29 juin 2009
Deux Non-Biographies Référencées [I] …
Antoine Compagnon, dans une présentation de l’hiver relative aux fluctuations du courant autobiographique, s’est référé – entre autres – successivement à Enfance, de Nathalie Sarraute et à Le miroir qui revient, d’Alain Robbe-Grillet. Ce qui faisait une bonne raison pour les aller lire car, force est de l’avouer, ils étaient du peuple immense des ouvrages de moi ignorés.
J’ai dû me livrer à l’exercice début Mai, je crois, en prenant, fort sérieusement, quelques notes.
Ledit exercice est d’ailleurs fort intéressant aussi parce qu’il permet, allant au texte, de s’interroger sur les modes d’assimilation-restitution de Compagnon, tant parfois (pas pour le Sarraute, sur lequel il n’a pas digressé, mais pour le Robbe-Grillet) il retient un détail dont l’exposé isolé qu’il en fait, pour qui n’a pas lu l’ensemble, pervertit entièrement ce qu’on découvre ensuite, y allant voir, être l’esprit sinon le sens de l’ouvrage.
Je me contenterai, ici, d’une remise en forme de mes notations courantes (qui ont couru … comme les pages se tournaient). Sarraute, puis Alain R-G.
ENFANCE – Folio n° 1684 . Le copyright est de 1983.
J’ai mis du temps à rentrer dans l’affaire. Pour être exact, 84 pages (sur 277). Je m’ennuyais. Et puis, tout en haut de la page 85, une notation qui fait déclic, d’apparence assez anodine, de portée profonde, et qui m’a renvoyé à quelques obsessions pédagogiques sans doute : « … Il referme le cahier, il me le rend et il dit : ‘‘Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe …’’ ».
Un sentiment de délivrance s’ensuit, chez l’enfant, la fillette, qui vient de soumettre son cahier d’essai à ‘l’oncle’, un cahier où elle a échafaudé une histoire de belle ‘‘princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc (…) enlevée par un djiguite sanglé dan sa tunique noire’’ et où se meurt ‘‘un pâle jeune homme aux boucles blondes , allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase [qui] tousse [tant que] du sang apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres’’.
Et ce sentiment de délivrance que décrit Sarraute, enfant libérée soudain du poids des poncifs, détermine (peut-être seulement chez moi) une modification dans l’attitude de lecture et initie un réel intérêt pour la densité par là dévoilée du texte.
Une riche dissertation succède d’ailleurs immédiatement à cette scène, autour de la beauté de sa mère (pages 91 et sq) et de sa propre fascination pour les ‘‘mauvaises idées’’ – en l’occurrence, comme point de départ, celle-ci, qu’une poupée vue dans une vitrine était ‘‘encore plus belle’’ que celle qui lui donnait la main : « Comme elle est belle … je ne peux m’en détacher, je serre plus fort la main de maman , je la retiens pour que nous puissions rester là encore quelques instants, pour que je puisse encore regarder dans la vitrine cette tête … la contempler … ».
On retrouve là ces obsessions enfantines où le ‘‘mal penser’’ s’installe en opposition à toutes les injonctions des adultes, toutes les attitudes conventionnelles (ici : quand on aime sa mère, on trouve que c’est elle la plus belle…) qu’ils affirment indispensables et je me suis fort amusé à retrouver dans mes souvenirs oubliés, remontant d’une enfance à cursus catholique obligé jusque vers douze ans et la ‘‘première communion’’, le gamin que je fus, agenouillé pour recevoir l’hostie dans la petite église de Pessac (Gironde), effrayé d’être incapable d’écarter de son imagination les plus épouvantables blasphèmes qu’il puisse concevoir parce qu’on lui en avait présenté l’éventualité comme de nature à le mettre dans un état de péché mortel au moment de ‘‘recevoir le corps sacré du Christ’’. Misère …
Il faut bien reconnaître que comme on ne peut pas toujours naviguer à hauteur de l’universel, l’émotion naît souvent d’une circonstance faisant écho à des préoccupations personnelles ou d’une analogie familiale. J’ai rencontré ma vieille tante Georgette au détour des pages 170-171. La scène est très jolie :
« J’avais beau essayer de me rappeler comment il fallait raisonner, je ne parvenais pas à trouver le nombre de litres d’eau que déversaient des robinets ou bien ces terribles heures d’arrivée des trains qui se croisent … Mon père trouvait ces nombres en un instant par le mystérieux, miraculeux procédé de l’algèbre … ‘‘Voici quel doit être le résultat … Mais toi, il faut que tu l’obtiennes par l’arithmétique … Et ça, moi, on ne me l’apprenait pas’’. Et nous voici tous deux nous efforçant, mon père assis auprès de moi à son bureau et moi cherchant à retrouver ce que la maîtresse a expliqué … (…) ».
Dans sa cuisine de Tarbes, rue du Corps-Franc Pommiès, Georgette, en préparant les repas, a fait travailler, parmi les épluchures diverses et jusqu’à un âge avancé, les générations successives de ses petits neveux, perdant avec les années son arithmétique - elle qui avait failli devenir institutrice, et puis… - s’entêtant à résoudre avec ce qui lui en restait les problèmes qu’ils ramenaient de l’école. Voyons, disait-elle, l’énoncé : « Une ménagère a acheté une même quantité de drap et de toile pour 547,20 francs [fin des années 1940 !]. Combien a-t-elle acheté de mètres de chaque étoffe si le drap coûte 14,25 francs le mètre, et la toile le cinquième du prix du drap ?»
Qu’auraient voulu la maîtresse… et Georgette ? Si la toile coûte le cinquième du prix du drap, le total coûtant 547,20 francs, il suffit de faire six parts de ce total, une pour la toile et cinq pour le drap. Or : 547,20 :6=91,2 . La toile a coûté 91,20 francs et le drap 456 francs. À 14,25 francs le mètre, il y a donc 32 mètres de drap (456 :14,25=32) et par suite 32 mètres de toile.
Tandis que le papa aurait dit, comme les petits neveux, de plus en plus ‘‘modernes’’ de la tante Georgette :
Soit M le nombre de mètres de drap. Soit D le prix du drap et T le prix de la toile, mesurés en francs. On a le système de relations :
T=D/5
D=14,25xM
T+D=547,20
On en déduit : T+D= D/5+D=6D/5 ; 6D/5 = 547,20 d’où D=547,20x5/6=456 ; et comme D=14,25xM, on pose : 14,25xM=456 d’où : M=456/14,25=32.
M=32, il y a bien 32 mètres de drap (et de toile)
L’arithmétique élémentaire de nos grands aînés a toujours eu peur de ces ‘‘inconnues’’ dont s’est tout de suite nourrie l’algèbre … Elle n’avait pas tort, l’arithmétique, sur ces questions si simples.
J’ai été touché, ex-bon élève, par le fol investissement scolaire de cette petite Nathalie Sarraute :
« …
L’école dominait ton existence … elle lui donnait un sens, son vrai sens, son importance… Quand tu t’es sentie malade, tu avais la rougeole, tu as prié le Ciel …
Oui, c’est comique, je l’implorais de me laisser vivre jusqu’à ce que ‘‘je sache tout’’
… »
Etc. Ce sont, comme cela, de jolies notations qui jusqu’au bout m’ont retenu. Ou des curiosités (Your step-mother : Votre belle-mère. Tout le monde le connaissait peut-être, ce terme anglais, mais pas moi …).
Un autre souvenir de CM2 m’est remonté (pages 207 et sq) quand est narré cet épisode rédactionnel:
« Vous raconterez votre premier chagrin. ‘‘Mon premier chagrin’’ sera le titre de votre prochain devoir de français.
(…)
… cette rédaction-là ou ce devoir de français ressort parmi les autres. Dès que la maîtresse nous a dit d’inscrire sur nos cahiers ‘‘Mon premier chagrin’’, il n’est pas possible que je n’aie pas ressenti … je me trompais rarement… que c’était ‘‘un sujet en or’’… j’ai dû voir étinceler dans une brume lointaine des pépites… les promesses de trésor… »
Il me semble, pour moi, et je croyais depuis longtemps avoir oublié son nom, que l’instituteur s’appelait Arnaud, Monsieur Arnaud. Je revois la salle de classe de Pessac et même la table à laquelle j’étais installé, dans la rangée de droite quand on faisait face au maître, une table au bord de l’allée de séparation avec la rangée suivante, à sa gauche. Nous devions décrire une scène familiale, un épisode où l’on avait éprouvé particulièrement un sentiment rassurant d’appartenance au groupe. J’avais décrit une veillée autour du feu de cheminée, posé les personnages et le décor, la grande cuisine de campagne, le bruit du vent et de la rivière dehors, le crépitement des bûches … mais les sentiments, comment décrire les sentiments ? Et soudain cette pirouette dont je n’attendais rien, comme un pis-aller pour éviter la honte de ne savoir que dire : ‘‘ … et j’éprouvais, dans cet instant, un sentiment de bonheur, de bien-être, indéfinissable.’’ Ah ! cet ‘‘indéfinissable’‘… j’ai entendu, stupéfait, Monsieur Arnaud s’en gargariser à la remise des devoirs, m’en féliciter comme d’une finesse d’analyse psychologique rare, quand il n’y avait là, au fond, et je le savais bien, éberlué dans ma sincérité enfantine par l’éloge, que l’aveu de la plus totale impuissance.
C’est peut-être, pour en finir, dans ses rapports avec Ponson du Terrail que j’ai trouvé une de mes meilleures occasions de sourire à la lecture de ces souvenirs :
« On a mis dans ma chambre une vieille commode (…) [ses] tiroirs (…) contiennent plusieurs énormes volumes (…) c’est un roman de Ponson du Terrail, Rocambole.
Tous les sarcasmes de mon père… ‘‘C’est de la camelote, ce n’est pas un écrivain, il a écrit… je n’en ai, quant à moi, jamais lu une ligne… mais il paraît qu’il a écrit des phrases grotesques… ‘Elle avait les mains froides comme celles d’un serpent…’, c’est un farceur, il se moquait de ses personnages, il les confondait, les oubliait, il était obligé pour se les rappeler de les représenter par des poupées qu’il enfermait dans ses placards, il les en sortait à tort et à travers, celui qu’il avait fait mourir, quelques chapitres plus loin revient bien vivant… tu ne vas tout de même pas perdre ton temps…’’ Rien n’y fait… dès que j’ai un moment de libre, je me dépêche de retrouver ces grandes pages gondolées, comme encore un peu humides, parsemées de taches verdâtres, d’où émane quelque chose d’intime, de secret … »
Délicieux passages. Il y en avait eu d’autres. Etc.
Ce livre, qui avait failli, pour commencer, me tomber des mains, m’a enchanté. Pourquoi en dire autre chose ?
Notice du Robert (1975)
Ponson du Terrail (Pierre Alexis, vicomte ). Romancier français (Montmaur, près de Grenoble, 1829 – Bordeaux, 1871). Il se tourna vers les lettres en 1850, acquit la notoriété avec Les coulisses du monde (1853) et devint un fournisseur extrêmement fécond de romans feuilletons dont il menait avec brio les intrigues échevelées et extravagantes. Sa série romanesque Les drames de Paris (publ. 1884) connut un succès prodigieux ; peu soucieux de vraisemblance et de psychologie, Ponson du Terrail y campait un type d’aventurier qui devint très populaire, le mystérieux Rocambole.
24 juin 2009
LA VIE MENTIE
Un récit de vie, ou au moins d'une tranche de vie, encore ...
(Cette chronique a été également mise en ligne sur AutreMonde)
Roman de Michel Del Castillo – Fayard éd. – 22 euros
J’ai oublié cette fois l’auteur du conseil qui m’a fait acheter ce livre. Un article peut-être ?
Ce n’était pas un bon conseil !
J’avais dû lire au moins deux livres de Michel del Castillo (c’est peu, il est plutôt prolifique) : Tanguy (qui l’a sauf erreur fait connaître) et La Nuit du décret. Le premier était attachant et j’avais beaucoup aimé me semble-t-il le second. Il date de 1981. J’ai sans doute pas mal changé depuis. Ou lui. En tout cas, là, je n’ai pas accroché. Du tout.
Psychologie de bazar, m’a-t-il semblé, autour des interrogations morales et culpabilisées d’un trotskiste de mai 68 reconverti en cadre supérieur spécialisé dans le coaching et la com’ et qui se pose des questions existentielles de café du commerce autour de thèmes resucés dont il ne renouvelle aucun des aspects : mondialisation mal assumée, nausée boboïste, société du spectacle, hydre du mensonge généralisé, java des égoïsmes nantis, effacement des vraies valeurs, vanité des agitations sociales etc. , dans un mixte très appauvri de velléités houellebecquiennes et de recul beigbedérien …
Guère passionnant. Pour dessiner ses interrogations hésitantes et ses balbutiements philosophiques sur des arrière-plans historiques, Del Castillo rebâtit une Espagne de pacotille, toute en mythes hautains et en tango cambré, accumulation convenue de ces fantasmes éculés qui glorifient la raideur orgueilleuse des pères (et ici, plutôt, des grands-pères) et dont la figure éminente, qui court du début à la fin du roman, est Miguel de Unamuno.
Notice du Robert (Édition 1975) :
Philosophe, poète et dramaturge espagnol (Bilbao, 1864 – Salamanque, 1936). Déporté aux Canaries, puis exilé à Paris en raison de ses positions politiques (1924), il fut, à son retour en Espagne (1930), l’un des inspirateurs spirituels du régime républicain dont il devait dénoncer les erreurs avant de mourir.
Profondément individualiste, refusant toute étiquette et hostile à tout dogmatisme, il a exprimé une pensée inquiète, attentive à la réalité de l’homme concret, ‘‘ celui qui naît, souffre et meurt – meurt surtout […]’’, aussi bien dans ses essais philosophiques (Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, 1905 ; Le sentiment tragique de la vie, 1912 ; L’Agonie du christianisme, 1925 ; etc.) que dans ses romans et conte (Paix dans la guerre, 1897 ; Brume, 1914 ; Trois nouvelles exemplaires, 1920), son théâtre (Phèdre) et ses poèmes (Le Christ de Vélasquez, 1920).
Sans jamais avoir imposé une doctrine, il exerça une profonde influence sur les milieux intellectuels espagnols.
Le seul intérêt des romans médiocres mais documentés, c’est éventuellement qu’ils fournissent des pistes de lecture. Je ne connaissais d’Unamuno que le nom. Il me reste, de l’apologie militante de Del Castillo, l’idée qu’il pourrait n ‘être pas superflu d’en lire un peu …
En tout cas il est là, Unamuno, statue du commandeur et référence inflexible autour de quoi inventer les ascendants du héros, cet accablé de réussite sociale et de mensonge généralisé au sein d’une société de l’argent-roi dont il cueille les fruits et soupçonne le néant en se bâtissant des antériorités aux exigences morales écrasantes, résumées par la figure de Véra, sa grand-mère, veuve inconsolée de Rafaël, élève préféré du Maître, qui ne se pardonne pas plus un moment de faiblesse qu’elle ne lui en fait grâce, qu’elle pousse et accompagne vers la torture et la mort pour qu’il s’en puisse laver . Ces héroïsmes épuisants me laissent toujours indécis.
Sinon ?
On ne croit guère, me semble-t-il, aux personnages et parfois, le roman de gare n’est pas loin. Les figures sont si stéréotypées qu’on ne peut ici ou là qu’en sourire ; un patron-à-l’esprit-fin-mais-à-la-sexualité-grasse, un ancien-camarade-ex-normalien-supérieur-ex-meneur-de-soixante-huit à la lucidité aiguisée et au talent fou, un gentil-homosexuel-infirmier-dévoué, etc. Fatigant.
L’intrigue se développe, on en suit les péripéties, mais les caractères qui la meublent sont trop schématiques, on est plus proche du journalisme des idées reçues que de l’analyse psychologique : Salvador (le héros) mène brillamment le sauvetage médiatique d’une affaire mal embarquée de grands patrons lorrains cumulant délocalisation, plan social et gros bénéfices en même temps qu’il s’interroge sur son couple (qui cahote accompagné de libertés sexuelles extra-conjugales ‘‘d’époque’’ où l’on relève par exemple un amant de Madame beau-médecin-athlétique-et-bronzé comme dans Nous Deux) et sur sa lignée (son père, Gonzalo, dont il va tardivement découvrir qu’il a injustement méprisé la dimension humaine tant elle a été écrasée par les figures immenses de Véra et de Rafaël), tout ça pour larguer in fine les amarres et partir rechercher, dans une Espagne de recours, loin des bruits du modernisme et des sonorités creuses des vacuités parisiennes, quelqu’improbable rédemption…
Je reprends une idée esquissée en commençant : c’est au fond du Houellebecq en Bibliothèque Rose… L’affaire sera vite oubliée. Reste éventuellement à faire ce que j’ai dit : aller voir un peu du Miguel de Unamuno dans le texte.
Richard Ford – Ecrivain américain …
Vague logique de préoccupation: Compagnon enseigne aux USA, ce qui suit concerne un "récit de vie" et c'est à la suite d'une conversation dans le cadre de l'attente d'un de ses cours que j'ai tenté la lecture de Richard Ford. Donc ...
(Cette chronique a également été mise en ligne sur AutreMonde)
Un week-end dans le Michigan (Points n° 96)
Indépendance (Points n° 429 – Prix Pulitzer)
Il y a des écrivains. Et puis il y a des écrivains-américains. Richard Ford est indiscutablement du second lot. On m’a, il y a quelques mois, recommandé de m’y lancer… La pression était amicale. J’ai lu.
Impression ambivalente.
Je ne saurais nier que je me suis pas mal ennuyé ou plutôt, ce qui n’est pas exactement la même chose, que j’ai trouvé Richard Ford ennuyeux.
Mais je ne saurais davantage nier que, les deux romans cités constituant les deux premiers tiers d’une trilogie dont le troisième vient de paraître (L’État des lieux), je vais certainement achever le périple et aller lire ce petit dernier.
Alors ?
Mystère ?
De quoi s’agit-il ? De l’épopée médiocre, semble-t-il, de Frank Bascombe, d’abord journaliste sportif (Un week-end dans le Michigan – 1988) encombré d’un passé aux échecs matrimoniaux et autres sans grande originalité et qui avance à l’aveuglette vers un avenir désolant, dans une Amérique peuplée de motels, de noms de rues et de préjugés racistes plus ou moins explicités, pour se retrouver huit ans plus tard (Indépendance – 1996) agent immobilier, enrichi du nombre attendu d’échecs supplémentaires, empêtré dans des culpabilités complémentaires d’ex-mari déboussolé, de père non pas indigne, mais fort peu efficace face au délabrement psychologique d’un fils adolescent (et aboyeur, souvenir d’un animal de compagnie prématurément disparu) et d’amant aléatoire, épisodique, immature et élucubrant (on peut aussi dire : phraseur et ajouter que les partenaires ne sont pas plus reluisantes). L’Amérique est toujours peuplée de motels, de noms de rue (également, ma foi, de très nombreux noms d’autoroute), de préjugés racistes et, il faut bien l’avouer, de cons.
On y navigue au milieu d’une improbable saga de vente de biens et à la recherche de hauts lieux de la culture américaine, essentiellement assise sur le Base-Ball, le Basket-Ball, leurs héros et leurs musées (de Hall of Fame en Hall of Fame).
Pourquoi ces déplorables errances ne m’ont-elles pas découragé d’aller plus loin dans la lecture ? Pourquoi le tome II a-t-il quoi qu’il en soit succédé au tome I sur la table de chevet, et pourquoi suis-je en train d’envisager le tomme III ? Je le redis : mystère !
Mystère, ou bien tout bêtement, phénomène thérapeutique : une lecture embrouillée, par à-coups lénifiante, la description d’une litanie de ratages et d’hésitations absurdes, le spectacle d’une existence encore plus sottement dépourvue d’aspérités enrichissantes que la sienne propre, la description d’un spécimen d’adulte engagé dans des dispositifs « foireux » auprès desquels on se prendrait à penser qu’on a bien mené sa barque alors qu’on se croyait irrémédiablement médiocre, la vision d’une Amérique infantile erratiquement parcourue par des crétins, semée de petits malfrats, peuplée de demi-ratés, rongée par le racisme, décérébrée par les républicains (Reagan, puis Bush sont en fond d’écran) et pourrie par l’automobile, la construction enfin d’un monde où nos petitesses se fondent si bien en s’y retrouvant hypertrophiées à la charge des autres que, lisant cela sur son balcon, aux doux bruits de la circulation parisienne, provisoirement épargné par les agressions à main armée, l’effondrement de toutes ses affections, la déroute de tous ses espoirs et l’imbécillité sans fond de tous ses interlocuteurs, on se réconcilierait presque avec soi-même.
Il est des lectures qui emportent parce qu’elles rendent plus intelligent. Il en est qui retiennent, faut-il croire, parce qu’elles manifestent que certains le sont beaucoup moins !
Le vocable est obligé, tant il s’impose et le général De Gaulle l’affirmait : Les américains sont grands, forts et cons.
Richard Ford nous le distille.
Peut-être y a-t-il là le ressort d’une lecture prolongée au-delà de l’ennui de surface.
Je n’avais pris aucune note au fil des 491 (Un week-end dans le Michigan) plus 587 (Indépendance) soit 1078 pages. Hors les impressions d’humeur qui précèdent, c’est un peu léger pour aller plus loin dans la critique.
Qu’importe, puisqu’ayant dit, je file acheter L’État des lieux.
Je vais me réconforter encore un peu plus. J’y compte !
12 juin 2009
Claude Lanzmann
Le lièvre de Patagonie .
Voici un additif à son séminaire, en quelque sorte... J'ai hésité à me lancer là-dedans et puis...
J'avoue néanmoins que j'ai un peu escamoté la fin d'un compte rendu (celui qui suit) qui menaçait de prendre des proportions trop considérables et dont je craignais d'avoir à déplorer qu'il ne me privât (respectons le goût de Claude Lanzmann pour l'imparfait du subjonctif ...), se prolongeant, du temps d'une autre lecture....
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Mémoires – Claude Lanzmann - Gallimard
Drôle d’aventure que la lecture de ce pavé (546 pages, sans compter l’index des noms propres cités, pas moins de 598, d’Adamov, Arthur à Zweig, Stefan, au point qu’on est tout étonné de ne pas y trouver le sien …). Quand il s’agir d’écrire la vie, sûr qu’il est un peu là, Lanzmann !
L’amplitude anecdotique du propos est assez stupéfiante, et il y a cent vies dans celle-ci. Mais la plongée mémorielle – sauf pour la partie relative à l’élaboration et au tournage de Shoah, béance offerte à la modestie dans un océan de gloriole – est assez épuisante de vantardises multiples, comme si ce qui ressemble souvent à une accumulation de propos journalistiques était la reconstruction tartarinesque d’un parcours bien décidé à se relire en mythe. La litote est un art inconnu de Lanzmann. Il ne vit que d’excès, ne côtoie que des géants, ne franchit que des gouffres et n’accomplit que des exploits. À cette aune, les deux ou trois (tout au plus) occasions d’humilité qu’il s’accorde laissent le lecteur, témoin probable, se dit-il étonné, d’une phase de rédaction dépressive, passablement inquiet. Mais ça ne dure pas. Le héros rebondit, tel qu’en lui-même enfin l’autosatisfaction l’enfle.
Le bouquin, par la profusion de détails qu’il fournit sur des moments clés de l’histoire française (enfin, pour beaucoup, germano-pratine) des soixante dernières années du siècle écoulé, sans compter la partie dense, riche, consacrée à Shoah, dans une suspension alors de la rodomontade qui renforce l’impact du récit, le bouquin donc, par la venue au-devant de la scène de tant d’acteurs qui furent les figures de proue de leur propre modernité et de la nôtre, qu’ils bâtirent, et que l’on voit, là, du côté du familier, de l’intime, de l’envers du spectacle, n’en est pas moins, toutes dents agacées (ou non, chacun sa sensibilité) passionnant.
J’avais pris, à la lecture, énormément de notes : trop.
Comment synthétiser un tel capharnaüm ? À les re-feuilleter, j’y retrouve de tout et j’y perds mon latin.
Ici ou là, un terme ou une allusion pédante, histoire de rappeler qu’on a fait sa khâgne : cénesthésie (Larousse : Physiologie : Impression globale résultant de l’ensemble des sensations internes), dans la phrase (à méditer !) « Je n’ai pas de cou. Je me suis souvent demandé, dans une nocturne cénesthésie anticipatrice du pire, où le couperet, pour m’étêter proprement, devrait s’abattre ». Avec ça Lanzmann affirme qu’il a dicté son texte. Ben voyons ! Ça sent à l’évidence son langage parlé, ça …
Plus loin arrive apagogique: « C’est sur le ‘Duelo a garrotazos’ [Un tableau de Goya qu’il a présenté par ailleurs et commenté de façon tout à fait convaincante] que j’avais apagogiquement envisagé d’inscrire le générique de début de mon film ‘Tsahal’… » . Mouais. Un raisonnement apagogique est un raisonnement « par l’absurde ». On jugera…
Acceptons irénique, peut-être plus fréquent (l’irénisme, au delà de son acception précise : ‘Attitude de charité et de compréhension adoptée entre chrétiens de confessions différentes pour étudier les problèmes qui les séparent’ (Larousse), ce n’est jamais que le culte du compromis pacificateur), mais que penser de nitescence (qui signifie : lueur, clarté !) dans « la maléfique nitescence du Graal hégélien » à propos du vol (qui tourne mal) dans les rayonnages de la librairie des Presses Universitaires de France, aujourd’hui remplacée par un hideux magasin de fringues, place de la Sorbonne, d’un ouvrage de Hegel, en l’occurrence Genèse et Structure de la Phénoménologie de l’esprit. On peut faire plus simple.
Un autre ? Allez, un autre : stichomythique
« Il nous arriva (…) de passer une nuit entière dans une cellule du commissariat de la place Saint-Sulpice, nous récitant l’un l’autre stichomythiquement (…) des strophes alternées ». Le passage atteint d’ailleurs des sommets, car ces prouesses poétiques en viennent à embuer d’émotion , au petit matin, les yeux las et humains de [leurs] gardes. Comment survivre à de tels ridicules ? Quant à la stichomythie, c’est, dans la tragédie antique, la technique du dialogue vers pour vers. En quelque sorte, ici, on ne dit que ceci, que les jeunes gens concernés récitent alternativement des strophes ; et la lanzmannienne formule n’est qu’une redondance inutilement pédante.
Peut-être y a-t-il un besoin éperdu de reconnaissance, derrière les vantardises et le pédantisme, mais alors, comme la frustration à compenser d’un second couteau. J’y ai pensé à partir de ce passage :
« Bref, j’arrangeai les affaires de Simone [Signoret] autant que je le pus (…). Elle en conçut pour moi de l’amitié, je devins sa plume favorite. »
Un passage qui se prolonge dans ce qu’on pourrait déchiffrer comme une amertume rentrée, tant il a côtoyé - et pour le public, dans l’ombre - de vedettes : « Je les ai toutes et tous vus, et traités, et je puis dire sans vanité [ah ! le ‘sans vanité’ des modestes professionnels…] que j’ai fait faire à la carrière de certains un saut qualitatif. Bardot (…), Moreau (…), Ava Gardner (…), Richard Burton et Liz Taylor [et vingt comme ça derrière pour arriver à :] j’en passe, j’en passe… » Peuchère !!!
On ne saurait épuiser, sans l’être, les occasions de s’esbaudir d’un texte aussi proliférant que parfois, fantaisiste….
Pour en rester aux sourires, des naïvetés étonnent.
On est en 1943. Il a recruté une certaine Hélène Hoffnung et transporte avec elle – faits de résistance dont je ne conteste en rien le danger ni ne mégote sur leur indiscutable courage – de coupables (pour l’occupant) valises. Il faut contourner le problème des patrouilles : « … Hélène m’enveloppait d’un regard énamouré, m’étreignait, m’embrassait à pleine bouche (…) Chaque rencontre d’une patrouille, chaque mouvement suspect était l’occasion d’un baiser, plus ou moins fouillé selon le degré d’alerte (…) alors que rien de sexuel n’exista jamais entre nous. » Belle austérité patriotique et qui m’a soudain semblé mal coïncider avec les dix-huit ans des héros.
Ou ceci…
Il a rencontré Judith Magre. Ils ont alors vingt ans. « Nous vécûmes pendant près de six mois une passion torrentielle, fîmes l’amour toute la nuit qui précéda le concours d’entrée à l’Ecole Normale [Supérieure], j’échouai, évidemment. » Astucieux, non ? Certains savent se trouver des excuses plus gratifiantes que d’autres…
Un peu plus loin, voilà le khâgneux qui trébuche. On peut s’abriter des citations approximatives de Proust, mais à cette coquetterie près, on tombe dans le vers boiteux et mal attribué. À propos du parcours amoureux et d’ailleurs tristement et dramatiquement déplorable, clos pas un suicide, de sa sœur Évelyne, Lanzmann se tourne vers Musset :
« Elle eut d’autres amours, plus que de raison sans doute, et chaque fois que j’en étais averti, je me récitais ces deux vers de Musset, dans Rolla :
'C'est que croyant voir sur ses amours nouvelles
Se lever le soleil de ses nuits éternelles’ »
Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que le premier vers n’est pas ‘rond’, ce n’est pas un alexandrin, sauf à tirer sur la diérèse (croyant devenant croi-y-ant, pour faire trois syllabes de deux). Du coup je suis allé vérifier. Ce n’est pas dans Rolla, mais dans Namouna que l’on trouve la citation, rectifiée, dans la strophe suivante (l’adresse est à Don Juan):
« Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles?
Ah! Massacre et malheur! Tu les aimais aussi,
Toi! Croyant toujours voir sur tes amours nouvelles
Se lever le soleil de tes nuits éternelles,
Te disant chaque soir: "Peut-être le voici",
Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi!
Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine,
Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu,
La femme de ton âme et de ton premier vœu!
Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine,
Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,
Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu. »
Evelyne est morte le 18 Novembre 1966, et un ami, lecteur attentif du livre, s’étonnait devant moi l’autre jour de la notation de Claude Lanzmann soulignant que sa sœur « lisait et relisait sans fin ‘Belle du Seigneur’, d’Albert Cohen », un livre publié … en 1968.
Une anecdote (les petits levers du marquis Noblet d’Anglures) m’a soudain paru à ce point ‘scénarisée’ que j’y ai vu, sous l’un de ses aspects extrêmes, éclater cette fausse véracité d’un écrire la vie qui, loin du témoignage, n’est que prétexte à réécriture, c’est à dire à contrefaçon. Qu’on en juge :
Lanzmann se retrouve lecteur à l’Université libre de Berlin.
Parmi ses fréquentations obligées … « il y avait aussi les diplomates français (…) François Seydoux de Clausonne et un certain marquis Noblet d’Anglures, chargé des questions culturelles. Homme charmant, au visage fin, qui me donnait audience dans sa chambre à son petit lever, comme Louis XIV, J’étais un très jeune lecteur, il portait un bonnet de nuit et, de temps en temps, impassible et impavide, il lâchait devant moi un pet sonore, puis odorant. Il était marquis, pour lui, je n’étais rien qu’un roturier, et juif de surcroît, c’était sa façon de me le signifier. »
La démesure des interdits religieux m’a de tout temps accablé, et quand un nouvel exemple m’en est fourni, à quelque croyance qu’il se rattache, je me retrouve plongé au sein des temps obscurs d’avant l’intelligence et la raison, quand l’esprit n’avait pas encore installé son primat. Preuve que dans le domaine des croyances, nous sommes encore loin du compte.
Ici, Lanzmann raconte un embarquement pour Israël de Juillet 1952 (pour un reportage) à bord du SS Kedmah, à cabine partagée avec un grand rabbin (croit-il se souvenir venant de Marrakech). L’anecdote, affligeante dans sa signification et ses prolongements, se suffit à elle-même :
« Je quittai notre cabine un vendredi après-midi avant le début de shabbat (…) en laissant la lumière allumée. (…) Je regagnai ma cabine vers quatre heures du matin [après une nuit sur le pont à discuter avec quelques autres passagers], peu avant l’aube, et je trouvai mon grand rabbin étendu en chaussettes sur son lit, les yeux largement ouverts, toutes lumières allumées. La Loi d’airain [ !!!] de notre religion lui avait interdit de toucher à l’électricité et il n’y avait pas, sur ce navire d’une jeune nation, de ‘shabbes goys’, de goys du shabbat, comme on en trouve aujourd’hui dans les hôtels israéliens, pour faire fonctionner les ascenseurs dont les touristes juifs américains ne sauraient se passer [ !!!!]. »
À lire cela, m’est revenu un dessin de Plantu – en fait à propos des limites intellectuelles de Georges Bush – où l’on voyait le pape qui recevait ‘Doubleyou’ et, dans un phylactère de BD (une bulle à texte) pensait : ‘Mon Dieu qu’il est con !’. Et la transposition, avec Dieu le Père à la place du Pape et à la place de Bush, le grand rabbin de Lanzmann comme personnification des invraisemblables dégâts de la foi sur la raison, m’a paru s’imposer. Et je ne doute pas de l’affliction de Dieu devant tant de grimaces.
Tant qu’à faire, je préfère, un peu plus loin, l’histoire de Joachim Prinz, Bossuet de la bourgeoisie juive de Berlin, dont la renommée était si grande « que certains eussent été prêts à devancer l’appel [en clair à se suicider] pour s’assurer que ce serait bien Prinz, et non pas un autre, qui prononcerait l’ultime éloge [leur éloge funèbre] ».
Quelques scènes dignes du cirque parsèment – pour moi péniblement, pour les raisons déjà au fond ci-dessus citées – ce séjour en Israël. Mais assurément, on en trouve d’identiques dans toutes les micro-sociétés aux codes aussi absurdes qu’impénétrables, qu’il s’agisse de judaïsme extrême, de Franc-maçonnerie ou de sociétés secrètes aux ambitions moins nobles comme celles des Yakuzas japonais … Toute chapelle finit par aller à ses non-sens.
Enfin…
En tout cas, et pour conclure sur ce voyage en terre promise, face à des pressions qui le poussent à se mettre à l’étude (de la Torah), Lanzmann a un sursaut de refus qu’un autre qualifierait de spontané et dont je n’aurais rien dit s’il n’avait pas jugé nécessaire de l’affirmer « non thétique », souvenir sans doute de ses proximités avec Sartre, lequel tirait plus ou moins du foutoir d’Husserl sur la temporalité des occasions de migraine et l’installation de ce vocabulaire .
Thétique se rapportant à Thèse, l’attitude thétique peut être lue comme relevant de lourdes cogitations préalables, et donc la non-thétique comme ‘non-réfléchie’ et le ressort immédiat d’une rafraîchissante spontanéité. Je n’ai rien contre le pédantisme, il peut être amusant … s’il a la civilité de s’expliciter entre parenthèses ou ‘infrapaginalement’ (c’est à dire ‘dans des notes de bas de page’).
Le voyage retour de cette incursion israélienne est d’ailleurs l’occasion d’une de ces héroïsations qui sont sans doute consubstantielles à la sensibilité de Lanzmann et pour moi prodigieusement agaçantes. Le trajet Haïfa-Marseille est marqué par une tempête. Mais elle est, avec lui à la narration, authentiquement homérique et le voilà tel qu’il se décrit, dans un pastiche assez ridicule d’Ulysse face au chant des sirènes:
« … de mémoire d’homme, jamais navire de haute mer n’essuya en Méditerranée un ouragan aussi prolongé, aussi constant, aussi féroce. (…) deux personnes, deux seulement veillèrent pendant quatre jours et quatre nuits sur ce bateau ivre : le capitaine, Eliezer Hodorov (…) et moi. (…) Le vaillant Eliezer avait cédé à ma prière : on m’avait solidement attaché devant la dunette, face à notre route, et, pour tenir et ne pas me laisser aller, je m’imaginais la taillant avec le navire comme si j’étais moi-même une étrave, une figure de proue. »
Et au bout de cette épopée, accueillant le retour du marin héroïque : « Les yeux, les bras, la bouche du Castor [et oui, elle était là, Simone !], ses mains sur mon corps comme pour le reconnaître, la longue étreinte un peu titubante qui nous réunit debout, dès que j’eus pénétré dans la chambre rouge, au dernier étage de la rue de la Bûcherie … »
Rire est le propre de l’homme … et le destin du lecteur des exploits de Lanzmann.
Il y en a comme cela des kilomètres…
La soixantaine de pages qui suit est atterrante de sottise hyperbolique :
- Beauvoir lui soignant un anthrax lui fait « penser irrésistiblement aux femmes de Giotto [qu’il avait] vues à Padoue, sur les fresques de la Cappella delli Scrovegni » Ah ! Proust, ta fille de cuisine et ta Charité de Giotto, que voici un crime commis en ton nom !
- Le lendemain, c’est aux dimensions d’une épopée des furoncles qui l’accablent que se narre une marche forcée « dans le grand cirque dominant Grindelwald ». Beauvoir est toujours là. « La douleur était intense (…) nous étions loin de tout, nous n’avions pas de médicaments, aucune trousse d’urgence. Nul recours, c’était marche ou crève (…) le Castor allait, somnambulique, le regard perdu … ». Etc.
- Bah ! Pourquoi continuer ? Les gags se succèdent. Il faut le lire pour le croire : Il se vante de savoir tout des Alpes et de leur histoire sur le mode : Je sais les lieux, je sais les noms, je sais les dates …. comme Francis Blanche et Pierre Dac dans un sketch célèbre (Vous pouvez le faire ? Il a dit :Oui ! Il a dit : Oui !, Mesdames et Messieurs. Il peut le faire…) …. Il publie dans Elle en 1959 un article sur le Dalaï-Lama d’autant plus remarquable… que c’est lui qui le dit. Qu’il sauve Beauvoir de la mort dans le cadre d’une nouvelle expédition alpine en espadrilles ou qu’il fasse des tonneaux en 4 CV Renault, qu’il jette un défi à la course à pied à Armand Gatti, ou qu’il lutte contre le froid d’un tournage en extérieur à coups de litres de Vodka, rien de ce qui le concerne ne saurait être du registre de l’ordinaire et avoir d’autre débouché que l’exceptionnel. La démesure est son quotidien. Et le mythe éclôt sous ses pas, et puisqu’il a traversé Tokyo, « il y a, dans le quartier des yakusas, les mafieux japonais, une boîte de nuit étroite et sombre (…) où [l]’attend, sur une étagère du bar, une bouteille de Chivas Regal marquée à [son] nom. » Ben voyons … !
L’histoire de Kim Kum-sun est une apothéose. C’est typiquement – à la lecture - un de ces rêves éveillés que se racontent sous leurs draps les pré-adolescents de 10-12 ans pour trouver le sommeil dans leurs poussées de romantisme hypnagogique (l’hypnagogie est, schématiquement, l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, le moment où tout bascule). Une idylle est là, tout à fait fantasmée, platonique et muette, avec ravissante infirmière et sur fond de voyage (été 1958) en Corée du Nord. Lanzmann nous offre vingt pages d’anthologie rassemblant tous les poncifs de la rêverie pré-pubère et je ne comprends pas les émerveillements (car j’en ai lus) de la critique à propos de cette « si pure histoire d’amour » au pays de Kim Il-sung. Le scénario est hollywoodien et Claude-Errol Lanzmann-Flynn le décline vaillamment, ramant, courant, sautant, plongeant, en héros magnifique mais condamné à l’adieu, dans des regards éperdus de désir inassouvi et des serments retenus de souvenir éternel, comme il se doit d’en être dans les amours impossibles. Sans doute y a-t-il, sous cette imagerie de pacotille, les traces d’une émotion qui fut peut-être véritable, et qui n’a pas été cinquante ans après, oubliée, mais la narration hypertrophiée nous en est délivrée au prix de tant de fioritures que le ridicule en a tué la crédibilité.
Je vais m’en tenir là, je crois, car en compilant ainsi le volume, outre qu’on n’en finirait pas (j’arrête à la moitié de mes notes …) , l’accumulation des dérapages héroïques fait qu’à trop s’agacer continûment du miles gloriosus (le ‘soldat fanfaron’ que moquait Cicéron, l’expression est restée) qui s’y met en scène, on finit par oublier l’intérêt de l’ouvrage, qui est réel, dans la multiplicité des anecdotes croisées et l’ampleur des informations.
L’ensemble reste passionnant. Il faut accepter de rire quand la coupe déborde et puis continuer. Indiscutablement, on apprend. Sous l’embellissement de détail, le parcours demeure étonnant de péripéties et il n’y a pas à regretter le voyage.
Et puis, il y a quand même quelques accès de modestie, quelques moments de gravité, quelques notations émouvantes , et des aspects inattendus de Sartre et de Beauvoir pour pimenter d’intime leurs grandes figures d’intellectuels.
La guerre d’Algérie, le FLN (et la figure de Franz Fanon, martiniquais, héraut atypique et violent de la question noire, qui en fut compagnon de route), sans oublier Shoah, longuement, dans une densité dont s’écarte soudain la parade, c’est le siècle en nombre de ses temps forts qui se déroule.
Une vie très réécrite, certes, et trop souvent sans excessive retenue, mais quelle vie !