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Un petit bilan de lecture et de lecteur? 

J'en étais resté à Albert Camus et à La peste, mais le temps a coulé. Les obligations scolaires des petits enfants, quelques remarques de critiques au détour d'un journal, quelques échanges amicaux au chevet d'un malade, cela fait bien sa demi-douzaine de livres à lire ...

Dans l'ordre ...

Par transition, peut-être, j'ai profité de la préface de Camus au livre de son ami Louis Guilloux, pour lire La Maison du peuple, suivi de Compagnons. De beaux livres simples, touchants et tristes sur le père, sur l'amitié. Mais qui vont s'oublier, quand la figure extraordinaire de Cripure, ainsi baptisé par ses élèves dans Le sang noir, parce qu'il les saoulait avec Kant et sa Critique de la raison pure, figure de professeur dont Guilloux a pris le modèle chez Georges Palante qui fut son ami, est, elle, inoubliable. Mon vrai conseil est donc : lisez Le sang noir.

J'ai relu La Bête humaine pour accompagner l'effort de ma petite fille dont le professeur de seconde avait retenu l'ouvrage. Les gamins d'aujourd'hui peinent sur un tel roman, bien sûr un peu vieilli dans des descriptions (il n'y en a pourtant pas tant que ça) de vues de gare, de brouillard sur les locomotives au petit matin et de rails enchevêtrés qui ne les accrochent guère, mais véritable thriller et thriller psychologique passionnant. Seulement voilà, il faut lire, et lire concentré, entrer dans l'univers que pose Zola, et c'est pour eux bien plus difficile que la galopade effrénée à travers les rebondissements incessants et feuilletonnesques d'un roman qu'elle avait dévoré en juillet : L'affaire Harry Québert. Joël Dicker, l'auteur, n'écrit pas un roman, il dévide le scénario haletant d'une série télévisée. Pour la génération de l'image, il n'y a pas - si j'ose dire - photo. Dommage.

Je n'avais jamais lu Le paysan de Paris. D'Aragon, j'avais essentiellement pour référence Aurélien, souvenir magique de ma classe de première, à ce point magique que je n'ai jamais voulu le relire, de crainte de ne pas retrouver ce moment d'enthousiasme. Un ami, un peu perdu de vue et réapparu pour m'apprendre, après un ennui de santé, une convalescence emplie de livre et traversée, entre autres, par ledit Paysan de Paris, m'y a jeté. Quel pénible fatras de narcissisme boursouflé! Je suis allé au bout mais j'ai trouvé insupportable. Il y a des trouées de style, mais enfin, le nombrilisme et l'autosatisfaction suintante y passent les bornes de ma tolérance. Je ne suis allé au bout que pour pouvoir dire que je l'avais lu et décrocher par là le droit d'en penser tout le mal que je viens d'écrire.

Au détour d'un billet de Pierre Jourde, universitaire et écrivain, invité il y a quelques années du Séminaire (au Collège de France) d'Antoine Compagnon et qui tient un blog sous l'égide de l'Obs (http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/), une double injonction de lecture m'a retenu. Deux auteurs: Philippe Videlier, Laurent Chalumeau; un historien passé par la fiction, un auteur de polars. Pierre Jourde s'était enthousiasmé à la découverte du dernier Chalumeau : VIP (Grasset), et chantait les qualités du récent Videlier : Dernières nouvelles des bolcheviks (Gallimard). Côté achat de livres, je joue petit bras, j'attends leur parution en poche, ou je les cherche d'occasion. Du coup, j'ai lu l'avant dernier Chalumeau : KIF, et un Videlier antérieur : Nuit turque

De KIF, que dire d'autre que ceci : formidable! L'invention langagière autour du parler mi-"djeune", mi-truand, mi-banlieue (j'aurais dû dire tiers) est un régal constamment renouvelé. Le scénario est solidement complexe et tenu. Ce serait dommage de se priver d'un tel moment de jubilation.

Nuit Turque est bien, quasi documentaire, sur la mise en place du génocide arménien, mais j'attends un peu pour m'emballer. Dans un commentaire du blog de Jourde, une enthousiaste a fait référence, du même auteur, à Dîner de Gala, sous-titré L'étonnante aventure des brigands justiciers dans l'Empire du milieu. J'en ai trouvé un exemplaire d'occasion bon marché et comme neuf. Je vais m'y lancer (dès que m'en vient le courage : c'est un pavé ...). 

Et là, je viens d'achever Un prêtre marié, de Barbey d'Aurevilly. Etonnante expérience. Je ne sais pas pourquoi je l'ai tentée, peut-être un instant de rêvasserie devant les rayons de la bibliothèque et ce titre, qui me fait souvenir que je ne l'ai pas lu et me renvoie à La faute de l'abbé Mouret, un Zola de l'été. Rien à voir en termes d'intrigue. Sacré bouquin que ce Prêtre marié. Totalement caricatural avec les yeux d'aujourd'hui, écarquillés devant ses excès permanents, son romantisme échevelé, sa mythification constante du moindre personnage, l'hypertrophie des réactions de chacun. J'ai eu du mal à essayer de prendre tout cela au sérieux, mais dans le dernier tiers, une certaine émotion passe à travers la frénésie dramaturgique qui se saisit de l'auteur et l'on constate, sidéré, qu'on s'est malgré tout inscrit dans ses brisées. L'affaire finit en apothéose grandguignolesque, mais quel souffle! Le jeune héros se nomme Néel de Nehou. Rien que cela, si j'ose dire, il faut le faire ...

La femme du prêtre

Cette photographie est une malhonnêteté intellectuelle.

Le roman de Barbey d'Aurevilly n'a aucun rapport avec la comédie de Dino Risi La femme du prêtre (1970). Mais c'est Marcello Mastroianni et Sophia Loren. Pour le plaisir de les montrer.