Surprise Canine

Quand je jette un coup d'œil sur l'année écoulée, je me surprends moi-même. Ainsi, de nouveau, 12 leçons et 10 séminaires ... Pour quel bilan?  

Comme ça, de chic, je suis bien incapable de définir quels ont été les contenus, quel était le thème central.  Je sais qu'il s'agissait de la deuxième année sur un certain motif. Lequel? On n'a pas dû totalement l'épuiser puisque des allusions ont indiqué qu'il ressurgirait en filigrane l'année prochaine.

Ah, j'y suis! Il s'agissait de guerre, de guerre littéraire et tout à coup, je revois l'intitulé général : De la littérature comme sport de combat.  Qui m'a semble-t-il mis KO. 

Bizarre, ces hésitations de la mémoire. J'ai ouvert le blog sans intention d'écrire, et puis j'en ai eu envie. Mais écrire sur quoi? Sur l'année? Mais encore? Et rien ne me venait. Je voyais bien mon dernier billet sur Boltanski, mais sans que cela éveille le moindre écho de sens. Que faisait-il donc là? Et dans les marges de quel cours? Sur quoi? Ensuite, j'ai repensé à Lydie Salvayre. C'est ça, il y a eu Lydie Salvayre. Et? Et rien. Ah, si, son bouquin sur sa mère. Quel titre? Pas pleurer. Et qu'en a-t-elle dit? Ça n'avançait pas, il me semble. 

Du coup, je pense 1936 et la Guerre d'Espagne. Tout à l'heure, j'aidais mon plus jeune petit-fils à réviser les Repères chronologiques de la classe de Troisième et 1936 n'y est indiqué que pour le Front populaire, les congés payés et les 40 heures. Pas de Guerre d'Espagne. Cela m'a un peu attristé, pour Lydie Salvayre. 

La mémoire fonctionne n'importe comment. A propos de guerre, j'ai un peu travaillé, la dernière quinzaine, sur une étude stratégique (mal) traduite du chinois à l'anglais (enfin, j'ai trouvé l'anglais mauvais et j'en ai déduit que la traduction n'était pas bonne) et j'en ai voulu à l'auteur de multiplier les références à la phalange macédonienne sans donner plus de précisions sur ce qu'il disait être sa supériorité au combat. On m'avait sollicité pour une version française de l'étude. Finalement, cela ne se fera pas. Mais enfin, dans cette première approche, j'avais prévu de rajouter deux lignes de mon cru sur la sarisse. La sarisse macédonienne est une lance très longue, pouvant atteindre les sept mètres, permettant, sur plusieurs rangs de profondeur, les lances d'un rang passant entre les têtes des fantassins des rangées de devant, d'ériger face à la charge adverse, un mur infranchissable et mortel, tandis que, levées dans les rangs arrière, les pointes en composaient une sorte de planche à clous sur laquelle échouaient à aller plus bas les projectiles adverses. Mais la phalange, invincible de front, était trop peu manœuvrière, et les virevoltantes légions romaines ont eu raison d'elle. En substance. 

Dubitatif

J'ai vu Jean-Jacques Bourdin s'énerver l'autre jour, à la télévision, à propos de Nicolas Canteloup. Et je me suis souvenu que sa femme était venue séminariser chez Compagnon. Elle m'avait médiocrement séduit. Le mystère des couples ... Quand les deux sont médiatisés, on les compare et on se demande comment fonctionne l'alchimie, sans savoir si elle fonctionne d'ailleurs. Les Fillon, par exemple. Bon, le médiatisé, ce n'était au départ que lui, mais enfin, Pénélope s'est vite fait un prénom avec l'affaire. Et de là, d'éventuelles interrogations. Et les Macron, hein, les Macron? Ça aussi, quelle histoire! C'est romanesque, ce machin, et puis assez invraisemblable. J'ai eu comme cela un professeur, une femme, en seconde et première, que j'aimais beaucoup. La même différence d'âge. Mariée à un professeur d'université. Nous avons dansé ensemble, lors de la fête du lycée. Je plaisantais un peu. Mais professeur et élève. Comment imaginer plus profond fossé? Comment imaginer la bascule sentimentale? Et la différence d'âge ... Bien sûr, il y a le sketch de Bedos. "Quoi, la différence d'âge, quoi la différence d'âge? La différence d'âge ... c'est jamais qu'une différence d'âge!". 

Halluciné

Oui, je disais, la mémoire ... Dans les années 1990, j'assurais un cours de mathématiques en licence de Génie Mécanique à l'ENS de Cachan. Un après-midi ...  L'amphi était grand et plus encore le tableau, en deux parties coulissantes, haute et basse, que l'on pouvait manipuler grâce à un système de poulies géré par commande électrique. J'avais utilisé en totalité la partie basse. Ayant appuyé sur la commande et tandis que le panneau bas montait et que l'autre descendait prendre sa place, je me suis tourné vers les étudiants  et j'ai distraitement balayé du regard les gradins, à demi remplis. Rien à signaler. Des jeunes gens plutôt attentifs, qui continuaient à prendre en note mes dernières lignes. Au léger clap de fin des engrenages à la manœuvre, je me suis remis face au tableau, partie basse vierge, partie haute couverte de mes graffitis précédents, afin de reprendre le fil du raisonnement. Et j'ai découvert, réellement découvert, en levant les yeux pour vérifier où j'en étais, une mer de symboles auxquels j'étais incapable de donner le moindre sens, auxquels je ne comprenais rien. Ce que j'avais écrit m'était soudain devenu étranger, hermétique, ce n'étaient que des signes, des hiéroglyphes, des idéogrammes, du chinois. J'ignorais totalement ce que tout cela pouvait bien représenter, bien vouloir dire. Le blanc, le vide, une suspension totale de tout. Le blocage n'a pas duré plus de quinze ou vingt secondes, mais il était absolu, complet, et, empêché de penser, je n'ai même pas eu de sentiment de panique aigu. J'attendais, processus mental suspendu.  Puis tout a repris sens et j'ai pu enchaîner. 

Je n'avais jamais connu, ni n'ai connu depuis, de semblable incident. Quelques instants sans intelligence. Je savais qui j'étais et où j'étais mais toute compétence m'avait quitté, je ne pouvais qu'être là. Moment quand même ssez terrifiant.

Et Compagnon, avec tout ça? Car c'est du cours de l'année, de son cours, que j'avais l'intention de reparler. Eh bien, je ne sais pas. L'intitulé changera l'an prochain. Bon. Et ces 12 leçons 2018? Je ne les ai, en rendant compte (?), pas même titrées, juste numérotées, dans l'anonymat de leur succession. Et là, comme à Cachan devant mon tableau, devant leur liste récapitulative qui ne comporte à côté d'un numéro qu'une date,  il ne me revient rien. Si, on a fini par Sainte-Beuve. Et auparavant ? Il faudrait que j'aille voir, que je fasse défiler le contenu de mes billets à l'écran. Faute de quoi ... Et les séminaristes? Balayés de ma mémoire, même Alice Kaplan, qui me revient pourtant soudain, et dont je sais seulement qu'elle m'avait séduit. Un peu navrant, tout ça.

Damasio

Ces temps-ci, je lis (j'essaie de lire) Antonio Damasio. Qui est-ce? António Rosa Damásio, né le 25 février 1944 à Lisbonne, médecin, professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. C'est Wikipédia qui l'affirme. Un ami m'a lancé là-dedans. Enthousiaste (l'ami). Il m'a fait acheter trois bouquins : L'erreur de Descartes, Le sentiment même de soi, Spinoza avait raison, par ordre de parution. J'ai lu le premier, le deuxième est à mi-chemin. Je ne sais si j'irai au bout. Quant au troisième ... Bref, c'est une catastrophe. La puissance soporifique de Damasio est impressionnante. Je ne parviens pas à m'intéresser. Je ne retiens rien. Le fond philosophique de L'erreur de Descartes tient en une demi-page. Il en a écrit presque 400 (édition de poche, chez Odile Jacob). A mi-parcours du Sentiment même de soi, je n'ai pas encore clairement compris de quoi il retournait vraiment. Je étant, depuis Rimbaud, censé être un autre, peut-être Damasio veut-il prouver que Je, c'est quand même moi

Le plus clair de l'histoire, depuis un bouquin et demi, c'est qu'à coup de cartes neuronales et d'examens IRM de l'anatomie du cerveau, Damasio s'intéresse aux perturbations du comportement qu'il parvient à associer à des lésions repérables. Et alors? Ce qui m'intéresse davantage, c'est de savoir pourquoi, individu normal, fonctionnant normalement, je parviens à prendre conscience de moi-même, et non comment, une barre de fer m'ayant traversé le crâne sans m'avoir tué (le "cas" de départ, dans Descartes),  je me retrouve plus ou moins affligé du syndrome Gilles de la Tourette et en outre incapable d'avoir de la suite dans les idées ... 

Et Compagnon, alors, on y arrive oui ou non? En a-t-il, lui, de la suite dans les idées ? Au début, au tout début, il y a eu Proust. C'était en Décembre 2006. L'idée de replonger dans la Recherche m'emballait. Et puis, cela n'a pas été tout à fait ça. Mais enfin, le challenge des comptes-rendus était amusant et j'ai continué. Là, douze ans après ... Je me dis quelquefois que si j'en avais le courage, je devrais reprendre toute cette masse de billets pour tenter un bouquin, dans le genre : "Douze ans au Collège:Un Compagnonnage".  En élaguant, on pourrait peut-être obtenir quelque chose. Une sorte de biographie (professionnelle) non autorisée. Mais quel intérêt? Autre titre cruel possible: A la recherche du temps vraiment perdu. Non, ce serait injuste et je n'ai à m'en prendre qu'à moi. On s'aigrit, en vieillissant. Je devrais demander une IRM commentée à Damasio, histoire de voir si tout est aussi normal que je le pense.

IRM