Leçon du 29 janvier 2013 (audio)

Toujours cette impression de difficultés à la mise en route de la séance. En outre, cette fois, les diapositives sur lesquelles comptait AC sont encore dans son bureau. L’intendance n’a pas suivi. Il faudra envoyer une « petite main » les récupérer et on démarre sans.

… avec au départ le rappel de ce jugement de Jacques Madeleine – un nom prédestiné pour juger de Proust - premier lecteur réticent, chez Fasquelle : « Le seul moyen, difficile , de donner une idée de l’œuvre, c’est de suivre l’auteur pas à pas, à tâtons, comme un aveugle que l’on est 

AC insiste sur cette entrée en lecture dans la Recherche en termes de pays inconnu, d’égarement, Venise dans le brouillard dit-il, avec des obstacles, des leurres, de fausses reconnaissances . On commence par une expérience hallucinatoire, la description d’une phase hypnagogique caractérisée par la perte de repères fiables : « … j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint ». Il estime qu’il y a là une perte provisoire de contact avec le rationnel insuffisamment prise au sérieux et en compte par les spécialistes, la critique, et par exemple dans son ouvrage récent Le lac inconnu sur Proust & Freud, par Jean-Yves Tadié, qui paraphrase le passage en l’affaiblissant, se situant sur le banal terrain de la rêverie autour de ce qu’on vient de lire. C’est bien plutôt selon AC, la folie qu’on frôle et il renvoie à l’occurrence de ce terme dans la Recherche (Du côté de chez Swann) : « Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliénation mentale. Et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir à certains passages de sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde, mais elle le troubla ; car une oeuvre de musique pure ne contenant aucun des rapports logiques dont l'altération dans le langage dénonce la folie, la folie reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d'aussi mystérieux que la folie d'une chienne, la folie d'un cheval, qui pourtant s'observent en effet. » 

On reste ensuite longuement sur l’introduction très tardive, en mars 1913 sans doute, de ces lignes du début où Proust ensommeillé s’identifie à une église, un quatuor, une rivalité royale. Avec des variantes, dont l’intervention d’un ouvrage d’archéologie, d’une école régionale d’architecture, de sculptures … Dans ce cadre, AC s’attache à trouver les points d’ancrage de ces éléments  dans le vécu contemporain de Proust: lectures d’Emile Mâle, de François Mignet, de Jules Michelet, visite à la porte Sainte Anne de ND de Paris , concerts de musique… Plus précisément :

Les travaux d’Emile Mâle sur l’art chrétien médiéval sont une source importante pour Proust, d’où « un livre d’archéologie » ; il peut aussi avoir eu connaissance du livre  de François Mignet, « Rivalité de François 1er et de Charles Quint » paru en 1875, sans compter la présence constante de cette rivalité dans le tome 8 de l’Histoire de France de Michelet, qui a en outre publié en 1880 un petit ensemble de textes sur le thème. En 1899, dans une lettre à sa mère, Proust manifeste sa curiosité : « … en ce moment, tourné vers l’abdication de Charles Quint, un Casimir Périer qui avait plus de génie et au fond plus d’orgueil, mais qui parlait de lui avec moins d’emphase après la démission », en même temps que la fascination chez lui pour les rapprochements, les parallèles (le Casimir Périer dont il est question ici est le président de la République démissionnaire en 1895 après seulement six mois d’exercice et non son grand-père, président du conseil sous Louis-Philippe).

Pour ce qui est de la référence à un quatuor, AC renvoie au concert du 26/2/1913, salle Pleyel, à l’occasion duquel Proust, accompagné de Georges de Lauris a entendu (Beethoven) les deux derniers quatuors et la Grande fugue (initialement dernier mouvement d’un quatuor puis œuvre séparée par ses dimensions hors normes). Il signale incidemment, sonate de Vinteuil oblige, un autre concert (fin mars (?)) où c’est la sonate de Franck qui est exécutée par Georges Enesco au violon et Paul Goldschmidt au piano.

Pour l’église (et les sculptures des variantes), AC renvoie au témoignage de  Reynaldo Hahn : « Et revêtu d'une pelisse sur sa chemise de nuit il est allé à la Ste Chapelle et est resté deux heures devant les sculptures du portail Sainte-Anne », et à une lettre de Proust à Mme Straus : « J’avais tout préparé pour faire une station, en plein jour, devant la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris où il y a depuis huit siècles une humanité beaucoup plus charmante que celle que nous fréquentons, mais jamais les yeux de ceux qui passent devant elle ne se lèvent ni s’arrêtent. Ce sont des yeux pour ne pas voir (allusion biblique) et mes yeux peut-être regarderaient et aimeraient, mais ils ne peuvent pas aller devant elle et ne s’ouvrent que dans l’obscurité et ne regardent qu’un mur de liège ». Le but de la visite était en fait l’enrichissement de la description de l’église de Balbec.

Reprenant sur le caractère choquant pour ses premiers lecteurs et selon lui, pour tout lecteur non aveuglé par sa familiarité excessive avec les textes en général (il vise les spécialistes universitaires) et surtout celui-ci (on en est aux professionnels de Proust, là), un texte ayant accédé au sacré, au canonique (il est certain qu’il a l’ambition d’arracher sa lecture à la routine, fût-elle de haut niveau, et pense en avoir les moyens), AC , sur son affirmation d’hallucination, évoque Alfred Maury, célèbre érudit éclectique, professeur au Collège de France, ami de Renan, dont l’étude « Le sommeil et les rêves » (1861) n’est pas restée sans influence sur la psychanalyse (Freud). Maury y parle d’hallucinations hypnagogiques, de fausses sensations dont l’apparition fait revenir à soi, disant que le matériau du rêve est constitué d'anciens souvenirs enfouis que certains événements du jour précédent ont ravivé et que les rêves ne sont pas aussi incohérents qu’ils le paraissent mais que , comme les idées y sont présentes sous des formes visualisées dont la liaison s’opère par analogie, ces liens nous deviennent généralement incompréhensibles au réveil.  Toutefois, souligne AC, l’esprit, pour Alfred Maury, n’est que le jouet d’images et non, comme dans ces lignes du début de la Recherche qu’il examine, réduit provisoirement tout entier à des objets. En outre, revenant à l’expression « (mes) réflexions avaient pris un tour un peu particulier », AC  insiste sur ce que chez Proust, « particulier » est à lire « anormal », comme Charlus aura des mœurs un peu « particulières ».

HypnagogieHypnagogie2

L’incipit du deuxième paragraphe (on est toujours au début de Combray) va maintenant retenir l’attention d’Antoine Compagnon. « J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance ».

Ce sont, dit-il, les premières métaphores du roman et la première allusion à l’enfance. Il parle, pour l’oreiller, d’objet transitionnel, affirmant qu’avant la madeleine, il contient déjà l’enfance. Et il évoque quelques joues parsemées au long du texte, joues de jeunesse ou de décrépitude, dans un rapport à elles parfois ambivalent, oscillant de la tendresse au sadisme. Occurrences innombrables. Celles de Bathilde, la grand-mère : « … son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l'âge presque mauves comme les labours à l'automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire », mais aussi tant d’autres.

Celles d’Albertine : « Je voyais de côté les joues d'Albertine qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient (…) de la joie. Celle que me donnait en ce moment la vue des joues d'Albertine était aussi vive, mais conduisait à un autre désir qui (…) La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait jeté dans une telle ivresse… » ou bien : « ... en laissant mon regard glisser sur le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces doucement incurvées venaient mourir aux pieds des (…) je vais savoir le goût de la rose inconnue que sont les joues d'Albertine ».

Celles d’Odette : « Une seconde visite qu'il (Swann) lui fit eut plus d'importance peut-être. En se rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu'il devait la voir, d'avance il se la représentait ; et la nécessité où il était pour trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve que l'idéal est inaccessible et le bonheur médiocre » ou bien « Il se détourna pour regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points rouges, ses traits tirés, ... » ou bien « … il se précipitait sur cette vierge de Botticelli et se mettait à lui pincer les joues»

Celles de l’Oncle Adolphe, embrassées par substitution : « Eperdu d’amour pour la dame en rose, je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle »

Celles des figures de Giotto, à propos de la fille de cuisine : « D'ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu'à la figure, jusqu'aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l'Arena »

Celles de Mlle Vinteuil: « Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant l’autel, je sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper des aubépines une odeur amère et douce d’amandes – en incidente et rompant sa lecture, AC signale que Montesquiou fera de cette phrase une lecture obscène - et je remarquai alors sur les fleurs de petites places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait être cachée cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d’une frangipane, ou sous leurs taches de rousseur celui des joues de Mlle Vinteuil »

Celles de la duchesse de Guermantes, la première fois que le narrateur l’aperçoit à l’église : « … Jamais je ne m'étais avisé qu'elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l'ovale de ses joues me fit tellement souvenir de personnes que j'avais vues à la maison que le soupçon m'effleura, pour se dissiper d'ailleurs aussitôt après, que cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules, n'était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes »

Et puis bien sûr, celles de la mère, dans l’attente éperdue du baiser du soir à Combray : « Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant qu'on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l'heure, de faire d'avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j'en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que j'embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la minute que m'accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres », avec renvoi à Jean Santeuil : « Ainsi, Jean goûtait longuement les joues tendres de sa mère. »

bisousjouesjoues 2

oreillerAlain Roger

A propos des joues de l’oreiller, AC repart sur un livre de 1985 et d’Alain Roger, « Proust, les plaisirs et les noms », qui joue (sic) sur la psychanalyse avec un chapitre 3 explicitement titré Les joues de notre enfance. Si les yeux sont la référence du premier paragraphe de Proust (« …pesait comme des écailles sur mes yeux .. »), les joues ouvrent le deuxième / yeux, intelligence ; joues, sensualité. Pour Alain Roger, ces joues, fixation sur le sein maternel, sont presque aussi décisives que les madeleines de tante Léonie. AC se souvient s’être à l’époque opposé à lui à propos du rêve introduit dans Les intermittences du cœur après la mort de la grand-mère. J’en redonne le passage sur lequel s’appuie Antoine Compagnon:

« Mais dès que je fus arrivé à m'endormir, à cette heure, plus véridique, où mes yeux se fermèrent aux choses du dehors, le monde du sommeil (sur le seuil duquel l'intelligence et la volonté momentanément paralysées ne pouvaient plus me disputer à la cruauté de mes impressions véritables) refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance et du néant, dans la profondeur organique et devenue translucide des viscères mystérieusement éclairés. (…) Tout d'un coup la respiration me manqua, je sentis mon cœur comme durci, je venais de me rappeler que depuis de longues semaines j'avais oublié d'écrire à ma grand'mère. Que devait-elle penser de moi ? « Mon Dieu, me disais-je, comme elle doit être malheureuse dans cette petite chambre qu'on a louée pour elle, aussi petite que pour une ancienne domestique, où elle est toute seule (…)En revoyant le visage si soumis, si malheureux, si doux qu'elle avait, je voulais courir immédiatement et lui dire ce que j'aurais dû lui répondre alors : « Mais, grand'mère, tu me verras autant que tu voudras, je n'ai que toi au monde, je ne te quitterai plus jamais. » Comme mon silence a dû la faire sangloter depuis tant de mois que je n'ai été là où elle est couchée, qu'a-t-elle pu se dire ? Et c'est en sanglotant que moi aussi je dis à mon père (qui marchait devant moi) : « Vite, vite, son adresse, conduis-moi. » Mais lui : « C'est que... je ne sais si tu pourras la voir. Et puis, tu sais, elle est très faible, très faible, elle n'est plus elle-même, je crois que ce te sera plutôt pénible » (…) – (Et moi :) « Tu sais bien pourtant que je vivrai toujours près d'elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette. » Mais déjà j'avais retraversé le fleuve aux ténébreux méandres, j'étais remonté à la surface où s'ouvre le monde des vivants, aussi si je répétais encore : « Francis Jammes, cerfs, cerfs », la suite de ces mots ne m'offrait plus le sens limpide et la logique qu'ils exprimaient si naturellement pour moi il y a un instant encore, et que je ne pouvais plus me rappeler. (…) J'avais oublié de fermer les volets, et sans doute le grand jour m'avait éveillé »

Un Francis Jammes, cerfs, fourchette bien sûr difficile à interpréter et sur lequel il ne disserte pas, mais qu’il enrichit d’une anecdote amusante et significative : dans les brouillons de Proust, fourchette était précédé d’un succinctement  (curieusement - pour moi - il prononce « sussintement ») qui a ensuite disparu - Francis Jammes, cerfs, succinctement  fourchette -  disparition sur laquelle Alain Roger élabore des théories. Or il semble avéré que cette disparition est un choix par défaut de la dactylographe, qui n’était pas parvenue à lire le mot. Vanité des élucubrations psychanalysantes d’un Alain Roger ici percé de la flèche du parthe .

Mais l’heure tourne, et nous allons devoir laisser la joue sur l’oreiller et – appât ( ?) pour la séance suivante - l’autoérotisme (dit-il)  de cette femme qui naissait au bénéfice du narrateur pendant (son) sommeil d’une fausse position de (sa) cuisse.

 rêve érotiquepollution nocturne

Finalement, je prends plus de plaisir à reconfigurer la séance à partir de quelques notes qu’à l’écouter. Curieux. Pas tant que ça, au fond. Actif versus passif.

                                                                    **********

 

Myosotis  .... avec le message désormais habituel et le conseil de lecture en forme de Forget me not, ici.