Renaud Camus : Graphobie (not Graphophobie)

Le titre était fort contourné, pédant.

Mais l’homme est apparu plaisant, assez loin de l’effet d’annonce ainsi produit.

Cette affaire de graphobie d’ailleurs, est intervenue assez tard, et presque marginalement, dans un début d’élan auquel l’orateur s’était résolu après des prolégomènes divers et aussi diserts qu’il avait affirmé être incapable de l’être. Un élan d’ailleurs commencé sur un curieux ‘‘trébuchement’’ et qu’allait rompre inopportunément l’applaudissement incongru d’une enthousiaste.

 

Le trébuchement, donc. Le graphobique installait sa notion, un peu complexe, et se disait sensible à un excès de la réalité, débordante et le débordant, à cette prise de conscience que l’intelligence était sans rapport quantitatif avec le sensible, le lisible, etc. Il constatait combien nous étions dans le manque et si pauvres en moyens devant l’océan du connaissable, si vaste, devant nous, un peu – et il hésita – ‘‘comme une termite dans une bibliothèque, tant de choses à grignoter, les rayonnages, mais au fond, je ne sais trop si les termites grignotent tellement le bois, si, sans doute (…)’’. 

Une termite hypothétiquement lignivore? 

Termite : n.m. Insecte vivant en société, surtout dans les régions chaudes, et qui ronge le bois (Le Larousse de poche).

Pourquoi cet étonnant lapsus sur le genre et ce doute sur la fonction? L’oral est impardonnable et les détails y prennent des proportions insolites. Verba volent… certes, mais les crashs (ou crashes) sont terribles.

 

Ensuite, l’applaudissement. Sur un éloge de la syntaxe comme instrument de la perception et clef de la compréhension du monde, à deux rangées de mon fauteuil, une tête que j’ai supposée chenue sur la foi d’une chevelure blanche, féminine et soignée, envoyait l’ordre à ses deux mains de battre le tambour de son approbation. Las, ce son isolé autant qu’inattendu prend de court l’orateur et le voilà qui l’interprète comme signal impératif de mettre un terme à ses discours. Il est 18h05 : ‘‘Oui, au fond, j’en ai assez dit …’’. Murmures divers à tonalité mi-amusée, mi-stupéfaite, mais ourlés peut-être de ce sentiment que, s’étant dès le départ avancé – à reculons ? - sous le double étendard de l’impréparation et de l’improvisation, l’orateur pouvait être soupçonné de sauter sur l’occasion et – il en avait esquissé l’hypothèse – de préférer s’en remettre plutôt du contenu de ses propos aux questions d’Antoine Compagnon. 

 

Nous eûmes ainsi trente minutes d’exposé et pratiquement autant de questions-réponses, petit jeu auquel Compagnon, suavité des euphémismes, n’excelle pas mais qui a néanmoins permis à Renaud Camus de compléter, en en produisant d’autres, les digressions qui avaient fait le fond des débuts de son intervention.

 

Graphobie restant intriguant, reprenons ce qu’il en a, avant l’interruption, (un peu) développé.

Au départ, il y a donc ce sentiment du « trop » dont la vague nous/le submerge, trop de réalité, d’événements, de sentiments, de choses à percevoir, regarder, assimiler, comprendre , d’où peut-être son plongeon dans la graphomanie, sauver ce qui peut l’être et archiver du matériau qui pourrait, qui pourra, qui a resservi pour des ouvrages à venir, tenir un journal (… de Travers) puis des journaux, dépôts de ‘‘signifiant’’, de situations, de noms … Dans un débordement qui finit par le déborder, il cherche à compenser sa conscience hypertrophiée, exagérée (douloureuse ?)   de la rapidité du temps qui passe en écrivant, en l’écrivant, l’écriture dès lors apportant sa structure à la vie, dans un projet à l’opposé de celui du biographe. Là où ce dernier déploie du vécu antérieur, la graphobie – puisqu’il faut désormais l’appeler par son nom – s’installe en utopie, gestation  d’une vie prévue par, d’une vie soumise à, d’une vie placée sous l’instance de la lettre. Puis-je comprendre : … d’une vie saisie avant d’être construite, saisie dans la multitude incoordonnée de toutes ses manifestations, de toutes ses traces et qu’il faudra ensuite ‘‘monter’’ –  comme on procède au montage d’un film à partir des rushes, en l’accumulation desquels consistent d’ailleurs peut-être ou sans doute ses journaux ?

Il y a, dit Renaud Camus, des précédents. Et il dérive sur Jean Ricardou, que Barthes n’aimait guère , dit-il … et qu’en quelque sorte, il me reprochait. Il est vrai que la maxime ressassée de Ricardou : « Le roman n’est plus l’écriture de l’aventure, mais l’aventure de l’écriture » ne semble pas incompatible avec l’alternative biographie / graphobie.

Intellectuel confidentiel, on trouve dans l’Encyclopédia Universalis ce jugement sur lui: « Ricardou doit être avant tout considéré comme l’exégète, le théoricien et le chef de file du Nouveau Roman », attribué à Antoine Compagnon par Michel Sirvent, dans un livre: ‘‘Jean Ricardou : de  Tel Quel au nouveau roman textuel’’, que l’on peut consulter  sur le net via books.google.fr ( http://…..  ).

Et  c’est en glissant de Ricardou  à la syntaxe, sous l’égide de laquelle il place sa vie pour en maîtriser ce qu’il peut, que Renaud Camus est venu se heurter aux battements de main dont j’ai déjà parlé d’une encombrante admiratrice.

 

Et en amont de Graphobie, que s’était-il passé ?

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La survenue, pour commencer, d’un Renaud Camus que je découvrais, loin des rares images que j’avais antérieurement entrevues et qui me rendaient difficile l’identification à ce Freud sexagénaire en veste de velours  qui accompagnait Compagnon du jeune homme plutôt blond aux joues glabres et à la moustache fournie dont je pensais me souvenir. Mais enfin, et puisqu’il paraissait certain d’être lui-même, restait à l’écouter.

A.C. – comme écrivait Barthes, dont l’ombre tutélaire n’a cessé de planer sur l’échange – a fait quelques présentations. Leur point commun de départ, justement, c’est R.B. début des années 70, et même si la relation s’est distendue, espacée, c’est beaucoup, souligne Compagnon, comme un hommage à ce père commun et disparu et dont à l’évidence, tous deux orphelins, ils n’ont pas accompli entièrement le deuil, qu’il faut voir l’invitation du jour. Sinon, bien sûr, qu’on ne pouvait passer à côté du diariste, sans doute ‘‘le plus consistant des diaristes actuels de la littérature française’’, dans le séminaire d’un cours … dont Renaud Camus fulminerait qu’on osât syntaxiquement en dire qu’il porte ‘‘ sur comment écrire la vie.’’.

L’œuvre est vaste, abondante est insuffisant, et de l’écrivain-démiurge, on nous signale quelques continents créés, dont le Journal en ses multiples occurrences itérées. Je me souviens effectivement, il y a cinq ou six ans, de ma découverte étonnée, Librairie Compagnie, dans la proximité songeuse de la statue de Montaigne, recherchant sur les rayonnages quelque livre d’Albert Camus, de l’écrasant voisin de même patronyme dont l’indiscutable supériorité au mètre linéaire m’avait un peu déstabilisé. J’avais feuilleté Tricks, préfacé par Roland Barthes. Je n’étais pas allé plus loin qu’une lecture en travers de la préface suivie de l’échantillonnage de quelques paragraphes aléatoires. J’avais vécu la tonalité ‘‘gay’’ de  ce peut-être injuste survol comme dissuasive. Réflexe assurément réducteur. J’en suis à ce jour néanmoins resté là, avec deux exceptions, l’une effective, l’autre à venir. J’ai vraiment beaucoup aimé, été très touché par  la ‘‘Vie du chien Horla’’ (cf. Chronique du 30/11/2007 sur AutreMonde) et je me suis offert, en sortie de séminaire, le récent ‘‘Loin’’ sur lequel, quand lu, je reviendrai. P.O.L. éditeur ; 18,50€.

 

Deux mots encore, malgré tout, sur ce deuil éternel de Barthes, que j’évoquais. C’est une expérience que je n’ai pas, qui m’échappe intellectuellement autant qu’affectivement, cette dévotion à un maître à penser, cette référence constamment renouvelée à une grande figure qui, tout en marquant ou en esquissant des écarts, signe un attachement proche du religieux. Et je m’interroge sur la vision que pouvait avoir – qu’aurait aujourd’hui qu’ils sont devenus autres – Barthes de cette cour de jeunes apprentis littérateurs ou littérateurs débutants qui gravitaient autour de sa parole et de sa personne dans ce qui de l’extérieur et à distance paraît une vénération absolue et l’attente d’une parole révélée.  Question sans doute tout à fait vaine. Et peut-être orgueilleuse et imbécile incapacité d’admirer.

Cela dit, côté cour, Renaud Camus n’est pas en reste et pour ce que j’ai pu comprendre ou deviner  à travers internet, indiscutable est sa chapelle, où je crains d’avoir aperçu jusques à quelques fanatiques. On s’y perd en conjectures d’une fascinante érudition dans le détail de ses écrits. Un culte  protéiforme s’esquisse . Se structure ? On voit passer une Société des lecteurs de Renaud Camus (S.L.R.C.). Compagnon parlait de continents. On devine qu’en existe ici un, que peuplent des fidèles.

 

Tant qu’à devoir se saisir de la parole qu’on lui donne, Renaud Camus, d’entrée de jeu, cherche – et ma foi, réussit – à mettre l’auditoire dans sa poche. En ces lieux autrefois tant visités, il tente une gageure. À l’écart des écrivains qui écrivent ‘‘parce qu’ils parlent bien’’ et prolongent ainsi, plume à la main (enfin, clavier sous les doigts …)  leur aisance à l’oral, il veut se classer parmi les difficiles de parole. Il est sujet au trou (de mémoire), à la perte (du fil) et au manque (d’aisance). Certes, on peut tout écrire, mais on est ennuyeux. On peut se contenter de quelques notes, au risque de mélanger les feuillets. Ou l’on peut se jeter à l’eau, nulle préparation, nulle idée préconçue, acceptant crânement le risque du naufrage. Titre possible au demeurant de cet exposé à venir et qui eût pu être opportun : Naufrage, avec quand même, et s’il ne le dit pas, il le prouve, l’esquif plaisant et alluré d’une culture à citations embarquées qu’on peut jeter quand nécessaire par-dessus bord pour ne pas s’enfoncer trop vite.

Et dès l’abord, Leopardi : « E il naufragar m’è dolce  in questo mare », dernier vers du poème L’infinito.  Et rebondissant sur dolce, terme dit-il barthésien, il évoque Bergotte, associant la réussite d’une page à sa douceur  (je n’ai pas retrouvé de citation associée) et il glisse à Un amour de Swann, lors d’une soirée chez la marquise de Saint-Euverte. Swann veut partir mais le général de Froberville lui demande de le présenter à Mme de Cambremer…. : « et il fut obligé de rentrer avec lui dans le salon pour la chercher.

 - Dites donc, Swann, j’aimerais mieux être le mari de cette femme-là que d’être massacré par les sauvages, qu’en dites-vous.

 Ces mots ‘‘massacré par les sauvages’’ percèrent douloureusement le cœur de Swann ; aussitôt il éprouva le besoin de continuer la conversation avec le général :

 - Ah ! lui dit-il, il y a eu de bien belles vies qui ont fini de cette façon … Ainsi vous savez … ce navigateur dont Dumont d’Urville ramena les cendres, La Pérouse … (et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’Odette). C’est un beau caractère et qui m’intéresse beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d’un air mélancolique.

 - Ah ! Parfaitement, La Pérouse, dit le général. C’est un nom connu. Il a sa rue.

 - Vous connaissez quelqu’un rue La Pérouse ? demanda Swann d’un air agité.

 - Je ne connais que Mme de Chanlivault, la sœur de ce brave Chaussepierre. Elle nous a donné une jolie soirée de comédie l’autre jour. C’est un salon qui sera un jour très élégant, vous verrez !

 -Ah ! Elle demeure rue La Pérouse. C’est sympathique, c’est une jolie rue, si triste. »

 Odette habite rue La Pérouse. Mais voilà notre Swann rassuré. C’est sans rapport avec elle que Froberville connaît la rue.

Renaud Camus affirme : « Tout l’art poétique de Proust habite cette phrase : ‘‘et Swann était déjà heureux comme s’il avait parlé d’Odette’’ ».

Un peu surprenant me semble-t-il tant le phénomène est commun, banal et tant tout amoureux l’a pratiqué. Point trop besoin d’art poétique. Il suffit de se souvenir de ce bonheur qu’on a connu, tous, à parler de qui ou quoi approche l’autre et combien c’est une caresse.

 

Et puis, avec un air gourmand, une incidente qui m’a laissé perplexe sur l’expédition de Dumont d’Urville. La version suivante, que l’on peut je suppose considérer comme officielle, est en contradiction avec ce qu’a raconté Renaud Camus de l’affaire, soulignant (… ça ne s’invente pas, isn’t it ?) que le navire que commandait Dumont d’Urville à la recherche des restes de l’expédition de La Pérouse se nommait … La Recherche.

On lit sur le site de la Marine nationale …. ceci: 

« Jules Sébastien César DUMONT D'URVILLE est né en 1790 à Condé-sur-Noireau et mort en 1842 à Meudon.

Ce célèbre explorateur et savant français est entré dans la marine en 1807. C'est en 1820 au cours d'une mission hydrographique en mer Noire et en mer Egée qu'il apprend la découverte de la Vénus de Milo et que, conquis à sa vue, il pousse la France à en faire l'acquisition.

De 1822 à 1824, en tant que second du bâtiment La Coquille il participe à une campagne scientifique dans le Pacifique. Nommé capitaine de frégate, il obtient le commandement de La Coquille alors rebaptisée L'Astrolabe. Il reprend la mer pour explorer l'Océanie et retrouver les traces de l'expédition La Pérouse. Ce à quoi il parvient puisqu'aux abords de Vanikoro, une des îles de Santa Cruz, il retrouve les épaves de L'Astrolabe et de La Boussole recouvertes par les coraux. Il fait dresser sur l'île un monument à la mémoire des disparus. »

La Recherche est-elle … une coquille ?

Renaud Camus évoque un second passage de Proust, pour lui également très significatif, très en rapport avec des préoccupations qui sont siennes – rapport que , dans le cadre d’une écoute sans possibilité de retour en arrière, je n’ai pas cerné – autour , on est dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, d’une visite du narrateur chez les Swannn et de la désapprobation de son père (R.C. parle de ‘‘loi du père’’) :

« Quand mon père (…)  trouvait qu’une personne, un de mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie – comme moi en ce moment – si celui-là avait l’approbation de quelqu’un que mon père n’estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de son fâcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand. Je l’entendais déjà qui allait s’écrier : ‘‘Nécessairement, c’est tout un ensemble !’’, mot qui m’épouvantait par l’imprécision et l’immensité des réformes dont il semblait annoncer l’imminente introduction dans ma si douce vie. »

… avec néanmoins la réapparition de cette douceur (le dolce de Leopardi, l’aval de Barthes,  …) et, m’apparaît-il maintenant, en rédigeant, l’importance du  tout se tient qu’il lit dans ‘‘c’est tout un ensemble’’ et qui fait lien avec ce sentiment de Renaud Camus que dans l’éparpillement excessif  des manifestations de la réalité, du vécu, il y a, il doit y avoir, des relations, des passages et  que nous sommes  et particulièrement lui, sommés de les chercher à défaut de les découvrir. Oui, c’était peut-être cela, l’importance  de cette citation.

C’est à ce moment-là qu’on en est venu à la graphobie.

Et puis, après l’intempestif applaudissement qui a mis fin à son monologue, Renaud Camus donc s’est prêté au dialogue avec Compagnon.

Pseudo-verbatim :

Interrogé sur le Journal comme dépôt de matière, il re-précise que oui, c’est une forme sans sur-moi répondant à la tentation de l’exhaustivité, on ne trie pas . Deux mots en marge sur le développement de Vaisseaux brûlés, hypertexte porté par internet et qui ne peut trouver place ailleurs, ainsi que sur ses réflexions passées et à venir relatives aux délicatesses du français contemporain.

Et le jeu des identités ? avance Compagnon.

Des doutes oui, et puis la disparition de l’auteur. Dans une partie de son travail d’ailleurs, il se heurte à cela, à l’effondrement identitaire lié à sa proximité avec  l’autre Camus, et l’ombre immense d’Albert  qui, pour beaucoup, le couvre. Et quand il s’avance on lui dit : Ah ? Camus, comme l’écrivain …. Mais enfin, à sa façon, il lutte, et l’obstination du ‘‘je’’ continue, avec le Journal pour symptôme, entre autres.

A.C. : Et votre fidélité à Ricardou ? Vous tenez toujours à ses principes ?

Principes … non, mais enfin il admire encore Ricardou. C’est un formidable lecteur

A.C. J’ai lu  ‘‘Loin’’. C’est un autre genre.

R.C. Oui, tout à fait linéaire, presque classique

A.C. Enchaîné

Il ne le nie pas, peut-être à faire entrer dans la catégorie des romans d’itinéraires, du road movie

A.C. Les maisons ?

Oui, la merveilleuse maison de Wordsworth, et de sa sœur Dorothy, qui tenait un admirable journal, faisant dépôt pour le travail de son frère …Il est allé voir. On ne visite pas. À côté, la maison de Coleridge, beaucoup moins intéressante.

A.C. Le Journal est une entreprise folle …

R.C. Folle ? C’est plutôt un système qui protège de la folie

A.C. Cette ambition de tout retenir …

R.C. Oui, la question de la perte, le Journal pour tout retenir.

Il a perdu une maison à 13 ans. Et son écriture est une sorte de Cerisaie généralisée. La demeure … Apollinaire : ‘‘ les jours s’en vont, je demeure’’…

A.C. Vous avez reconstitué une demeure

R.C. Oui, mais d’autres n’en voudraient pas.

Il comprend le fantasme de la vie d’hôtel. Il dit : « Donnez-moi pour la vie une chambre à la semaine ». Citation ?

A.C. Dans ‘‘Loin’’, le voyageur se promène, il abandonne les livres

R.C. C’est une idée qui lui vient en regardant la télé (…) un rôle  (…) Lost paradise, de Milton (…) conversation avec une jeune femme …

A.C. La jeune femme existe par la langue parlée. C’est à ce niveau qu’opère la séduction

R.C. Non … je crois que la séduction est sexuelle …

Il évoque – c’est extrêmement bref, mais il est quelques secondes  ailleurs, dans une vision personnelle - l’importance du désir, des corps … Il y a comme un ange qui passe. Compagnon se demande où il a mis les doigts . Un petit frisson dans la salle.

A.C. Le Journal … Des effets de langue, quand même. Dans le livre, la langue est centrale dans la séduction. (Il y tient !).

R.C. Oui, peut-être le personnage est-il amusé par la façon de s’exprimer de la jeune fille…

Il n’a pas du tout l’air convaincu. Il évoque des sangliers, l’espace qui manque, la disparition des campagnes, la façon de dire : Aller ‘‘sur’’ Chalmont.

A.C. La perte de la syntaxe comme perte de la vie, on ne voit que ce pour quoi on dispose des mots

R.C. Oui, j’y suis très sensible.

Il part en guerre contre des expressions dont « réfléchir à comment … » pourrait être l’archétype . Ce sont là des errements qui se répandent, dit-il, même chez les universitaires, à l’Ecole normale supérieure… Le péché originel est de vouloir être compris. Pour ce faire, on viole la langue et on fatigue l’instrument et on mine l’édifice à coups d’usages caco-syntaxiques. C’est une erreur de croire que la pensée peut coïncider avec la langue,  on court aux effondrements …

A.C. Bathmologie

R.C. (Petit rire) Oui, j’y suis encore attaché. C’est Barthes dans son R.B. par R.B. qui définit le terme. Il n’y tenait peut-être pas autant que cela. Semblait surpris que je m’enthousiasme …

(Dans le Roland Barthes par Roland Barthes, au Seuil, page 71, article Le second degré et les autres, le néologisme apparaît effectivement : « Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu : bathmologie. Un néologisme n’est pas de trop, si l’on en vient à l’idée d’une science nouvelle : celle des échelonnements de langage. Cette science sera inouïe, car elle ébranlera les instances habituelles de l’expression, de la lecture et de l’écoute (« vérité », « réalité », « sincérité ») ; son principe sera une secousse : elle enjambera , comme on saute une marche, toute expression. »)

Il ajoute deux mots sur cet attachement personnel, renvoyant à son sous-titré « Petit traité de bathmologie quotidienne » qu’il avait intitulé Buena Vista Park, sur l’opposition de Barthes à voir  le sous-titre en titre. On trouve quelques éléments complémentaires sur le site de Mme de Véhesse [un bref article de mars 2005], un site  dont – avec entre autres qualités celle, non négligeable, d’une couverture émérite des trois premières années de Compagnon au Collège de France  - l’information et la réflexion  renaudcamusiennes semblent d’une exceptionnelle acuité.

A.C. Rejoint-on la  recherche des passages, enfin, pas du Nord-Ouest…

R.C. Mais si, aussi du Nord-Ouest. Dans les Églogues, il est question de navigateurs … Avec ce souci de n’aborder un vocable que dans sa polysémie, sous la réserve d’au moins trois entrées possibles. La Pérouse fait l’affaire, puisqu’il y a un rocher de ce nom dans le Morvan, et  que c’est un vieux professeur chez Gide, dans les Faux monnayeurs

Alors ils s’interrompirent et la foule libérée remontait les travées …

Ce pourrait être du Flaubert.

Encore deux remarques :

La semaine dernière, l’ombre du procès d’Aurillac s’était étendue sur le séminaire de Pierre Jourde. Cette fois-ci, et bien que « L’affaire Renaud Camus » ait eu entre 2000 et 2002 une plus grande importance médiatique, nul n’y a fait allusion.

Epiphénomène dans l’espace intérieur de l’écrivain ? Page tournée ? On se reportera utilement au site personnel de Renaud Camus, exhaustif.

Sinon, sur le fond, que tirer de ce séminaire ?

J’y venais par une curiosité beaucoup moins liée à l’œuvre de l’intervenant qu’à la fascination qu’il semblait exercer sur Mme de Véhesse dont le travail sur les cours de Compagnon, parallèle au mien  pendant trois sessions, avait retenu mon attention . Y avait-il conciliation possible entre un même intérêt proustien, thème de départ des cours sous l’intitulé Mémoire-de-la-littérature, et, concernant Renaud Camus, mon désintérêt presque absolu (probablement pas indépendant il est vrai de quelques blocages regrettablement homophobes. Mais enfin, Proust …) en regard de son investissement extrême ? Allais-je m’intéresser ?

Les questions d’homosexualité, par parenthèse, ne sont pas entièrement à l’écart de la session  Compagnon 2009-2010. Reste à savoir leur rôle dans, ou leur impact sur, la réflexion et la production, dans les deux cas littéraires, concernées.

C’est d’abord Antoine Compagnon himself qui, en marge du cours, publie un ouvrage sur Bernard Faÿ, l’un de ses lointains prédécesseurs au Collège de France, dans lequel la dimension homosexuelle du personnage est soupesée.

Une forme évidente de similitude (proustiens, fins critiques, implications collaborationnistes) ne pouvait que porter à rapprocher son  « Cas Bernard Faÿ » du « Ramon » (sur Ramon Fernandez) de Dominique Fernandez … qui connote d’hypothèses homosexuelles le parcours de son homme-à-femmes de père. Il semble d’ailleurs qu’il y ait là, pour lui, un ressort d’analyse, car – si j’en crois Robert Solé et sa recension dans Le Monde – on retrouve cette dimension dans l’approche de son tout récent Tolstoï. Nous verrons les présentations du 30 mars prochain.

Et puis Renaud Camus.

Mais l’homme que nous avons vu, allant, disert, soucieux de précision et, m’a-t-il semblé, d’honnêteté intellectuelle, a totalement recentré l’attention sur cette seule inquiétude de la perte et  du lien qui justifie sa graphobie, dans une vision de l’existence qui pourrait, aux yeux de qui – c’est mon cas – n’est pas entré dans sa production, se résumer à une sorte d’affolement intérieur devant l’extérieur en sa multitude éclatée, les éléments et les vicissitudes de cet extérieur ne jouant qu’un rôle secondaire en leurs caractéristiques individuelles, mais générant le souci fondamental de leur trouver des rapports. 

La perspective d’aborder au continent de ses écrits ? L’extraordinaire travail de compilation de Mme de Véhesse me décourage. La prise de contact du jour ? Fort sympathique, mais … observateur du souci de cohérence exprimé,  je n’arrive pas à me sentir concerné par une quelconque inquiétude existentielle. Pensée schématique peut-être.

Flaubert, avec qui je faisais le malin plus haut, conseille la prudence dans le domaine des complications, qui dit de Bouvard  et Pécuchet : « … et ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrances. » Donc …

Enfin, c’est dit, je vais quand même lire Loin.