Epreuve anticipée de français oblige, avoir un petit fils en classe de première, c'est reprendre quelques classiques. Il faut pouvoir discuter! Le professeur donnait le choix : Balzac et  Le père Goriot vs Maupassant et Bel-Ami. On avait lu et même étudié Bel-Ami l'an passé, en seconde.

Donc, Balzac!D'où ce qui suit.

Quand alzheimer est au programme des craintes de la décennie suivante, mieux vaut prendre ses précautions et des notes. Et puis cela fixe les idées. Rédiger, c'est déjà se souvenir.

 

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Rastignac&VautrinGoriotRastignacRastignac & Vautrin, Goriot, Rastignac ...

Madame Vauquer, née à Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve-Sainte-Geneviève [rue Tournefort], entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau.

Voilà pour l'incipit. L'action se passe en 1819.

La Maison-Vauquer va jouer dans l'affaire un rôle pivot. Elle est à elle seule un personnage. C'est en quelque sorte la scène de théâtre, le lieu central d'où partent les protagonistes essentiels pour vivre les péripéties du roman, et où, revenus de leurs aventures, ils en rassemblent et assimilent les conséquences. Dans cet antre ou dans cette caverne, une sombre divinité domine, qui elle n'en sort pas ou du moins dont on ne suit pas les sorties, Vautrin, personnage éminent de la Comédie humaine, ancien forçat, bagnard évadé, toujours en cavale, de son vrai nom Jacques Rollin, de son surnom, Trompe-la-mort, homosexuel, philosophe cynique des turpitudes sociales et bien décidé à les gérer à son profit, ému, troublé par le charme juvénile d'Eugène de Rastignac, autre figure majeure de la Comédie humaine, provincial monté à Paris pour y chercher la réussite, et qu'il voudrait prendre sous son aile, dont il voudrait guider les premiers pas et assurer le succès.

Le tour des personnages, principaux et secondaires :

Mme Vauquer, la patronne. Elle a cinquante ans (en contradiction avec son statut de patronne de la pension depuis quarante ans…) et  a eu bien des malheurs. Elle est veuve et l'on ne sait rien du mari décédé et de la fortune qu'il aurait eue et perdue. Portrait physique peu flatteur. Et ceci: Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne.

Sylvie (la grosse Sylvie) : c'est la cuisinière de la pension.

Christophe : garçon de peine de la maison

Il y a là sept pensionnaires internes, qui disposent d'un appartement et prennent leurs repas.

Mme Couture : veuve d'un intendant militaire . Parente éloignée de la mère décédée de Victorine Taillefer, elle materne celle-ci, qu'elle a en quelque sorte recueillie, qui partage son appartement et qu'elle élève dans la bigoterie.

Victorine Taillefer: c'est une jeunesse toute pâle aux cheveux d'un blond fauve, non dépourvue de grâce; elle a été repoussée après la mort de sa mère par son père, homme fort riche, au profit de son frère. Elle est  timide, soumise,  elle aime son père malgré ses rebuffades … et elle est sous le charme de Rastignac.

Poiret : sans prénom. Présenté comme un vieillard. Personnage falot, ex-petit employé, amoureux transi de Mlle Michonneau. Balzac l'affuble du qualificatif d'idemiste (néologisme qu'il forge à partir du latin idem, signifiant le même) parce qu'il répète systématiquement les phrases qu'on lui adresse ou qu'il entend.

Vautrin: déjà présenté. Personnage haut en couleur dont le rôle court tout au long de la Comédie humaine. Il a ici quarante ans.

Mlle Michonneau: fait la paire dans l'insignifiance avec Poiret, son seul proche, mais en y ajoutant une méchanceté envieuse de vieille fille.

Jean-Joachim Goriot (Le père Goriot ): ancien vermicellier (fabricant de vermicelles, de pâtes d'Italie et d'amidon); il a fait fortune pendant la Révolution de 1789 en trafiquant plus ou moins sur les farines; vieillard de soixante-neuf ans environ, il est arrivé aisé à la Maison-Vauquer où il mourra, totalement ruiné par ses filles.

Eugène de Rastignac: … jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris pour y faire son droit. Il a laissé, outre son père, une mère et deux sœurs ( Laure et Agathe) au pays, prêtes à se saigner aux quatre veines pour sa réussite. Sa famille se soumet aux plus rudes privations afin de lui envoyer douze cent francs par an. Il est bien décidé à réussir, et envisage de le faire plus par les femmes que par les études de droit. Il va se prendre, et réciproquement, d'affection pour le père Goriot.

Outre ces pensionnaires , Mme Vauquer avait, bon an, mal an, huit étudiants en droit ou en médecine , et deux ou trois habitués qui demeuraient dans le quartier, abonnés pour le dîner seulement . Un seul se distinguera comme personnage : Horace Bianchon, étudiant en médecine et ami de Rastignac.

On trouve ensuite, qui naviguent dans ce monde extérieur qu'est Paris, quand on quitte la Maison-Vauquer :

Mme de Beauséant (Vicomtesse) : reine de la mode, apparentée à Mme de Marcillac, une tante de Rastignac autrefois présentée à la Cour, où elle avait connu les sommités aristocratiques; Mme de Beauséant va introduire Eugène dans le monde, sur la recommandation de Mme de Marcillac, en commençant par une invitation de bal. Mme de Beauséant est la maîtresse du marquis d'Ajuda-Pinto, un riche noble portugais qui l'abandonne pour se marier.

Anastasie de Restaud, née Goriot : elle est une des deux filles du Père Goriot. Son charme et son énorme dot (huit cents mille francs) ont séduit le Comte de Restaud, faisant d'elle une comtesse. Elle est la maîtresse du comte Maxime de Trailles, dandy, séducteur et joueur.

Delphine de Nucingen, née Goriot : c'est l'autre fille du père Goriot. Même énorme dot que sa sœur (huit cent mille francs). Elle a retenu l'attention d'un banquier alsacien, le baron Frédéric de Nucingen, personnage récurrent de la Comédie humaine, dont Balzac ne cesse de caricaturer l'accent. Un exemple: Fous êtes sir d'être pien ressi  pour Vous êtes sûr d'être bien reçu. Délaissée par son mari qui entretient une maîtresse, abandonnée par son amant (le comte Henri de Marsay, dandy arriviste, un véritable monstre, un libertin jeune), Delphine va  tomber dans les bras de Rastignac .

Quelques autres personnages enfin sont cités, au passage, qui ressurgissent dans les différents récits de la Comédie humaine avec des rôles importants. On retiendra surtout Maître Derville, avoué du père Goriot (un avoué représente son client dans les affaires de justice, engage pour lui des procédures) et l'usurier Gobseck.

Le déroulement des faits, la ligne narrative, l'intrigue:

Présentation de la Maison –Vauquer. Anecdotes. Les visites furtives et intéressées de ses filles au Père Goriot ( elles viennent lui demander un argent destiné à leurs plaisirs (frais de toilette, amants) qu'elles ne peuvent obtenir de leurs maris; fou d'amour paternel, il dilapide progressivement les biens qui lui restent pour accéder à leurs désirs) les font prendre par les pensionnaires pour ses maîtresses .

Premier bal de Rastignac. Il en revient étourdi et décidé à tenter sa chance auprès d'Anastasie de Restaud qu'il y a rencontrée. Rentrant dans la nuit à la pension, il surprend le père Goriot en train de transformer en lingot en la tordant une soupière en vermeil.

Le lendemain matin, Goriot file négocier chez l'usurier Gobseck son lingot et à son retour, il envoie par Christophe à sa fille Anastasie un billet acquitté (une reconnaissance de dette de Maxime de Trailles qu'il prend à son nom pour complaire à Anastasie) dont Vautrin prend au passage connaissance. Sait-il, lui, la vérité sur les visiteuses de Goriot et nous en informe-t-il à moitié avant d'être interrompu : "C'est un imbécile assez bête pour aimer les filles qui …"?

Eugène veut comprendre le fond de l'affaire. Il ira questionner Mme de Restaud.

Il s'y rend, y croise sans être vu le père Goriot qui sort par l'escalier de service. Il y rencontre aussi Maxime de Trailles. D'abord bien reçu par M. de Restaud, il se vante de loger dans la même pension que le père Goriot, et comprend au changement d'atmosphère qu'il a fait une gaffe.

Il se rend de là chez Mme de Beauséant dans l'espoir qu'elle l'éclairera. Il y trouve le marquis d'Ajuda-Pinto, venu préparer sa rupture au terme de trois ans de liaison, qui se hâte de s'esquiver.  Mme de Beauséant apprend à Rastignac la vérité: Anastasie est la fille de Goriot. Puis elle complète: Delphine de Nucingen est son autre fille. Et elle explique la relation finissante de Delphine avec Henri de Marsay, précisant que toute l'ambition de Mme de Nucingen est de pénétrer la haute société en étant présentée à elle, Mme de Beauséant, et poussant Eugène à la courtiser avec cet argument qu'il pourra lui obtenir cette présentation. Voilà pour les visiteuses de la Maison-Vauquer.

Eugène comprend que pour plaire dans Paris, il faut savoir paraître. Echange touchant de lettres avec sa mère et ses sœurs à qui il demande de sacrifier leurs économies pour qu'il puisse se montrer décemment dans le monde, et qui le font. De quoi lui mettre le pied à l'étrier. Mais au-delà …

Vautrin, qui a deviné les ambitions et les difficultés financières d'Eugène lui donne une très longue leçon de vie et de cynisme dans le jardin de la Maison-Vauquer en l'éclairant sur les ressorts cachés de la vie parisienne et de la réussite mondaine par l'argent … avant de lui faire une proposition. Il s'agirait d'épouser Victorine Taillefer, déjà toute séduite, et d'en tirer fortune par l'assassinat concomitant de son frère sous prétexte de duel machiné par un intermédiaire. Perdant son héritier mâle, le père Taillefer serait contraint de rappeler auprès de lui sa fille et de la faire bénéficier de sa fortune . Vautrin prévoit une dot d'un million de francs et demande une commission de 20%. Refus indigné de Rastignac.

Le père Goriot apprend à Eugène, qui veut approcher celle-ci pour suivre les conseils de Mme de Beauséant, que Delphine ira au bal du Maréchal Carigliano le lundi suivant. Il va demander à Mme de Beauséant son appui pour y être. En fait elle mène Rastignac le soir même au théâtre où le marquis d'Ajuda le présente à Mme de Nucingen. Il reste dans la loge de cette dernière et y pousse quelques avantages.

A la Maison-Vauquer et à travers le souci commun d'Anastasie et surtout de Delphine, Eugène va se rapprocher du père Goriot. En même temps, la proposition repoussée de Vautrin le ronge .

Il se rapproche de Mme de Nucingen. Elle l'envoie jouer cent francs à la roulette pour lui en rapporter six mille (il est chanceux! Il en gagne même sept!) afin de s'acquitter d'un dû auprès de M. de Marsay et d'en prendre congé.

Pour mener la vie qu'il mène, Rastignac s'est endetté et Vautrin lui rappelle sa proposition, renouvelle ses offres, et prête trois mille francs en attendant. Rastignac hésite. Il commence à compter vaguement fleurette à Victorine Taillefer. Nous avons donc tué le mandarin? lui dit un jour Brianchon en sortant de table. Pas encore, répondit-il, mais il râle. Allusion à une question qu'ils se sont posée, Brianchon et lui, prise d'après Balzac dans Rousseau et semble-t-il en fait dans Chateaubriand sous la forme suivante (Génie du Christianisme, 1ére partie, livre VI, chapitre II): Si tu pouvais par un seul désir, tuer un homme à la Chine, et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?

Apparition d'un soi-disant M. Gondureau, un policier sur les traces du forçat Jacques Collin, qui soudoie Mlle Michonneau pour qu'elle parvienne à droguer Vautrin lors d'un déjeuner à la pension, et à manœuvrer pour lui ôter, endormi, sa chemise et faire apparaître d'une tape, sur son épaule, la marque infamante qui y a été gravée au fer rouge (TP pour les travaux à perpétuité, TF pour désigner les faussaires, T pour les travaux à temps limité) et qui le trahira et permettra son arrestation.

Eugène se fait doucement à l'idée de céder aux offres de Vautrin. Il courtise de plus près Victorine. Vautrin met l'affaire de l'assassinat du jeune Taillefer en route : Nos deux dandies se sont piochés (battus). (…). Notre pigeon a insulté mon faucon. A demain dans la redoute de Clignancourt. A huit heures et demie, Mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de son père. (…) Rastignac écoutait d'un air stupide et ne pouvait rien répondre.

Eugène veut prévenir les Taillefer père et fils du guet-apens. Au même moment, le père Goriot lui apprend que Delphine de Nucingen, qui est maintenant sa maîtresse, a loué pour lui un joli appartement qu'elle a meublé, le tout en réalité aux frais de son père, lequel a sacrifié ses dernières cartouches pour répondre à ce désir et supplie qu'on le laisse utiliser une chambre, au-dessus, pour être près de sa fille quand elle viendra et pour qu'Eugène lui parle d'elle et de sa sœur, qu'il voit dans le monde, tous les soirs.

A la pension Vauquer, c'est la fête, on ouvre des bouteilles sous l'impulsion de Vautrin qui sent son coup (20% sur la dot espérée de Victorine, future épouse Rastignac) sur le point de réussir. Il drogue Eugène pour plus de sûreté (pour qu'il ne gêne pas le déroulement de l'affaire par des scrupules tardifs) et s'en va au  théâtre avec Mme Vauquer voir jouer une pièce de boulevard. Pendant ce temps, Mlle Michonneau accompagnée de Poiret va chercher auprès de celui-ci la drogue nécessaire aux manœuvres pilotées par Gondureau. Le lendemain matin, elle opère comme demandé. Les fameuses lettres apparaissent sur l'épaule de Vautrin. C'est bien lui, Trompe-la-mort.  Auparavant, Eugène a appris l'issue fatale pour le jeune Taillefer , au petit matin, du duel arrangé par Vautrin. Crise de conscience. Il décide de ne pas donner aux événements la suite voulue par ledit Vautrin. Avant qu'il ne puisse lui en faire part, ce dernier est arrêté par le faux Gondureau et ses hommes.

Mlle Michonneau, démasquée dans son rôle d'auxiliaire de police, est chassée par les pensionnaires de la maison Vauquer, suivie de Poiret. Et soudain, tout s'accélère: Mme Couture et Victorine partent habiter chez le père Taillefer qui comme l'avait prévu Vautrin, remplace son fils mort par sa fille; Eugène et le père Goriot vont déménager pour l'appartement choisi par Delphine; Vautrin est désormais entre les mains de la police, et Mme Vauquer se retrouve seule avec Sylvie et Christophe, ses appartements vides et les seuls habitués externes du soir.

Là-dessus, Mme de Beauséant organise son grand bal annoncé depuis un mois. Elle comble les attentes de Delphine en l'y invitant avec Eugène. Mme de Restaud y doit aussi paraître.

Trois éléments dramatiques vont alors précipiter la fin du roman, dont deux concernent directement le père Goriot.

Ce dernier a fait intervenir son avoué, Maître Derville, pour mettre le baron de Nucingen en demeure de laisser à Delphine la libre disposition de sa dot. Or il apparaît que les affaires des deux époux sont intriquées au point que libérer la dot, c'est ruiner le baron et en contrecoup, perdre ce qu'on réclame.

De son côté, Mme de Restaud, pour éviter à son amant Maxime de Trailles le déshonneur d'énormes dettes de jeu impayées a porté chez Gobseck, l'usurier, les diamants de famille de M. de Restaud. Il lui fallait cent mille francs. Il en manque malgré la vente des diamants encore douze mille. Et M. de Restaud découvre le pot aux roses.

Les deux sœurs viennent apprendre ces coups du sort au père Goriot à la pension Vauquer, qu'il allait quitter. Il ne dispose plus d'aucune possibilité d'intervention, s'étant déjà dépouillé de tout pour elles. Eugène veut intervenir en maquillant une lettre de change (une sorte de crédit) que lui avait fournie Vautrin. Les sœurs se disputent. Ecrasé, dépassé, incapable d'accepter son impuissance à s'interposer entre ses filles et le malheur, le père Goriot fait un malaise et s'effondre. Apoplexie ( en gros: hémorragie cérébrale; blocage des fonctions essentielles du cerveau).

C'est le début d'une agonie qui va occuper la fin du roman, avec le père Goriot entouré des seuls soins attentifs d'Eugène et de son ami Brianchon tandis qu'en contrepoint le grand bal de Mme de Beauséant requiert toute la disponibilité de Delphine et d'Anastasie, sans oublier  les soins de  la vicomtesse elle-même :

-       pour Mme de Nucingen ce bal est l'opportunité unique de pénétrer enfin des cercles qui lui ont été jusqu'ici toujours fermés, obsession mondaine qui suspend chez elle tout autre jugement et fait passer son père au second plan

-       pour Mme de Restaud, son mari, pour faire taire la rumeur fondée de la vente de ses diamants et laver son honneur, les a rachetés à Gobseck et exige de sa femme qu'elle les porte à ce bal et aux yeux de tous comme le déni de toutes les médisances

-       pour la vicomtesse informée maintenant du secret de polichinelle qu'est le mariage au même moment  du marquis d'Ajuda-Pinto, son amant, ce bal qu'elle ne veut ni ne peut plus annuler, c'est l'occasion de faire face, tête haute, dans un défi hautain, avant de quitter le grand monde (elle va se retirer ensuite définitivement en province), à tout ce que Paris compte de noblesses, lesquelles vont venir à la curée, friandes d'hallali, de ce qu'elles considèrent comme une mise à mort. 

Malgré les supplications de Goriot et, qui relaie celles-ci, les messages d'Eugène, Anastasie et Delphine ne reverront pas leur père vivant. Mort, elles ne paieront pas les obsèques qui resteront à la charge de Rastignac ni n'accompagneront le corbillard.

Rastignac après le constat de ces ingratitudes, dépassera son écœurement, et les dernières lignes du roman le montrent ayant recouvré toute son ambition, dans les hauts du cimetière du Père-Lachaise, regardant Paris  à qui il jette le défi de cette phrase si fameuse : "A nous deux maintenant".

Quelques notes.

Pour l'élève de première d'aujourd'hui (mais probablement pas seulement), le texte présente d'assez nombreuses occasions de marquer l'arrêt, le vocabulaire étant inusuel, l'expression ne faisant plus sens (je cède au jargon à la mode …), la référence n'ayant plus guère cours. Ce peut être l'occasion d'amusants rappels …

Courte liste:

Les atmosphères catharrales et sui generis de chaque pensionnaire: un catarrhe est une sécrétion abondante de mucus dans le nez et dans la gorge apparaissant habituellement au cours d'un rhume; sui generis: terme de droit (latin) signifiant "de son propre genre". On l'utilise abusivement pour désigner  telle caractéristique (fréquemment les odeurs - avec alors une connotation peu engageante) spécifique à un ou certains individus.

Un cartel en écaille : une pendule décorative avec utilisation d'écaille de tortue marine, matériau à la mode en marqueterie, dans l'habillement du mécanisme. 

Des quinquets d'Argand : Aimé Argand (physicien suisse) a fait faire à la lampe à huile un progrès décisif en 1782, renforcé des perfectionnements d'Antoine Quinquet (pharmacien français) en 1784. Le "quinquet d'Argand" est donc la lampe à huile aboutissement des efforts de ces deux inventeurs.

De petits paillassons piteux en sparterie : des paillassons faits de fibres végétales, de sparte (une graminée – la plupart des herbes, des céréales sont des graminées). S'assimile peut-être à des paillassons de corde? Ou pas? Une recherche sur le net souligne la mode actuelle, côté fibres végétales, du coco (fibres de coco), du sisal (plante du Mexique), du jonc de mer (graminée aquatique)…

L'air chaudement fétide : "fétide", qui a une odeur répugnante, nauséabonde.

Escompte; escompteur: l'escompte bancaireest une opération de cession à une banque  d'un effet de commerce (une reconnaissance de somme due)  détenu par un tiers sur un de ses clients en échange d'une avance de trésorerie. Un individu peut pratiquer à son bénéfice l'escompte, comme s'il était une banque, en avançant de l'argent sur un effet non à échéance qui lui reste alors acquis (mais son avance est moindre que la valeur portée sur l'effet, ce qui en fait une sorte d'usurier; il abuse en général d'une situation d'urgence)

Argousin : ici, un surveillant dans un bagne (on dirait aujourd'hui un maton); extensivement, un policier, un gendarme.

Ecus démonétisés : démonétiser, c'est déprécier une monnaie ou un papier-monnaie, en lui ôtant la valeur que la loi lui avait attribuée. Démonétiser des pièces d'argent à telle effigie. Au figuré:  Cet homme fut vite démonétisé, Il perdit vite tout crédit, toute influence.

Marchande à la toilette : femme qui revend des vêtements, des parures, … .

Exécuteur des hautes œuvres: au Moyen-âge et sous l'Ancien Régime,  chaque province, voire chaque ville, disposait d'un exécuteur des basses et des hautes œuvres, le bourreau. Les basses œuvres étaient des tâches d'intérêt général comme l'équarrissage des charognes, le curage des latrines, le nettoyage des égouts, l'abattage des chiens errants…Les hautes œuvres étaient les tâches assurées en tant qu'exécuteur de la haute justice : bannissement, châtiments corporels, torture, mise à mort, exposition au pilori … "selon la coutume, mœurs ou usages du pays, lesquels la loy ordonne pour la crainte des malfaiteurs".

Jeune fille attaquée de chlorose : la chlorose, ou morbus virgineus (maladie des jeunes filles), appelée aussi autrefois  pâles couleurs ou anémie essentielle des jeunes filles, désignait, dans le domaine médical, une forme d'anémie ferriprive (manque de fer) qui doit son nom à la teinte verdâtre de la peau du patient. Les symptômes sont habituellement le manque d'énergie, l'essoufflement, la dyspepsie (ensemble de douleurs, de malaises dans la partie supérieure de l'abdomen, autour de l'estomac),  les maux de tête, le manque d'appétit ou un appétit capricieux et l'aménorrhée (absence de règles, troubles de la menstruation). Cette maladie était depuis l'Antiquité et jusqu'au début du XX° siècle considérée comme liée à des troubles sexuels (à cause de l'aménorrhée) ou nerveux (hystérie), liés à la nature particulière prêtée aux femmes.

Une voix de basse taille : la voix de  basse chantante était jadis appelée voix de basse taille; il s'agit de la sous-catégorie des voix de  basse au timbre le plus clair et à la modulation la plus souple. On l'assimile fréquemment à la voix de baryton-basse.

Le gloria qu'il prenait au dessert : le gloria est un café (éventuellement un thé) additionné d'eau-de-vie (éventuellement d'un autre alcool). Faire gloria, c'est alors ajouter de l'alcool à son café.

Un Pâtiras: (sans doute par glissement de la deuxième personne du singulier du verbe pâtir : tu pâtiras, substantivée) désigne un souffre-douleur.

Superfluité(s): la superfluité est le caractère de ce qui est superflu; par extension, désigne (souvent au pluriel) ce qui est superflu.

Il carottait sur les rentes : il jouait en Bourse, au jour le jour, en spéculant sur la variation des cours entre l'ouverture et la fermeture des marchés. Aujourd'hui, s'emploie plutôt familièrement au sens d'extorquer quelque chose à quelqu'un (souvent en abusant de sa bonne fois): "il m'a carotté cent euros" .

Il souffla le rat-de-cave à la lueur duquel .. : le contexte indique qu'il s'agit ici d' une mèche d'éclairage, décrite dans le TLF (Trésor de la Langue française) comme étant une « bougie mince et longue, enroulée sur elle-même, dont on se sert pour éclairer une cave ».

Des hommes en chaussons de lisière : chaussons fabriqués avec des lisières de draps (avec des bords de drap, d'un tissage plus serré).

Dès le patron-jacquette : ici double déformation de l'expression "dès potron-jacquet". Le "potron" désigne l'arrière-train, le "jacquet" est l'écureuil: dès que l'on voit poindre le derrière de l'écureuil, c'est-à-dire de grand matin. En outre, "jacquet" a aujourd'hui disparu pour être remplacé par "minet" (le chat) : dès potron minet.

Le chat se sauva, puis revint se frotter à ses jambes.[Il lape dans un bol de lait interdit] Oui, oui, fais ton capon, vieux lâche …: ici, capon est pris au sens d'hypocrite, de flatteur, "qui cajole pour mieux tromper". Il me semble qu'on l'entend plus souvent pour poltron, couard, et justement, lâche, comme dans cette citation de Flaubert (Correspondance) : Hier, en allant me faire arracher ma dent, j’ai passé sur la place du Vieux-Marché, où l’on exécutait autrefois, et en analysant l’émotion caponne que j’avais au fond de moi, je me disais que d’autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! l’attente d’un événement qui vous fait peur !

Être de la manique : être de la partie.Une manique, est actuellement un gant de ménage doublé de tissu épais utilisé en cuisine pour protéger la main de la chaleur. Plus généralement et antérieurement, gant de protection pour certains travaux. En gymnastique, on nomme maniques des sortes de paumes en cuir qui s'enfilent au niveau de l'index, du majeur, de l'annulaire et se fixent au niveau du poignet, protégeant la paume de la main lors des exercices aux agrès (barre fixe, barres parallèles, anneaux)

L'odeur du roux : en cuisine, mélange de farine et de matière grasse, coloré à feu moyen. Mouillé par du vin, de l'eau, un bouillon ou du lait, ce liant permet d'obtenir une sauce.

Système de Gall: Franz Joseph Gall (1758-1828) est un médecin allemand, considéré comme le père fondateur de la phrénologie qui visait à déceler les facultés et les penchants des hommes par la palpation des reliefs du crâne. Cela permettra à Brianchon de déceler chez Mlle Michonneau des bosses de Judas.

Couple morganatique : Un mariage morganatique est l'union  d'un souverain, un prince ou comte d'une maison régnante, avec une personne de rang inférieur. Par extension, une union morganatique est une union entre personnes de statut inégal. Ce serait ici assez le cas du Comte de Restaud avec Anastasie Goriot, même si c'est à propos de cette dernière et de Maxime de Trailles que Balzac l'emploie.

Des gens … ejusdem farinæ : des gens … de la même farine . On peut rapprocher l'expression latine d'une autre, un peu similaire, énonçant: asinus asinum fricat (l'âne à l'âne s'allie). Dans les deux cas, surtout le second, raillerie sur le rapprochement de deux personnes sur la base de caractéristiques communes peu valorisantes. Dans le même ordre d'idée : des gens …  du même tonneau.

Vous serez son Benjamin : allusion biblique. Jacob, petit-fils d'Abraham, n'a eu que deux fils de sa chère épouse Rachel (et dix autres enfants d'autres épouses), Joseph et le petit dernier, Benjamin. Et il a une particulière affection pour celui-ci.

Ses offres captieuses : … est captieux ce qui cherche à tromper par des apparences de raison, de vérité ; on parle d'argument captieux.

Cette grâce melliflue : étymologiquement, est melliflu€ ce qui a la douceur du miel. Mais le vocable peut devenir péjoratif : fade, doucereux, voire mielleux (?).

Branler dans le manche : expression associée au jeu excessif du fer d'un outil mal emmanché. Extensivement, n'être pas ferme dans les résolutions prises ou, variante, être menacé dans ses fonctions, dans sa fortune, dans la faveur dont on jouit.

L'œil américain: avoir le coup d'œil américain. Mon père adorait l'expression. Elle proviendrait du succès des romans de Fenimore Cooper (James; 1789-1851. Qui ne connaît Le dernier des Mohicans?) et souligne usuellement l'acuité ou la justesse du regard. Ici, où Vautrin reproche à Mlle Michonneau de lui faire l'œil américain, c'est plutôt le caractère scrutateur, inquisiteur du coup d'œil qui est en jeu.

Des plats achetés chez les regrattiers : le regrattier fait, sous l'ancien régime, le commerce du sel au détail. Mais extensivement, c'est quelqu'un qui fait commerce de produits de seconde main, en petites quantités.

Comme Marius sur les ruines de Carthage : allusion à une anecdote rapportée par Plutarque dans sa Vie de Marius. Né en 157 avant J.C., mort en 86, général couvert de gloire et sept fois consul, époux d'une tante de Jules César, Marius dans les dernières années de sa vie et dans le cadre de son opposition à Sylla se retrouve condamné à mort et se réfugie en Afrique, comptant sur les bonnes grâces du gouverneur  romain, Sextilius, qui n'avait pas eu à souffrir de lui du temps de sa splendeur. Il débarque à Carthage, détruite depuis près de soixante ans.  Sextilius, hostile, lui envoie un licteur avec ordre de lui signifier la défense de rester sur le territoire et que la loi de Rome, sinon, lui serait appliquée dans toute sa rigueur . La suite , telle que rapportée par Plutarque : Cette défense accabla Marius d'une tristesse et d'une douleur si profondes, qu'il n'eut pas la force de répondre, et qu'il garda longtemps le silence, en jetant sur l'officier des regards terribles. Le licteur lui ayant enfin demandé ce qu'il le chargeait de dire au gouverneur : « Dis-lui, répondit Marius en poussant un profond soupir, que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage » : paroles d'un grand sens, qui mettaient sous les yeux de Sextilius la fortune de cette ville et la sienne, comme deux grands exemples des vicissitudes humaines.

Les souliers rouges d'Oriane de Guermantes.

L'agonie du père Goriot contient une scène qui renvoie à celle, célèbre, des souliers rouges de Mme de Guermantes dans A la recherche du temps perdu.

Ici, Delphine de Nucingen se prépare pour le bal de Mme de Beauséant qui constitue tout l'horizon de son ambition mondaine. Elle attend Rastignac qui y sera son cavalier. Celui-ci est au chevet du père Goriot, au plus mal. Il a envoyé ce message : J'attends un médecin pour savoir si votre père doit vivre encore. Il est mourant. J'irai vous porter l'arrêt, et j'ai peur que ce ne soit un arrêt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses.

Voici la suite :

Le médecin vint à huit heures et demie, et, sans donner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort dût être imminente. Il annonça des mieux et des rechutes alternatives d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme.

- Il vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut le dernier mot du docteur.

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianchon et partit pour aller porter à Madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie. (…)

[Il] se présenta navré de douleur à Delphine, et la trouva coiffée, chaussée, n'ayant plus que sa robe de bal à mettre.(…) – Eh quoi, vous n'êtes pas habillé, dit-elle?

- Mais Madame, votre père …

- Encore mon   père, s'écria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois à mon père. Je connais mon père depuis longtemps. Pas un mot, Eugène        . Je ne vous écouterai que quand vous aurez fait votre toilette. Thérèse a tout préparé chez vous; ma voiture est prête, prenez-là; revenez. Nous causerons de mon père en allant au bal. Il faut partir de bonne heure; si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrée à onze heures.

- Madame!

- Allez! Pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre un collier.

Dans A la recherche du temps perdu, Proust rend le narrateur témoin d'une scène qu'on peut rapprocher de celle-là . Swann, très malade, vient rendre ce qu'il pense être une de ses dernières visites à la duchesse de Guermantes, sa vieille amie.

Il y a soirée chez Mme de Sainte-Euverte, et les Guermantes sont invités  … On est sur le point de partir; au moment de le quitter, la duchesse questionne Swann:

Eh bien ! vous ne dites pas si vous viendrez en Italie avec nous ?

– Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.

(…)

- Je voudrais tout de même savoir, lui demanda Mme de Guermantes, comment, dix mois d'avance, vous pouvez savoir que ce sera impossible.

(…)

– Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois. D'après les médecins que j'ai consultés, à la fin de l'année le mal que j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c'est un grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la duchesse.

– Qu'est-ce que vous me dites là ? s'écria la duchesse en s'arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. "Vous voulez plaisanter ?" dit-elle à Swann.

– Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demandé et que maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il parce qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la voiture, baissa-t-elle les épaules en disant : "Ne vous occupez pas de ce dîner. Il n'a aucune importance !" Mais ces mots mirent de mauvaise humeur le duc qui s'écria : "Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu'on se mette à table à huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà bien cinq minutes que vos chevaux attendent. Je vous demande pardon, Charles, dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix, Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour aller chez la mère Saint-Euverte."

Mme de Guermantes s'avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. "Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure", et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible : "Oriane, qu'est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges."

– Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, gênée de voir que Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...

– Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. (…)

Adieu, mes petits enfants, dit [le duc] en nous repoussant doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se remettre à parler, elle est déjà très fatiguée, elle arrivera au dîner morte. Et puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. (…) [Et] après nous avoir éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d'une voix de stentor, de la porte, à Swann qui était déjà dans la cour:

Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous !

Swann, bien sûr, ne tardera pas à mourir. Dans cette puissance de la mondanité, ce trou noir,  qui laisse au second plan tout sentiment, la scène de Balzac m'a renvoyé à celle de Proust, écrite soixante ans plus tard et , à travers l'admiration de Proust pour Balzac, je me suis posé la question du phénomène d'influence.

Rastignac et … Bel-Ami (Maupassant).

Je l'ai dit, l'enseignant proposait comme choix de lecture à la classe soit Le père Goriot, soit Bel-Ami. On peut voir là une option délibérément centrée sur l'idée d'un rapprochement entre deux tentatives de réussite mondaine par les femmes, incarnées par Eugène de Rastignac chez Balzac, par Georges Duroy (Bel-ami) chez Maupassant. Avec en termes psychologiques ceci qu'Eugène  - c'est son parcours initiatique – reste soumis à quelques scrupules de conscience, encore que ce soit surtout  le destin, aidé de Mlle Michonneau, qui le sauve du mariage, arrangé sur un cadavre, avec Victorine Taillefer, là où Georges Duroy semble nettement plus installé dans l'amoralité, même si, in fine, le sentiment qui le lie à Mme de Marelle à travers les vicissitudes de leur relation chaotique, éclaire un peu, pour le lecteur, la noirceur de sa philosophie de la vie.

Le parallèle, passionnant, serait à creuser ….

Trois clins d'œil .

Un passage m'a fait sourire . Vautrin, tentateur , amorce son plan de bataille : Tâtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjectures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ah! Cette dernière phrase! Comment ne pas y reconnaître, dans Le Parrain, de Francis Ford Coppola, le leitmotiv des démarches de racket de Don Vito Corleone : "Je vais vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser". Certes, chez Coppola, l'alternative, c'est en gros la mort. Vautrin n'en est pas là, mais plutôt amoureux de sa victime. Toutefois, dans la simplicité de l'énoncé, la similitude est si forte que Vautrin m'a renvoyé à Marlon Brando!

L'actualité immédiate en était à Thomas Thévenoud lorsque j'ai lu ceci, qui concerne Rastignac et son ambition de réussite : Une nécessité vulgaire, des dettes contractées pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. (…) il attendait au dernier moment pour solder des créances sacrées aux yeux des bourgeois, comme faisait Mirabeau qui ne payait son pain que quand il se présentait sous la forme dragonnante [allusion aux dragonnades, aux exactions à l'égard des protestants de la cavalerie de Louis XIV, ses dragons] d'une lettre de change. Ou comme Thomas Thévenoud attendant un commandement d'huissier pour honorer - si l'on en croit la presse - ses dettes à l'égard du kinésithérapeute de ses petites filles? Cela dit, Balzac pourrait permettre ainsi au député insoucieux d'abriter ses incivilités derrière la grande figure de Mirabeau. C'est une référence que je citerais en défense si j'étais son avocat!

Mademoiselle Michonneau, enfin, est l'occasion d'un petit exercice de mathématiques pour classes de seconde! On lui a proposé pour démasquer Vautrin 2000 francs. 

Dialogue:

Eh bien, consentez-vous? Dit Gondureau à la vieille fille.

Mais, mon cher Monsieur, dit Mademoiselle Michonneau, au cas où il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs?

Non

Quelle sera donc l'indemnité?

Cinq cents francs

Faire une chose pareille pour si peu. Le mal est le même dans la conscience, et j'ai ma conscience à calmer, Monsieur.

(…)

Eh bien! reprit Mademoiselle Michonneau, donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-mort, et rien si c'est un bourgeois.

On est là devant un calcul d'espérance de gain. Si la probabilité que Vautrin soit Trompe-la-mort vaut "p" (et donc la probabilité qu'il soit un bourgeois, "1-p"), le gain proposé par Gondureau est probabilistement :

g=2000p + 500(1-p), soit, g=1500p+500.

Dans la contre-proposition de Mademoiselle Michonneau, le gain espéré est :

G=3000p + 0(1-p) = 3000p.

Faire cette contre-proposition, c'est donc estimer que G>g:

3000p > 1500p + 500, soit , 1500p > 500, soit, p> 1/3.  

On peut ainsi affirmer que mademoiselle Michonneau, si ses notions de calcul des probabilités sont celles d'une classe de seconde, a donc estimé, au vu des arguments de Gondureau, qu'il y avait  plus d'une chance sur trois pour que Vautrin fût le bagnard que l'on présumait.

Amusant, non?