Gisèle Sapiro

 

 

Wikipédia : Gisèle Sapiro (née en 1965) est une sociologue française qui travaille sur le champ intellectuel, la circulation internationale des œuvres et des idées, et en particulier sur les écrivains et la littérature. Directrice de recherche au CNRS,  directrice d'études à l'EHESS, et membre du  Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), dont elle a assuré la direction de 2010 à 2013. Ses travaux s'inscrivent dans la continuité de l'œuvre de Pierre Bourdieu. 

 

 

 

 

POUR UNE SOCIOLOGIE DES QUERELLES LITTÉRAIRES .

Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît?

C'est le titre.            (Cyrano – Rostand)

Donc, pour achever le cycle des séminaires 2017, Gisèle Sapiro.

Comment des universitaires aux références brillantes et aux responsabilités conséquentes se mettent-ils en situation de démontrer qu'ils ne pourraient pas tenir vingt minutes en face d'une classe de seconde, qu'ils ne sont capables que de déverser, en lisant frénétiquement leurs notes sur la tête d'auditeurs à la peine, les considérations théoriques et les références qu'ils ont élaborées et compilées sans se poser la question de la pédagogie qu'exige leur présentation ?

Ce mystère nous est assez souvent soumis. Quelques bons locuteurs parviennent de temps en temps à concilier la forme et le contenu, mais la performance est rare.

Gisèle Sapiro n'en fait pas partie.

Et c'est bien dommage.

Que retenir de sa performance?

Découragé dès les premières phrases, j'ai noté, ici ou là, quelques noms, quelques affirmations, au long d'un discours TGV qui ne se donnait pas le temps d'asseoir la logique entière de sa progression. Peut-être, écrit, serait-il richement éclairant. Déroulé la tête dans le guidon, il m'a laissé pantois.

Il était semble-t-il question, après quelques préliminaires, de remplir de noms d'auteurs et de caractéristiques littéraires et comportementales, un tableau à double entrée du type suivant:

 

DOMINANT

DOMINÉ

AUTONOMIE

 

 

HÉTÉRONOMIE

 

 

Bourdieu est passé par là.

Cette furie de la classification ne m'a pas semblé (échange terminal) enthousiasmer Antoine Compagnon qui paraissait peu assuré de la couverture, par ce biais, de l'espace complet des possibles. Gisèle Sapiro a plaidé pour la mobilité chronologique d'un même auteur  d'une case l'autre et selon les périodes de sa production, de son évolution.

Qu'a-t-on sinon entendu, dans le flot continu des informations ou assertions délivrées?

Que la littérature est parfois une contrebande politique.

Que se distinguer du troupeau suppose une grande maîtrise des codes de celui-ci.

Qu'on évoquera trois Querelles:

-       du Classicisme et du Romantisme au tournant du XX° siècle (c-à-d ici, au basculement du XIX°)

-       de l'Orient et de l'Occident entre les deux guerres

-       des Mauvais Maîtres lors du second conflit mondial

Pour la première, on parlera de Maurras pour qui la transgression des règles du classicisme relève de la barbarie, et qui voit l'Occident masculin s'opposer à l'Orient féminin. On entendra que le classicisme recueille un accord assez général jusqu'à Gide, et que les surréalistes sont du côté du romantisme.

Pour la deuxième, début des années 1920, on parle de l'orientalisme qui, suite à sa défaite, déferle sur l'Allemagne. Jacques Maritain surgira pour dénoncer cet envahissement qui veut nous intoxiquer via "les pires ferments asiatiques", auxquels Malraux (1926 – La tentation de l'Occident) ou Paul Morand (1927 - Bouddha vivant) ne seraient pas insensibles. On parle de l'arrivée du Cartel des gauches, du germanisme et du bolchévisme, associés à l'orientalisme quand la France serait gardienne des valeurs de l'Occident, de la civilisation gréco-latine et du catholicisme romain … ainsi que du combat d'Henri Massis contre André Gide, jugé démoniaque.

Pour la troisième, les "Mauvais Maîtres" sont les écrivains modernes, responsables de la défaite de la France pour avoir semé de mauvais grains émollients dans l'esprit de leurs lecteurs. Lesquels "Mauvais Maîtres" minimisent leur influence et puis s'engagent dans la littérature de résistance.

C'est là qu'on introduit le principe du tableau ci-dessus, parlant de quatre types d'écrivains, de notables et d'esthètes, de notoriété symbolique et de notoriété temporelle … avec quelques mots/idées-clés.

Notables : le contenu prime la forme; le jugement moral définit l'œuvre; Paul Bourget et Henri Bordeaux;  vocation pédagogique du livre; Académie Française; salons mondains et fréquentation du politique …

Esthètes : talent; originalité; éthos de l'esthète; autonomie du jugement esthétique; défense des valeurs universelles; Décades de Pontigny; Grenier des Goncourt; Dîners du mardi de Mallarmé; revues littéraires; Roger Martin du Gard, Malraux et Gide; pétitions; comité de vigilance des intellectuels antifascistes …

On parle du pôle des dominés, qui doivent lutter pour se faire entendre, et on entend : transgressivité; avant-garde; volonté de rupture; subversion; textes manifestes (Manifeste du Surréalisme ; Ère du soupçon (Sarraute); Pour un nouveau roman (Robbe-Grillet); Pour un nouvel ensemble (Tel Quel)); jeunes; démunis; fréquentent les cafés; radicalisme politique; exigence d'autonomie de l'art.

Avec semble-t-il chez les dominés, un sous groupe qui justifie quelques éléments complémentaires : nécessité de gagner sa vie; jouer du sensationnel, de l'enquête, de l'interview; militantisme corporatif; absence de reconnaissance; violence verbale, puis physique (Ligues) …

Des références : Traité du style (Aragon); Un cadavre (surréalistes)

Des affirmations: les avant-gardes opposent les esthètes aux notables; contre le classicisme, les surréalistes réhabilitent le romantisme; Sartre éreinte Mauriac en 1939 et attaque le roman réaliste du XIX° siècle; dans les années 1950, c'est Sartre qui est la cible du nouveau roman, lequel veut expulser tout message idéologique ou moral, avant d'être attaqué à son tour par Sollers et alii.

Les dominés attaquent les dominants: insultes et polémiques. Henri Béraud attaque Gide et la NRF, les accuse d'utiliser le Quai d'Orsay pour internationaliser des œuvres qui ne se vendent même pas dans l'hexagone; relève leur protestantisme; accuse leurs mœurs (Gide homosexuel).

Sous l'occupation: les écrivains "collabos" s'en prennent aux écrivains "connus" de l'entre deux guerres qui deviennent des enjuivés, ou comme Paul Valery, des francs-maçons, tandis que Mauriac est des plus douteux. Céline leur agrée. Drieu est fasciste; Aragon, communiste; Rebattet déverse de tels monceaux d'immondices que la conférencière renonce à le citer. Les dominants rétorquent que les dominés ne sont que de la canaille, parlent d'atteinte au bon goût, d'immoralisme et d'irresponsabilité sociale. Ralliés à Vichy, les "bien-pensants" attaquent les "mauvais maîtres", au premier rang desquels Proust et Freud.

Et comme on se met à parler du quasi duel entre Henri Béraud et Jacques Rivière, on ne sait plus où on en est, dans la chronologie ….

                                                                              Et c'est fini …

Au fond, en termes de clarté de l'exposé, cela a été indiscutablement mauvais, et peut-être incompréhensible.  

Quelques minutes d'échange avec Antoine Compagnon, je l'ai dit, peu enthousiaste.

Il avance Chateaubriand: où le mettre? Elle est confuse.

Il avance Aragon. Réponse : Ça dépend. Et ils tombent d'accord sur le grand-écrivain-difficile-à-classer-esthète-tout-du-long.

Remerciements.

 

Droites

 

Antoine Compagnon fait un peu de publicité pour le Colloque qu'il organise le 11 mai prochain et qui semble appétissant. J'irai peut-être le matin. L'après-midi, j'inculquerai à mon dernier petit-fils les vertus de l'équation/inéquation du premier degré et tâcherai de l'ouvrir à la maîtrise des équations de droites.

S'il se peut !

Et qui prime !