Laurent Jenny2

Laurent Jenny – Université de Genève.

Il avoue dix-neuf ans en 1968. D'accord. Moi, c'était vingt-quatre. Voilà, c'est dit.

Et, entamant cette reprise de mes notes, j'ajouterai que son exposé m'a beaucoup plu.

Moins à Compagnon? En tout cas ce dernier, dans le débat qui a suivi, a tenu – dans son style habituel, hésitant, trébuchant, tâtonnant, incertain - à procéder à un contre-interrogatoire qui ne m'a pas convaincu, allant déterrer la Querelle des Anciens et des Modernes, la notion de progrès, le messianisme de Blanchot et les Fleurs de Tarbes de Paulhan, comme autant de manques dans l'approche. Cela, venant mordiller les mollets de l'exposé que j'avais perçu comme solide, cohérent, riche, prenant qu'on venait d'entendre, m'a semblé petit et peu pertinent.  D'ailleurs, Laurent Jenny ne s'est pas laissé déstabiliser.

Mais, je vais essayer de m'y retrouver dans mes feuilles et de tirer ensuite mon propre bilan.

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On est parti de la République des lettres au XVIII° siècle, comme anticipation d'un ordre politique à venir. Une République des lettres que le grammairien François-Urbain Domergue (1745-1810) dénonce comme aristocratie à réformer, dont le parangon est l'Académie Française (… il en est membre).

De fait, le fil rouge de Laurent Jenny sera la métaphore "Poésie – Révolution" et ses avatars,

dont "Littérature-Politique" – Hugo dans la préface d'Hernani : "La liberté littéraire est fille de la liberté politique". Nouveauté absolue, dit L.J.

Pour citer plus largement Hugo : "La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui; puis avec la jeunesse et à sa tête l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle et prévaudra."

Sainte-Beuve, dans son article de 1830  "Espoir et vœu du mouvement littéraire et poétique après la Révolution de 1830", affirme à propos des poètes : "Libéraux de fait et de nature, même quand leurs opinions inclinaient en arrière, gens de caprice et d'indépendance, ils avaient en eux une sympathie toute créée et préexistante avec le mouvement futur de la société".

Il faut néanmoins attendre 1854 et le poème d'Hugo (qu'il prend soin de dater de 1834) : Réponse à un acte d'accusation (in Les Contemplations) pour voir se développer vraiment la métaphore de la révolution poétique et se poser en exigence l'émancipation des mots.

J'ai pris l'option de citer en entier.

C'est (très) long, mais c'est Hugo.

Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : Sois !
Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
Vous me criez : Raca ; moi je vous dis : Merci !
Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
Ces grandes questions d’art et de liberté,
Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
D’autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touché les questions obscures,
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
Secoué le passé du haut jusques en bas,
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme,
Je suis le démagogue horrible et débordé,
Et le dévastateur du vieil A B C D ;
Causons.

Quand je sortis du collège, du thème,
Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris,
Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
La poésie était la monarchie ; un mot
Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
Les syllabes pas plus que Paris et que Londres
Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf ;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versailles aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F ;
N’exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
Discours affreux ! — Syllepse, hypallage, litote,
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,
N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
Guichardin a nommé le Borgia, Tacite
Le Vitellius. Fauve, implacable, explicite,
J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
Je fis fraterniser la vache et la génisse,
L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra ;
Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;
Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;
L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;
Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
On entendit un roi dire : Quelle heure est-il ?
Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
Je retirai le jais de la prunelle noire,
Et j’osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
Je violai du vers le cadavre fumant ;
J’y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate
Du siège de Cyzique eût pu citer la date.
Jours d’effroi ! les Laïs devinrent des catins.
Force mots, par Restaut peignés tous les matins,

Et de Louis quatorze ayant gardé l’allure,
Portaient encor perruque ; à cette chevelure
La Révolution, du haut de son beffroi,
Cria : Transforme-toi ! c’est l’heure. Remplis-toi
De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière !
Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
Liberté ! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
J’affichai sur Lhomond des proclamations.
On y lisait : « — Il faut que nous en finissions !
« Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes !
« À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
« Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons !
« Voyez où l’on en est : la strophe a des bâillons,
« L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.
« Sur le Racine mort le Campistron pullule ! — »
Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant,
Silence ! et je criai dans la foudre et le vent :
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
Le substantif manant, le verbe paria,
Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
On les vit déterrer le songe d’Athalie ;
Ils jetèrent au vent les cendres du récit
De Théramène ; et l’astre Institut s’obscurcit.
Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
Quand j’ai vu, par la strophe écumante et disant
Les choses dans un style énorme et rugissant,

L’Art poétique pris au collet dans la rue,
Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
Insurgé le vocable ignoble, son valet,
Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
Et je n’ignorais pas que la main courroucée
Qui délivre le mot, délivre la pensée.

L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
Tout est la même flèche et frappe au même but.

Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
Pour la dixième fois j’en fais mea culpa.
Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
La langue était en ordre, auguste, époussetée,
Fleur de lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
Les quarante fauteuils et le trône au milieu ;
Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre,
N’était que caporal : je l’ai fait colonel ;
J’ai fait un jacobin du pronom personnel,
Du participe, esclave à la tête blanchie,
Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.

Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
J’ai dit à la narine : Eh mais ! tu n’es qu’un nez !
J’ai dit au long fruit d’or : Mais tu n’es qu’une poire !
J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu’une mâchoire !
J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
La fourmilière immense, et travaillez ! croyez,
Aimez, vivez ! — J’ai mis tout en branle, et, morose,
J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.

Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi ;
Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
Nous faisons basculer la balance hémistiche.
C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui sur son front
Jadis portait toujours douze plumes en rond,
Et sans cesse sautait sur la double raquette
Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,
Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,
De la cage césure, et fuit vers la ravine,
Et vole dans les cieux, alouette divine.

Tous les mots à présent planent dans la clarté.
Les écrivains ont mis la langue en liberté.
Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,
L’imagination, tapageuse aux cent voix,
Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois,
La poésie au front triple, qui rit, soupire
Et chante, raille et croit ; que Plaute et que Shakespeare
Semaient, l’un sur la plebs, et l’autre sur le mob ;
Qui verse aux nations la sagesse de Job
Et la raison d’Horace à travers sa démence ;
Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,
Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
Monte à l’éternité par les degrés du temps,

La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
Se remet à pleurer sur la misère humaine,
Frappe et console, va du zénith au nadir,
Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,
Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.

Le mouvement complète ainsi son action.
Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre.
Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre.
Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit.
Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.
Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,
Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
Les préjugés, formés, comme les madrépores,
Du sombre entassement des abus sous les temps,
Se dissolvent au choc de tous les mots flottants
Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ;
Elle est l’expression, elle est le sentiment,
Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
Elle entre aux profondeurs du langage insondable ;
Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable ;
Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli
De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
Des fronts, et relevé la foule dégradée,
Et s’être faite droit, elle se fait idée !

En datant cette fois correctement de 1855 - il est à Jersey - Hugo écrit une suite, où l'idée continue à se développer, avec cet étonnement que le mot, prenant en main sa vie propre, lui échappe et que le poète, tout-à-coup, ne peut plus dire d'où vient le sens .

(Suite.)

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. 
La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant ; 
La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure, 
Frémit sur le papier quand sort cette figure, 
Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu, 
Face de l'invisible, aspect de l'inconnu ; 
Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l'ombre ; 
Montant et descendant dans notre tête sombre, 
Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau ; 
Formule des lueurs flottantes du cerveau. 
Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses. 
Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, 
Ou font gronder le vers, orageuse forêt. 
Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. 
Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante, 
S'offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante 
Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ; 
Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ; 
De quelque mot profond tout homme est le disciple ; 
Toute force ici-bas à le mot pour multiple ; 
Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, 
Le creux du crâne humain lui donne son relief ; 
La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ; 
Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle ; 
Les mots heurtent le front comme l'eau le récif ; 
Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif 
Des griffes ou des mains, et quelques uns des ailes ; 
Comme en un âtre noir errent des étincelles,

Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux, 
Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ; 
Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.

Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme ; 
Chacun d'eux du cerveau garde une région ; 
Pourquoi ? c'est que le mot s'appelle Légion ; 
C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse, 
Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ; 
C'est que de ce troupeau de signes et de sons 
Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, 
Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues, 
C'est que, présent partout, nain caché sous les langues, 
Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit ; 
Et, de même que l'homme est l'animal où vit 
L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée, 
C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée. 
Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. 
Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris, 
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. 
De l'océan pensée il est le noir polype. 
Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou, 
Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou, 
On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges, 
Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.

O main de l'impalpable ! ô pouvoir surprenant ! 
Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant 
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ; 
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde, 
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, 
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s'écroule sous le mot. 
Cette toute-puissance immense sort des bouches. 
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches

Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent. 
A son haleine, l'âme et la lumière aidant, 
L'obscure énormité lentement s'exfolie. 
Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ; 
Caton a dans les reins cette syllabe : NON. 
Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, 
Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière : 
ESPÉRANCE ! -- Il entr'ouvre une bouche de pierre 
Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit, 
Et voilà que don Juan pétrifié pâlit ! 
Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue. 
Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ; 
Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l'Illissus, 
Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus. 
Et se mot à jamais brille et se réverbère 
Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, 
Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni, 
Comme le flamboiement d'amour de l'infini !

Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle, 
Le premier homme dit la première parole, 
Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, 
Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit : 
« Ma sœur ! 

Envole-toi ! plane ! sois éternelle ! 
Allume l'astre ! emplis à jamais la prunelle ! 
Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ! 
Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans. 
Tu vas être une vie, et je vais être l'autre. 
Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l'apôtre. 
Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon, 
Sois l'aube ; je te vaux, car je suis la raison ; 
A toi les yeux, à moi les fronts. O ma sœur blonde, 
Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ; 
Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux 
Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux, 
Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ; 
Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches, 
Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour, 
Pour prendre tous les cœurs, l'immense toile Amour. 
J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père. 
J'étais même avant toi ; tu n'aurais pu, lumière, 
Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ; 
Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! »

Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s'en joue ! 
Quand l'erreur fait un nœud dans l'homme, il le dénoue. 
Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr. 
Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur, 
Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. 
Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. 
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ; 
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

Tout à fait hugolien, non?

Pour précision, Laurent Jenny rappelle que l'horreur de la Révolution, réaction initiale, a évolué chez Hugo, qui a ensuite pris soin de distinguer le positif (Mirabeau) du négatif (la Terreur), acceptant ceci que le processus d'émancipation ne va pas sans avoir pour compagne une obscure négativité. Ce qu'on retrouve dans cette émancipation des mots où le poète perd une part de lui-même, avec, de la Révolution de 89 à celle desdits mots,  ce lien peut-être que la mort du roi d'un côté, c'est le détrônement du poète de l'autre.

On passe à Maurras, lecteur autant que contradicteur attentif de Hugo. Maurras, venu à la politique par la poétique, qui désigne dans Romantisme et Révolution, un enchaînement où 1789 induit le Romantisme qui à son tour induira 1830 et 1848, tant pour lui, l'émancipation du mot n'est pas gros que d'une rupture poétique, mais bien aussi d'une rupture politique.

On refait un petit tour par Hugo, pour dire que la poétique du mot contre la phrase porte en elle une dissolution des liens de signification - dont on trouvera la suite chez Mallarmé, chez Rimbaud - ce qui met en crise la subjectivité (la maîtrise par le sujet ou du sujet) de l'émancipation poétique et sous-tend une forme de terreur poétique incontrôlable  … modèle de l'événementialité des poétiques d'avant-garde.

Retour sur une idée que partagent Chateaubriand et Maurras. Le premier, dans De la Vendée: "La révolution était achevée quand elle éclata: c'est une erreur de croire qu'elle a renversé la monarchie; elle n'a fait qu'en disperser les ruines, vérité prouvée par le peu de résistance qu'elle a rencontré." Le second dans La contre-révolution spontanée : "Les révolutions sont faites avant d'éclater." Pour Maurras, tout découle de la trop grande proximité du roi avec son peuple, qui a entraîné un suicide de la monarchie. Le phénomène d'abdication a progressé de haut en bas. Mais Maurras va ensuite plus loin, niant qu'il y ait à la révolution une causalité, ce qui ouvrirait la porte à des justifications: "Les historiens qui cherchent des conditions économique de la révolution sont des sages, ceux qui appellent ces conditions une cause sont des fous. La cause est toute intellectuelle et morale, elle tient aux Nuées qui avaient endormi le sens de l'autorité, de la responsabilité, dans l'esprit de Louis XVI et de ceux qui auraient dû représenter autour de lui l'idée de gouvernement."  Il y a là une négation résolue de toute lecture marxiste de l'Histoire, ce qui, a contrario, et Maurras dût-il en être marri, décuple la force de l'Idée révolutionnaire.

Dans cette contestation du déterminisme matérialiste marxiste, aux termes duquel la révolution pourrait se passer de sujet , des dissidents de Maurras poursuivent (Mouvement des non-conformistes, années 1930) le même effort. Il y a là les tenants du personnalisme, avec Emmanuel Mounier, à la recherche d'une troisième voie entre capitalisme libéral et marxisme, et des noms tels que Thierry Maulnier ou Denis de Rougemont. Tente de s'élaborer une théorie spirituelle de la révolution, avec l'ouvrage de Robert Aron et Arnaud Dandieu , La Révolution Nécessaire (1933), qui se réclame d'une sorte de marxisme libertaire, plutôt proche de Proudhon ("La propriété, c'est le vol"; "L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir"; …) et de Bakounine (pour qui la liberté est le bien suprême que le révolutionnaire doit rechercher à tout prix), où la révolution tient de l'émancipation de la personnalité humaine.

En termes de révolution à deux faces, bifrons, poétique et politique, L.J. en arrive au cas Maurice Blanchot, qui va radicaliser les idées personnalistes jusqu'à la notion de non-personne ("Je", ou comment s'en débarrasser …), dans un mouvement qui l'a conduit de la politique à la littérature. Blanchot a mené de 1931 à 1937 une carrière essentiellement journalistico-politique, du côté de la jeune droite non-conformiste. En avril 1933, dans la Revue Française, il signe un article : Le Marxisme contre la Révolution", où il tend à identifier la révolution à l'impossible: "Tant qu'une révolution n'a pas réussi, elle est impossible. (…) Car la révolution ajoute à ce qui est une existence supplémentaire qui est absurde et incroyable. Dans la mesure où elle doit bouleverser une société encore intacte, elle reste incompréhensible. Elle s'exprime tout entière dans le fait d'abolir un monde. Tant que ce monde subsiste, elle est difficile à concevoir, il est presque impossible de la concevoir comme réelle. La réalité des choses dont la destruction est toute sa réalité l'assure en quelque sorte de son impossibilité indéfinie." La révolution se retrouve sans cause, impensable, sans racine dans l'ordre du monde, contingence absolue, événement de l'ordre du miracle. Il y a là un caractère fictionnel qui va acheminer Blanchot vers la littérature: "Mais aussi, cette impossibilité de la révolution, dont seul le succès la rachète, vient de ce qu'elle n'est jamais nécessaire; si elle l'était, elle serait inutile. Contrairement à l'ensemble des choses (non point, il est vrai, de leur totalité) qu'elle se propose de remplacer, elle est exclue de leur pente même. Elle a besoin d'une intervention étrangère, de la création gratuite de quelques événements, de l'extermination soudaine de certaines habitudes historiques.  Elle est, au regard de tout le reste, inventée."

Il n'y a plus après cela qu'à sortir de l'espace politique, ce qu'il fera en 1937 dans un article de L'Insurgé , en ouverture de la chronique littéraire qu'il tiendra dans ce journal: "De la révolution à la littérature".  L'œuvre nouvelle, dans le domaine littéraire, abolit ce qui la précède et sa force tient dans ce pouvoir négateur. "L'action révolutionnaire est en tout point l'action telle que l'incarne la littérature, passage du rien au tout, affirmation de l'absolu comme événement et de chaque événement comme absolu".

Il me semble que la présentation ici faite du cas Blanchot n'est pas totalement limpide. Trop condensée. L'explication en est finalement simple. Laurent Jenny a voulu aller à l'os d'un travail beaucoup plus complet, qu'il a mené en 1999, et qui peut se lire en suivant ce lien : file:///Users/iMac/Downloads/unige_29001_attachment01.pdf

S'y rendre. C'est très intéressant et l'affaire s'en trouve entièrement éclairée.

Deux mots ensuite de la position surréaliste. Laurent Jenny évoque le lancement de la revue "Révolution surréaliste" en 1924. Les surréalistes sont à ce moment là à la fois non marxistes et peu politisés. Ils proclament: "Nous sommes à la veille d'une révolution…" Mais laquelle? Ce n'est pas un programme d'action, c'est une imminence. En fait, les fondements de la théorie surréaliste interdisent toute possibilité d'action politique: automatisme psychique, apologie de la distraction, irresponsabilité du sujet par rapport à ses écrits, confiance dans le rêve pour régler les problèmes de la vie … "Le seul mot de liberté est ce qui m'exalte encore" (Breton). Ce retranchement de l'action conduit à une exacerbation du désir révolutionnaire.  Mais la stratégie correspondante n'est que de passivité, laissant l'initiative aux masses comme ils la laissent aux mots. La révolution, c'est certes l'événement absolu, mais qui de fait, doit se produire sans eux.

Dernière avant-garde, dit L.J., le groupe Tel-Quel, 1967-1974, qui milite pour la libération de la signifiance, contre le signifié. En deça même de l'initiative à consentir au mot, il s'agit d'activer une scène plus originelle encore de la parole. Ecrire, c'est faire la révolution. La figure emblématique, pour le groupe Tel Quel, ce n'est plus comme chez Blanchot, le marquis de Sade, mais Mao Tsé Toung, perçu comme révolutionnaire et poète. Toutefois, la superposition révolutionnaire poétique-politique vole en éclat en 1974  à l'occasion du voyage organisé par le groupe en Chine (Jean Wahl, Marcellin Pleynet, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes).

BILAN – Essai de conclusion  de Laurent Jenny.

Il s'agit de revenir globalement sur le sens de cette métaphore du couple révolution-poésie, adossée à l'autonomie des éléments de la phrase et aboutissant à la disparition de l'auteur. Il énonce: Là où le JE ne parle plus, le poétique advient.

Introduisant "au départ de l'action" Frédéric Schlegel (philosophe, critique et écrivain allemand (1772 – 1829)) qui en 1797 , écrit dans ses fragments critiques : "La poésie est un discours républicain, un discours qui est à lui-même sa propre loi et sa propre fin, et dont toutes les parties sont des citoyens libres, ayant le droit de se prononcer pour s'accorder"), L.J. affirme que jusqu'à Tel Quel, cette position (dissolution du Je, avènement du poétique) s'est installée puis radicalisée. Et que la radicalisation  a porté sur le principe de citoyenneté libre des éléments du poétique jusqu'à s'appliquer à des parties du discours littéraire de plus en plus restreintes, jusqu'au phonème.  On décrète la mort de l'unité finale, oppressive, de l'œuvre et la démocratie des constituants aptes à s'auto-organiser, aptes à prendre l'initiative, au point d'expulser le poète. Par ailleurs, en termes d'ontologie de l'événement littéraire, L.J. dit celui-ci sommé de se tenir à la hauteur d'un absolu, ce qui exige de défaire tous les liens symboliques et mémoriels qui rattachaient l'œuvre à un héritage ou à une norme. L'œuvre révolutionnaire ne se conçoit ainsi que comme monstrueuse, hors norme, d'une singularité irréductible, elle relève du miracle, elle n'est pas de notre monde. Excédant toute forme, l'éventualité poétique est cependant partout, elle place l'auteur en situation de promeneur désœuvré, à l'affût d'une poéticité diffuse et introuvable, qui ne peut lui revenir que du dehors.

Il (se) pose la question, puisqu'il en a fait sonner le glas en 1974 : Que peut signifier pour la littérature l'abandon de la métaphore révolutionnaire ?

La fin de toute exigence ? L'abandon de cette démesure si nécessaire à l'élan poétique?

Le retour à l'authenticité du "métier" et à une littérature qui se reconnaît dépourvue de transcendance?

Il plaide, quant à lui, pour une chance de réconciliation avec le langage, avec sa valeur médiatrice entre des expériences et leur expression langagière, où il verrait une résonance avec la représentativité démocratique et non plus avec la terreur révolutionnaire.

Bilan Personnel -  Pas grand-chose à ajouter à ou à retirer de mes propos liminaires. J'ai cru, rédigeant mes notes, avoir un peu perdu le fil, mais non, finalement, l'ensemble reste à mes yeux bien construit et cohérent, avec son cheminement : Hugo émancipant le mot; Maurras venu à la politique par la poétique quand l'émancipation du mot fait la seconde grosse de la première; absence de causalité soulignant la force de l'idée révolutionnaire, émergence alors ex nihilo et avec les non-conformistes des années 1930, d'une émancipation de la personnalité humaine ; basculement radical de la politique à la poétique via Blanchot et le constat de l'impossibilité d'aboutir sur le premier plan qui renvoie comme seule issue au second; pseudo sursaut passif des surréalistes  et dernier sursaut avant-gardiste de Tel Quel qui va s'écraser sur la réalité du maoïsme. Enfin conclusion disons quasi centriste de Laurent Jenny.

Au risque d'avoir tout faux, je me suis bien amusé !

Laurent Jenny tranquille et Compagnon un peu crispé, non?

Laurent Jenny

Compagnon