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L'ARTICLE DANS LE FIGARO ...

Dans l'édition de la Recherche que j'utilise, celle de Pierre Clarac et André Ferré de 1954, Bibliothèque de la Pléiade, le long passage concernant "L'article dans le Figaro" se trouve au tome III, pages 566 à 591.

Prendre d'abord le temps et le plaisir de le relire. 

Antoine Compagnon en a redonné, pendant la leçon, des extraits, en regard puisqu'il en traitait la genèse de diverses étapes recueillies dans les cahiers du Contre Sainte Beuve, à commencer par les numérotés 2 et 3.

Pour A.C. cet article, qui court d'allusion en allusion tout au long de la Recherche, est crucial, essentiel, décisif, il parle de scène primitive, et y voit, à travers la déception de sa réception chez les Guermantes, cette moralité proustienne: il ne faut pas écrire dans un journal. 

Il y a là, dit-il une expérience décevante qui débouche sur une perte de foi, une apostasie, avec la découverte qu'un article n'existe pas en soi mais seulement à travers ses lecteurs et qu'il faut pour cela qu'il entre dans le cercle de la mondanité et de la conversation. La seule véritable issue sera le repli, la solitude enrichissante de la littérature.

La leçon, surtout dans sa seconde moitié, se suit agréablement.

On trouve ICI une étude tout à fait intéressante de Jean Milly (Paris III-Sorbonne nouvelle) à laquelle je renvoie, qui recoupe plusieurs aspects de l'exposé d'A.C. mais est davantage centrée sur l'état publié du texte que sur sa genèse.

Les deux approches se complètent, qui insistent sur le rôle primordial de l'article dans l'installation de la vocation d'écrivain du narrateur, lequel se confond de plus en plus, souligne A.C., avec l'auteur. 

Mais je voudrais revenir sur le plaisir de lecture du passage et sur les quelques hésitations aussi que celle-ci procure. A relire au fil des ans la Recherche, avec parfois de longues interruptions, on prend je crois conscience de ce que le texte, dans les parties posthumes, peut avoir ici ou là de moins définitif que la perfection des débuts. Et, même non spécialiste, il me semble qu'on devine combien il aurait été encore retravaillé. C'est bien sûr un sentiment un peu scandaleux, que  l'on a vaguement honte d'éprouver tant on le vit comme blasphématoire et sacrilège, qu'on ne doit avouer qu'à un autre lecteur de Proust, mais qui s'installe, sournoisement.  

J'ai trébuché sur un détail (page 574) qui m'a laissé interdit. Venu chez les Guermantes pour y tester l'effet produit par son article, le narrateur y rencontre Gilberte qu'il ne reconnaît pas et que la Duchesse lui présente comme Mlle de Forcheville, laquelle lui dit aussitôt, (je cite) désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables : "Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue autrefois, vous veniez à la maison, avec votre amie Gilberte." Cette formulation me laisse coi.

Ce qui n'empêche pas des merveilles de suivre. La conversation s'enchaîne, dans l'embarras des Guermantes à accepter leur proximité passée avec Swann : "Quel brave homme que votre père! Comme on sentait qu'il devait être d'une famille honnête! Du reste j'ai aperçu autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!", pour déboucher sur cette pointe parfaite du narrateur : "On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander pour une place de jardiniers"