographie universelle ». Il évoque – je ne trouve pas de référence actuelle à ce qu’il semble considérer comme un effort officiel, national … et connu ( ?) – une Biographie universelle qui n’en serait « qu’à la lettre L » quand les anglais en sont, eux, à une nouvelle édition. Ces points me restent obscurs. Ou bien, je l’ai mal compris – son « jamais » m’a induit en erreur - et il se situait dans un temps contemporain de Stendhal et du Rouge, et la référence française était le travail en cours de Michaud, devancé par un travail anglais du même ordre (?)
En France – et là, clairement : … dans la première moitié du XIX° siècle – on en est encore au genre rhétorique de l’épidictique (le discours démonstratif ; s’adresse au départ à un auditoire réuni à l’occasion d’un événement particulier (mariage, décès, réception officielle) et sert, à travers la circonstance, à louer, ou blâmer, et dans tous les cas, instruire). La Vie, qui peut être panégyrique, ou oraison funèbre ou … relève de ce genre. Tandis que la Biographie, qui fait surface, apparaît comme fille bâtarde de l’Histoire et de la Littérature.
À part, seule discipline émergeant de la modernité et néanmoins fondée sur des Vies, l’Histoire de l’Art, mais avec cette raison qu’elle doit prendre en compte le problème, constant, des attributions. Il cite l’ouvrage majeur de Giorgio Vasari (1511-1574) : Le Vite de’ più eccelenti pittori, scultori e architettori italiani, édité à Milan entre 1878 et 1885. Il reste, dit Compagnon, quelques Vies d’écrivain, mais de moindre importance. Et il dit : Vie de Dante, sans autre précision. Sans doute (?) allusion à celle publiée en 1841 sous le titre : Histoire de Dante Alighieri – je n’en ai pas trouvé d’autre sur la période – par l’érudit Artaud de Montor (1772-1849), traducteur de Dante, auteur de plusieurs ouvrages historiques. Est-ce autre chose ?
La fin de la séance, qui m’a assez ennuyé …, est consacrée à un rapide examen – que Compagnon semble juger important – de l’émergence du vocabulaire {biographie, biographe, hagiographie, hagiographe}.
On trouverait le mot biographie (biography) dans le dictionnaire grec-anglais de Liddel-Scott, attesté dans un texte néo-platonicien tardif, occurrence sans suite … L’apparition est anglaise quoi qu’il en soit, avant d’être française. Compagnon dit : bioghaphist apparaît en 1661, et en 1683, biographie (biography) (chez John Dryden (1631-1700), poète, auteur dramatique et critique ? Je ne suis pas sûr de mes notes, là). Une occurrence de 1738 m’échappe… Biographer se trouve dans le dictionnaire de Samuel Johnson (1709-1784) publié en 1757 avec la définition : Writer of life (Auteur de vies écrites, traduit Compagnon). Le biographer est celui qui relate l’histoire des actions des personnes particulières. Samuel Johnson : « … in writing the life of men, which is called, biography, …. »
Il y aurait là rupture avec l’ordre chronologique antérieur où la modalité du discours, de l’écrit, est donnée sans dénomination particulière du producteur. La rhétorique particularise le discours, pas le locuteur : discours hagiographique, panégyrique …
Dans le Dictionnaire de Trévoux, biographe apparaît, en 1731 : « auteur qui écrit des Vies ou de saints ou d’autres ». Le mot biographe est formé sur le modèle du mot hagiographe (étymologiquement : auteur sacré ; depuis la Renaissance et le XVI° siècle : « auteur de Vies de saints »). Et biographie, qu’on trouve en 1750 dans le Dictionnaire de l’Abbé Prévost est donné comme : « mot qui signifie l’histoire de la vie des particuliers ». Enfin, c’est de biographie que sortira hagiographie …. Qui ne prendra son sens péjoratif, critique, plein qu’au XX° siècle.
La filiation française serait ainsi :
{hagiographe Þ biographe Þ biographie Þ hagiographie}
Note :
1) L’intitulé du Dictionnaire de Trévoux lors de sa publication en 1704 : Dictionnaire universel français et latin Contenant la signification et la définition tant des Mots de l’une et l’autre langue, avec leurs différents usages ; la description de toutes les choses ; l’explication de tout ce que renferment les Sciences et les Arts (…). Avec des remarques d’érudition et de critique. Le tout tiré des plus excellents Auteurs, des meilleurs Lexicographes, Etymologistes et Glossaires qui ont paru jusqu’ici en différentes langues.
En fait, publié à Trévoux avec l’appui des Jésuites, il s’agit d’une révision (aux ajouts relativement modestes) de la révision par Basnage (Henri Basnage de Bauval / 1656-1710) du Dictionnaire universel de Furetière (Antoine / 1619 -1688)
… avec souci de faire disparaître toute trace de protestantisme.
2) L’intitulé du dictionnaire de l’Abbé Prévost lors de sa publication : Manuel Lexique ou dictionnaire portatif des mots français dont la signification n’est pas familière à tout le monde.
Et la suite au prochain numéro, visiblement …
La séance est interrompue et on attend la Shoah, enfin, Claude Lanzmann.