Séminaire du 29/1/2013 (Audio)

Chantal Akerman2.................Chantal Akerman

*"Née à Bruxelles en juin 1950 – Juive polonaise d’origine – Grands-parents et mère déportés à Auschwitz – Une voix éraillée due à des cordes vocales de synthèse – Un chef d’œuvre: « Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles » (1975)"*

La notice Wikipédia dont les lignes précédentes sont extraites ne me peint pas, à travers les péripéties indiquées d’un parcours compliqué, un personnage  qui m’attire particulièrement. Syndrome Goerges Brassens ? Non, les brav’gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux … Pas impossible. Par ailleurs je n’ai pas profité de la projection au Collège de France, de  « La captive », l’autre lundi. N’ayant pas non plus vu le film en salle, je ne dispose pas de tous les éléments pour tirer sa substantifique moelle de l’entretien de Chantal Akerman avec Antoine Compagnon. Néanmoins …

Le première surprise est que cet entretien en ait été un. Rompant avec le principe d’exposé qui a jusqu’ici été la règle des interventions en séminaire, avec les si malhabiles échanges institués quand l’invité range ses notes, Antoine Compagnon mène ici, et tout du long, une véritable interview, dans une aisance peut-être relative mais que le manque d’alacrité des années antérieures ne laissait absolument pas prévoir. D’un autre côté, nécessité fait loi, car il semble que Chantal Akerman - qui donne simultanément le sentiment de connaître le contenu de la Recherche et de n’en avoir qu’une notion fort vague – n’ait en rien prévu une présentation structurée et soit venue là comme on va prendre un pot, les mains dans les poches et sans trop d’idées sur le contenu à venir de la conversation. Style :  Proust ? Ah, oui, Proust, j’ai lu ça dans le temps …. J’exagère à peine.

On commence par parler un peu  des années 1970, autour de « leurs » 25 ans - ils sont tous  deux de 1950 - et du film qui a valu à CA sa notoriété, Jeanne Dielman. Oui, AC et  CA,  leurs initiales en chiasme, on peut trouver amusant. AC a vu le film à l’Olympic, 10 rue Boyer Barret, Paris 14ième arrdt, une salle aujourd’hui disparue, propriété alors de Frédéric Mitterrand qui l’avait achetée en 1971. Toute une époque n’est-ce pas, etc … Dans la foulée, on s’intéresse au « pain de veau » …

pain de veau     … appréciable (semble-t-il) spécialité belge. J’ai cru qu’ils allaient échanger des recettes -  AC lui aussi est né à Bruxelles. On glisse de là à la mère de CA, à l’impossibilité d’être seulement à demi belge, c’est comme être à demi juif, dit-elle, on évoque Pierrot le fou et Godard qui l’a sauvée de la claustration, car elle voulait être écrivain ce qui n’allait que trop dans le sens de son penchant pour la réclusion ; mais il lui a fait comprendre qu’on pouvait écrire avec le cinéma, ce qui l’a mise dans l’obligation de rencontrer des gens, mais maintenant elle est fâchée avec Godard, et n’insistons pas ce n’est pas le sujet …

Retour à Jeanne Dielman … dont les couloirs seraient  proustiens, ce qui renvoie à Proust, qu’elle a lu à 15 ans (le record de Xavier Le Pichon est égalé, mais pas battu). Sa cousine qui était aussi son mentor n’en avait que pour Proust. Donc Proust.  Elle évoque un peu confusément le début de Combray, la scène du baiser refusé-différé, l’ouverture sur un monde extraordinaire où l’on parlait  d’homosexualité, de classes sociales, de juifs. Elle ne savait pas qu’on pouvait parler de ça. Elle n’a pas bien lu la première fois. Elle a relu, après Jeanne Dielman. Tout l’a intéressé, mais surtout La prisonnière, elle s’est identifiée à Albertine autant qu’à Marcel, ils étaient elle et elle était eux, prisonniers tous les deux, donc tous les trois ; elle, elle avait sa mère, les camps, Auschwitz, sa mère qui avait recréé au retour sa propre prison, les rituels dans l’appartement, les rituels dans Jeanne Dielman.

Et puis elle a fait La captive. Mais sans prétendre faire Albertine, non, elle voulait seulement l’os, le rapport Albertine-narrateur, tout le reste, non, elle a laissé tomber. Elle a appelé Albertine Ariane et Marcel, Simon, c’est un beau nom juif, Simon. La Recherche au fond, ça ressemble à la Bible, ça appelle l’exégèse ; elle écoutait AC en première heure, c’est comme Lévinas quand il travaillait la Bible, on étudie les mots, comme ça, on bouge un mot, on regarde. Proust, il ne faut pas cesser de le lire, comme elle n’a pas fait, elle n’est pas une vraie proustienne, mais enfin elle se souvient, du sentiment qu’elle avait d’être proche du narrateur, comment peut-on être si proche du narrateur ? Et Gilberte ? Et puis c’est Saint-Loup, son meilleur ami qui épouse Gilberte, et après, il est homosexuel, tout ça, et … Je suis autodidacte, aidez-moi, Antoine ! Non, le plus mal au cœur, c’est quand Swann est malade, amaigri comme ça, on revoit son nez juif, lui, l’ancien grand aristocrate juif, le duc, là, les chaussures rouges . Non, ce qui compte, c’est le temps, le temps, c’est tout ce qu’on a …

AC : et donc, La prisonnière ?

Oui, c’est proche de ce qui l’intéresse au cinéma. Jeanne Dielman déjà, prisonnière de ses rituels, de ses obsessions. Ma mère m’a enfermée là dedans, dit-elle. Elle travaille sur les mots … et Proust, quand il parle de Charlus à Balbec, quand il décrit son costume et qu’il y a une petite chose en plus qui cloche, comment c’est, un petit détail qui trahit ce qu’il veut cacher ; c’est comme ces choses superbes sur la peinture, le petit point jaune, là. Mais bon. Mais elle a moins aimé la fin, quand il parle de cathédrale, ça ne va pas ça, il n’aurait pas dû le dire, d’ailleurs pourquoi cathédrale, pourquoi pas orchestre symphonique, c’était aussi bien, orchestre symphonique…

AC essaie d’intervenir, de défendre une conception ouverte de la cathédrale qu’elle voit comme un édifice achevé, ce n’est pas achevé n’est-ce pas ? redit-elle, il n’y a pas d’échelle, pas de hiérarchie , il donnait d’énormes pourboires, c’est parce qu’il ne se sentait pas accepté, il a bien vu les deux côtés, il n’appartenait pas à ce milieu, en France, c’est difficile d’être accepté dès qu’on est différent, elle aussi, elle ne se sent pas acceptée, ce n’est pas comme aux USA. En Belgique aussi, c’est difficile, mais moins qu’en France, mais enfin on n’est pas accepté non plus, mais c’est plus caché. C’est pour ça que c’est beau, ce livre de Kristeva, le début, ce que c’est que d’être étranger en France, étrange étranger – il s’agit du livre Etrangers à nous-mêmes de Julia Kristeva. Oui, c’est pour ça que Proust a si bien observé , c’est qu’il n’en faisait pas partie, on ne peut pas bien observer quand on est dedans ou trop près. Elle, si elle voulait parler d’une frontière, elle ne parlerait pas de la frontière franco-belge, elle irait au Mexique, à la frontière avec les USA (elle dit l’Amérique) .

AC lui demande de reprendre sur l’inspiration proustienne de La captive … Oui, oui, elle avait commencé sur des souvenirs mais après elle a relu le livre. Elle a pris et laissé, ajouté, retranché des dialogues, elle ne sait plus trop quand ils parlent si c’est d’elle ou de Proust. C’est surtout les rituels, les lumières et le temps qui se développent dans les plans du film, c’est proustien, ça . Elle utilise le temps comme Proust creuse la phrase, il creuse, il creuse, ce n’est jamais fini, c’est comme Les mendiants de Michelangelo (Michel-Ange), ou Les esclaves, elle ne sait plus,  (Les esclaves confirme AC), c’est du vrai ça, il frappe le marbre, il recommence, toujours et toujours, sans fin, se rapprocher toujours du vrai, même si elle n’aime pas ce mot – AC lui dit, mais Proust l’emploie.

esclaves       Toujours recommencer, c’est pour ça que cette histoire de cathédrale, non, décidément, ça ne va pas. Et puis cette fin du livre, cette sorte de rédemption, ça ne lui plaît pas en tant que juive, la rédemption, dit-elle, ce n’est pas juif. La cathédrale, jamais finie (AC), structure achevée (CA) les sépare quelques minutes.

Elle parle, elle parle, elle circule à travers la Recherche dans une imprécision familière, elle connaît sans connaître,  elle conserve des impressions. De toute façon, reprend-elle, elle ne comprend pas bien son film (La captive), elle ne sait pas très bien ce qu’il veut dire, et elle ne veut pas que les bonnes âmes le lui expliquent, la contraignent à choisir, la fin est ouverte, il la tue ou il ne la tue pas, elle ne sait pas, enfin, elle ne croit pas qu’il la tue mais peut-être que si. Et puis les gens sortent de certains films en disant, Ah ! je n’ai pas vu le temps passer, alors ils ont perdu deux heures de leur vie ? Dans ses films à elle, on a le temps de voir le temps passer, elle ne vole pas son temps aux gens, elle, ils le sentent s’écouler, lentement.

AC voudrait aborder le comique chez Proust. Oui, elle y est sensible, mais Albertine et le narrateur, non, il y a trop de tragique, non, pas le comique, là. Il y en a, oui, dans le livre et c’est amené, oui, comme ça, ça vient, on ne le sent pas et puis là, ça y est, tout d’un coup, mais bon, pas Albertine. Et puis il y a Jean-Bernard Moraly, je ne sais pas si vous connaissez, Antoine, il a écrit sur Genet, il m’a reproché d’avoir pris une fille pour jouer le rôle d’Albertine, il voulait que je prenne un garçon, mais moi, bon, je sais, oui, il y a plusieurs modèles et puis son chauffeur, mais je ne me sers pas de la biographie de Proust, et j’ai pris exprès une petite blonde et pas une brune à boucles, j’ai pris des acteurs qui ne ressemblent ni à Albertine, ni à Marcel. Les descriptions d’Albertine, là, dans le livre, on la voit, elles sont extraordinaires, elle est là, si j’avais essayé de m’en approcher, les gens auraient protesté que ce n’était pas ça, j’ai pris plutôt l’opposé. Il ne faut pas rester collé …

Dernière tentative d’AC sur une éventuelle dimension poétique, puisée dans la Recherche ? Non, elle n’y a pas pensé, mais il y en a sans doute quand même dans son film, de la poésie, la Normandie … et puis elle a pris une idée à Stendhal, La Chartreuse de Parme, quand Ariane et Simon chantent à la fenêtre, c’est la Chartreuse, ça …

Mouais. Une drôle de séance, un peu logorrhéique, vaguement foutraque, imprécise, avec des notations à l’emporte-pièce non nécessairement dépourvues de sensibilité dans une approche de la Recherche « à la louche » qui n’exclut pas une certaine empathie avec le texte. Curieux, quand même, curieux.

S’il en a eu assez de la surenchère des contorsions érudites de spécialistes ou labellisés tels, Antoine Compagnon en tout cas en organisant un défilé de personnalités « au miroir de la Recherche »  installe un « autre chose » dont je ne sais pas encore quel sera le bilan mais qui, ici en particulier, pourrait s’apparenter à du spectacle. Cela dit, il y a des précédents. On a eu un numéro de clown avec Philippe Sollers, naguère !

Clown      *********************

                                                                  Myosotis ... sans oublier Ed Nat, ICI -