Mémoire-de-la-Littérature

Compte-rendu [subjectif] du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. 2006-2007-2008-2009-... (Avec parfois annexes)

01 juillet 2009

Deux Non-Biographies Référencées (II)…

LE MIROIR QUI REVIENT – Alain Robbe-Grillet - Éditions de minuit. Copyright 1984.

Ici, Antoine Compagnon s’est davantage attardé (aussi parce qu’on y parle de Barthes, n’en eût-il lui-même rien dit ?).

Il a souligné et re-souligné deux choses.

L’une, immédiatement vérifiable à la lecture et qui n’est que l’obstination névrotique de Robbe-Grillet, qui est en train de rédiger des éléments d’autobiographie, à dénier à ce qu’il fait ce statut. Amusant. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il soit dupe et il ne cherche pas vraiment à le faire croire.

L’autre, et dont l’interprétation que Compagnon lui a donnée dénature le livre (parce qu’il ne l’a pas poussée assez loin ?), concerne l’insertion dans le récit du personnage ‘‘mystérieux’’ d’Henri de Corinthe. Compagnon a laissé entendre qu’il y avait là comme un double de l’auteur, chargé de récuser le caractère autobiographique de l’ouvrage, qui s’avance dès lors à travers lui masqué. Cette présentation se révèle en première lecture d’une grande fantaisie. Le personnage d’Henri de Corinthe semble parfaitement marginal et plutôt introduit en pièce rapportée, essentiellement concerné par une vingtaine de pages (sur 227) en forme de pseudo conte fantastique dont les excès, les maladresses et les défauts pourraient donner à penser que Robbe-Grillet a ressorti de ses tiroirs, tout ému d’en retrouver la trace, le fruit de quelque tâtonnement littéraire de ses 13 ou 14 ans suscité par la lecture de romans de chevalerie, comme si Nathalie Sarraute avait intégré in extenso à Enfance le contenu ‘‘si mal orthographié’’ de son histoire de belle princesse et de jeune homme phtisique…

Henri de Corinthe, ce n’est qu’une imagination d’enfant à laquelle on s’est attaché : « Et voilà le jeune comte de Corinthe luttant contre le flot qui monte, dressé sur son cheval blanc dont la crinière étincelante s’entrelace avec l’écume arrachée par la tempête à la crête des lames ».

Néanmoins, c’est vrai, c’est bien un miroir  qui revient (et qui repart) avec le flot, et que s’entête à ramener le comte Henri, qui fait le mystère de ce bref conte en abyme (et qui donne son titre à l’ouvrage, argument qu’on peut affirmer dirimant ( ?)).  Et dès lors, soit, mais dans un retour sur le récit qui en oublie la trajectoire cohérente et qui veut justifier cette verrue ‘‘corinthienne’’‘, l’image est porteuse d’un geste de relecture à la fois autobiographique et in-sensée de son propre parcours, par un Robbe-Grillet-Corinthe qui lutterait contre l’écume de l’oubli pour ramener, peut-être illisible, sur la grève, quelques vestiges mémoriels en forme de miroir où il ne se reconnaîtrait plus … Mouais.

Une ultime notation (page 226) pourrait même donner à penser qu’un vampire est passé par là : « C’est elle qui m’a parlé de cette plaie bizarre qu’Henri de Corinthe portait au cou : deux petits trous rouges, espacés d’un centimètre environ, qu’elle avait surpris etc. »

À chaud, roman en main, l’option ‘‘Antoine’’ semble totalement fantasmée. Deux mois après, roman oublié, fasciné par le titre, c’est une construction théorique amusante et je soupçonne Compagnon de l’avoir faite sans avoir plus repris contact avec le récit que le survol rapide des trente premières pages…

Si on passe sur cela, on s’amuse beaucoup. Et on s’intéresse.

Bon, sans doute, l’allusion (page 35) à une ‘‘indifférente et hautaine Gradiva’’ m’a renvoyé, curieux,  sur des extraits internetisés du film quasi-éponyme (C’est Gradiva qui vous appelle) ‘‘commis’’ par Robbe-Grillet avec (l’insupportable) Arielle Dombasle, extraits dont l’accablante bêtise m’a je l’avoue écrasé.

Le roman de l’écrivain allemand Wilhem Jensen  (Gradiva ; publié en 1903) a certes eu une notable postérité (étude psychanalytique de Freud en 1907, tableaux de Dali et d’André Masson, intérêt d’André Breton, réflexions de Roland Barthes entre autres…) mais cette adaptation  (désopilante ?) d’A.R-G me défrise quelque peu.

Rappelons que l’histoire narrée par Jensen est celle du délire d’un archéologue qui tombe amoureux d’un bas-relief du Musée National d’Archéologie de Naples…

Mais laissons cette affaire. Elle sort du sujet.

Et revenons au livre dont nous parlons.

Oui, on s’amuse et on s’intéresse. Robbe-Grillet est-il sincère ? Peu importe, au fond. Le ‘‘personnage’’ qu’il raconte est tout à fait attachant, dans un environnement familial non dépourvu de folklore. Ainsi :

« Après son café au lait du soir, papa s’installait au bureau (meuble mastoc en forme de caisson à tiroirs qui provenait des stocks américains) et traduisait avec enthousiasme les drames de Schiller, consciencieusement, l’un après l’autre, couvrant des cahiers d’écolier rayés de petits carreaux d’une minuscule écriture au crayon à encre. Il s’agissait, je crois, d’une sorte de mot à mot littéral, mais tout à fait approximatif, car cet amateur zélé ne cherchait pas aussi souvent qu’il aurait fallu dans son dictionnaire, tandis que la plus grande partie de la grammaire devait lui échapper. Devinant, croyant deviner, improvisant, ne s’embarrassant ni des non-sens ni des étrangetés de son texte, il avançait assez vite , sans souci du qu’en dira-t-on. Anne-Lise, ma sœur, qu’on appelait alors Nanette, prétend que cela a constitué l’un des traumatismes de sa jeunesse (comme d’apprendre, un peu plus tôt, que le Père Noël était une fiction) quand elle a découvert que notre père ne savait pas du tout l’allemand, qu’il n’avait appris ni en classe ni ailleurs ». Délicieux, je trouve.

Roland Barthes, je l’ai dit, est  plusieurs fois cité, pour une forme de coup de chapeau (Je mettrai à part (…) le cas de Roland Barthes, à qui personne ne saurait donner des leçons de ruse), pour un propos sentencieux (Dis-moi comment tu classes, proposait Barthes, et je te dirai qui tu es), mais aussi comme objet continu d’une petite dizaine de pages d’analyse (62 à 70) que j’ai trouvées tout à fait passionnantes :

« Roland Barthes (encore lui) semblait, dans la dernière période de son existence, hanté par l’idée qu’il n’était qu’un imposteur : qu’il avait parlé de tout, de marxisme comme de linguistique, sans jamais avoir rien su vraiment. Déjà, de nombreuses années auparavant, il m’avait paru exagérément atteint par les reproches de Picard, qui dénonçait avec  vigueur sa méconnaissance du ‘‘vrai’’ Racine et de toute cette époque. Barthes avait pourtant bien précisé qu’il ne présentait rien d’autre, dans son Racine, qu’une lecture d’aujourd’hui, donc subjective, aventureuse et datée. Mais le regard courroucé de la vieille Sorbonne soudain le glaçait d’un sentiment complexe de haine et d’effroi. Et plus tard, donc, se sentant vieillir, il se montrait de plus en plus tracassé par l’existence probable – qu’il soupçonnait – de vrais dix-septièmistes, de vrais sémiologues, de vrais professeurs.

En vain je lui rétorquais que, bien sûr, il était un imposteur, parce que justement il était un véritable écrivain (et non pas un ‘‘écrivant’’, pour reprendre sa propre distinction), la vérité d’un écrivain, si elle existe, ne pouvant résider que dans l’accumulation, l’excès et le dépassement de ses nécessaires mensonges. Il souriait, avec ce mélange inimitable d’intelligence discrète, d’amitié, mais aussi d’une certaine distance, d’un éloignement du monde qui le gagnait à tout moment, désormais. Il n’était pas convaincu : j’avais moi, certes, me disait-il, le droit d’imposture, le devoir même, mais pas lui, parce qu’il n’était pas un créateur. Il se trompait. C’est son œuvre d’écrivain qui précisément restera. Le demi-discrédit où, si peu de temps après sa mort, beaucoup voudraient le voir tomber, ne prend sa source que dans un malentendu : la fonction de ‘‘penseur’’, qu’on lui avait attribuée de force.

Etc ., etc. » . Pour le redire : tout à fait  passionnant !

Quelques lignes (page 65) me surprennent, un petit discours sur deux devises : « Au fronton d’un solide monument néo-grec de l’université d’Halifax, en Nouvelle-Ecosse, on peut lire : ‘‘La vérité garantit votre liberté’’ ; et le papier à lettres de celle d’Edmonton, sur lequel j’écrivais cet automne, porte en-tête cette fière devise : ‘‘Quaecumque vera’’. Belle utopie, belle tromperie, qui éclaira l’aube euphorique de notre société bourgeoise, comme un siècle plus tard celle du socialisme scientifique naissant. Nous savons hélas aujourd’hui où mène cette science-là. La vérité, en fin de compte, n’a jamais servi qu’à l’oppression. »

Sur la première devise, pourquoi pas ? Mais quid de la seconde ?

Quaecumque vera …

L’expression se rencontre dans l’épitre de Saint-Paul aux Philippiens (habitants de Philippes, en Macédoine). Qu’en retient et en interprète l’université d’Edmonton, hors de tout contexte ? Et Robbe-Grillet ? L’affaire ne me paraît pas claire…

Le texte de départ (Chap. 4, verset 8) est :

De certe, fratres, quaecumque sunt vera, quaecumque pudica, quaecumque justa, quaecumque sancta, quaecumque amabilia, quaecumque bonae famae, si qua virtus, si qua laus disciplinae, haec cogitate.

Soit, approximativement :

Il s’en déduit assurément, mes frères, que toutes ces choses auxquelles vous apporterez les soins de votre réflexion, elles  n’insulteront pas la vérité, l’honnêteté, la justice, le sacré, elles seront dignes d’estime, elles seront à porter  à votre crédit, si c’est  dans une perfection morale digne d’éloges que vous vous y appliquez.

La devise serait surtout là (coup d’œil sur le site internet dudit établissement d’enseignement supérieur…) pour souligner que la vocation universitaire est la recherche de la vérité… qui mènerait à l’oppression ? L’extrapolation de Robbe-Grillet signerait-elle un éloge du scepticisme ? Ma foi… Mais passons…

Il y a dans le même secteur du texte, entre deux analyses sur Barthes, aux pages 65-66, un éreintement de Mitterrand (François, puisqu’il faut désormais et tout ridicule bu, compter avec Frédéric) qui n’est pas pour me déplaire tant le personnage m’insupportait (même si son échec m’a, pour d’autres raisons, navré), à partir de cette amusante saillie liminaire d’A.R-G lors de la campagne présidentielle de 1981 : « Je voterai pour le candidat du PS, car au moins, il n’a pas de programme ».

Resurgissant au détour des remontées mémorielles, l’arbre généalogique de Robbe-Grillet est présent tout du long, avec des attendrissements pour  l’image paternelle et ses curiosités (« Mon père  admettait volontiers lui-même qu’il n’était pas vraiment normal. Ça ne le dérangeait en aucune façon. Il disait avec  un demi-sourire : ‘‘J’ai l’impression d’avoir des marchandises mal arrimées dans le crâne…’’. »), avec  aussi – et j’ai été, dans des résonances personnelles, réellement touché – des témoignages d’une haute idée du service public dont je crains fort le recul (« … le père [Magueur] assurait le courrier postal dans le Finistère. Pour lui comme pour tous ces marins, soldats ou douaniers, le service de l’État représentait une sorte de mission sacrée, en même temps qu’un honneur. Un jour, il avait lancé sa voiture à travers une procession, trop lente à son gré. Couper une procession ! Dans ces premières années du dix-neuvième siècle, en Bretagne ! À l’homme d’église outré qui brandissait sa croix pour conjurer le mal et arrêter le sacrilège, l’ancêtre Magueur avait, dit-on, crié avec majesté du haut de son siège : ‘‘Nom de Dieu, monsieur le curé, j’ai la Poste avec moi !’’. Et l’on citait encore, dans la famille, cet acte de courage civique face à l’obscurantisme clérical et aux superstitions. » Et à mon tour, j’applaudis).

La distance supposée et l’humour du conteur font savoureusement passer des réminiscences qui auraient sinon pu  être désagréables :

« Mes parents étaient pétainistes, évidemment, mais contrairement à l’espèce commune, ils l’étaient toujours – plus encore peut-être – après la Libération. Etc. ». Suit une anecdote amusante de réception amicale, vers 1955, sous l’œil attentif d’une grande photo de Pétain. Un invité, ex-résistant, finit par s’étonner :

« ‘‘Tiens, vous avez conservé la photo du Maréchal ?’’ . Non, non a répondu mon père, je ne l’ai pas conservée, je l’ai mise exprès le jour où les troupes américaines sont entrées dans Paris. C’était exact. Sous l’occupation allemande, il n’avait vu aucun motif pour afficher sur nos murs une vénération aussi conformiste, aussi officiellement reconnue. Etc. »

Et plus loin, pour compléter le portrait :

« Mes parents étaient anglophobes (…) La haine envers l’Angleterre (…) chez nous [ n’était pas récente] … et l’on nous rapportait avec attendrissement le cas de ces pêcheurs, oubliés dans une petite île à la pointe de la Bretagne, que les gendarmes étaient venus chercher vers la fin de l’été 14, leur annonçant avec quelque retard la mobilisation générale, et qui, sans hésiter une minute sur l’ennemi héréditaire, s’étaient écriés : ‘‘On va rentrer la morgue dans leur gorge, cette fois-ci, à ces cochons d’Anglais !’’, tout déçus ensuite, quand ils avaient compris leur erreur. »

Cette haine, de fait, est ici une occasion de renvoi allusif – et pour l’un assorti d’une touche amusante - à deux épisodes du second conflit mondial :

« La façon dont s’étaient déroulés les combats dans le Nord, en 1940, et le rembarquement de Dunkerque (‘‘Messieurs les Anglais, tirez-vous les premiers !’’ ironisait-on), puis la destruction à Mers-el-Kébir de notre flotte désarmée, où périrent des centaines de marins bretons (les pierres tombales du cimetière  de Recouvrance, au coin de notre plaine de Kerangoff, en portent avec  précision témoignage), tout venait attiser brusquement des sentiments séculaires de méfiance envers ‘‘la perfide Albion’’, qui nous les rend bien, toujours prêts à se changer en exécration violente. »

Allusion au fameux : ‘‘Messieurs les Anglais, tirez les premiers’’  (fort controversé par ailleurs) du comte d’Anterroche (ou d’Auteroche, selon les sources), deux cents ans plus tôt, à la bataille de Fontenoy (11 mai 1745 – sous LouisXV – Guerre de succession d’Autriche – D’Anterroche y récolte sept balles anglaises ce qui ne l’empêchera pas de vivre 40 ans de plus !), le trait ironique rapporté par A.R-G renvoie à la percée allemande des débuts du second conflit mondial. Les britanniques, qui avaient débarqué un fort contingent,  ont immédiatement mesuré l’ampleur du désastre : les divisions blindées ennemies ont atteint la Manche et près d’un million de soldats alliés sont encerclés. Le commandement ne croit pas à la réussite d’une contre-attaque et opte pour le rembarquement de son corps expéditionnaire. Le 26 mai 1940 débute l’opération Dynamo sous le feu ennemi installé à Calais. Le contingent français suit le mouvement et commence à embarquer le 28 mai, mais les relations franco-britanniques sont mauvaises et les incidents se multiplient sur les plages face à la rigidité de l’organisation anglaise. C’est finalement Churchill qui imposera  une évacuation à égalité. L’opération permettra le sauvetage de 338 000 soldats, 234 000 anglais et 114 000 français (avec, dans le chiffrage, un flottement de quelques milliers d’hommes selon les sources).

Mers-el-Kebir, à 6 km d’Oran, abrite une puissante flotille française qui comprend quatre cuirassés, un porte-hydravions et six torpilleurs. La France a signé l’armistice avec l’Allemagne nazie, et Churchill craint que cette flotte, malgré des garanties affirmées côté français, ne passe entre les mains d’Hitler. Il en ordonne donc la destruction. Le bombardement– un carnage sous un déluge de feu de 20 minutes – est effectué le 3 juillet 1940 en fin d’après-midi. C’est l’opération Catapult. Il y aura 1297 tués. De Gaulle, à la BBC, déplore l’incident mais déclare aussi au sujet des navires bombardés : « Il n’y a pas le moindre doute que, par principe et par nécessité, l’ennemi les aurait un jour employés, soit contre l’Angleterre, soit contre notre propre empire ».

Robbe-Grillet produit des remarques intéressantes – faisons-lui le crédit de la sincérité dans l’auto-analyse – sur ses réactions personnelles dans quelques situations exceptionnelles et/ou dramatiques qu’il a traversées, sur « cette sensation [qu’il a alors] de n’être qu’un visiteur derrière sa vitre, isolé, bien à l’abri », parlant ailleurs d’un « sentiment d’extériorité – et presque d’exterritorialité -  [qu’il] éprouvait avec  tant d’insistance (demeurer en dehors du coup, être là par hasard, à la suite de quelque malentendu prêtant plus à sourire qu’à dramatiser) ». Sa narration de l’accident d’avion dont il a été victime en 1961 et – notoriété oblige – de l’écho déformé qui a été donné à son compte-rendu minimaliste, immédiatement retranscrit en épopée par le journaliste de l’A.F.P. à qui il répondait, est tout à fait instructive.

Mais en même temps, elle fournit quelques prolongements amusants sur son image générique ‘‘d’écrivain’’ et les malentendus qui en découlent :

« Je me trouvais avec mon épouse dans le premier Boeing 707 appartenant à Air-France qui s’est écrasé au sol : le Paris-Tokyo, juste au décollage après l’escale de Hambourg. C’était le début des vols polaires. Pendant l’été 1961.

Interrogé au téléphone par un journaliste de l’A.F.P. (…)

[suivent deux pages factuelles, claires, précises, mais non ‘‘impliquées’’, sur ce qui s’est passé]

Mon journaliste, au bout du fil, estime sans doute que je manque singulièrement de talent dans le sensationnel : mon rapport lui semble à juste titre assez objectif mais plutôt plat, alors que son rôle à lui serait de faire mousser le plus possible l’accident. Il place alors sans hésiter dans ma bouche, pour le communiqué diffusé le lendemain matin par tous les correspondants de l’agence France-Presse, un récit totalement différent, bourré de métaphores grandiloquentes et d’émotion stéréotypée … »

Et ce faux  va tourner au mini-scandale littéraire :

« … je me serais à l’occasion démasqué, [ma] narration (…) prouvant que mon écriture de romancier n’est qu’artifice et mensonge puisque, sous le coup de la peur, je me mets soudain à parler comme tout le monde et je fais ‘‘purement et simplement le récit de l’accident’’ ! Parler purement et simplement, c’était donc ceci : ‘‘Dans un vacarme d’enfer, l’avion quitta la piste et se mit à labourer le champ, à grands sillons, comme une charrue’, etc.

(…) [Ainsi] la descendance du pire Zola est donc censée, aux yeux du grand public et à en croire ses porte-paroles officiels, représenter  la façon la plus naturelle de parler, comme d’écrire (…)

Mais le plus drôle apparaît  lorsque, plusieurs mois après, sort en librairie ‘‘L’œuvre ouverte’’, essai passionnant sur la littérature moderne dans lequel Umberto Eco, avec des arguments d’ailleurs tout à fait pertinents (le langage de l’écrivain, dit-il, n’est pas le même que celui dont il se sert pour la communication quotidienne), prend nommément ma défense (…) accréditant ainsi de façon définitive ma paternité entière du texte délirant de l’A.F.P. (…) »

Dans la suite du livre, et spécifiquement dans la dernière trentaine ou quarantaine de pages, le propos se laisse aller à l’entrecroisement de souvenirs de sa propre aventure littéraire avec la critique de textes qui l’ont influencé - où l’on rencontre L’Étranger (Camus) comme La Nausée (Sartre) – en même temps qu’il brosse à grands traits une sorte de vulgate du concept romanesque depuis les débuts du XVIII° siècle, soulignant au passage que « le véritable écrivain n’a rien à dire » (idée dont il attribue la paternité à Flaubert) et que « Balzac est le dernier écrivain heureux », miscellanées dont j’ai déjà tout oublié, mais qui m’ont laissé le sentiment de n’être ni sans charme, ni sans intérêt.

Je n’avais jamais approché Robbe-Grillet, sinon à travers quelques articles de revues littéraires qui ne m’avaient pas ouvert l’appétit. Ces mémoires – comme un besoin tranquille, naturel, de se raconter, avec le talent pour le faire - m’ont plutôt donné envie d’aller voir de plus près le reste.

C’est un de ces effets collatéraux bénéfiques en quoi me semble résider l’essentiel des vertus du cours d’Antoine Compagnon…

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29 juin 2009

Deux Non-Biographies Référencées [I] …

Antoine Compagnon, dans une présentation de l’hiver relative aux fluctuations du courant autobiographique, s’est référé – entre autres – successivement à Enfance, de Nathalie Sarraute et à Le miroir qui revient, d’Alain Robbe-Grillet. Ce qui faisait une bonne raison pour les aller lire car, force est de l’avouer, ils étaient du peuple immense des ouvrages de moi ignorés.

J’ai dû me livrer à l’exercice début Mai, je crois, en prenant, fort sérieusement, quelques notes.

Ledit exercice est d’ailleurs fort intéressant aussi parce qu’il permet, allant au texte, de s’interroger sur les modes d’assimilation-restitution de Compagnon, tant parfois (pas pour le Sarraute, sur lequel il n’a pas digressé, mais pour le Robbe-Grillet) il retient un détail dont l’exposé isolé qu’il en fait, pour qui n’a pas lu l’ensemble, pervertit entièrement  ce qu’on découvre ensuite, y allant voir, être l’esprit sinon le sens de l’ouvrage.

Je me contenterai, ici, d’une remise en forme de mes notations courantes (qui ont couru … comme les pages se tournaient). Sarraute, puis Alain R-G.

ENFANCE – Folio n° 1684 . Le copyright est de 1983.

J’ai mis du temps à rentrer  dans l’affaire. Pour être exact, 84 pages (sur 277). Je m’ennuyais. Et puis, tout en haut de la page 85, une notation qui fait déclic, d’apparence assez anodine, de portée profonde, et qui m’a renvoyé à quelques obsessions pédagogiques sans doute : « … Il referme le cahier, il me le rend et il dit : ‘‘Avant de se mettre à écrire un roman, il faut apprendre l’orthographe …’’ ».

Un sentiment de délivrance s’ensuit, chez l’enfant, la fillette, qui vient de soumettre son cahier d’essai à ‘l’oncle’, un cahier où elle a échafaudé une histoire de belle ‘‘princesse géorgienne coiffée d’une toque de velours rouge d’où flotte un long voile blanc (…) enlevée par un djiguite sanglé dan sa tunique noire’’  et où se meurt ‘‘un pâle jeune homme aux boucles blondes , allongé près d’une fenêtre d’où il voit les montagnes du Caucase [qui] tousse [tant que] du sang  apparaît sur le mouchoir qu’il porte à ses lèvres’’. 

Et ce sentiment de délivrance que décrit Sarraute, enfant libérée soudain du poids des poncifs, détermine (peut-être seulement chez moi) une modification dans l’attitude de lecture et initie un réel intérêt pour la densité par là dévoilée du texte.

Une riche dissertation succède d’ailleurs immédiatement à cette scène, autour de la beauté de sa mère (pages 91 et sq) et de sa propre fascination pour les ‘‘mauvaises idées’’ – en l’occurrence, comme point de départ, celle-ci, qu’une poupée vue dans une vitrine était ‘‘encore plus belle’’ que celle qui lui donnait la main : « Comme elle est belle … je ne peux m’en détacher, je serre plus fort la main de maman , je la retiens pour que nous puissions rester là encore quelques instants, pour que je puisse encore regarder dans la vitrine cette tête … la contempler … ».

On retrouve là ces obsessions enfantines où le ‘‘mal penser’’ s’installe en opposition à toutes les injonctions des adultes, toutes les attitudes conventionnelles (ici : quand on aime sa mère, on trouve que c’est elle la plus belle…) qu’ils affirment indispensables et je me suis fort amusé à retrouver dans mes souvenirs oubliés, remontant d’une enfance à cursus catholique obligé jusque vers  douze ans et la  ‘‘première communion’’, le gamin que je fus, agenouillé pour recevoir l’hostie dans la petite église de Pessac (Gironde), effrayé d’être incapable d’écarter  de son imagination les plus épouvantables blasphèmes qu’il puisse concevoir parce qu’on lui en avait présenté l’éventualité comme de nature à le mettre dans un état de péché mortel au moment de ‘‘recevoir le corps sacré du Christ’’.  Misère …

Il faut bien reconnaître que comme on ne peut pas toujours naviguer à hauteur de l’universel, l’émotion naît souvent d’une circonstance faisant écho à des préoccupations personnelles ou d’une analogie familiale. J’ai rencontré ma vieille tante Georgette au détour des pages 170-171. La scène est très jolie :

« J’avais beau essayer de me rappeler comment il fallait raisonner, je ne parvenais pas à trouver le nombre de litres d’eau que déversaient des robinets ou bien ces terribles heures d’arrivée des trains qui se croisent … Mon père trouvait ces nombres en un instant par le mystérieux, miraculeux procédé de l’algèbre … ‘‘Voici quel doit être le résultat … Mais toi, il faut que tu l’obtiennes par l’arithmétique … Et ça, moi, on ne me l’apprenait pas’’. Et nous voici tous deux nous efforçant, mon père assis auprès de moi à son bureau et moi cherchant à retrouver  ce que la maîtresse a expliqué … (…) ».

Dans sa cuisine de Tarbes, rue du Corps-Franc Pommiès, Georgette, en préparant les repas, a fait travailler, parmi les épluchures diverses et jusqu’à un âge avancé, les générations successives de ses petits neveux, perdant avec les années son arithmétique  - elle qui avait failli devenir institutrice, et puis… - s’entêtant à résoudre avec ce qui lui en restait les problèmes qu’ils ramenaient de l’école. Voyons, disait-elle, l’énoncé : « Une ménagère a acheté une même quantité de drap et de toile pour 547,20 francs [fin des années 1940 !]. Combien a-t-elle acheté de mètres de chaque étoffe si le drap coûte 14,25 francs  le mètre,  et la toile le cinquième du prix du drap ?»

Qu’auraient voulu la maîtresse… et Georgette ? Si la toile coûte le cinquième du prix du drap, le total coûtant 547,20 francs, il suffit de faire six parts de ce total, une pour la toile et cinq pour le drap. Or : 547,20 :6=91,2 . La toile a coûté 91,20 francs et le drap 456 francs. À 14,25 francs le mètre, il y a donc 32 mètres de drap (456 :14,25=32) et par suite 32 mètres de toile.

Tandis que le papa aurait dit, comme les petits neveux, de plus en plus ‘‘modernes’’ de la tante Georgette :

Soit M le nombre de mètres de drap. Soit D le prix du drap et T le prix de la toile, mesurés en francs. On a le système de relations :

T=D/5

D=14,25xM

T+D=547,20

On en déduit : T+D= D/5+D=6D/5 ; 6D/5 = 547,20 d’où D=547,20x5/6=456 ; et comme D=14,25xM, on pose : 14,25xM=456 d’où : M=456/14,25=32.

M=32, il y a bien 32 mètres de drap (et de toile)

L’arithmétique élémentaire de nos grands aînés a toujours eu peur de ces ‘‘inconnues’’ dont s’est tout de suite nourrie l’algèbre … Elle n’avait pas tort, l’arithmétique, sur ces questions si simples.

J’ai été touché, ex-bon élève, par le fol investissement scolaire de cette petite Nathalie Sarraute :

« …

L’école dominait ton existence … elle lui donnait un sens, son vrai sens, son importance… Quand tu t’es sentie malade, tu avais la rougeole, tu as prié le Ciel …

Oui, c’est comique, je l’implorais de me laisser vivre jusqu’à ce que ‘‘je sache tout’’

… »

Etc. Ce sont, comme cela, de jolies notations qui jusqu’au bout m’ont retenu. Ou des curiosités (Your step-mother : Votre belle-mère. Tout le monde le connaissait peut-être, ce terme anglais, mais pas moi …).

Un autre souvenir de CM2 m’est remonté (pages 207 et sq) quand est  narré cet épisode rédactionnel:

« Vous raconterez votre premier chagrin. ‘‘Mon premier chagrin’’ sera le titre de votre prochain devoir de français.

(…)

… cette rédaction-là ou ce devoir de français ressort parmi les autres. Dès que la maîtresse nous a dit  d’inscrire sur nos cahiers ‘‘Mon premier chagrin’’, il n’est pas possible que je n’aie pas ressenti … je me trompais rarement… que c’était ‘‘un sujet en or’’… j’ai dû voir étinceler dans une brume lointaine des pépites… les promesses de trésor… »

Il me semble, pour moi, et je croyais depuis longtemps avoir oublié son nom, que l’instituteur s’appelait Arnaud, Monsieur Arnaud. Je revois la salle de classe de Pessac et même la table à laquelle j’étais installé, dans la rangée de droite quand on faisait face au maître, une table au bord de l’allée de séparation avec la rangée suivante, à sa gauche. Nous devions décrire une scène familiale, un épisode où l’on avait éprouvé particulièrement un sentiment rassurant d’appartenance au groupe. J’avais décrit une veillée autour du feu de cheminée, posé les personnages et le décor, la grande cuisine de campagne, le bruit du vent et de la rivière dehors, le crépitement des bûches … mais les sentiments, comment décrire les sentiments ? Et soudain cette pirouette dont je n’attendais rien, comme un pis-aller pour éviter la honte de ne savoir que dire : ‘‘  et j’éprouvais, dans cet instant, un sentiment de bonheur,  de bien-être, indéfinissable.’’ Ah ! cet ‘‘indéfinissable’‘… j’ai entendu, stupéfait, Monsieur Arnaud s’en gargariser à la remise des devoirs, m’en féliciter comme d’une finesse d’analyse psychologique rare, quand il n’y avait là, au fond, et je le savais bien, éberlué dans ma sincérité enfantine par l’éloge, que l’aveu de la plus totale impuissance.

C’est peut-être, pour en finir, dans ses rapports avec Ponson du Terrail que j’ai trouvé une de mes meilleures occasions de sourire à la lecture de ces souvenirs :

« On a mis dans ma chambre une vieille commode (…) [ses] tiroirs (…) contiennent plusieurs énormes volumes (…) c’est un roman de Ponson du Terrail, Rocambole.

Tous les sarcasmes de mon père… ‘‘C’est de la camelote, ce n’est pas un écrivain, il a écrit… je n’en ai, quant à moi, jamais lu une ligne… mais il paraît qu’il a écrit des phrases grotesques… ‘Elle avait  les mains froides comme celles d’un serpent…’, c’est un farceur, il se moquait  de ses personnages, il les confondait, les oubliait, il était obligé pour se les rappeler de les représenter par des poupées qu’il enfermait dans ses placards, il les en sortait à tort et à travers, celui qu’il avait fait mourir, quelques chapitres plus loin revient bien vivant… tu ne vas tout de même pas perdre ton temps…’’ Rien n’y fait… dès que j’ai un moment de libre, je me dépêche de retrouver ces grandes pages gondolées, comme encore un peu humides, parsemées de taches verdâtres, d’où émane quelque chose d’intime, de secret … »

Délicieux passages. Il y en avait eu d’autres. Etc.

Ce livre, qui avait failli, pour commencer, me tomber des mains, m’a enchanté. Pourquoi en dire autre chose ?

Notice du Robert (1975)

Ponson du Terrail  (Pierre Alexis, vicomte ). Romancier français (Montmaur, près de Grenoble, 1829 – Bordeaux, 1871). Il se tourna vers les lettres en 1850, acquit la notoriété avec  Les coulisses du monde (1853) et devint un fournisseur extrêmement fécond de romans feuilletons dont il menait avec  brio les intrigues échevelées et extravagantes. Sa série romanesque Les drames de Paris (publ. 1884) connut un succès prodigieux ; peu soucieux de vraisemblance et de psychologie, Ponson du Terrail y campait un type d’aventurier qui devint très populaire, le mystérieux Rocambole.

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24 juin 2009

LA VIE MENTIE

Un récit de vie, ou au moins d'une tranche de vie, encore ...

(Cette chronique a été également mise en ligne sur AutreMonde)

Roman de Michel Del Castillo – Fayard éd. – 22 euros 

J’ai oublié cette fois l’auteur du conseil qui m’a fait acheter  ce livre. Un article peut-être ?

Ce n’était pas un bon conseil !

J’avais dû lire au moins deux livres de Michel del Castillo (c’est peu, il est plutôt prolifique) : Tanguy (qui l’a sauf erreur fait connaître) et La Nuit du décret. Le premier était attachant et j’avais beaucoup aimé me semble-t-il le second. Il date de 1981. J’ai sans doute pas mal changé depuis. Ou lui. En tout cas, là, je n’ai pas accroché. Du tout.

Psychologie de bazar, m’a-t-il semblé, autour des interrogations morales et culpabilisées d’un trotskiste de mai 68 reconverti en cadre supérieur spécialisé dans le coaching et la com’ et qui se pose des questions existentielles de café du commerce autour de thèmes resucés dont il ne renouvelle aucun des aspects : mondialisation mal assumée, nausée boboïste, société du spectacle, hydre du mensonge généralisé, java des égoïsmes nantis, effacement des vraies valeurs, vanité des agitations sociales etc. , dans un mixte très appauvri de velléités houellebecquiennes et de recul beigbedérien

Guère passionnant. Pour dessiner ses interrogations hésitantes et ses balbutiements philosophiques sur des arrière-plans historiques, Del Castillo rebâtit une Espagne de pacotille, toute en mythes hautains et en tango cambré, accumulation convenue de ces fantasmes éculés qui glorifient la raideur orgueilleuse des pères (et ici, plutôt, des grands-pères) et dont la figure éminente, qui court du début à la fin du roman, est Miguel de Unamuno.

Notice du Robert (Édition 1975) : 

Philosophe, poète et dramaturge espagnol (Bilbao, 1864 – Salamanque, 1936). Déporté aux Canaries, puis exilé à Paris en raison de ses positions politiques (1924), il fut, à son retour en Espagne (1930), l’un des inspirateurs spirituels du régime républicain  dont il devait dénoncer  les erreurs avant de mourir.

Profondément individualiste, refusant toute étiquette et hostile à tout dogmatisme, il a exprimé une pensée inquiète, attentive à la réalité de l’homme concret, ‘‘ celui qui naît, souffre et meurt – meurt surtout […]’’, aussi bien dans ses essais  philosophiques (Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, 1905 ; Le sentiment tragique de la vie, 1912 ; L’Agonie du christianisme, 1925 ; etc.) que dans ses romans et conte (Paix dans la guerre, 1897 ; Brume, 1914 ; Trois nouvelles exemplaires, 1920), son théâtre (Phèdre) et ses poèmes (Le Christ de Vélasquez, 1920).

Sans jamais avoir imposé une doctrine, il exerça une profonde influence sur les milieux intellectuels espagnols.

Le seul intérêt des romans médiocres mais documentés, c’est éventuellement qu’ils fournissent des pistes de lecture. Je ne connaissais d’Unamuno que le nom. Il me reste, de l’apologie militante de Del Castillo, l’idée qu’il pourrait n ‘être pas superflu d’en lire un peu …

En tout cas il est là, Unamuno, statue du commandeur et référence inflexible autour de quoi inventer les ascendants du héros, cet accablé de réussite sociale et de mensonge généralisé au sein d’une société de l’argent-roi dont il cueille les fruits et soupçonne le néant en se bâtissant des antériorités aux exigences morales écrasantes, résumées par la figure de Véra, sa grand-mère, veuve inconsolée de Rafaël, élève préféré du Maître, qui ne se pardonne pas plus un moment de faiblesse qu’elle ne lui en fait grâce, qu’elle pousse et accompagne vers la torture et la mort pour qu’il s’en puisse laver . Ces héroïsmes épuisants me laissent toujours indécis.

Sinon ?

On ne croit guère, me semble-t-il, aux personnages et parfois, le roman de gare n’est pas loin. Les figures sont si stéréotypées qu’on ne peut ici ou là qu’en sourire ; un patron-à-l’esprit-fin-mais-à-la-sexualité-grasse, un ancien-camarade-ex-normalien-supérieur-ex-meneur-de-soixante-huit à la lucidité aiguisée et au talent fou, un gentil-homosexuel-infirmier-dévoué, etc. Fatigant.

L’intrigue se développe, on en suit les péripéties, mais les caractères qui la meublent sont trop  schématiques, on est plus proche du journalisme des idées reçues que de l’analyse psychologique : Salvador (le héros) mène brillamment le sauvetage médiatique d’une affaire mal embarquée de grands patrons lorrains cumulant délocalisation, plan social et gros bénéfices en même temps qu’il s’interroge sur son couple (qui cahote accompagné de libertés sexuelles extra-conjugales ‘‘d’époque’’ où l’on relève par exemple un amant de Madame beau-médecin-athlétique-et-bronzé comme dans Nous Deux) et sur sa lignée (son père, Gonzalo, dont il va tardivement découvrir qu’il a injustement méprisé la dimension humaine tant elle a été écrasée par les figures immenses de Véra et de Rafaël), tout ça pour larguer in fine les amarres et partir rechercher, dans une Espagne de recours, loin des bruits du modernisme et des sonorités creuses des vacuités parisiennes, quelqu’improbable rédemption…

Je reprends une idée esquissée en commençant : c’est au fond du Houellebecq en Bibliothèque Rose… L’affaire sera vite oubliée. Reste éventuellement à faire ce que j’ai dit : aller voir un peu du Miguel de Unamuno dans le texte.

   

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Richard Ford – Ecrivain américain …

Vague logique de préoccupation: Compagnon enseigne aux USA, ce qui suit concerne un "récit de vie" et c'est à la suite d'une conversation dans le cadre de l'attente d'un de ses cours que j'ai tenté la lecture de Richard Ford. Donc ...

(Cette chronique a également été mise en ligne sur AutreMonde)

Un week-end dans le Michigan (Points n° 96)

Indépendance (Points n° 429 – Prix Pulitzer)

Il y a des écrivains. Et puis il y a des écrivains-américains. Richard Ford est indiscutablement du second lot. On m’a, il y a quelques mois, recommandé de m’y lancer… La pression était amicale. J’ai lu.

Impression ambivalente.

Je ne saurais nier que je me suis pas mal ennuyé ou plutôt, ce qui n’est pas exactement la même chose, que j’ai trouvé Richard Ford ennuyeux.

Mais je ne saurais davantage nier que, les deux romans cités constituant les deux premiers tiers d’une trilogie dont le troisième vient de paraître (L’État des lieux), je vais certainement achever le périple et aller lire ce petit dernier.

Alors ?

Mystère ?

De quoi s’agit-il ? De l’épopée médiocre, semble-t-il, de Frank Bascombe, d’abord journaliste sportif (Un week-end dans le Michigan – 1988) encombré d’un passé aux échecs matrimoniaux et autres sans grande originalité et qui avance à l’aveuglette vers un avenir désolant, dans une Amérique peuplée de motels, de noms de rues et de préjugés racistes plus ou moins explicités, pour se retrouver huit ans plus tard (Indépendance – 1996) agent immobilier, enrichi du nombre attendu d’échecs supplémentaires, empêtré dans des culpabilités complémentaires d’ex-mari déboussolé, de père non pas indigne, mais fort peu efficace face au délabrement psychologique d’un fils adolescent (et aboyeur, souvenir d’un animal de compagnie prématurément disparu) et d’amant aléatoire, épisodique, immature et élucubrant (on peut aussi dire : phraseur et ajouter que les partenaires ne sont pas plus reluisantes). L’Amérique est toujours peuplée de motels, de noms de rue (également, ma foi, de  très nombreux noms d’autoroute), de préjugés racistes et, il faut bien l’avouer, de cons. 

On y navigue au milieu d’une improbable saga de vente de biens et à la recherche de hauts lieux de la culture américaine, essentiellement assise sur le Base-Ball, le Basket-Ball, leurs héros et leurs musées (de Hall of  Fame en Hall of Fame).

Pourquoi ces déplorables errances ne m’ont-elles pas découragé d’aller plus loin dans la lecture ?  Pourquoi le tome II a-t-il quoi qu’il en soit succédé au tome I sur la table de chevet, et pourquoi suis-je en train d’envisager le tomme III ? Je le redis : mystère !

Mystère, ou bien tout bêtement, phénomène thérapeutique : une lecture embrouillée, par à-coups lénifiante, la description d’une litanie de ratages et d’hésitations absurdes, le spectacle d’une existence encore plus sottement dépourvue d’aspérités enrichissantes que la sienne propre, la description d’un spécimen d’adulte engagé dans des dispositifs « foireux » auprès desquels on se prendrait à penser qu’on a bien mené sa barque alors qu’on se croyait irrémédiablement médiocre, la vision d’une Amérique infantile erratiquement parcourue par des crétins, semée de petits malfrats, peuplée de demi-ratés, rongée par le racisme, décérébrée par les républicains (Reagan, puis Bush sont en fond d’écran) et pourrie par l’automobile, la construction enfin d’un monde où nos petitesses se fondent si bien en s’y retrouvant hypertrophiées à la charge des autres que, lisant cela sur son balcon, aux doux bruits de la circulation parisienne, provisoirement épargné par les agressions à main armée, l’effondrement de toutes ses affections, la déroute de tous ses espoirs et l’imbécillité sans fond de tous ses interlocuteurs, on se réconcilierait presque avec soi-même. 

Il est des lectures qui emportent parce qu’elles rendent plus intelligent. Il en est qui retiennent, faut-il croire, parce qu’elles manifestent que certains le sont beaucoup moins !

Le vocable est obligé, tant il s’impose et le général De Gaulle l’affirmait : Les américains sont grands, forts et cons.

Richard Ford nous le distille.

Peut-être y a-t-il là le ressort d’une lecture prolongée au-delà de l’ennui de surface.

Je n’avais pris aucune note au fil des 491 (Un week-end dans le Michigan) plus 587 (Indépendance) soit 1078 pages. Hors les impressions d’humeur qui précèdent, c’est un peu léger pour aller plus loin dans la critique.

Qu’importe, puisqu’ayant dit,  je file acheter L’État des lieux.

Je vais me réconforter encore un peu plus. J’y compte !

 

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12 juin 2009

Claude Lanzmann

Le lièvre de Patagonie .

Voici un additif à son séminaire, en quelque sorte... J'ai hésité à me lancer là-dedans et puis...

J'avoue néanmoins que j'ai un peu escamoté la fin d'un compte rendu (celui qui suit) qui menaçait de prendre des proportions trop considérables et dont je craignais d'avoir à déplorer qu'il ne me privât (respectons le goût de Claude Lanzmann pour l'imparfait du subjonctif ...), se prolongeant, du temps d'une autre lecture....

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Mémoires – Claude Lanzmann - Gallimard

Drôle d’aventure que la lecture de ce pavé (546 pages, sans compter l’index des noms propres cités, pas moins de  598, d’Adamov, Arthur à Zweig, Stefan, au point qu’on est tout étonné de ne pas y trouver le sien …). Quand il s’agir d’écrire la vie, sûr qu’il est un peu là, Lanzmann !

L’amplitude anecdotique du propos est assez stupéfiante, et il y a cent vies dans celle-ci. Mais la plongée mémorielle – sauf pour la partie relative à l’élaboration et au tournage de Shoah, béance offerte à la modestie dans un océan de gloriole – est assez épuisante de vantardises multiples, comme si ce qui ressemble souvent à une accumulation de propos journalistiques était la reconstruction tartarinesque d’un parcours bien décidé à se relire en mythe. La litote est un art inconnu de Lanzmann. Il ne vit que d’excès, ne côtoie que des géants, ne franchit que des gouffres et n’accomplit que des exploits. À cette aune, les deux ou trois (tout au plus) occasions d’humilité qu’il s’accorde laissent le lecteur, témoin probable, se dit-il étonné, d’une phase de rédaction dépressive, passablement inquiet. Mais ça ne dure pas. Le héros rebondit, tel qu’en lui-même enfin l’autosatisfaction l’enfle.

Le bouquin, par la profusion de détails qu’il fournit sur des moments clés de l’histoire française (enfin, pour beaucoup, germano-pratine) des soixante dernières années du siècle écoulé, sans compter la partie dense, riche, consacrée à Shoah, dans une suspension alors  de la rodomontade qui renforce l’impact du récit, le bouquin donc, par la venue au-devant de la scène de tant d’acteurs qui furent les figures de proue de leur propre modernité et de la nôtre, qu’ils bâtirent, et que l’on voit, là, du côté du familier, de l’intime, de l’envers du spectacle, n’en est pas moins, toutes dents agacées (ou non, chacun sa sensibilité)  passionnant.

J’avais pris, à la lecture, énormément de notes : trop.

Comment synthétiser un tel capharnaüm ? À les re-feuilleter, j’y retrouve de tout et j’y perds mon latin.

Ici ou là, un terme ou une allusion pédante, histoire de rappeler qu’on a fait sa khâgne : cénesthésie (Larousse : Physiologie : Impression globale résultant de l’ensemble des sensations internes), dans la phrase (à méditer !) «  Je n’ai pas de cou. Je me suis souvent demandé, dans une nocturne cénesthésie anticipatrice du pire, où le couperet, pour m’étêter proprement, devrait s’abattre ». Avec  ça Lanzmann affirme qu’il a dicté son texte. Ben voyons ! Ça sent à l’évidence son langage parlé, ça …

Plus loin arrive apagogique: « C’est sur le ‘Duelo a garrotazos’ [Un tableau de Goya qu’il a présenté par ailleurs et commenté de façon tout à fait convaincante] que j’avais apagogiquement envisagé d’inscrire le générique de début de mon film ‘Tsahal’… » . Mouais. Un raisonnement apagogique est un raisonnement « par l’absurde ». On jugera…

Acceptons irénique, peut-être plus fréquent (l’irénisme, au delà de son acception précise : ‘Attitude de charité et de compréhension adoptée entre chrétiens de confessions différentes pour étudier les problèmes qui les séparent’ (Larousse), ce n’est jamais que le culte du compromis pacificateur), mais que penser  de nitescence (qui signifie : lueur, clarté !) dans « la maléfique nitescence du Graal hégélien » à propos du vol (qui tourne mal) dans les rayonnages de la librairie des Presses Universitaires de France, aujourd’hui remplacée par un hideux magasin de fringues,  place de la Sorbonne, d’un ouvrage de Hegel, en l’occurrence Genèse et Structure de la Phénoménologie de l’esprit. On peut faire plus simple.

Un autre ? Allez, un autre : stichomythique

« Il nous arriva (…) de  passer une nuit entière dans une cellule du commissariat de la place Saint-Sulpice, nous récitant l’un l’autre stichomythiquement  (…) des strophes alternées ». Le passage atteint d’ailleurs des sommets, car ces prouesses poétiques en viennent à embuer d’émotion , au petit matin, les yeux las et humains de [leurs] gardes. Comment survivre à de tels ridicules ? Quant à la stichomythie, c’est, dans la tragédie antique, la technique du dialogue vers pour vers. En quelque sorte, ici, on ne dit que ceci, que les jeunes gens concernés récitent alternativement des strophes ; et la lanzmannienne formule n’est qu’une redondance inutilement pédante.

Peut-être y a-t-il un besoin éperdu de reconnaissance, derrière les vantardises et le pédantisme, mais alors, comme la frustration à compenser d’un second couteau. J’y ai pensé à partir de ce passage :

« Bref, j’arrangeai les affaires de Simone [Signoret] autant que je le pus (…). Elle en conçut pour moi de l’amitié, je devins sa plume favorite. »

Un passage qui se prolonge dans ce qu’on pourrait déchiffrer comme une amertume rentrée, tant il a côtoyé - et pour le public, dans l’ombre - de vedettes : « Je les ai toutes et tous vus, et traités, et je puis dire sans vanité [ah ! le ‘sans vanité’ des modestes professionnels…] que j’ai fait faire à la carrière  de certains un saut qualitatif. Bardot (…), Moreau (…), Ava Gardner (…), Richard Burton et Liz Taylor [et vingt comme ça derrière pour arriver à :] j’en passe, j’en passe… » Peuchère !!!

On ne saurait épuiser, sans l’être, les occasions de s’esbaudir d’un texte aussi proliférant que parfois, fantaisiste….

Pour en rester aux sourires, des naïvetés étonnent.

On est en 1943. Il a recruté une certaine Hélène Hoffnung et transporte avec elle – faits de résistance dont je ne conteste en rien le danger ni ne mégote sur leur indiscutable courage – de coupables (pour l’occupant) valises. Il faut contourner le problème des patrouilles : « … Hélène m’enveloppait d’un regard énamouré, m’étreignait, m’embrassait à pleine bouche (…) Chaque rencontre d’une patrouille, chaque mouvement suspect était l’occasion d’un baiser, plus ou moins fouillé selon le degré d’alerte (…) alors que rien de sexuel n’exista jamais entre nous. » Belle austérité patriotique et qui m’a soudain semblé mal coïncider avec les dix-huit ans des héros. 

Ou ceci…

Il a rencontré Judith Magre. Ils ont alors vingt ans. « Nous vécûmes pendant près de six mois une passion torrentielle, fîmes l’amour toute la nuit qui précéda le concours d’entrée à l’Ecole Normale [Supérieure], j’échouai, évidemment. »  Astucieux, non ? Certains savent se trouver des excuses plus gratifiantes que d’autres…

Un peu plus loin, voilà le khâgneux qui trébuche. On peut s’abriter des citations approximatives de Proust, mais à cette coquetterie près, on tombe dans le vers boiteux et mal attribué. À propos du parcours amoureux et d’ailleurs tristement et dramatiquement déplorable, clos pas un suicide, de sa sœur Évelyne, Lanzmann se tourne vers Musset :

« Elle eut d’autres amours, plus que de raison sans doute, et chaque fois que j’en étais averti, je me récitais ces deux vers de Musset, dans Rolla :

'C'est que croyant voir sur ses amours nouvelles

Se lever le soleil de ses nuits éternelles’  »

Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que le premier vers n’est pas ‘rond’, ce n’est pas un alexandrin, sauf à tirer sur la diérèse (croyant devenant  croi-y-ant, pour faire trois syllabes de deux). Du coup je suis allé vérifier. Ce n’est pas dans Rolla, mais dans Namouna que l’on trouve la citation, rectifiée, dans la strophe suivante (l’adresse est à Don Juan):

« Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles?

Ah! Massacre et malheur! Tu les aimais aussi,

Toi! Croyant toujours voir sur tes amours nouvelles

Se lever le soleil de tes nuits éternelles,

Te disant chaque soir: "Peut-être le voici",

Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi!

Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine,

Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu,

La femme de ton âme et de ton premier vœu!

Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine,

Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine,

Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu. »

Evelyne est morte le 18 Novembre 1966, et un ami, lecteur attentif du livre, s’étonnait devant moi l’autre jour de la notation de Claude Lanzmann soulignant que sa sœur « lisait et relisait sans fin ‘Belle du Seigneur’, d’Albert Cohen », un livre publié … en 1968.

Une anecdote (les petits levers du marquis Noblet d’Anglures) m’a soudain paru à ce point ‘scénarisée’ que j’y ai vu, sous l’un de ses aspects extrêmes, éclater cette fausse véracité d’un écrire la vie qui, loin du témoignage, n’est que prétexte à réécriture, c’est à dire à contrefaçon. Qu’on en juge :

Lanzmann se retrouve lecteur à l’Université libre de Berlin.

Parmi ses fréquentations obligées … « il y avait aussi les diplomates français (…) François Seydoux de Clausonne et un certain marquis Noblet d’Anglures, chargé des questions culturelles. Homme charmant, au visage fin, qui me donnait audience dans sa chambre à son petit lever, comme Louis XIV, J’étais un très jeune lecteur, il portait un bonnet de nuit et, de temps en temps, impassible et impavide, il lâchait devant moi un pet sonore, puis odorant. Il était marquis, pour lui, je n’étais rien qu’un roturier, et juif de surcroît, c’était sa façon de me le signifier. »

La démesure des interdits religieux m’a de tout temps accablé, et quand un nouvel exemple m’en est fourni, à quelque croyance qu’il se rattache, je me retrouve plongé au sein des temps obscurs d’avant l’intelligence et la raison, quand l’esprit n’avait pas encore installé son primat. Preuve que dans le domaine des croyances, nous sommes encore loin du compte.

Ici, Lanzmann raconte un embarquement pour Israël de Juillet 1952 (pour un reportage) à bord  du SS Kedmah, à cabine partagée  avec un grand rabbin  (croit-il se souvenir venant de Marrakech). L’anecdote, affligeante dans sa signification et ses prolongements, se suffit à elle-même :

« Je quittai notre cabine un vendredi après-midi avant le début de shabbat (…) en laissant la lumière allumée. (…) Je regagnai ma cabine vers quatre heures du matin [après une nuit sur le pont à discuter avec quelques autres passagers], peu avant l’aube, et je trouvai mon grand rabbin étendu en chaussettes sur son lit, les yeux largement ouverts, toutes lumières allumées. La Loi d’airain [ !!!] de notre religion lui avait interdit  de toucher à l’électricité et il n’y avait pas, sur ce navire d’une jeune nation, de ‘shabbes goys’,  de goys du shabbat, comme on en trouve aujourd’hui dans les hôtels israéliens, pour faire fonctionner les ascenseurs dont les touristes juifs américains ne sauraient se passer [ !!!!]. »

À lire cela, m’est revenu un dessin de Plantu – en fait à propos des limites intellectuelles de Georges Bush – où l’on voyait le pape qui recevait ‘Doubleyou’ et, dans  un phylactère de BD (une bulle à texte) pensait : ‘Mon Dieu qu’il est con !’. Et la transposition, avec Dieu le Père à la place du Pape et à la place de Bush, le grand rabbin de Lanzmann comme personnification des invraisemblables dégâts de la foi sur la raison, m’a paru s’imposer. Et je ne doute pas de l’affliction de Dieu devant tant de grimaces.

Tant qu’à faire, je préfère, un peu plus loin, l’histoire de Joachim Prinz, Bossuet de la bourgeoisie juive de Berlin, dont la renommée était si grande « que certains eussent été prêts à devancer l’appel [en clair à se suicider] pour s’assurer que ce serait bien Prinz, et non pas un autre, qui prononcerait l’ultime éloge [leur éloge funèbre] ».

Quelques scènes dignes du cirque parsèment – pour moi péniblement, pour les raisons déjà au fond ci-dessus citées – ce séjour en Israël. Mais assurément, on en trouve d’identiques dans toutes les micro-sociétés aux codes aussi absurdes qu’impénétrables, qu’il s’agisse de judaïsme extrême, de Franc-maçonnerie ou de sociétés secrètes aux ambitions moins nobles comme celles des Yakuzas japonais … Toute chapelle finit par aller à ses non-sens.

Enfin…

En tout cas, et pour conclure sur ce voyage en terre promise, face à des pressions qui le poussent à se mettre à l’étude (de la Torah), Lanzmann a un sursaut de refus qu’un autre qualifierait de spontané et dont je n’aurais rien dit s’il n’avait pas jugé nécessaire de l’affirmer « non thétique », souvenir sans doute de ses proximités avec Sartre, lequel tirait plus ou moins du foutoir d’Husserl sur la temporalité des occasions de migraine et l’installation de ce vocabulaire .

Thétique se rapportant à Thèse, l’attitude thétique peut être lue comme relevant de lourdes cogitations préalables, et donc la non-thétique comme ‘non-réfléchie’  et le ressort immédiat d’une rafraîchissante spontanéité. Je n’ai rien contre le pédantisme, il peut être amusant … s’il a la civilité de s’expliciter entre parenthèses ou ‘infrapaginalement’ (c’est à dire ‘dans des notes de bas de page’).

Le voyage retour de cette incursion israélienne est d’ailleurs l’occasion d’une de ces héroïsations qui sont sans doute consubstantielles à la sensibilité de Lanzmann et pour moi prodigieusement agaçantes. Le trajet Haïfa-Marseille est marqué par une tempête. Mais elle est, avec lui à la narration, authentiquement homérique et le voilà tel qu’il se décrit, dans un pastiche assez ridicule d’Ulysse face au chant des sirènes:

« … de mémoire d’homme, jamais navire de haute mer n’essuya en Méditerranée un ouragan aussi prolongé, aussi constant, aussi féroce. (…) deux personnes, deux seulement veillèrent pendant quatre jours et quatre nuits sur ce bateau ivre : le capitaine, Eliezer  Hodorov (…) et moi. (…) Le vaillant Eliezer avait cédé à ma prière : on m’avait solidement attaché devant la dunette, face à notre route, et, pour tenir et ne pas me laisser aller, je m’imaginais la taillant avec le navire comme si j’étais moi-même une étrave, une figure de proue. »

Et au bout de cette épopée, accueillant le retour du marin héroïque : « Les yeux, les bras, la bouche du Castor [et oui, elle était là, Simone !], ses mains sur mon corps comme pour le reconnaître, la longue étreinte un peu titubante qui nous réunit debout, dès que j’eus pénétré  dans la chambre rouge, au dernier étage de la rue de la Bûcherie … » 

Rire est le propre de l’homme … et le destin du lecteur des exploits de Lanzmann.

Il y en a comme cela des kilomètres…

La soixantaine de pages qui suit est atterrante de sottise hyperbolique :

-         Beauvoir lui soignant un anthrax lui fait « penser irrésistiblement aux femmes de Giotto [qu’il avait] vues à Padoue, sur les fresques de la Cappella delli Scrovegni » Ah ! Proust, ta fille de cuisine et ta Charité de Giotto, que voici un crime commis en ton nom !

-         Le lendemain, c’est aux dimensions d’une épopée des furoncles  qui l’accablent que se narre une marche forcée « dans le grand cirque dominant Grindelwald ». Beauvoir est toujours là. « La douleur était intense (…) nous étions loin de tout, nous n’avions pas de médicaments, aucune trousse d’urgence. Nul recours, c’était marche ou crève (…) le Castor allait, somnambulique, le regard perdu … ». Etc.

-         Bah ! Pourquoi continuer ? Les gags se succèdent. Il faut le lire pour le croire :  Il se vante de savoir tout des Alpes et de leur histoire sur le mode : Je sais les lieux, je sais les noms, je sais les dates …. comme Francis Blanche et Pierre Dac dans un sketch célèbre (Vous pouvez le faire ? Il a dit :Oui ! Il a dit : Oui !, Mesdames et Messieurs.  Il peut le faire…) …. Il publie dans Elle en 1959 un article sur le Dalaï-Lama d’autant plus remarquable… que c’est lui qui le dit.  Qu’il sauve Beauvoir de la mort dans le cadre d’une nouvelle expédition alpine en espadrilles ou qu’il fasse des tonneaux en 4 CV Renault, qu’il jette un défi à la course à pied à Armand Gatti,  ou qu’il lutte contre le froid d’un tournage en extérieur à coups de litres de Vodka, rien de ce qui le concerne ne saurait être du registre de l’ordinaire et avoir d’autre débouché que l’exceptionnel. La démesure est son quotidien. Et le mythe éclôt sous ses pas, et puisqu’il a traversé Tokyo, « il y a, dans le quartier des yakusas, les mafieux japonais, une boîte de nuit étroite et sombre (…) où [l]’attend, sur une étagère du bar, une bouteille de Chivas Regal marquée à [son] nom. » Ben voyons … !

L’histoire de Kim Kum-sun est une apothéose. C’est typiquement – à la lecture - un de ces rêves éveillés que se racontent sous leurs draps les pré-adolescents de 10-12 ans pour trouver le sommeil dans leurs poussées de romantisme hypnagogique (l’hypnagogie est, schématiquement, l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, le moment où tout bascule). Une idylle est là, tout à fait fantasmée, platonique et muette, avec ravissante infirmière et sur fond de voyage (été 1958) en Corée du Nord. Lanzmann nous offre  vingt pages d’anthologie rassemblant tous les poncifs de la rêverie pré-pubère et je ne comprends pas les émerveillements (car j’en ai lus) de la critique à propos de cette « si pure histoire d’amour » au pays de Kim Il-sung.  Le scénario est hollywoodien et Claude-Errol Lanzmann-Flynn le décline vaillamment, ramant, courant, sautant, plongeant, en héros magnifique mais condamné à l’adieu, dans des  regards éperdus de désir inassouvi et des serments retenus de souvenir éternel, comme il se doit d’en être dans les amours impossibles. Sans doute y a-t-il, sous cette imagerie de pacotille, les traces d’une émotion qui fut peut-être véritable, et qui n’a pas été cinquante ans après, oubliée, mais la narration hypertrophiée nous en est délivrée au prix de tant de fioritures que le ridicule en a tué la crédibilité.

Je vais m’en tenir là, je crois,  car en compilant ainsi le volume, outre qu’on n’en finirait pas (j’arrête à la moitié de mes notes …) , l’accumulation des dérapages héroïques fait qu’à trop s’agacer  continûment du miles gloriosus (le ‘soldat fanfaron’ que moquait Cicéron, l’expression est restée) qui s’y met en scène, on finit par oublier l’intérêt de l’ouvrage, qui est réel, dans la multiplicité des anecdotes croisées  et l’ampleur des informations.

L’ensemble reste passionnant. Il faut accepter de rire quand la coupe déborde et puis continuer. Indiscutablement, on apprend. Sous l’embellissement de détail, le parcours demeure étonnant de péripéties et il n’y a pas à regretter le voyage.

Et puis, il y a quand même quelques accès de modestie, quelques moments de gravité, quelques notations émouvantes , et des aspects inattendus de Sartre et de Beauvoir pour pimenter d’intime  leurs grandes figures d’intellectuels.

La guerre d’Algérie, le FLN (et la figure de  Franz Fanon, martiniquais, héraut atypique et violent de la question noire, qui en fut compagnon de route), sans oublier Shoah, longuement, dans une densité dont s’écarte soudain la parade, c’est le siècle en nombre de ses temps forts qui se déroule. 

Une vie très réécrite, certes, et trop souvent sans excessive retenue, mais quelle vie !

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30 mai 2009

De Pierre Jourde à Gabriel Chevallier.

Paradis Noirs & Sainte-Colline.

Je parlais hier de notes … et qui seraient à rédiger.

En attendant, et tout de suite, je voudrais dire deux mots de deux lectures enchaînées elles, post séjour villageois,  sans en prendre aucune ( aucune note, ce qui fut un tort ! mais aussi, une douce fainéantise), dont la seconde fut d’ailleurs une relecture, exhumant  de fort lointains souvenirs …

Je tenais à lire le dernier roman de Pierre Jourde : Paradis noirs. Les contacts précédents avec l’auteur avaient été des meilleurs (Pays perdu ; Festins secrets ; L’Heure et l’Ombre). Certes, ses éreintements à confrères bénéficiaires (La littérature sans estomac) s’ils m’avaient fait rire ne m’avaient pas entièrement convaincu, mais enfin ils fournissaient aussi une raison supplémentaire de retourner voir si, après la critique aisée, l’art était devenu moins difficile.

Et la réponse est non.

Le roman est dédié, outre Cécile et Agathe, qui me restent inconnues, à Eric Chevillard, littérateur contemporain (Mourir m’enrhume ; titre génial mais livre (à ce jour) non lu …), épargné  dans l’essai susdit, qui délivre à raison de trois par jour sur son blog (http://l-autofictif.over-blog.com/) des pseudo-haïkus inégalement pertinents mais assez souvent très drôles.

Ceci posé, et qui n’a pas de rapport avec la suite, les Paradis c’est vrai se sont montrés fort Noirs. Il y a, pour ce  que j’en crois pouvoir juger, chez Jourde, une véritable fascination pour la réminiscence aux frontières du fantastique, qui trouvait dans Festins secrets un épanouissement gothique et se teintait plus nostalgiquement de navrances adolescentes dans L’Heure et l’Ombre. Cela fournit, ici, l’arrière-plan d’un roman très ambitieux et néanmoins … probablement raté. Dans la scansion un peu lassante du retour imperturbablement itéré de trois vers de Baudelaire (La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse / Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse / Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs) en un ressort narratif dont on ne démêle pas le sens profond (sauf la sourde amertume qui se dégage de tout le poème, donné in extenso en exergue), le récit se déploie, celui d’un romancier – professeur de littérature (on peut supposer qu’il se nommerait Pierre Jourde),  usé d’explications de textes, que des visions -  hallucinations pluvieuses renvoient à tout un passé de collège catholique peuplé de cruautés enfantines et du secret obscur de douleurs distribuées. Il y a là comme un cantique des inaboutissements d’enfances à l’innocence factice et à la barbarie confuse mais délibérée autant que sans vrai lendemain, sauf l’échec annoncé puis vérifié de tous, dans la volonté de le cacher ou dans l’orgueil d’en faire un chef d’œuvre. De beaux passages, et puis quelques autres, à vide. Le talent des atmosphères mystérieuses. Les vapeurs méphitiques ne sont pas loin. On y croit par morceaux. On s’intéresse par à-coups.

Ici ou là, soudain, une curiosité stylistique que l’on se met à resucer  quelques pages, et puis qui disparaît, comme : « … me dit Chloé que François lui a dit. »

Ailleurs, un clin d’œil (mais là, volontaire) qu’on ennoblira en le rapprochant des vertèbres de tante Léonie qui transparaissaient sur son front  (Proust) : « … on ne peut pas manger les œufs des morts. Pour l’essentiel, c’est ce qui les distingue des poules » (j’ai ri).

Quelques chahuts homériques dessinent des calvaires enseignants qui après m’avoir semblé excessifs m’ont renvoyé, au détour d’un départ de paragraphe (« Pétunia était un vieux jeune homme. Un délicat liseré de pellicules doublait son petit costume bleu marine. Il avait le tort d’être timide, érudit, méticuleux (…) »), au lycée de Talence, Gironde, banlieue de Bordeaux, année scolaire 1960-61, classe de Mathématiques élémentaires  et au malheureux Alexis Ninérine, agrégé de Physique débutant que nous avons humilié à en perdre le sommeil et toute estime de soi.

Mais enfin, malgré tout, l’impression générale est celle d’une noirceur à ce point systématique qu’elle en vient à décrédibiliser en partie le discours tout en accentuant la mise en évidence déstabilisante d’un effort d’écriture. Avec des réussites aussi, dans l’excès, comme cette peinture d’une exposition culturelle « en milieu paysan » dont la méchanceté extrême n’interdit pas, d’expérience, la pertinence.

Quand même, à re-feuilleter le livre, puisque de notes il n’y eut pas  (et  l’oubli, terrifiant, a déjà fait en dix jours son œuvre…), le sentiment sourd, rédigeant ces lignes, de tenir des propos peut-être injustes sur un roman … qui pourrait mériter  d’être relu (?).

Enfin, ce qui est dit est dit, et je ne vais pas, là, me mettre à reconsidérer des réserves qui me sont immédiatement (et à chaud) venues, et puis restées. Baudelaire surtout. Oui, pourquoi Bauudelaire ? La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse  À qui Jourde s’adresse-t-il ? Cela sonne scolaire, pesant… et sur qui pleure-t-il ?

Lisant le roman, j’ai senti remonter, de fort loin pour tout dire, le souvenir d’une lecture ancienne de mes années de lycée, qui m’avait alors enchanté et donné l’occasion de communier avec mon père dans un goût partagé pour un livre (Sainte-Colline ; auteur : Gabriel Chevallier) où il reconnaissait, lui, et affirmait-il avec une précision qui relevait du calque, son internat au Collège de Bétharram chez les bons ( ?) pères, quelque part entre Lourdes et Pau, dans ces Pyrénées-Atlantiques qu’on appelait alors Basses-Pyrénées .

Gabriel Chevallier est l’immortel auteur de Clochemerle et pour le reste, aujourd’hui, à peu près oublié. On trouvait dans l’édition 1975 du Robert cette notice : « Romancier français (Lyon 1895 – Cannes, 1969). Auteur d’un roman prenant pour thème la guerre, La Peur, et d’un récit d’analyse, Clarisse Vernon, c’est avec les anecdotes savoureuses de Clochemerle (1934) qu’il acquit le succès. Il conserva cette veine caricaturale dans Sainte-Colline (1937) et Les Héritiers Euffe (1954). On lui doit également de charmants recueils de souvenirs, Durand, commis voyageur et Carrefour des hasards  (1936) ».

J’ai donc relu Sainte-Colline et le journal de bord en quelque sorte de l’année scolaire 1912-1913 en quoi consiste le roman, de la rentrée du 3 Octobre 1912 (les grandes vacances alors l’étaient vraiment !) à la distribution des prix du 18 juillet 1913, avec discours de l’abbé Fuche et vague à l’âme du Père Bricole. On a là l’épopée d’une petit communauté close d’enfants et de prêtres tous tenaillés par un même enfermement partagé où les dits et les non-dits  tissent des liens dont l’humanité est finalement moins amère  que les peintures culpabilisées de Pierre Jourde. Les cruautés n’y sont pas si différentes, mais elles sont, chez Chevallier, dans l’écart d’une ironie distanciée en même temps que chaleureuse qui est absente des tonalités oppressantes des Paradis noirs. La leçon de Chevallier est une leçon d’optimisme quand le bilan jourdien est à la dépression. Sainte-Colline est au fond plein d’amour. Chevallier est un généreux. Jourde est peut-être un aigri. Ils savent tous les deux la petitesse humaine, mais ils en ont tiré qui de l’empathie, qui du mépris.

Les portraits et les traits caricaturaux mais combien savoureux sont une constante de Sainte-Colline, dans la joyeuse expression d’une philosophie iconoclaste et d’une plume amusée .Le roman bien sûr est daté et l’on y baigne dans un optimisme touchant quant au devenir des cancres, dans des certitudes qui s’ancrent à une imagerie où le fort-en-thème est nécessairement infect et le mauvais élève plein d’invention. Les temps, c’est vrai, ont bien changé. Mais dans ce décalage, dans ces relations maîtres-élèves, enfants-parents, où nous ne nous reconnaissons plus, dans ces couples dominés par des imbéciles arrogants et parvenus, menés par l’intérêt, qui ont asservi des épouses terrorisées, dans cette galerie de prêtres à la pédagogie exotique et dont la foi est proportionnée à la bêtise, avec ses humbles, ses ambitieux, ses torturés, ses cyniques, souvent mais efficacement schématisés à la truelle comme parfois ciselés (le terrible abbé Marededieu que travaille la chair, le subtil abbé Fuche), on trouve bien sûr toute une époque, mais aussi de  quoi rire, et parfois réfléchir.

Quelques exemples au gré d’une ouverture aléatoire du volume ?

D’un missionnaire venu prêcher au Collège : « … le R.P. Ouabat convertissait surtout par la terreur. C’est une méthode évangélique qui en vaut une autre (…) La bonté, pensait le R.P. Ouabat, est un sentiment estimable, mais d’une faible portée d’éducation et qui n’est guère sensible qu’à un petit nombre d’extrêmes civilisés dont les instincts penchent déjà vers la décadence. Au lieu que la peur est  le grand sentiment fondamental, immuable et pleinement efficace, qui a toujours conduit les hommes et régi les sociétés. »

D’un père, tyranneau plus que porté sur les châtiments corporels : « M. Alfred Nusillon se faisait de la fonction paternelle l’idée la plus haute et la plus ambitieuse. Tous ses efforts éducatifs tendaient à mériter la réputation de père spartiate. Or les pères de Lacédémone, pensait M.Nusillon, avaient été de splendides assommeurs de leur progéniture, ce qui avait donné cette race mâle, aguerrie et vaillante, dont les entreprises belliqueuses secouèrent les assises de l’ancienne Grèce et la firent trembler de terreur, le Péloponnèse y compris.

Aux temps héroïques de Sparte – chacun sait cela – on supprimait à leur naissance les enfants dégénérés ou monstrueux. Une coutume si saine, si esthétique, s’est trouvée plus tard abolie par les sensibleries de la civilisation et la doctrine charitable de Jésus-Christ (doctrine tellement contraire aux principes de la biologie, qui veut que les forts se repaissent des faibles). Cette méthode a conduit à ce contresens que l’on conserve dans de coûteux asiles, parfois jusqu’à un âge très avancé, les scrofuleux et les déments, alors qu’on fait étriper sur les champs de bataille les garçons les mieux constitués.

Certes M. Nusillon, ataviquement attendri par l’usage déjà long que l’humanité fait de la pitié, n’allait pas jusqu’à regretter les droits du géniteur primitif, lequel pouvait à son gré accepter ou rejeter l’être qui lui naissait. Mais, autrefois nourri de forte culture classique ( dont il ne savait d’ailleurs plus un iota) (….) ». Il faut bien sûr décrypter. C’est M. Nusillon qui « pense » et dont on se moque.

Non que l’amertume ne pointe pas, mais même énoncée, elle n’a pas la désespérance jourdienne et quelques figures la sauveront, telle celle, si touchante, du bon père Bricole, qui songe, en fin d’année :

« Il se plaisait dans une humilité librement choisie, sachant que son amitié ne pouvait être de quelque secours qu’aux déshérités. Cela ne l’empêchait pas de bien voir les choses, de juger les enfants à sa manière (…) il pensait que la règle faisait  commettre pas mal d’erreurs, quand, par exemple, on décidait en son nom que tels enfants étaient bons, et tels enfants mauvais. Le cas de ces derniers, le seul qui intéressât le vieux prêtre, n’était pas assez approfondi. Peut-on soutenir, en se fiant aux seules apparences, que des enfants turbulents et moqueurs, parce qu’ils sont vifs et spontanés, sont mauvais ? Mauvais un Nusillon, mauvais un Lhumilié, et même un Pinoche ? Le P. Bricole sourit. Il murmura : « Avec leurs frimousses de petits chats ? Avec ce bon rire franc qu’ils ont ? Allons donc ! ». Et il fit aller son rabot. ».

Sainte-Colline se clôt là-dessus. Une vision bien sûr un peu sulpicienne, mais qui sait ?

Quoi qu’il en soit, d’autres leçons avaient précédé où, dans une formulation moins hautaine, pointe un peu du constat navré des Paradis noirs:

«La vie c’est d’accepter ; et peut se dire un homme fait celui qui, ayant bien pesé les risques et les profits, a su s’arranger pour se trouver bien d’avoir accepté, d’avoir choisi les profits, incontestablement supérieurs aux belles tirades.

La vie n’est pas du tout ce que peuvent supposer les enfants, qui font tant d’extravagantes suppositions. La vie est résumée tout entière dans ces regards sans espérance qu’échangent les hommes, à partir de cinquante ou soixante ans, quand, s’abordant, et se voyant pareillement chargés de déboires, de rancœurs, de maladies, de reniements, et ayant accepté tout cela, ayant accepté la décrépitude entamée, les erreurs sans retour, les lâchetés enfouies, ils se disent comme des complices : « Alors, ça va ? » et que l’autre répond : « Ben, oui, ça va … Ça va comme ça ! ».

La vie, « ça va comme ça », et pas autrement, pas fougueusement, pas lyriquement, pas loyalement, pas fièrement. La vie, c’est un déclin en marche, qui ronge l’âme et le corps, c’est un désespoir qui va grandissant, car, à dater de l’âge mûr, s’installe en nous la hantise de nos décharnements inéluctables, et dès lors nous avons pour inséparable compagnon de notre solitude le fantôme anticipé de nous-mêmes, le hideux spectre de notre corps décomposé, et la vie ne cessera plus guère d’être un dialogue, un marchandage avec la mort.

La vie, c’est peut-être de penser à la mort, et c’est peut-être d’y penser qui nous jette dans les agitations que nous nommons la vie ».

Gabriel Chevallier, lui aussi, est sans illusion. Mais dans l’intervalle, il nous a quand même davantage fait rire !

Allez, je m’en tiens là.

Les Paradis noirs  sont dans la collection blanche de Gallimard, NRF, et il en coûte 18 euros. Pour se procurer Sainte-Colline, sauf erreur existant mais épuisé en Poche, il reste les bouquinistes et Internet. Il y en a je crois quelques exemplaires sur le site Amazon, autour de 7 ou 8 euros …

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29 mai 2009

NOTES DE LECTURE ...

AVERTISSEMENT

Ma foi, je me dis qu'alimenter un peu ce blog "Antoine Compagnon" de billets certes marginaux mais non sans rapport avec la littérature, voire le thème du cours récemment achevé, ne serait pas nécessairement une mauvaise chose, au risque du doublon, car on les retrouvera sans doute aussi sur 'AutreMonde'.

Et du coup, je m'y mets.... D'autant que la session à venir (2009-2010) au Collège de France ne me retrouvera je pense plus en rédacteur zélé d'exposés magistraux auxquels j'ai de moins en moins adhéré. Spectateur/auditeur attentif, peut-être. Commentateur épisodique et lapidaire, pourquoi pas. Mais foin d'une fatigante exhaustivité. L'activité m'a enrichi, mais épuisé aussi; je me contenterai de venir glaner - au gré de mes disponibilités - quelques idées de lecture, quelques étonnements peut-être, quelques poussées d'adrénaline probablement. Donc .......

J’ai plutôt beaucoup lu, première quinzaine de Mai, dans une maison de village sans ordinateur, où ne ponctuaient la journée que les gestes rituels de la nourriture, les usages gymniques du réveil, le saut quotidien au dépôt de journaux, pour y trouver - ou non - Le Monde (les livraisons sont parfois aléatoires dans ces régions reculées du territoire qui s’étendent au large des métropoles), et l’égrenage des heures au clocher de l’Église Saint-Victor voisine, redoublées par la vieille horloge familiale à balancier dont un sou additif de 1902, accroché à son extrémité, améliore la précision de l’immuable aller-retour, et plus récemment triplées par le carillon Westminster que le décès de ma mère m’a laissé en héritage. Et dans un petit carnet vert de marque Clairefontaine, au format longiligne, j’ai tâché de noter, au fil de mes lectures, de quoi alimenter d’hypothétiques recensions à venir, ou plus gratuitement, quelque formule heureuse et qui m’a retenu.

C’est une maison à trois niveaux, quatre même en comptant la cave. Un placard de moins de quatre mètres de profondeur, et pas loin de vingt mètres en façade. On mange au rez-de-chaussée. Le premier est réservé aux adultes, deux chambres et mon bureau. Le second est le domaine des enfants, une chambre et un grand loft. J’y suis assez souvent seul, dans le ressouvenir, la lecture et la somnolence. Heures tranquilles, et riches du temps qui coule et qui stagne dans l’alternance analogue de zones vives ou assoupies de la rivière proche, aux truites improbables et aux goujons prudents. Je ne suis pas pêcheur et le poisson n’a de moi rien à craindre, qui observe au contraire avec une inquiétude empathique les efforts heureusement assez vains des trempeurs de fil qu’on croise au long des berges.

Enfin bref, j’y étais, et j’en suis revenu. Avec mes notes de lecture. Et le souci de les mettre au net, ce qui fait un projet et ce qui donne un cadre. Il n’y a plus qu’à s’y atteler …

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10 avril 2009

Séminaire n°13 et dernier

Mardi 31/03/2009

Thématique du témoin.

A. Compagnon – J.L Jeannelle – F. Lestringant – J. Rouaud

L’idée était apparemment d’organiser une table ronde avec les (ou une partie des) 12 séminaristes de l’année, soit par ordre d’apparition :

Frank Lestringant (Témoin & Martyr)

Bernard Sève (Montaigne)

Mariella di Maïo (Stendhal)

Jean-Louis Jeannelle (Le témoin et Le mémorialiste)

Tzvetan Todorov (Sur Germaine Tillion)

Henri Raczymow (Les noms, l’effacement, Proust, la Shoah …)

Jean Clair (Culture artistique et Foutoir)

Annie Ernaux (Les Années : ‘‘Moi, qui ne suis pas Annie Ernaux…’’)

Jacques Rancière (Spécificité de la parole du témoin)

Jean Rouaud (Corps souffrant, du Christ à l’humble)

Claude Lanzmann {& Eric Marty} (Shoah)

Il en est venu trois. Ce qui a bien fait, avec Compagnon, quatre mousquetaires.

Antoine Compagnon, qui n’en est pas à une mauvaise idée près, a ouvert la séance en amorçant l’esquisse d’une synthèse systématique, séminaire par séminaire, des onze prestations de l’année. Ce qu’il y a d’irritant avec lui, c’est qu’on ne s’aperçoit qu’après, à la relecture des notes prises dans la somnolence sirupeuse qu’il installe, qu’il a dit aussi des choses intéressantes. Quoi qu’il en soit, l’entreprise était vouée à l’échec (pédagogique) et il l’a abandonnée au terme d’un quart d’heure qui aurait pu être plus collégialement employé.

Je retiendrai quand même de son introduction qu’il a rappelé l’importance du martyr comme témoin et de la martyrologie dans l’histoire de l’Église (réf : F. Lestringant), qu’il a regretté que l’on n’ait à propos de Montaigne pas assez eu l’occasion d’insister sur le témoignage comme preuve judiciaire (réf. B. Sève), qu’il a évoqué l’occultation de l’horreur quand elle atteint son pire chez Stendhal (Campagne de Russie ; réf : M.di Maïo), qu’il a pointé le distinguo ‘‘témoignage historique / témoignage du survivant’’, avec  aujourd’hui primat du second, parlant d’authenticité éthique et d’exemplarité plus forte (réf. J.L Jeannelle, mais aussi J.Rancière et C.Lanzmann), qu’il a dit Todorov mettant en lumière le refus de l’expérience individuelle et, soudain, son invasion dans la démarche scientifique à propos des réflexions de Germaine Tillion en épistémologie des Sciences humaines, et puis aussi H.Raczymow pour qui la littérature doit sauver les noms de morts, pour finir en rassemblant J.Rancière, J.Rouaud, A.Ernaux peut-être, et C.Lanzmann autour de la nécessité d’incarner les témoignages, de lire le corps du témoin, de reconnaître l’autorité du témoin muet dans le vrai de son aphasie, pour rejoindre in fine l’idée que c’est à la littérature de prendre en charge ce qui est ignoré par l’Histoire.   

Après quoi, Antoine Compagnon s’est attaché à installer un échange avec les présents, louable et comme toujours difficile effort, chacun ayant tendance à reproduire, sans guère s’en écarter, l’idée centrale qui avait présidé à l’élaboration de ‘‘son’’ séminaire. Et il y a eu quelques moments intéressants.

Frank Lestringant ouvre le bal. Le problème – immédiatement perceptible - est que les trois intervenants n’ont en fait pas assisté aux prestations que Compagnon – et, en ce sens, il était dans une logique défendable d’information préalable … de ses invités – vient de chercher puis de renoncer à toutes résumer. Et donc, F.Lestringant, quand on lui donne la parole, se réinstalle … dans son propre sujet, quand l’intérêt serait qu’il rebondisse sur un autre, redisant immédiatement que c’est la cause qui fait le martyr, pas la souffrance, la cause, dont le sens doit ainsi s’incarner. Redisant aussi que c’est en tant que témoin devant la justice que le martyr s’institue, au point (il renvoie à Agrippa d’Aubigné) qu’obscur dans la masse confuse des victimes de la Saint Barthélémy, l’anonyme égorgé ne saurait y prétendre ( !) … jusqu’à ce que l’évolution des points de vue ( et l’usage des tueries ?) ait fait accéder simultanément à la mort et au statut de martyr les humbles suppliciés des exécutions de masse.

Jean Rouaud intervient. Dans le cadre de ce dernier séminaire, Rouaud, dont j’avais pensé quasiment pis que pendre lors de sa première intervention, le 17/03, m’a fait meilleure impression, avec le sentiment qu’il cherchait sincèrement à dégager des idées autour du croisement du témoignage et de la littérature, se situant ainsi beaucoup plus près de ce que j’avais en vain attendu alors de lui.

Il veut distinguer le témoignage historique (il évoque Lanzmann ; il n’est pas certain que ce soit à bon escient) et le témoignage transfigurant l’humble, soulignant que c’est dans ce dernier esprit qu’il a voulu écrire une Vie de son père comme il y a des Vies des hommes illustres, pour le mettre par l’écriture, en lumière (il renvoie à l’étymologie d’illustre). Il parle du pouvoir illusionniste de la force poétique (sans préciser s’il est vraiment dans la dénonciation, ce disant) et évoque Germaine Tillion, retour de Ravensbruck, qui veut refuser le témoignage personnel quand Primo Levi, ou Evguenia Guinzburg ou Varlam Chalamov pour le Goulag, produisent à partir de leur corps souffrant une œuvre poétique et s’approchent par là du ressenti le plus exact. Levi est chimiste, dit-il, il se vit en cobaye et quand il écrit La Trève (en incidente, Rouaud affirme : il faut lire ce livre magnifique), il est enivré de pouvoir poétique, et il fait de la littérature en décrivant ce qu’un russe fou lui a raconté de son exploit : la prise de possession, seul, d’un  nid de mitrailleuse. Il transcende constamment son expérience de témoin, en écrivain, par la littérature.

Et puis il renvoie à Chateaubriand. Il a été frappé par ce passage des Mémoires d’outre-tombe sur la Campagne de Russie [il l’évoque mais ne l’a pas cité]:

« Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en mouvement : un soldat français privé des deux jambes se frayait un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au dehors. Le corps d’un cheval effondré par son obus avait servi de guérite à ce soldat : il y vécut en rongeant sa loge de chair ; les viandes putréfiées des morts à la portée de ses mains lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d’amadou pour emmailloter ses os. L’effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon : Napoléon ne l’attendit pas. »

Il parle aussi de l’évident mensonge de Chateaubriand à propos de Washington, qu’il aurait – et pour Rouaud assurément pas – rencontré, quand Chateaubriand écrit : « (…) le général entra : d’une grande taille, d’un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures » [Rouaud qui cite probablement de mémoire et disons, pour lui faire plaisir, « à la Proust », prononce seulement : il est ‘‘très ressemblant à son portrait’’].

Antoine Compagnon émet une protestation molle sur la non-certitude de la non-rencontre… Jean Rouaud prend la posture de l’écrivain : « non-certitude ? Peut-être… Mais pour un écrivain, le mensonge avec ce ‘‘il est très ressemblant à son portrait’’ (qu’il redit, donc) est signé. » Compagnon n’insiste pas et glisse une remarque : « Primo Levi, Robert Antelme, ont été noyés dans la foule des témoignages quand ils ont publié. Leur qualité proprement littéraire a mis dix ans à émerger du lot … »

Jean Rouaud rebondit de là au témoignage qu’il a lu ‘‘d’un grand professeur de médecine’’, survivant des camps, qui dans ses mémoires s’étend complaisamment sur la progression de sa carrière professionnelle et dit très peu sur Auschwitz : cas type d’une inaptitude à transformer son expérience en témoignage d’une horreur qu’on a pourtant vécue. 

Jean-Louis Jeannelle s’insère dans l ‘échange. Il évoque le présent blog – ce dont l’auteur, ma foi, lui sait gré parce que porteur, fût-il ici inabouti, de dialogue –, mais pour souligner qu’allant y lire le compte rendu de son séminaire, il a compris combien, au moins auprès de cet auditeur-là, ce qu’il voulait dire ‘‘n’était pas passé’’. Il estime que le fait qu’aujourd’hui le concept de témoignage se définisse en fonction seulement de la Shoah doit être remis en question. Il y a sur l’enchaînement des conflits de l’Indochine, de l’Algérie, sur les troubles de l’OAS, de nombreux témoignages, avec  en outre ceci que les deux camps de la fin des événements (les deux idéologies : OAS / FLN) se sont exprimés, ‘‘à égalité’’, dit-il. Or, il le déplore visiblement, ce corpus n’est pas pris en compte lorsqu’on parle de témoins et de témoignages. La question est pour lui: ‘‘Quels types de récits disent vraiment ce qu’est l’Histoire ?’’ La délimitation chronologique lui paraît essentielle pour savoir ce qui ‘‘fait Histoire’’. C’est une notion à laquelle il semble tenir, qu’il m’a je crois reproché explicitement de ne pas avoir vue la première fois dans son discours et que je crains de ne pas mieux voir la seconde. Veut-il parler de recul, comme il est (était) un délai de viduité ? D’autre chose ? Et pourtant quoi d’autre que du « temps » derrière « chronologique » ? Non, les raisons sont autres, de l’émergence de certains corpus (14-18 ; la Shoah) et de l’oubli, de l’effacement des autres, émergence et effacement qu’il souligne. Je n’ai toujours pas décrypté son propos.

C’est Antoine Compagnon qui questionne : « Mais ces textes sur l’Indochine, sur l’Algérie, s’appellent-ils des témoignages ? »

Non, non, répond J-L Jeannelle, les généraux qui souvent les ont commis disent écrire des «Mémoires» et se prennent pour Monluc [ Note : Blaise de Lasseran Massencome, seigneur de ; v.1500-1577 ; maréchal de France sous quatre rois ; grand chroniqueur, il rédige (à partir de 1570), inspiré par Jules César, sept livres de Commentaires (publiés en 1592) sur les événements civils et militaires qu’il a vécus] et non pour des témoins.

Antoine Compagnon y revient : « Mais y a-t-il, quand on parle de l’Indochine, de l’Algérie, le même corpus immense que pour 14-18 ? »

C’est Jean Rouaud qui veut répondre. Il y a au fond, dit-il, assez peu de choses, se plaçant clairement du point de vue de la littérature et ne cherchant, donc, que des écrivains : Jules Roy pour l’Indochine (La Bataille de Dien Bien Phu), Pierre Guyotat pour l’Algérie (Tombeau pour 500 000 soldats ; confirmant sa tendance à l’approximation – mais ai-je bien entendu ? – je crois que Rouaud en a oublié 200 000 …). Et puis ce sont des guerres lointaines [ veut-il  dire : dans l’espace ? Le temps n’est pas si loin… ni l’espace si grand d’ailleurs, pour l’Algérie…] et  les témoins ne veulent pas se souvenir ( ?).

Mais c’est autre chose qu’il veut souligner, Jean Rouaud, et qui a trait au rapport de l’esthétique au témoignage. Il a visité, aux Etats-Unis, un musée consacré aux tableaux peignant la fin de la civilisation indienne. Et il a été frappé par le travail de ces peintres saisis par l’urgence  de témoigner dans de grands tableaux aux couleurs vives, scrupuleusement figuratifs, totalement à l’écart des mouvements qui vont aboutir au siècle suivant à la dématérialisation du sujet et à l’abstraction et se coupant sciemment de la modernité en marche, seconde par rapport à l’absolue nécessité d’une lutte contre l’oubli qu’ils savent aussi contre la montre, et qui partent, à cheval, enregistrer la fin d’un monde qui disparaît. Il cite quelques noms, dont ces deux : Frédéric Remington (mort en 1908) et Henry Farny (né en 1847), parmi d’autres Peintres de l’Ouest (On peut voir plusieurs tableaux représentatifs de cette école sur ce site)

Du coup, Frank Lestringant évoque les peintres français au Brésil [le plus connu semble être Jean-Baptiste Debret, qui y séjourna de 1816 à 1831. On trouve aussi le nom de François-Auguste Biard, pour un séjour plus bref (1858-1860). Il y en a d’autres …], peintres rejoints ensuite par des  ethnologues volontiers photographes, tous témoins d’une société morte, et il évoque Levi-Strauss ….

Il est brièvement coupé par Jean Rouaud qui veut préciser que Levi-Strauss projetait un Roman qui, l’Ère du soupçon et Nathalie Sarraute étant passées par là, ne pouvait plus se concrétiser qu’en Essai …

… et parenthèse fermée, il revient (F. Lestringant) à l’Histoire d’un voyage fait en terre du Brésil (1578) de Jean de Léry, qu’il souhaite avoir le temps et la place d’affirmer palimpseste de Tristes tropiques (1955). Là aussi dit-il, on voit le corps souffrant  et c’est la mort du pasteur qui resurgit à travers le témoignage …. [chacun suit son idée et gratte dans ses acquis]

Antoine Compagnon interpelle Jean Rouaud : « Dans ce concept de littérature-monde [sous entendu : que vous défendez ? que vous connaissez ? que vous représentez (peu probable (?) ?…], peut-on donner le sens de ‘‘monde’’ à la volonté de porter témoignage ? … [ils croisent des lambeaux de phrases :] les écrivains africains, oui, personne ne témoignera s’ils ne le font pas / ils ont eu, souvent, des parents analphabètes, il faut voir d’où ils viennent/ du coup les querelles formelles, de forme, formalistes, ne les concernent pas/ …

Le vrai témoignage, reprend Jean Rouaud, est littéraire. Mais il doit s’appuyer sur un événement dramatique

Antoine Compagnon rappelle qu’on a évoqué [en particulier  lors du séminaire Lanzmann] le témoignage comme incarnation, on peut dire aussi avec cette forme d’incarnation alors qu’est la littérature …

Le témoignage continue la présence après la mort, dit Frank Lestringant qui ne veut pas quitter ses Tragiques (1616). Il y a là un témoignage personnel (d’Aubigné) dont la forme va traverser les générations même s’il a dû attendre les romantiques pour prendre toute sa force…

Jean-Louis Jeannelle, peut-être sur cette idée d’attente, énonce que des textes bruts pourraient à terme resurgir après un relatif écart, comme littérature …

Oui, dit Antoine Compagnon, mais ici [à qui, à quoi disait-il ‘‘Oui’’ ? et j’imagine, la suite le confirme, que le ‘‘ici’’ s’adresse à J-L Jeannelle], on témoigne par le film : Indochine, Vietnam, Algérie …

Mais des films (La 317° section (1965 – Pierre Schoendoerffer), La bataille d’Alger (1966 – Gillo Pontecorvo), dit Jean-Louis Jeannelle, qui n’ont pas toujours rencontré la reconnaissance méritée, alors qu’il y a eu plus de grands films que de grands textes ….

Ce qui semble constituer, d’après mes notes, le mot de la fin.

Un peu abrupt, non ?

Allons, pour quel ‘‘Bilan’’ , tout ça ?

D’abord, ponctuellement, ce n’était pas si mal, aujourd’hui, tant j’avais craint le pire.

On pouvait regretter je crois l’absence d’Annie Ernaux. Pour Claude Lanzmann, je doute, car il est tant centré sur sa propre production que je ne le vois pas participant vraiment à l’élargissement du débat. Les autres, non, ils ont probablement bien fait de s’excuser.

Sève nous aurait dit : Montaigne, Mariella di Maïo : Stendhal, Todorov aurait dit : Tillion et Raczymow aurait dit : Moi. Jean Clair n’aurait guère gêné, puisqu’il n’aurait rien dit cherchant ce qu’il pourrait bien dire et Rancière, ah ! Rancière, sans doute aurait-il épaissi le mystère en prétendant l’élucider.

En sait-on plus sur le Témoin ?

Ma foi, un peu sans doute, malgré tout. Mais seulement un peu. Car au fond, sous le vernis culturel apporté – très agréable, assurément, mais bien friable, tant tous nous oublierons – le concept n’était guère obscur et il ne faudrait pas essayer de nous faire croire que depuis la nuit des temps, dans la monotonie de son quotidien las comme dans l’éclair brutal et provisoire de quelque circonstance exceptionnelle, l’homo sapiens sapiens faisait, comme Monsieur Jourdain de la prose, du témoignage sans le savoir. Il le savait. Et l’héroïque et anonyme victime de la chambre à gaz qui s’adressait à Filip Müller n’avait pas eu besoin de longues études pour dire l’essentiel, dans l’horreur du moment et un espoir jamais éteint en l’homme : Vis, toi, pour témoigner !

Deux choses peut-être surnagent, là. À travers ce qu’a dit Jean Rouaud, cette idée que le vrai témoignage est artistique (il a dit littéraire, on doit pouvoir étendre), mais qu’il doit s’appuyer sur un ressort dramatique (et même le banal, parfois, l’est … ou devra l’être rendu, justement pour être objet de témoignage). À travers cette autre approche de Lanzmann, où le visage, le corps, le regard, et puis soudain, l’absence et le silence, l’aphasie, témoignent. Dans les deux cas, ce qui témoigne, et quoi d’autre ?, c’est l’émotion.

 

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09 avril 2009

Séminaire n°12

Mardi 24/03/2009

Claude Lanzmann et Eric Marty

Sur Shoah

Antoine Compagnon a d’abord pensé à Shoah en invitant Claude Lanzmann, mais depuis cette invitation, il y a eu la publication, chez Gallimard des Mémoires de ce dernier, puisque tel est le sous-titre de son gros livre de souvenirs ou de réminiscences ou … de témoignage ( ?) : Le lièvre de Patagonie.

Eric Marty est professeur à Paris VII – Diderot. Il a écrit sur Barthes, sur Gide … Il est là pour échanger avec Claude Lanzmann. Il s’agit en fait de dialoguer autour de la notion de Témoin.

Voilà, pour l’essentiel, la présentation d’Antoine Compagnon. Claude Lanzmann est depuis 1986, après la disparition de Simone de Beauvoir, directeur des Temps Modernes. Il porte bien ses 83 ans, robuste, massif, solide. Eric Marty est de beaucoup plus jeune, donnons lui la cinquantaine.

J’essaierai de revenir, de façon séparée, sur le pavé inattendu qu’est Le lièvre…,  souvent irritant, au fond stupéfiant et me semble-t-il très mal « situé » par les critiques qu’il a fait fleurir (et qui l’ont encensé) ces dernières semaines et dès sa parution. Je tenais à le lire avant d’aborder ce compte-rendu de séminaire – d’où aussi mon retard, 550 pages quand même … - mais c’est à part que j’en reprendrai les apports, en limitant ici au seul nécessaire la lumière projetée par cette lecture sur l’intervention de Lanzmann.

Concernant Eric Marty, le quotidien Le Monde publiait, quelques  jours après son intervention, dans son édition du 28/03 et sous le titre « Les mauvaises raisons d’un succès de librairie », une attaque en règle contre le livre de Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé (Fayard – 2008), livre accusé par lui de nier l’identité juive au bénéfice, de fait, des seuls palestiniens. En ce combat douteux, on avait droit  presque aussitôt en retour et dans le même journal à la réplique de l’accusé : « Comment critiquer un livre sans l’avoir vraiment lu ». Sans détailler (on pourra se reporter aux articles), ces précisions pour souligner l’implication d’Eric Marty dans des débats dont Shoah n’est pas le moindre volet …

Marty, en attendant – revenons à nos moutons - annonce qu’il veut ce soir « repartir du Lièvre » et « ping-ponguer » avec  Claude Lanzmann, de Shoah à la Patagonie, autour du témoin, de la question du témoin (ajoutant en guise d’éclairage, mais sans commenter : Ricœur, Derrida, …). Il dit qu’une tentation normative est apparue ces dernières années, comme un désir de témoignage compilatoire qu’il verrait assez bien – et on sent dans son ton toutes ses réserves – représenté par Todorov. Mais pourtant – précise-t-il – il y a autre chose qu’une nécessité d’accumulation dans le témoignage, il y a comme l’exigence d’approcher d’une limite extrême, une exigence qui pourrait se lire  derrière cette phrase du Lièvre (page 523) : « Parce que Shoah ne transige jamais avec la vérité, il est en un sens la transgression même ». D’où ce rapprochement dont il se demande s’il faut l’opérer : Transgression & Témoignage ?

Il propose, pour amorcer le dialogue (Claude Lanzmann, pour le moment, se tait…) la projection de deux courts extraits de Shoah autour de deux témoins : Filip Müller et Rudolf Vrba (prononcer, semble-t-il : Verba), le premier, tchèque, membre du Sonderkommando d’Auschwitz (commando spécial qui se trouvait à la dernière station du processus de destruction, à l’entrée de la chambre à gaz), le second, slovaque, qui pilotait en interne la résistance juive du camp et a réussi à s’évader.

Ces témoins disent, et puis disent qu’ils ne peuvent plus dire …

Curieusement ( ?), je n’ai pratiquement rien retenu de cette projection.

Madame de Vehesse, dans son compte-rendu, a fidèlement reproduit le témoignage de Filip Müller tel qu’on l’entend dans l’extrait projeté (plus exactement tel qu’il a été traduit dans le livre Shoah de Lanzmann, disponible en Folio). On pourra s’y reporter. Je me limiterai ici à mes notes, qui concernent les commentaires post-projection de Lanzmann et la suite de l’échange.

Cette séquence avec Filip Müller, dit Claude Lanzmann, demeure énigmatique :  « Il est arrivé très tôt à Auschwitz. Il est tchèque. Il est au Sonderkommando dès le printemps 1942. C’est un homme que j’aime, que j’admire. C’est un héros, un saint, un martyr. Il a, comme d’autres, glorifié, sanctifié la vie au royaume de la mort. La survie des membres du Sonderkommando dépendait de l’arrivée des transports [des victimes programmées des gazages]. Aucun des membres ne devait à terme survivre, afin qu’aucun ne puisse témoigner. Le témoignage dans le film de Filip Müller évoque mars 1944. »

Et Claude Lanzmann lit ce dont Müller témoigne (exhaustif chez Mme de Vehesse) : « Le commando spécial vivait une situation extrême, chaque jour, sous nos yeux, des milliers d’innocents disparaissaient par la cheminée (…) nous comprenions au mieux ce que représentait la possibilité de survivre (…) l’espoir demeure en l’homme aussi longtemps qu’il vit (…) ainsi nous avons lutté, avec l’espoir quand même que nous réussirions, contre tout espoir (…) »

Mais, extraordinairement, commente Lanzmann, quand arrive un transport de tchèques, soudain, Müller craque, il se brise, il veut mourir, il veut mourir, il entre dans la chambre à gaz avec eux : « c’est à mes compatriotes que cela arrivait », ce sont des juifs tchèques, il a réentendu la langue maternelle, soudain, il ne supporte plus ce qu’il avait jusque-là supporté, car cela arrive « aux siens ». Et Lanzmann insiste : « Elle est là l’énigme. Quand il dit (Müller) : ‘‘Ma vie n’avait plus aucune valeur’’, là, à cause de ces tchèques, qui vont mourir ‘‘dans sa langue maternelle’’. Et  les condamnés lui disent : ‘Non, sors, ne meurs pas, tu dois rester en vie, pour témoigner de notre souffrance’’. »

Et Claude Lanzmann poursuit : « Les larmes de Filip Müller, c’est ‘‘l’incarnation’’, comme celles d’Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka [on a vu la séquence avec Jacques Rancière, séminaire n°10], qui disait ‘‘nous étions morts au sentiment’’, puis soudain, sur l’histoire qu’il avait commencé à raconter avec un sang-froid apparent, une grande maîtrise, se bloque, se brise, pleure. Je n’ai pas arrêté la caméra, j’avais senti que quelque chose s’annonçait et un instant avant, j’avais fait procéder, bien qu’il restât encore cinq minutes de pellicule, à son rechargement. Ces larmes de Bomba sont le sceau du vrai. Ce n’était pas, mon insistance, sadisme mais piété, j’étais dans l’impératif catégorique de la recherche de vérité. »

En fait, pour qui a lu les cent dernières pages du Lièvre …, dont Shoah est le thème central,  on voit que Lanzmann reproduit quasiment mot à mot ce qu’il y a écrit. Il continue : « Pour beaucoup, Shoah est un film qui transgresse le face à face avec le mal radical, et les gens ne sont pas d’accord. Des rabbins, des archevêques ont fui le film [dans le Lièvre…, l’affaire est présentée limitée à deux cas : le grand rabbin René-Samuel Sirat et le cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris]. Il y a une relation étrange entre la foi et l’absence de vérité, la fuite devant la vérité : le mal n’existe pas…. »

Eric Marty intervient à ce moment-là : « Vous dites d’un témoin, dans le Lièvre …, ‘‘Ce visage est le lieu même de la Shoah. L’incarnation.’’ Pourquoi ? » [page 455 : « Michael Podchlebnik (…) tout est dans son visage, merveilleux visage de sourire et de larmes, ce visage est le lieu même de la Shoah »]

« Très beau visage, bouleversant », dit Lanzmann. « Un survivant [de Chelmno (Le Lièvre …, page 453 :) où 400 000 juifs furent assassinés par l’oxyde de carbone des moteurs des camions Saurer] qui a vu sa femme et ses enfants quand il a ouvert pour la première fois les portes arrière, car il sortait, après l’opération, les cadavres des véhicules. Un autre survivant de Chelmno avait dit, avant lui : ‘‘On ne peut pas se représenter cela’’. Lui dit dans le film : ‘‘Il ne faut pas parler de cela’’. Pourquoi parle-t-il quand même ? Il répond à cette interrogation : ‘‘Parce que vous me posez des questions’’. Il sourit constamment, enfin, une sorte de sourire. Il sourit après chaque phrase, profonde. Je demande à l’interprète : Pourquoi ? Et le retour : Que voulez-vous qu’il fasse ? Qu’il pleure ? On est vivant, et quand on vit, mieux vaut sourire… C’est plus tard qu’il raconte, qu’il arrive à l’ouverture des portes arrière du camion, et là, ce souriant se brise, fond en larmes. Il a dit aux allemands qui étaient là : ‘‘Tuez-moi’’. Non. Il s’est évadé au bout de trois mois. Il ne dira plus rien là-dessus. Les survivants de Shoah reviennent du fond du crématoire, ce ne sont pas des survivants, ce sont des revenants. »

Eric Marty intervient. Tous les témoins juifs du film, dit-il, ont une sorte d’aura qui relève de l’image (de la magie ?) cinématographique.  Or dans le Lièvre …, il y a le refus affirmé de l’approche psychologique, le refus de vouloir comprendre tant la psychologie du bourreau que celle de la victime [Marty parle des témoins interrogés des deux côtés]. Ils sont tous dans l’oubli de soi et c’est ce qui les désigne d’autant plus comme porte-paroles.

Les larmes [du film] dit Lanzmann sont une résurrection de la peine, de la douleur … Dans le film, précise-t-il, il y a trois catégories de témoins : les revenants juifs, les tueurs, les témoins polonais voisins des camps. Quand j’ai su quel film je devais faire, pour amener les revenants à parler à la caméra pour dire l’impossible, je devais en savoir le plus possible sur eux avant de tourner. J’ai passé, dit Lanzmann [il le détaille dans le Lièvre …] deux jours et deux nuits avec Abraham Bomba dans une cabane de montagne, près de New York, pour essayer de lui faire tout dire – enfin, tient-il à rectifier, pas tout, on ne dit jamais tout – mais sans caméra. Et c’était différent. La caméra est clairement un outil de l’incarnation.

Et puis, sans transition [du moins dans mes notes …( ?)], il laisse tomber : Rudolf Vrba, qui s’est évadé, est un grand héros de l’humanité. Des gens comme lui ne devraient pas mourir…

Eric Marty relance : « Müller dit deux fois ‘‘témoin’’ ; être témoin de la scène terrible de l’arrivée des transports, de l’arrivée des compatriotes tchèques et être sommé par une victime de vivre  pour témoigner … »

Ce qui l’emporte, dit Lanzmann, c’est la manifestation extraordinaire de courage dont il est le témoin, ces gens en sang qui chantent sans espoir, qui soudain [Müller a raconté l’anecdote dans son témoignage de cette réaction inattendue d’un groupe de 500 ou 600 jeunes gens ] ayant totalement compris ce qui les attendait dans la chambre à gaz, se sont mis à chanter ensemble l’hymne national tchèque et puis Hatikvah (l’Espoir), justement, hymne du sionisme depuis 1933 devenu hymne national israélien en 1948. D’entendre ces deux chants, c’est ça – Lanzmann pesant ses mots semble sincère et, dit-il, ‘‘je crois au fond que je le comprends ici, au Collège de France pour la première fois, il m’inspire …’’ -  c’était ça l’énigme et c’est ça qui le fait craquer, c’est là que son instinct vital s’effondre.  Il évoque ensuite la réplique des allemands donnant aux « chanteurs » le choix entre la mort immédiate au lance-flammes et la docilité (déshabillage et entrée dans la chambre à gaz) pour une mort différée de quelques minutes …

Eric Marty de nouveau : « Il n’y a pas de témoignage sans interlocuteur… Il faut Claude Lanzmann et la caméra pour porter et supporter la parole et le témoignage… Vous écrivez dans Le Lièvre … : ‘‘Le temps, un jour, et dans des circonstances dont je ne saurai rien [rem. personnelle : formulation assez énigmatique me semble-t-il], a pour moi interrompu son cours. Cette suspension du temps a été d’une rigueur implacable pendant les douze années de la réalisation de Shoah. Ou, pour le dire autrement, le temps n’a jamais cessé « de ne pas passer » (…) Cette formulation indique  à la fois l’écoulement inexorable de ce qu’Emmanuel Kant appelait « le sens interne » et son interruption’’. » [page 545]

Claude Lanzmann : « Oui, le temps s’est arrêté. Sinon, comment passer douze ans à produire cela … »

Antoine Compagnon intervient alors: « Vous définiriez vous comme témoin de cette entreprise ? »

« Témoin ? », reprend Lanzmann… « Témoin de témoins ? Je n’ai jamais bien compris… Je me suis comparé … [Il est hésitant]. Ne pas comprendre a été ma loi d’airain ; un cheval avec des œillères, sans regard  latéral, regardant le soleil noir de Shoah, le mode le plus pur du regard, la clairvoyance même… Les gens ne veulent pas regarder en face, ils se réfugient dans des frivolités, dans des questions, ‘‘Ce n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime de l’humanité…’’, la question : ‘‘Pourquoi les juifs ont-ils été tués ?’’, la question même révèle son humanité [celle du questionneur ? veut-il dire inhumanité ? Ces pensées incertaines à voix haute, et qui vont continuer quelques instants, sont assez confuses, il ne s’en expliquera pas au-delà …]. Il y a peut-être des questions nécessaires, mais elles ne sont pas suffisantes … J’ai voulu éviter la dimension ‘‘endoctrinement des jeunes nazis’’, par ailleurs vrai, et j’ai voulu commencer par la violence nue…

En tout cas, si moi je ne suis pas sûr d’être témoin, Shoah, le film, fait depuis 24 ans la première phase du … ( (?) illisible) : L’action commence de nos jours. Tout est immédiat. L’action au sens racinien, et aussi au sens nazi, l’Aktion, des mots qui désignent … ( (?) illisible). De nos jours, tout est là, chaque fois qu’on voit le film, il ne peut pas vieillir. Le temps s’est arrêté aussi dans le film. »

Eric Marty repart sur une citation de Pierre Vidal-Naquet que Franck Nouchi (Le Monde des livres du 21/03). a reprise dans un court article  sur le Lièvre …: Shoah ou le temps retrouvé Il la lit : « Il m’est arrivé d’écrire, avant Shoah, qu’une des questions qui se posaient aux historiens d’aujourd’hui était de faire entrer dans l’histoire l’enseignement, si je puis dire, de Marcel Proust, la recherche du temps perdu comme temps perdu et retrouvé tout à la fois. C’est ce qu’a réalisé Claude Lanzmann dans ce film (…) où tout repose sur les questions qu’il pose aujourd’hui à ses témoins et sur les réponses qu’ils lui font. Et, je le sais bien, derrière chacune de ces questions, il y a toute l’historiographie de la Shoah que Lanzmann connaît aussi bien qu’un historien de métier » (Article de Vidal-Naquet publié en octobre 1988 dans Les Temps modernes)

Claude Lanzmann démarre au quart de tour : « Lisez, tout, vous n’avez pas tout lu ! ».

Effectivement, Nouchi a reporté en fin de son article, trois paragraphes plus loin, une chute que livre ainsi, sur ordre, Eric Marty ; et que voici :  « Entre le temps perdu et le temps retrouvé, il y a l’œuvre d’art ». Ah ! Il y tenait, Lanzmann, à l’œuvre d’art !

Et du coup, il précise : « Oui, Vidal-Naquet est un antisioniste fanatique. Mais après avoir vu Shoah, il est venu vers moi et il m’a dit : ‘‘Je mets genou en terre’’. Les autres historiens ont été saisis de panique. Il y a eu, dans les Annales, un article de Lucette Valensi, qui disait : « Vidal-Naquet cite trois œuvres majeures qui ont plus fait pour la connaissance de l’extermination des juifs que le travail des historiens de métier : l’œuvre de Primo Levi, celle de Raul Hilberg [étude américaine : La destruction des juifs d’Europe] et Shoah de Claude Lanzmann … ». Mais, complète Lanzmann : « À peine les a-t-elle cités qu’elle se hâte de dire : « Ne nous arrêtons pas sur ces noms… ». Tout cela comme si l’autorité directe des témoins, dans la force  de leurs témoignages, menaçait l’existence même de l’Histoire comme discipline » ….. »

L’heure est assez largement dépassée. Je n’ai pas de notes d’une sortie structurée. Le souvenir d’une politesse de Compagnon du type : « Il nous reste encore à remercier Claude Lanzmann etc… ».

Voir et entendre Lanzmann était intéressant. Il était un peu dans sa bulle, guère à l’écoute au fond d’une éventuelle attente, soucieux de dire ce qu’il estimait avoir à dire, attentif à ce qu’on reconnaisse à Shoah sa place, n’hésitant pas à faire répéter une question mal perçue (ou déjà oubliée), donnant le sentiment d’une forme de rugosité assez sympathique, assez voisine des impressions qui se dégagent de la dernière partie du Lièvre…, consacrée à l’élaboration de Shoah. Une impression quelque peu en rupture avec celle qui émane des 450 premières pages du livre. Mais décidément, j’y reviendrai…

Eric Marty était légèrement en porte-à-faux. Compagnon est resté à l’écart. Non, c’était une heure pour Lanzmann, avec toujours cette question, qui correspond à son refus de comprendre, dans un acharnement maintenu visant à arrêter le temps pour que, simplement et éternellement, elle se pose : « Cela a été. Comment cela a-t-il été possible ? ».

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06 avril 2009

Leçon n° 13 et Dernière

Mardi 31 Mars 2009

‘‘C’est le dernier cours’’, entame Antoine Compagnon qui vient de se glisser derrière la paillasse et de s’asseoir, vaisseau fantôme d’une pensée proustienne perdue dans les sables de son interminable introduction, loin de la roborative auto-dérision stendhalienne, guidant sa vacation vers le farcesque involontaire en l’éparpillement découragé d’une érudition sans boussole, Nord magnétique et thème de l’année perdus, ‘‘C’est le dernier cours, et je poursuivrai comme si de rien n’était l’introduction historique entamée la semaine passée … ’’

Dans l’amphi résigné, quel ne fut mon ennui

S’engage la litanie répétitive des rappels antérieurs : « Cette période, des Lumières au Romantisme … charnière, transition … des Vies à la biographie, du genre ancien, grec, latin, médiéval, au cœur de la rhétorique … à la biographie, jeune, moderne, ambiguë aussi, à cheval entre la littérature et l’histoire … L’apparition des termes biographie, biographe, à partir du XVIII° siècle … le dictionnaire de Trévoux : « Auteur qui écrit des vies ou de saints ou d’autres » … le dictionnaire de l’abbé Prévost… »

On peut aller relire toute la fin de la leçon 12….

J'ai levé le stylo, j'économise l'encre

Antoine Compagnon, il est temps, levons l'ancre

Cette intro nous ennuie, allons, appareillons !

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton savoir pour qu’il nous réconforte !

Ne te répète pas, le bis peu nous importe !

Et ne nous traite pas toujours comme des veaux !

Ouvre-nous l’Inconnu, montre-nous du nouveau !

Thibaudet ? J’ai entendu Thibaudet ? Mais, on n’en a pas parlé la dernière fois….

Mon esprit se réveille et puis ma main griffonne,

Au nom de Thibaudet un espoir se redonne …

Du neuf, du neuf enfin, bousculant les tabous…

Il était temps, car ma patience était à bout !

Oui, Thibaudet donc apparaît, parlant dans un article au sujet de Sainte Beuve d’hagiographie vomitive, et plus loin de méthode hagiographique, clé des biographies littéraires et historiques (où l’on retrouve, dit Compagnon, l’incertitude du statut de la biographie, entre Histoire et Littérature …)

Bref sursaut, on replonge : « … importance du quatuor, des couples génériques, bio-hagio/graphe-graphie l’écriture de vie … sa sécularisation – laïcisation …  période charnière … travail de Reinhart Koselleck. … »

Ah ? Il a dit Lanzmann ? Anecdote nouvelle, notons [elle est exécrable mais je la risque, c’est le dernier compte-rendu de cours : ‘‘… notons, comme dit Amélie’’. Désolé]  : « Claude Lanzmann, la semaine dernière, en quittant le Collège où il avait entendu, avant sa propre intervention, ce que je disais de l’apparition du terme biographie, me rappelait – en quelque sorte off the record - que John Dillinger avait été abattu [ le 22 juillet 1934] alors qu’il sortait d’un cinéma de Chicago, une salle qui existe encore aujourd’hui, alors célèbre pour son air conditionné, qui s’appelait, curieusement le Biograph Theater [on projetait ce jour là  Manhattan melodrama, avec en vedette Clark Gable]. Pourquoi ce nom, si inattendu, pour une salle de spectacle ? »

Et la litanie reprend … ah ! non, il y a un ajout : « Le mot apparaît très tôt, à la Renaissance, mais comme hapax (occurrence trouvée, mais unique). On relève en 1583, ouvrage anonyme avec querelle d’attribution à la clé : Biographie et Prosopographie des rois de France, où leurs vies sont brièvement décrites (…/ titre à rallonge) ».

Le catalogue de la BN, dit Compagnon, sous la responsabilité du père Jacques Lelong et de Jean-Charles Brunet (éminents bibliographes : fin XVIII° / début XIX°) attribue (semble-t-il faussement) l’ouvrage à Antoine Du Verdier  [érudit, référencé par ailleurs, pour ce que j’ai pu voir, comme auteur, en 1573, d’une Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres, et semble-t-il surtout, en 1585, d’une Bibliothèque françoise, sauf erreur monument bibliographique élevé aux poètes de la Pléiade (…finissante ; il semble qu’il ne restait plus guère, au moment de sa parution, que Ronsard)].

Les disputes de bibliographes, dit Compagnon, soulignent la connivence de la biographie et de la bibliographie comme sciences auxiliaires de l’Histoire  et il repart pour un petit tour en leçon 12, sans éclairage nouveau, avec les Vies de Giorgio Vasari et l’Histoire de l’Art, où la critique d’attribution est essentielle (…) Le terme bibliographe, non cité last week, est dans le dictionnaire de Trévoux version 1752 : « personne versée dans la connaissance des livres ».

Prétendre aborder dit-il (…je n’en avais pas l’intention, pourquoi prendrais-je cette remarque comme un avertissement ? )  une généalogie des bibliographes ne peut se faire sans évoquer le plus connu de ceux qui œuvrèrent (sévirent ?) au XIX° siècle : Quérard [ Joseph-Marie (Rennes –1797 / Paris – 1865) ; auteur en particulier de La France littéraire, répertoire quasi exhaustif de la production éditoriale française entre 1700 et 1840 ]. La bibliographie, énonce-t-il, est au cœur de la connaissance des livres.

Mais revenons à 1583. Aujourd’hui, l’attribution (hâtive ?) à Antoine Du Verdier de la Biographie et Prosopographie des rois de France sus citée est abandonnée au profit plus probable du libraire qui l’édita.

Quant au vocable : quid du terme prosopographie ?

En grec, dit Compagnon, prosôpon, c’est la personne, la face, la figure [Note :intervient aussi dans prosopopée, figure de style qui donne la parole à des morts, des absents, des objets, des idées, des animaux, qui en « fait » des personnes (le verbe grec poieîn (faire) s’est là adjoint à prosôpon). On étudiait autrefois dans les classes de lycée la Prosopopée de Fabricius (Jean-Jacques Rousseau. Discours sur les sciences et les arts (1750) ]

La « prosopographie » est alors la « description des qualités physiques d’un personnage, d’une personne ».

Et puis un repentir : « …pour en finir avec l’attribution coupable de Lelong-Brunet, c’est sa Prosopographie ou Description des personnes insignes, enrichie de plusieurs effigies & réduite en quatre livres [que j’ai citée plus haut] qui a par extension – on ne prête qu’aux riches – fait d’Antoine Du Verdier le putatif auteur de l’autre.

Sa Prosopographie avérée renvoie à un souci de description des grands personnages de l’antiquité dont on trouve plus que des traces dans les Essais de Montaigne. »

On peut sentir les termes (et les démarches) comme complémentaires : la description (prosopographie) vient se porter aux côtés et en renfort du récit de vie (biographie).

Le terme de prosopographie a pris ultérieurement le sens de biographie collective, avec l’érudition allemande du XIX° siècle qui pose la chose en auxiliaire de l’Histoire et comme ensemble, rassemblement, des biographies d’un groupe ou d’une classe sociale, avec ce modèle qu’a étée la Prosopographia imperii romani publiée à la fin du XIX° siècle [ Référence trouvée : Edmund Groag ; Arthur Stein ; Preussische Akademie der Wissenschaften . Est-ce la bonne ? Amazon propose (?) une édition (indisponible!) de 1933 ]

Prosopographie, continue Compagnon, est un terme (et un fait) à la mode aujourd’hui, avec la multiplication des annuaires et dictionnaires de toutes sortes. On a par exemple publié des prosopographies de la III° République ; l’historien Christophe Charles a donné ce nom à des dictionnaires de professeurs du Collège de France, de la Sorbonne, …

Mais à la Renaissance, les deux termes (prosopographie et biographie) sont encore substituables. On peut se poser la question pour Sainte-Beuve. Voyons, ses Portraits , sa Critique, est-on dans le « bio… » ou dans le « proso… » ? S’agit-il de « proso… » individuelle ou de « proso… » » collective ? Chateaubriand et son groupe littéraire, ou Port-Royal, collectif, non ?

Compagnon lit, dans la préface de Port-Royal: « En un mot, on se conduira avec Port-Royal comme avec un personnage unique dont on écrirait la biographie : tant qu’il n’est pas formé encore, et que chaque jour lui apporte quelque chose d’essentiel, on ne le quitte guère, on le suit pas à pas dans la succession décisive des événements ; dès qu’il est homme, on agit plus librement envers lui, et, dans ce jeu où il est avec les choses, on se permet parfois de les aller considérer en elles-mêmes, pour le retrouver ensuite et le revenir mesurer. »

… où Sainte-Beuve, commente-t-il, souligne ainsi qu’il ne traite pas à l’identique les années de formation et les années de maturité. Il ajoute : … auteur essentiel de la critique littéraire, Sainte-Beuve aime les portraits de groupe …

Mais je (Compagnon) le redis : nuançons. Les Vies relèvent de l’ancien, genre noble, élevé, « geste » ; la Biographie est laïcisée, sécularisée avec parfois, la tentation (la nostalgie ?) d’un ennoblissement, dès lors qu’on l’intitule … Vie ( !). Ainsi André Maurois, qui s’en fit une spécialité : La vie de Disraeli, Ariel ou la vie de Shelley, Prométhée ou la vie de Balzac, Olympio ou la vie de Victor Hugo, Lélia ou la vie de George Sand … A noter toutefois que l’article défini distingue ce « … la vie de… », en singularisant, d’un « Vie de … » qui eût été pesant et compassé de solennité et d’exemplarité à l’ancienne. Ce « la vie » institue aussi … la vie comme unité de mesure, comme cette globalité close qu’enferme et résume l’énigme du Sphinx que résout Œdipe [ Quel est l’être doué de la voix qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ? / Rép : L’homme, enfant, puis adulte, puis vieillard ].   

Compagnon esquisse une opposition entre Sainte-Beuve et Montaigne en soulignant le premier attentif aux années de formation et par là même du côté de la biographie, occupé d’un souci moderne et le second disant l’importance de la mort dans le parcours des hommes dont on raconte la vie, au point qu’il soit interdit de conclure avant la fin, qui peut altérer le sens de tout ce qui l’a précédée (Mauvaise vie / Mort bonne – Vie bonne / Mauvaise mort). Montaigne, par là du côté des Vies, est ainsi occupé d’un souci ancien. Mais, dit Compagnon, conciliant, rien n’est aussi tranché et ces deux soucis, chez ces deux auteurs, se croisent, et puis - en incidente - : « Quand nous lisons une biographie, n’allons-nous pas vite, et d’abord, à la fin ? »

On peut, poursuit-il, comptabiliser des Vies depuis l’antiquité. On en voit des « morceaux » chez Hérodote (~ 484 – ~ 425), chez Thucydide (v. ~ 470 – v.~395), tandis que Xénophon (v.~425 – v.~355) donne davantage dans le récit de vie, le portrait élaboré ; sa Cyropédie est un portrait (romancé) de Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire perse (v. ~550), ses Helléniques riches en portraits historiques, narrent l’histoire des Trente [ Nom donné au gouvernement oligarchique de trente magistrats imposé par Sparte à Athènes après sa capitulation en ~404 à l’issue de la guerre du Péloponnèse. Les Trente furent renversés au bout de huit mois par une révolution menée par Thrasybule et  qui restaura la démocratie].

L’Histoire, dit Compagnon, devient inséparable des récits de vies….

Et les Vies sont un grand genre romain. Il liste :

Cornélius Nepos (~99 - ~24) : De excellentibus ducibus (Vies des grands chefs de guerre)

Suetone (v. 70 –v. 130) : Les Vies des douze Césars et le De viris illustribus (Sur les hommes illustres ; littérature latine). Les Douze Césars : une prosopographie, précise Compagnon, des douze empereurs qui se succèdent, de Jules César à Domitien (pour mémoire, après Jules et dans l’ordre : Auguste – Tibère – Caligula – Claude – Néron – Galba – Othon – Vitellius – Vespasien – Titus – Domitien) ; l’ouvrage, dit Compagnon, est de portraits plus que de récits, avec  une composition non pas chronologique mais rhétorique : l’origine, la naissance, la carrière, la magistrature, l’œuvre, les bienfaits, les caractères physiques, la mort et ses présages.

Plutarque (grec ; v. 46/49 – v. 125) : Vies parallèles. Cinquante biographies couplées, un grec / un romain.

Diogène Laërce (grec - datation imprécise – début III° siècle (post J.C.)) : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.Nombreuses précisions biographiques et bibliographiques dans ce qui est la première Histoire de la philosophie grecque. Il avance, pour chacun, suivant un même plan : résumé de la vie / doctrine / liste des œuvres / mort / épigramme morale [ … pour moi « faux ami » (sans doute par attraction de l’unité de poids), j’ai dû pour la nième fois aller m’assurer qu’épigramme était féminin (je note, dans le Robert, que le genre est resté incertain jusqu’au XVIII° siècle) … et je suppose par ailleurs que Compagnon utilise ici le sens grec originel d’epigramma, inscription, devenu ensuite (p.ex. XVI° siècle, Marot) celui de petite pièce en vers sur toutes sortes de sujets, car au sens moderne, il y a dans épigramme une intention satirique qui ne semble pas être – sauf  erreur - celle de Diogène Laërce. Et en retournant après coup aux dictionnaires, je viens de lire (référence donnée par Littré) un paragraphe de Sainte-Beuve, dans le Constitutionnel du 4 janvier 1864, en forme de mise au point qui souligne la nuance que je viens d’indiquer ]

L’esprit de ces Vies, exemplaires, dit Compagnon, est qu’elles sont écrites pour enseigner comment vivre, jouant justement de leur exemplarité, de l’auctoritas, dans une finalité qui fait l’exactitude seconde…Des phénomènes d’antipathie, de sympathie y peuvent s’enclencher, jouer un rôle, et l’exemplarité peut être a contrario, comme chez Suétone où les vices sont montrés, mais pour qu’on s’en éloigne ….

L’inflexion médiévale du genre va le pousser vers la piété (avec cette exception que constitue la Vie de Charlemagne (742  - 814) [composée peu de temps après sa mort par Eginhard (770 – 840), un lettré qui avait été de ses proches conseillers]), vers les Vies de saints, avec comme modèle La légende dorée [Legenda aurea ; Jacques de Voragine (Iacopo da Varazze (1228/1230 - 1298)) . Dominicain italien ; archevèque de Gènes ] biographie collective où les vies des saints sont relatées selon les modèles de la liturgie, en trois étapes : la vie / les miracles / le martyre.

A la Renaissance, Suétone et Plutarque sont les plus lus. On retourne aux héros, qui remplacent les saints. On lit, on approuve ou on désapprouve, on médite, et on interprète aussi ces Vies non exemplairement, en fixant son attention sur une autre dimension, moins édifiante, moins canonique, de la figure racontée, car les détails annexes sont nombreux, chez Plutarque par exemple, à côté des hauts faits  (Montaigne en fait son miel). L’imitation du héros reste le but, mais les « particulières vérités » donnent aussi des leçons. Et puisqu’on vient de dire Montaigne … Il s’intéresse à l’homme vrai, à l’homme réel plus qu’à l’homme glorieux ; la particularité, la complexité le retiennent, il cherche l’idiosyncrasie [ le tempérament personnel, l’ensemble des réactions propres à l’individu ] : Alexandre (dans le chapitre I des Essais, livre  I) clément et cruel [ complément : « si gratieux aux vaincus » écrit de lui Montaigne, mais aussi, tout de suite après à propos d’un ennemi vaincu et arrogant, ce trait : « … ‘‘et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gémissement’’. Et tournant sa cholere en rage, [Alexandre]  commanda qu’on lui perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif , deschirer et desmembrer au cul d’une charrette. »] ou Plutarque, doux et colérique… Il veut trouver l’individualité sous l’armure [ celle-là même que Jospin, raide comme un passe-lacet, voulait fendre … On a vu ensuite le résultat ] : « Il se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit un’ odeur souefve  (suave), par quelque rare et extraordinaire complexion : dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. » (Livre I-Chap. LV-Des Senteurs)

notation que Montaigne retient d’un portrait de Plutarque ; ou encore :

« C'estoit une affetterie consente (conciente) de sa beaute, qui faisoit un peu pancher la teste d'Alexandre sur un costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras : Julius Cæsar se grattoit la teste d'un doigt, qui est la contenance d'un homme remply de pensemens penibles : et Ciceron, ce me semble, avoit accoustumé de rincer (gratter) le nez, qui signifie un naturel mocqueur. » (Essais - Livre II- Chap. XVII- De la præsumption)

… pris de nouveau chez Plutarque.

Alexandre, ne peut s’empêcher de noter en incidente Compagnon, image antidatée de la sprezzatura des courtisans….

Dans le livre II, au chapitre XXXVI, Des plus excellens hommes, Montaigne, dit Compagnon, nous livre son Panthéon : Homère, Alexandre le Grand et plus encore, EpaminondasLe tiers (le troisième) et le plus excellent à mon gré, c’est Epaminondas »). Note sur Epaminondas: Général et homme d’état béotien (~418 - ~362), il a su imposer l’hégémonie de Thèbes sur la Grèce centrale dans le cadre de campagnes renouvelant la stratégie militaire  dont la dernière (bataille de Mantinée), victorieuse une fois encore sur les forces alliées de Sparte et d’Athènes appuyées par d’autres cités lui coûta la vie (d’après Le Robert).

Montaigne, rajoute Compagnon, grand lecteur qui thésaurise et utilise tout ce qu’il a lu ailleurs, par exemple chez Quinte-Curce [ Note : Historien latin du 1er siècle (post JC), auteur d’une Histoire d’Alexandre en dix livres (les deux premiers perdus) ]

Il poursuit. Dans Des livres (livre II, chap. X), Montaigne précise:

« Les historiens sont ma droitte bale (mon coup préféré): car ils sont plaisans et aysez : et quant et quant [et tout de suite] l'homme en general, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu : la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemens : plus à ce qui part du dedans, qu'à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laërtius [Diogène Laërce], ou qu'il ne soit plus estendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. »

Une citation encore, dans De l’institution des enfants (livre I, chap.25 ou (26 selon édition)) :

« Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes ames des meilleurs siecles. C'est un vain estude qui veut : mais qui veut aussi c'est un estude de fruit estimable : et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reservé à leur part. Quel profit ne fera-il en ceste part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les moeurs de Hannibal et de Scipion : ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son devoir, qu'il mourust là [Note : Vainqueur d’Hannibal, Marcellus, ~268 - ~208, général et homme politique romain, cinq fois Consul, périt en tombant dans une embuscade ]. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en juger. »

Mais, dit Compagnon, il est tant de conclure… En fait l’heure a tourné ; dura lex, sed lex, il lui reste à organiser, plus que la fin du cours 2008-2009, dont il a assez dit qu’il l’avait à peine entamé, son interruption.

Il se contente donc de constater qu’il n’aura pas le temps d’aborder les transformations à suivre de l’ écriture de vie, disant rapidement que l’évolution des Vies de saints commence vraiment au XVII° siècle en même temps que des Vies d’écrivains (de Ronsard, de Racine, de Pascal …) se font jour en biographie. Ce sont eux, les nouveaux saints … Simultanément, les écrivains font l’objet d’anecdotes, le genre des « Ana », souvent fondé sur ce que rapportent leurs disciples, se constitue, qui côtoie l’hagiographie… Les traits particuliers rapportés sont comme une prémonition des biographèmes chers à Barthes. Et le modèle des Ana, ce pourrait bien être les Essais de Montaigne… à rebaptiser : Montagnana ?

Note :  Définition du mot "ana" selon le Dictionnaire de L'Académie française

Ana : (n. m.)

Terminaison empruntée à un suffixe pluriel neutre latin et ajoutée au nom d'un auteur pour indiquer un Recueil de ses pensées détachées, de ses observations, de ses bons mots, des pensées, des anecdotes qu’il a recueillies.

Il s'emploie souvent isolé, pour désigner un Recueil de ce genre. C'est un ana. Défiez- vous des faiseurs d'ana. Cela traîne dans tous les ana. Ouvrages du « genre » Ana :

Chevreau (Urbain) : Chevræana, (1697)

Huet, Pierre-Daniel : Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet (1722)

Le Clerc (Jean) : Parrhasiana ou Pensées diverses sur des Matières de Critique, d’Histoire, de Morale et de Politique, avec la Défense de divers Ouvrages de M. L. C. par Théodore Parrhase (1699)

Ménage, Gilles : Menagiana ou bons Mots, Rencontres agréables, Pensées judicieuses et Observations curieuses de M. Ménage (1694)

Scaligeriana, Thuana, Perroniana, Pithoeana et Colomesiana, ou Remarques historiques, critiques, morales & littéraires de J. Scaliger, J. Aug. de Thou, le Cardinal du Perron (1740)

********

Compagnon redit que le mot biographie est entré dans la langue au moment de la laïcisation du monde. Il ajoute que Littré le définit comme : « Sorte d’histoire qui a pour objet la vie d’une seule personne » et que ce terme, technique, définit une nouvelle science auxiliaire de l’Histoire … et qu’on le perçoit à l’origine comme un mot d’antiquaire, un mot d’érudit, de professeur … de cuistre . Sainte-Beuve par exemple préfère parler de Portrait, de Causerie

Antoine Compagnon achève ici la session en cours et conclut cette non-conclusion, dans une atmosphère qui m’a semblé d’indifférence réciproque que j’ai trouvée fort inattendue, par une citation en elle-même amusante par la virtuosité de sa prétérition (l’art de dire, pour être clair dans son refus, ce qu’on annonce qu’il ne saurait être question que l’on dise…), citation extraite d’une Causerie du Lundi consacrée à Juliette Récamier, qui venait de disparaître (1849) :

« Je me garderai bien d’essayer ici de donner d’elle une biographie, les femmes ne devraient jamais avoir de biographie, vilain mot à l’usage de hommes et qui sent son étude et sa recherche. Même quand elles n’ont rien d’essentiel à cacher, les femmes ne sauraient que perdre en charme au texte d’un récit continu. Est-ce qu’une vie de femme se raconte ? Elle se sent, elle passe, elle paraît. J’aurais bien envie même de ne pas mettre du tout de date, car les dates, en un tel sujet, c’est peu élégant. Sachons seulement puisqu’il le faut, que Jeanne-Françoise-Julie Adélaïde Bernard était née à Lyon, le 3 décembre 1777. » . Ah ! Le faux cul !

Un article de José-Luis Diaz (dont cette citation) m’a semblé – trouvé sur le Net – intéressant : ‘‘Aller droit à l’auteur sous le masque du livre – Sainte Beuve et le biographique’’.

Ainsi se termine le cru Compagnon 2008-2009.

Un goût d’inachevé … Il faudra tenter un bilan plus précis.

Posté par Sejan à 15:58 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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