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Boltanski devant ses œuvres: "Mais qu'est-ce que j'ai fait ?"

Je suis plein d'interrogations, moi aussi, devant le discours déroulé de Christian Boltanski autour de ses travaux. Ils sont encore appauvris par la narration qu'il en fait.

Etonnant.

Je ne déborde pas d'affection pour l'art contemporain dont il est une haute figure, convié partout, sans cesse aux quatre coins du monde (il le souligne surabondamment), s'imaginant artiste renaissant invité par des princes et des cardinaux comme en leur temps les grands anciens du Quattrocento et du Cinquecento, chaque fois qu'une municipalité l'appelle ...

Il n'est pas même antipathique. 

Que vaut tout ça? 

Il faut reconnaître une chose quand, usuellement, l'artiste d'aujourd'hui, prié de commenter le rien qu'il a produit, l'entoure d'un sfumato discursif tellement ampoulé, compliqué et obscur que le gogo, baba, crie à la profondeur et au génie (et accessoirement sort le carnet de chèques). Et cette chose, c'est que Boltanski n'a pas donné, au Collège de France dans ce travers. Il a ainsi fourni une description orale de sa participation aux Monumenta  à base de vêtements aléatoirement distribués qui mettait en valeur la foutaise très au-delà de l'impression visuelle pas désagréable que génère par exemple la photo ci-dessus. On s'interroge sur l'intérêt, mais ce n'est pas, au moins de loin, objectivement laid.

Le centre Pompidou nous éclaire un peu sur le parcours, le travail de l'homme, ICI

Mais encore?

La conversation à bâtons rompus avec A.C. était détendue. Le phrasé paresseux de Boltanski n'est pas dissuasif et, comme tous ceux qui parlent lentement avec des blancs suspensifs, il parvient à donner à penser qu'il pense et que ce qu'il nous sert n'est que la partie émergée d'une réflexion venue du fond des âges. Et par moment, on s'y intéresse!

Cela peut être très anecdotique (Je suis meilleur artiste par temps froid; d'autres sont du matin ...), ou un peu sot dans la forfanterie  (quand il a exposé au Grand Palais, en janvier 2009 (date non garantie), il faisait très froid et il a obtenu qu'on coupe le chauffage, obligeant ainsi les visiteurs à venir très couverts, ce qui, n'est-ce pas, renforçait considérablement l'esthétique de son éparpillement de vieilles pelures ). Car il est un peu vantard, Boltanski, comme lorsqu'il s'enorgueillit aussi d'avoir amené à résipiscence l'évêque (archevêque?) de Strasbourg (qui semblait un membre du KGB, dit-il) a priori peu soucieux de voir installer une horloge parlante dans les sous-sols de sa cathédrale. Plus intéressant quand il dit concevoir la visite d'une exposition comme un moment de recueillement dans une église. Il fait de tout, Boltanski (et du n'importe quoi?) : il a installé 120 000 battements de cœur (enregistrés) en mer du Japon, et l'île de Teshima est en train d'accéder au statut de lieu mythique; en Patagonie, afin de dialoguer avec les baleines qui croisent non loin des côtes, il a installé de monumentales trompes que fait mugir le vent et que personne n'écoute; dans le désert d'Atacama, au Chili,  huit cents clochettes japonaises fixées sur de longues tiges plantées dans le sol sonnent au gré du vent pour faire entendre au néant qui les entoure la musique des âmes, et l'artiste ne sait pas si elles sont encore debout; en Tasmanie, Christian Boltanski a mis en place son œuvre ultime : son atelier, vaste espace minimaliste blanc et noir situé dans une impasse de Malakoff (en région parisienne, où il a ses racines), est filmé depuis huit ans et le sera jusqu’à sa mort. Les images sont retransmises en direct dans une caverne où personne ne les regarde et, surtout, elles ont été vendues en viager. J'ai vendu ma vie, dit-il. Devant notaire, en 2008 ou 2009, un collectionneur tasmanien, David Walsh, a tenté le coup. Mais pour rentabiliser son investissement, il a parié sur un décès de l’artiste sous huit ans. Mauvaise pioche. Boltanski est toujours là.

Etc.

Il s'intéresse au shintoïsme. Il aime que les questionnements de son art soient imprécis et que la non-perfection y règne, ce qui renforcerait l'émotion. Pour être ouvert au vent des idées, il cherche à s'abêtir en regardant à la chaîne des émissions télévisées. C'est un choix.

Il a quitté l'école à 13 ans pour devenir artiste.

Il se dit artiste-voyageur.

Il a connu trois moments forts dans sa vie, qui ont guidé des mutations de sa créativité : le passage à l'âge adulte (il n'a pas précisé quand), la mort de ses parents, l'entrée dans la vieillesse (et il n'a toujours pas dit quand).

Il essaie de développer, à propos d'une de ses expositions, et en prolongement de l'affirmation: Seuls ce qui l'ont vue l'ont vue, ce qui n'est rien d'autre que la philosophie d'Héraclite d'Ephèse : On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Mais il ne le dit pas. 

Bref on l'écoute. Ce serait peut-être excessif de démarquer la chanson de Jean Ferrat (décidément, il intervient dans les séminaires ...) : Faut-il pleurer, faut-il en rire? / Fait-il envie ou bien pitié? / Je n'ai pas le cœur à le dire / On n'a pas vu le temps passer.

Boltanski pense au niveau où nous pensons tous: la vie, l'amour, le temps, la mort. Il n'a fait avancer ni les idées, ni l'esthétique. Mais il a su faire, de ses banalités conceptuelles adossées à des installations bricolées, absurdement comme faussement métaphysiques, en rebondissant sur le tremplin de notre crédule bêtise, du pognon.

Et ça, c'est un vrai talent. 

Rodin-Penseur

Antoine Compagnon, en Candide, ne m'a pas semblé outre mesure dupe.

Alors pourquoi l'avoir invité en ce combat littéraire douteux?

Un tel mystère nous dépasse.

Peut-on feindre d'y réfléchir avec l'ambition de l'interpréter?