L’édition Pocket que j’ai utilisée est très bien faite. Le texte intégral est présenté et accompagné de commentaires et rapprochements divers fort intéressants, à ceci près que doit demeurer première, pour le lecteur, son impression personnelle. L’apparat critique universitaire finit si on s’y laisse entraîner  par enchâsser tout texte dans des conditions qui parfois le feraient prendre pour ce qu’il n’est pas, en particulier un chef d’œuvre.

On peut aborder les Petits poèmes en prose avec révérence, et en sortir fort déçu. Comme moi. Avec cette interrogation première : Mais où est donc là-dedans la poésie ? Les explications plus ou moins savantes n’y feront rien qui voudront resituer l’effort poétique du XIX° siècle à l’intérieur d’une lutte consciente contre les contraintes étroites et castratrices de la versification, l’impression, au-delà de quelques images rencontrées ici ou là, demeure : on a seulement là des textes courts, plus ou moins bien inspirés, correspondant à une pulsion ponctuelle de mise en forme d’une impression ou d’une idée plus ou moins bien venue, et dont la réussite formelle ne saute absolument pas aux yeux . Disparue la rythmique du vers qui porte la lecture comme une vague, il reste à concentrer son attention sur le fond, trop souvent fort mince, et la forme, trop souvent banale.

Effet pervers d’une lassitude due à la lecture au kilomètre de textes qui devraient au contraire ne s’aborder qu’à l’unité, dans des temps différents, pour des méditations séparées ? Peut-être. 

Quelques notes.

La chambre double. Le texte est assez long, presque trois pages, et le thème celui de l’éveil douloureux d’un rêve de bonheur a-temporel pour retrouver la fade horreur d’un quotidien harassé de soucis et d’ennuis dans la fuite d’un temps dont l’issue est connue :

« Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. – ‘‘Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné !’’  »

Le parallèle proposé est L’horloge, dans les Fleurs du mal :

(…)

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. / Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! / Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

(…)

Ecrasante supériorité de la musicalité du vers.

Chacun sa chimère : « Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés ». Voilà le premier paragraphe. Réorganisons-le :

Dans la plaine grande et poudreuse, / Sans gazon, sans la moindre ortie, / Sans chardon, sous un grand ciel gris,  / Sans chemins, ils marchaient courbés, / Les hommes que j’ai rencontrés, / Dans la plaine grande et poudreuse.

Alors ? Il est vrai, ce n’est plus la même chose et la platitude affirmée de la prose peut être  considérée comme contribuant à un sentiment général d’écœurement souhaité.

Ces hommes portent des chimères qui s’agrippent à eux et les guident aveuglément et quand ils disparaissent à l’horizon, l’irrésistible indifférence un instant suspendue s’abat de nouveau sur le narrateur. Un membre de phrase réussi : « (…) ils cheminaient avec  la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours ». Très réussi, même.

Le fou et la Vénus : Au fond d’un vaste parc, un fou, un bouffon, écrasé aux pieds d’une gigantesque statue de Vénus, gémit sa soif de beauté. La chute est réussie : « Mais l’implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre », malgré l’inutile amoindrissement du « je ne sais quoi ». On a un répondant dans Les Fleurs du mal, avec La beauté : Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, / Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,/ Est fait pour inspirer au poète un amour / Eternel et muet ainsi que la matière. (…)

Poète ou fou, qu’importe …  mais la fluidité du vers !

Et ce regard de prose indifférent porté vers des horizons vides rappelle les derniers vers de Don Juan aux enfers : "Mais le calme héros, courbé sur sa rapière / Regardait le sillage et ne daignait rien voir".

Le mauvais vitrier :  La moralité (le mot de la fin) est intéressante, qui peut fournir une base de discussion à propos de l’argument du pari chez Pascal : « Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance. »

C’est ici l’histoire d’une poussée irréfragable de méchanceté gratuite, sidérante. Le rapprochement est suggéré avec une nouvelle de Poe, Le démon de la perversité, dont le texte est donné en annexe. Texte formidable et qui relativise immédiatement le jugement positif qu’on pouvait commencer à porter sur celui de Baudelaire.

En même temps apparaît la proximité des deux styles, d’autant plus évidente sans doute que la traduction de Poe est de Baudelaire. Mais au-delà, il y a certainement une proximité extrême aussi de la pensée. Baudelaire a sans doute découvert Poe en 1847 (témoignage de Charles Asselineau, ami de Baudelaire – source : édition de La Pléiade). En 1851, il fait demander à Londres les Œuvres de l’écrivain américain et il s’engage dans leur transcription. Et nombre des Petits poèmes en prose semblent porter la marque des modes de rédaction acquis dans la familiarité de Poe. Mais il me semble que la supériorité inventive de l’américain est globalement évidente.

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Remarque incidente : Les comparaisons suggérées par Pierre-Louis Rey, professeur à Paris III, qui présente cette édition Pocket, ne sont quoi qu’il en soit guère en faveur de Baudelaire . Ainsi par exemple pour la très courte pièce Le port, si courte qu’on peut ici la fournir in extenso :

« Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir. »  

En parallèle, la courte pièce de Marcel Proust, intitulée Voiles au port, dans Les plaisirs et les jours (1896), du temps que  A la recherche du temps perdu n’était pas même encore à l’horizon :

« Dans le port étroit et long comme une chaussée d’eau entre ses quais peu élevés où brillent les lumières du soir, les passagers s’arrêtaient pour regarder, comme de nobles étrangers arrivés de la veille et prêts à repartir, les navires qui y étaient assemblés. Indifférents à la curiosité qu’ils excitaient chez une foule dont ils paraissaient dédaigner la bassesse ou seulement ne pas parler la langue, ils gardaient dans l’auberge humide où ils s’étaient arrêtés une nuit, leur élan silencieux et immobile. La solidité de l’étrave ne parlait pas moins des longs voyages qui leur restaient à faire que ses avaries des fatigues qu’ils avaient déjà supportées sur ces routes glissantes, antiques comme le monde et nouvelles comme le passage qui les creuse et auquel elles ne survivent pas. Frêles et résistants, ils étaient tournés avec une fierté triste vers l’Océan qu’ils dominent et où ils sont comme perdus. La complication merveilleuse et savante des cordages se reflétait dans l’eau comme une intelligence précise et prévoyante plonge dans la destinée incertaine qui tôt ou tard la brisera. Si récemment retirés de la vie terrible et belle dans laquelle ils allaient se retremper demain, leurs voiles étaient molles encore du vent qui les avait gonflées, leur beaupré s’inclinait obliquement sur l’eau comme hier encore leur démarche, et, de la proue à la poupe, la courbure de leur coque semblait garder la grâce mystérieuse et flexible de leur sillage. » 

Le premier texte est celui d’un homme prématurément usé de 45 ans qui a largement son œuvre derrière lui ; le second est écrit par un jeune homme de 25 ans qui cherche encore sa voie et son style. Entre l’amertume prosaïque du premier et la jeune fluidité stylistique du second, il me semble que la poésie a vite choisi son camp. Reste amusante la position morale de Baudelaire qui savoure avec le recul d’un qui en est revenu, l’inanité certaine des attentes de ceux qui y vont. `

Mais revenons à notre survol commencé des Petits poèmes en prose

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Les Veuves : une remarque de moraliste, au passage, « … il y a toujours dans le deuil du pauvre quelque chose qui manque, une absence d’harmonie qui le rend plus navrant. Il est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet. » On note aussi la description d’une veuve qu’on pourrait dire « de haute lignée », à la maternité sacrificielle et  aux caractéristiques étonnamment semblables à l’impression laissée par la Passante, des Fleurs du mal, en deuil elle aussi mais tout entière vouée aux amours inabouties : « C’était une femme grande, majestueuse et si noble dans tout son air, que je n’ai pas souvenir d’avoir vu une pareille dans les collections des aristocratiques beautés du passé. Un parfum de hautaine vertu émanait de toute sa personne. Son visage, triste et amaigri, était en parfaite accordance avec le grand deuil dont elle était revêtue. (…) Singulière vision ! », à rapprocher de : « Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse / Une femme passa, d’une main fastueuse/ Soulevant, balançant le feston et l’ourlet / Agile et noble avec sa jambe de statue /…/ Un éclair, puis la nuit.(…) ».

Le gâteau : Un conte moral au misérabilisme étriqué. On croirait du très mauvais Hugo. Vraiment très mauvais. Dans un paysage sublime, deux enfants affamés se battent pour un morceau de pain que leur lutte émiette jusqu’à le faire disparaître. Sans style, sans souffle, sans formule qui claque. Une lourde et médiocre parabole. 

Un hémisphère dans une chevelure : On croirait un lycéen ébloui tenant à exprimer maladroitement ses émois amoureux à quelque inattendue initiatrice. La prose, plate, n’hésite pas devant des métaphores aussi affligeantes que : « Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs ». Le commentateur nous conseille un rapprochement avec deux poèmes des Fleurs du mal, La Chevelure, et Parfum exotique, deux réussites musicales dont on s’étonne qu’elles puissent avoir été le produit du même auteur ! Occasion une nouvelle fois de confirmer combien la contrainte du vers peut aboutir à la sublimation d’une pensée si pauvrement exprimée en prose. Les deux ouvertures : « Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air » d’un côté, et d’un autre, « Ô toison moutonnant jusque sur l’encolure ! / Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir ! / Extase ! Pour peupler le soir l’alcôve obscure / Des souvenirs dormant dans cette chevelure, / Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir ! ». Etc. 

Le joujou du pauvre : Quelle « nunucherie » dans l’inspiration ! Enfin … L’enfant frais et rose d’un château et l’enfant-paria pauvre du talus sont de part et d’autre de la grille d’un beau domaine. Le riche dédaigne un splendide jouet dans la fascination du rat vivant enfermé dans une boîte  et que le pauvre agace. On inventera la moralité qu’on veut : L’argent ne fait pas le bonheur – Les gosses de riche sont des sots envieux – Les petits pauvres sont inventifs, mais cruels –  La torture des animaux transcende les classes sociales -  Vivement Brigitte Bardot ! - etc. Mièvreries … 

Les projets : Petite fable d’un rêveur que ses rêveries du jour conduisent à cette sagesse du soir : « … Et à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante ? ». Ce n’est pas faux. 

La belle Dorothée : Un croquis sur le vif de la parade de Dorothée, insolente beauté noire  sous le soleil écrasant des  îles, que l’ivresse de sa coquetterie n’allège pas du souci de sa petite sœur, qu’elle veut racheter au maître. Rédigé vingt ans plus tôt, A une Malabaraise (Fleurs du mal), dénonçait, dans la rythmique souple du vers, autour du même éloge de la beauté noire (ou, pour le dire avec Aimé Césaire, nègre), l’illusoire fascination d’une réussite exotique dans la galanterie parisienne. Le commentateur (Pierre-Louis Rey) fournit une référence incertaine, laissant penser que les deux textes renvoient à des souvenirs du séjour de Baudelaire à l’Île Maurice (juin 1841- février 1842), séjour pourtant semble-t-il postérieur à la rédaction d’A la Malabaraise (1840). Prémonition ? Le terme malabarais(e) désigne du côté de La Réunion un individu d’origine indienne. 

Une mort héroïque : Un histrion de génie, embarqué dans une conspiration contre le Prince, se voit, découvert, proposer une ultime représentation avant sans doute le bourreau. Au moment même où son génie explose sur la scène, le sifflet d’un petit page, diligenté par le Prince, le blesse mortellement dans sa performance d’acteur et provoque sa fin réelle. Cette fois, réussite « à la Edgar Poe ». On nous fournit, comme inspiration probable de ce bref conte, Le Masque de la mort rouge, l’une des Nouvelles histoires extraordinaires de Poe, traduites par Baudelaire. Mais sauf le cadre formel, le surgissement de la mort au sein des fastes d’une fête, les thèmes me semblent assez éloignés, car là où Poe désigne le mal qui s’insinue partout, Baudelaire active plutôt le ressort terrifiant de la dérision (de l’incompréhension) qui tue l’artiste. 

La corde : une fable qui n’est pas inintéressante sur un aspect de la noirceur humaine. Un peintre emploie un petit enfant de basse condition sociale, d’abord comme modèle, puis comme petite main à son domicile, et par là, le loge, le nourrit et s’attache à cet « espiègle compagnon de [sa] vie ». Coupable de menus larcins, il menace l’enfant de le rendre à sa famille. Celui-ci se pend. La mère revendique la corde. La corde de pendu - censée porter bonheur - se monnaye bien, et l’on découvre ainsi « par quel commerce elle entendait se consoler ». L’anecdote serait pour l’essentiel authentique et renverrait à l’histoire d’Alexandre, jeune garçon qui servit à Manet (ami de Baudelaire) de modèle pour divers tableaux et qu’on retrouva pendu. L’enfant du petit conte ne semble guère – impression gênante - avoir droit aux yeux du narrateur (la narration est très ‘‘extérieure’’) à un statut supérieur à celui d’animal de compagnie. On se plaît avec lui comme avec un bichon, et il est bien vite oublié. 

Le Thyrse : Le thyrse, c’est le bâton de Dionysos. Il y a là, en deux petites pages, un éloge alambiqué de Franz Liszt qui me semble tout à fait ridicule. Question d’époque ? Cela dit, le « Je vous salue en l’immortalité » terminal semble bien indiquer qu’en toute modestie, Baudelaire compte l’y retrouver … 

Enivrez-vous  : … on croit  d’abord du Stéphane Hessel (Indignez-vous). Il s’agit ici indistinctement de s’enivrer de vin, de poésie ou de vertu. Curieux mélange. Un mot d’ordre, chez Hessel,  qui semble surtout un encouragement à manifester son élan vital pour s’assurer qu’on est vivant. Ah … Chez Baudelaire, il s’agirait par tous les moyens de l’oublier. Ah … Tout ça n’est guère constructif. Curieusement, l’amour ne fait pas ici partie des objectifs. Il y a pourtant dans les Fleurs du mal, un poème, Le vin des amants, pour combler la lacune, avec cet aveu final : Dans un délire parallèle /  Ma sœur, côte à côte nageant, / Nous fuirons sans repos ni trêves / Vers le paradis de mes rêves. Pourquoi « de mes rêves » et non « de nos rêves ». Le voilà, l’aveu : moi d’abord ! Encore du grain à moudre pour Ni putes, ni soumises ! 

Portraits de maîtresses : On reste au fond dans la même tonalité anti-féministe. Une remarque au passage pleine d’humanité et d’attention : « … durant toute ma vie (…) j’ai été plus sensible que tout autre à l’énervante sottise, à l’irritante médiocrité des femmes. Ce que j’aime surtout chez les animaux, c’est leur candeur. Jugez combien j’ai dû souffrir par ma dernière maîtresse (…) ». Trois pages d’une simple pochade entre fumeurs de cigares qui parlent de femmes dans un boudoir et échangent des portraits, le plus insupportable des défauts semblant être la perfection chez la compagne au point qu’il ne reste alors qu’une issue, la mise à mort, solution altruiste évitant à un autre, si on se contentait de la quitter, d’être la victime suivante de cet improbable phénomène, une femme parfaite. 

Et pour en finir … Assommons les pauvres :  On finit d’ailleurs bien. Il n’y a pas l’ombre d’une poésie dans ce qui n’est pas un poème, mais l’idée (la posture provocatrice) est fort amusante et la méthode préconisée pour rendre aux pauvres leur dignité en les battant comme plâtre jusqu’à ce que, quittant leur obséquiosité doucereuse et inefficace, ils recouvrent une prometteuse énergie est très originale. Peut-être n’y a-t-il là que la version baudelérienne de la morale de La Fontaine : « Aide-toi, et le ciel t’aidera » . C’est assez ‘‘enlevé’’. 

Je n’épiloguerai pas. Ces Petits poèmes en prose m’ont été un ‘‘petit pensum culturel’’. Cela ne fait pas de mal. Baudelaire moraliste, fabuliste, ou essayant de l’être… Occasion de réfléchir un peu. .. Mais il y a de plus doux plaisirs de lecture.