01 juillet 2009
Deux Non-Biographies Référencées (II)…
LE MIROIR QUI REVIENT – Alain Robbe-Grillet - Éditions de minuit. Copyright 1984.
Ici, Antoine Compagnon s’est davantage attardé (aussi parce qu’on y parle de Barthes, n’en eût-il lui-même rien dit ?).
Il a souligné et re-souligné deux choses.
L’une, immédiatement vérifiable à la lecture et qui n’est que l’obstination névrotique de Robbe-Grillet, qui est en train de rédiger des éléments d’autobiographie, à dénier à ce qu’il fait ce statut. Amusant. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il soit dupe et il ne cherche pas vraiment à le faire croire.
L’autre, et dont l’interprétation que Compagnon lui a donnée dénature le livre (parce qu’il ne l’a pas poussée assez loin ?), concerne l’insertion dans le récit du personnage ‘‘mystérieux’’ d’Henri de Corinthe. Compagnon a laissé entendre qu’il y avait là comme un double de l’auteur, chargé de récuser le caractère autobiographique de l’ouvrage, qui s’avance dès lors à travers lui masqué. Cette présentation se révèle en première lecture d’une grande fantaisie. Le personnage d’Henri de Corinthe semble parfaitement marginal et plutôt introduit en pièce rapportée, essentiellement concerné par une vingtaine de pages (sur 227) en forme de pseudo conte fantastique dont les excès, les maladresses et les défauts pourraient donner à penser que Robbe-Grillet a ressorti de ses tiroirs, tout ému d’en retrouver la trace, le fruit de quelque tâtonnement littéraire de ses 13 ou 14 ans suscité par la lecture de romans de chevalerie, comme si Nathalie Sarraute avait intégré in extenso à Enfance le contenu ‘‘si mal orthographié’’ de son histoire de belle princesse et de jeune homme phtisique…
Henri de Corinthe, ce n’est qu’une imagination d’enfant à laquelle on s’est attaché : « Et voilà le jeune comte de Corinthe luttant contre le flot qui monte, dressé sur son cheval blanc dont la crinière étincelante s’entrelace avec l’écume arrachée par la tempête à la crête des lames ».
Néanmoins, c’est vrai, c’est bien un miroir qui revient (et qui repart) avec le flot, et que s’entête à ramener le comte Henri, qui fait le mystère de ce bref conte en abyme (et qui donne son titre à l’ouvrage, argument qu’on peut affirmer dirimant ( ?)). Et dès lors, soit, mais dans un retour sur le récit qui en oublie la trajectoire cohérente et qui veut justifier cette verrue ‘‘corinthienne’’‘, l’image est porteuse d’un geste de relecture à la fois autobiographique et in-sensée de son propre parcours, par un Robbe-Grillet-Corinthe qui lutterait contre l’écume de l’oubli pour ramener, peut-être illisible, sur la grève, quelques vestiges mémoriels en forme de miroir où il ne se reconnaîtrait plus … Mouais.
Une ultime notation (page 226) pourrait même donner à penser qu’un vampire est passé par là : « C’est elle qui m’a parlé de cette plaie bizarre qu’Henri de Corinthe portait au cou : deux petits trous rouges, espacés d’un centimètre environ, qu’elle avait surpris etc. »
À chaud, roman en main, l’option ‘‘Antoine’’ semble totalement fantasmée. Deux mois après, roman oublié, fasciné par le titre, c’est une construction théorique amusante et je soupçonne Compagnon de l’avoir faite sans avoir plus repris contact avec le récit que le survol rapide des trente premières pages…
Si on passe sur cela, on s’amuse beaucoup. Et on s’intéresse.
Bon, sans doute, l’allusion (page 35) à une ‘‘indifférente et hautaine Gradiva’’ m’a renvoyé, curieux, sur des extraits internetisés du film quasi-éponyme (C’est Gradiva qui vous appelle) ‘‘commis’’ par Robbe-Grillet avec (l’insupportable) Arielle Dombasle, extraits dont l’accablante bêtise m’a je l’avoue écrasé.
Le roman de l’écrivain allemand Wilhem Jensen (Gradiva ; publié en 1903) a certes eu une notable postérité (étude psychanalytique de Freud en 1907, tableaux de Dali et d’André Masson, intérêt d’André Breton, réflexions de Roland Barthes entre autres…) mais cette adaptation (désopilante ?) d’A.R-G me défrise quelque peu.
Rappelons que l’histoire narrée par Jensen est celle du délire d’un archéologue qui tombe amoureux d’un bas-relief du Musée National d’Archéologie de Naples…
Mais laissons cette affaire. Elle sort du sujet.
Et revenons au livre dont nous parlons.
Oui, on s’amuse et on s’intéresse. Robbe-Grillet est-il sincère ? Peu importe, au fond. Le ‘‘personnage’’ qu’il raconte est tout à fait attachant, dans un environnement familial non dépourvu de folklore. Ainsi :
« Après son café au lait du soir, papa s’installait au bureau (meuble mastoc en forme de caisson à tiroirs qui provenait des stocks américains) et traduisait avec enthousiasme les drames de Schiller, consciencieusement, l’un après l’autre, couvrant des cahiers d’écolier rayés de petits carreaux d’une minuscule écriture au crayon à encre. Il s’agissait, je crois, d’une sorte de mot à mot littéral, mais tout à fait approximatif, car cet amateur zélé ne cherchait pas aussi souvent qu’il aurait fallu dans son dictionnaire, tandis que la plus grande partie de la grammaire devait lui échapper. Devinant, croyant deviner, improvisant, ne s’embarrassant ni des non-sens ni des étrangetés de son texte, il avançait assez vite , sans souci du qu’en dira-t-on. Anne-Lise, ma sœur, qu’on appelait alors Nanette, prétend que cela a constitué l’un des traumatismes de sa jeunesse (comme d’apprendre, un peu plus tôt, que le Père Noël était une fiction) quand elle a découvert que notre père ne savait pas du tout l’allemand, qu’il n’avait appris ni en classe ni ailleurs ». Délicieux, je trouve.
Roland Barthes, je l’ai dit, est plusieurs fois cité, pour une forme de coup de chapeau (Je mettrai à part (…) le cas de Roland Barthes, à qui personne ne saurait donner des leçons de ruse), pour un propos sentencieux (Dis-moi comment tu classes, proposait Barthes, et je te dirai qui tu es), mais aussi comme objet continu d’une petite dizaine de pages d’analyse (62 à 70) que j’ai trouvées tout à fait passionnantes :
« Roland Barthes (encore lui) semblait, dans la dernière période de son existence, hanté par l’idée qu’il n’était qu’un imposteur : qu’il avait parlé de tout, de marxisme comme de linguistique, sans jamais avoir rien su vraiment. Déjà, de nombreuses années auparavant, il m’avait paru exagérément atteint par les reproches de Picard, qui dénonçait avec vigueur sa méconnaissance du ‘‘vrai’’ Racine et de toute cette époque. Barthes avait pourtant bien précisé qu’il ne présentait rien d’autre, dans son Racine, qu’une lecture d’aujourd’hui, donc subjective, aventureuse et datée. Mais le regard courroucé de la vieille Sorbonne soudain le glaçait d’un sentiment complexe de haine et d’effroi. Et plus tard, donc, se sentant vieillir, il se montrait de plus en plus tracassé par l’existence probable – qu’il soupçonnait – de vrais dix-septièmistes, de vrais sémiologues, de vrais professeurs.
En vain je lui rétorquais que, bien sûr, il était un imposteur, parce que justement il était un véritable écrivain (et non pas un ‘‘écrivant’’, pour reprendre sa propre distinction), la vérité d’un écrivain, si elle existe, ne pouvant résider que dans l’accumulation, l’excès et le dépassement de ses nécessaires mensonges. Il souriait, avec ce mélange inimitable d’intelligence discrète, d’amitié, mais aussi d’une certaine distance, d’un éloignement du monde qui le gagnait à tout moment, désormais. Il n’était pas convaincu : j’avais moi, certes, me disait-il, le droit d’imposture, le devoir même, mais pas lui, parce qu’il n’était pas un créateur. Il se trompait. C’est son œuvre d’écrivain qui précisément restera. Le demi-discrédit où, si peu de temps après sa mort, beaucoup voudraient le voir tomber, ne prend sa source que dans un malentendu : la fonction de ‘‘penseur’’, qu’on lui avait attribuée de force.
Etc ., etc. » . Pour le redire : tout à fait passionnant !
Quelques lignes (page 65) me surprennent, un petit discours sur deux devises : « Au fronton d’un solide monument néo-grec de l’université d’Halifax, en Nouvelle-Ecosse, on peut lire : ‘‘La vérité garantit votre liberté’’ ; et le papier à lettres de celle d’Edmonton, sur lequel j’écrivais cet automne, porte en-tête cette fière devise : ‘‘Quaecumque vera’’. Belle utopie, belle tromperie, qui éclaira l’aube euphorique de notre société bourgeoise, comme un siècle plus tard celle du socialisme scientifique naissant. Nous savons hélas aujourd’hui où mène cette science-là. La vérité, en fin de compte, n’a jamais servi qu’à l’oppression. »
Sur la première devise, pourquoi pas ? Mais quid de la seconde ?
Quaecumque vera …
L’expression se rencontre dans l’épitre de Saint-Paul aux Philippiens (habitants de Philippes, en Macédoine). Qu’en retient et en interprète l’université d’Edmonton, hors de tout contexte ? Et Robbe-Grillet ? L’affaire ne me paraît pas claire…
Le texte de départ (Chap. 4, verset 8) est :
De certe, fratres, quaecumque sunt vera, quaecumque pudica, quaecumque justa, quaecumque sancta, quaecumque amabilia, quaecumque bonae famae, si qua virtus, si qua laus disciplinae, haec cogitate.
Soit, approximativement :
Il s’en déduit assurément, mes frères, que toutes ces choses auxquelles vous apporterez les soins de votre réflexion, elles n’insulteront pas la vérité, l’honnêteté, la justice, le sacré, elles seront dignes d’estime, elles seront à porter à votre crédit, si c’est dans une perfection morale digne d’éloges que vous vous y appliquez.
La devise serait surtout là (coup d’œil sur le site internet dudit établissement d’enseignement supérieur…) pour souligner que la vocation universitaire est la recherche de la vérité… qui mènerait à l’oppression ? L’extrapolation de Robbe-Grillet signerait-elle un éloge du scepticisme ? Ma foi… Mais passons…
Il y a dans le même secteur du texte, entre deux analyses sur Barthes, aux pages 65-66, un éreintement de Mitterrand (François, puisqu’il faut désormais et tout ridicule bu, compter avec Frédéric) qui n’est pas pour me déplaire tant le personnage m’insupportait (même si son échec m’a, pour d’autres raisons, navré), à partir de cette amusante saillie liminaire d’A.R-G lors de la campagne présidentielle de 1981 : « Je voterai pour le candidat du PS, car au moins, il n’a pas de programme ».
Resurgissant au détour des remontées mémorielles, l’arbre généalogique de Robbe-Grillet est présent tout du long, avec des attendrissements pour l’image paternelle et ses curiosités (« Mon père admettait volontiers lui-même qu’il n’était pas vraiment normal. Ça ne le dérangeait en aucune façon. Il disait avec un demi-sourire : ‘‘J’ai l’impression d’avoir des marchandises mal arrimées dans le crâne…’’. »), avec aussi – et j’ai été, dans des résonances personnelles, réellement touché – des témoignages d’une haute idée du service public dont je crains fort le recul (« … le père [Magueur] assurait le courrier postal dans le Finistère. Pour lui comme pour tous ces marins, soldats ou douaniers, le service de l’État représentait une sorte de mission sacrée, en même temps qu’un honneur. Un jour, il avait lancé sa voiture à travers une procession, trop lente à son gré. Couper une procession ! Dans ces premières années du dix-neuvième siècle, en Bretagne ! À l’homme d’église outré qui brandissait sa croix pour conjurer le mal et arrêter le sacrilège, l’ancêtre Magueur avait, dit-on, crié avec majesté du haut de son siège : ‘‘Nom de Dieu, monsieur le curé, j’ai la Poste avec moi !’’. Et l’on citait encore, dans la famille, cet acte de courage civique face à l’obscurantisme clérical et aux superstitions. » Et à mon tour, j’applaudis).
La distance supposée et l’humour du conteur font savoureusement passer des réminiscences qui auraient sinon pu être désagréables :
« Mes parents étaient pétainistes, évidemment, mais contrairement à l’espèce commune, ils l’étaient toujours – plus encore peut-être – après la Libération. Etc. ». Suit une anecdote amusante de réception amicale, vers 1955, sous l’œil attentif d’une grande photo de Pétain. Un invité, ex-résistant, finit par s’étonner :
« ‘‘Tiens, vous avez conservé la photo du Maréchal ?’’ . Non, non a répondu mon père, je ne l’ai pas conservée, je l’ai mise exprès le jour où les troupes américaines sont entrées dans Paris. C’était exact. Sous l’occupation allemande, il n’avait vu aucun motif pour afficher sur nos murs une vénération aussi conformiste, aussi officiellement reconnue. Etc. »
Et plus loin, pour compléter le portrait :
« Mes parents étaient anglophobes (…) La haine envers l’Angleterre (…) chez nous [ n’était pas récente] … et l’on nous rapportait avec attendrissement le cas de ces pêcheurs, oubliés dans une petite île à la pointe de la Bretagne, que les gendarmes étaient venus chercher vers la fin de l’été 14, leur annonçant avec quelque retard la mobilisation générale, et qui, sans hésiter une minute sur l’ennemi héréditaire, s’étaient écriés : ‘‘On va rentrer la morgue dans leur gorge, cette fois-ci, à ces cochons d’Anglais !’’, tout déçus ensuite, quand ils avaient compris leur erreur. »
Cette haine, de fait, est ici une occasion de renvoi allusif – et pour l’un assorti d’une touche amusante - à deux épisodes du second conflit mondial :
« La façon dont s’étaient déroulés les combats dans le Nord, en 1940, et le rembarquement de Dunkerque (‘‘Messieurs les Anglais, tirez-vous les premiers !’’ ironisait-on), puis la destruction à Mers-el-Kébir de notre flotte désarmée, où périrent des centaines de marins bretons (les pierres tombales du cimetière de Recouvrance, au coin de notre plaine de Kerangoff, en portent avec précision témoignage), tout venait attiser brusquement des sentiments séculaires de méfiance envers ‘‘la perfide Albion’’, qui nous les rend bien, toujours prêts à se changer en exécration violente. »
Allusion au fameux : ‘‘Messieurs les Anglais, tirez les premiers’’ (fort controversé par ailleurs) du comte d’Anterroche (ou d’Auteroche, selon les sources), deux cents ans plus tôt, à la bataille de Fontenoy (11 mai 1745 – sous LouisXV – Guerre de succession d’Autriche – D’Anterroche y récolte sept balles anglaises ce qui ne l’empêchera pas de vivre 40 ans de plus !), le trait ironique rapporté par A.R-G renvoie à la percée allemande des débuts du second conflit mondial. Les britanniques, qui avaient débarqué un fort contingent, ont immédiatement mesuré l’ampleur du désastre : les divisions blindées ennemies ont atteint la Manche et près d’un million de soldats alliés sont encerclés. Le commandement ne croit pas à la réussite d’une contre-attaque et opte pour le rembarquement de son corps expéditionnaire. Le 26 mai 1940 débute l’opération Dynamo sous le feu ennemi installé à Calais. Le contingent français suit le mouvement et commence à embarquer le 28 mai, mais les relations franco-britanniques sont mauvaises et les incidents se multiplient sur les plages face à la rigidité de l’organisation anglaise. C’est finalement Churchill qui imposera une évacuation à égalité. L’opération permettra le sauvetage de 338 000 soldats, 234 000 anglais et 114 000 français (avec, dans le chiffrage, un flottement de quelques milliers d’hommes selon les sources).
Mers-el-Kebir, à 6 km d’Oran, abrite une puissante flotille française qui comprend quatre cuirassés, un porte-hydravions et six torpilleurs. La France a signé l’armistice avec l’Allemagne nazie, et Churchill craint que cette flotte, malgré des garanties affirmées côté français, ne passe entre les mains d’Hitler. Il en ordonne donc la destruction. Le bombardement– un carnage sous un déluge de feu de 20 minutes – est effectué le 3 juillet 1940 en fin d’après-midi. C’est l’opération Catapult. Il y aura 1297 tués. De Gaulle, à la BBC, déplore l’incident mais déclare aussi au sujet des navires bombardés : « Il n’y a pas le moindre doute que, par principe et par nécessité, l’ennemi les aurait un jour employés, soit contre l’Angleterre, soit contre notre propre empire ».
Robbe-Grillet produit des remarques intéressantes – faisons-lui le crédit de la sincérité dans l’auto-analyse – sur ses réactions personnelles dans quelques situations exceptionnelles et/ou dramatiques qu’il a traversées, sur « cette sensation [qu’il a alors] de n’être qu’un visiteur derrière sa vitre, isolé, bien à l’abri », parlant ailleurs d’un « sentiment d’extériorité – et presque d’exterritorialité - [qu’il] éprouvait avec tant d’insistance (demeurer en dehors du coup, être là par hasard, à la suite de quelque malentendu prêtant plus à sourire qu’à dramatiser) ». Sa narration de l’accident d’avion dont il a été victime en 1961 et – notoriété oblige – de l’écho déformé qui a été donné à son compte-rendu minimaliste, immédiatement retranscrit en épopée par le journaliste de l’A.F.P. à qui il répondait, est tout à fait instructive.
Mais en même temps, elle fournit quelques prolongements amusants sur son image générique ‘‘d’écrivain’’ et les malentendus qui en découlent :
« Je me trouvais avec mon épouse dans le premier Boeing 707 appartenant à Air-France qui s’est écrasé au sol : le Paris-Tokyo, juste au décollage après l’escale de Hambourg. C’était le début des vols polaires. Pendant l’été 1961.
Interrogé au téléphone par un journaliste de l’A.F.P. (…)
[suivent deux pages factuelles, claires, précises, mais non ‘‘impliquées’’, sur ce qui s’est passé]
… Mon journaliste, au bout du fil, estime sans doute que je manque singulièrement de talent dans le sensationnel : mon rapport lui semble à juste titre assez objectif mais plutôt plat, alors que son rôle à lui serait de faire mousser le plus possible l’accident. Il place alors sans hésiter dans ma bouche, pour le communiqué diffusé le lendemain matin par tous les correspondants de l’agence France-Presse, un récit totalement différent, bourré de métaphores grandiloquentes et d’émotion stéréotypée … »
Et ce faux va tourner au mini-scandale littéraire :
« … je me serais à l’occasion démasqué, [ma] narration (…) prouvant que mon écriture de romancier n’est qu’artifice et mensonge puisque, sous le coup de la peur, je me mets soudain à parler comme tout le monde et je fais ‘‘purement et simplement le récit de l’accident’’ ! Parler purement et simplement, c’était donc ceci : ‘‘Dans un vacarme d’enfer, l’avion quitta la piste et se mit à labourer le champ, à grands sillons, comme une charrue’, etc.
(…) [Ainsi] la descendance du pire Zola est donc censée, aux yeux du grand public et à en croire ses porte-paroles officiels, représenter la façon la plus naturelle de parler, comme d’écrire (…)
Mais le plus drôle apparaît lorsque, plusieurs mois après, sort en librairie ‘‘L’œuvre ouverte’’, essai passionnant sur la littérature moderne dans lequel Umberto Eco, avec des arguments d’ailleurs tout à fait pertinents (le langage de l’écrivain, dit-il, n’est pas le même que celui dont il se sert pour la communication quotidienne), prend nommément ma défense (…) accréditant ainsi de façon définitive ma paternité entière du texte délirant de l’A.F.P. (…) »
Dans la suite du livre, et spécifiquement dans la dernière trentaine ou quarantaine de pages, le propos se laisse aller à l’entrecroisement de souvenirs de sa propre aventure littéraire avec la critique de textes qui l’ont influencé - où l’on rencontre L’Étranger (Camus) comme La Nausée (Sartre) – en même temps qu’il brosse à grands traits une sorte de vulgate du concept romanesque depuis les débuts du XVIII° siècle, soulignant au passage que « le véritable écrivain n’a rien à dire » (idée dont il attribue la paternité à Flaubert) et que « Balzac est le dernier écrivain heureux », miscellanées dont j’ai déjà tout oublié, mais qui m’ont laissé le sentiment de n’être ni sans charme, ni sans intérêt.
Je n’avais jamais approché Robbe-Grillet, sinon à travers quelques articles de revues littéraires qui ne m’avaient pas ouvert l’appétit. Ces mémoires – comme un besoin tranquille, naturel, de se raconter, avec le talent pour le faire - m’ont plutôt donné envie d’aller voir de plus près le reste.
C’est un de ces effets collatéraux bénéfiques en quoi me semble résider l’essentiel des vertus du cours d’Antoine Compagnon…