Leçon III - Deuxième partie - 12/12/06
À partir de là, Compagnon va beaucoup tourner, sinuer, autour et entre les notions de découverte, de reconnaissance au double sens d’exploration et de retour du déjà vu, déjà rencontré, allant de la surprise à l’accoutumance, exprimant la richesse pleine de promesses de l’étonnement ... Ma gondole suivait les petits canaux (...). J’avais l’impression (...) de ne pas être dehors, mais d’entrer de plus en plus au fond de quelque chose de secret, car à chaque fois je trouvais quelque chose de nouveau qui venait se placer de l’un ou de l’autre côté de moi, petit monument ou campo imprévu, gardant l’air étonné de belles choses qu’on voit pour la première fois et dont on ne comprend pas encore bien la destination et l’utilité (in Albertine disparue).
Insistance autour des différentes perceptions de l’espace par le narrateur dans Sodome et Gomorrhe - longue citation - à l’occasion ou à propos d’excursions avec Albertine, aux environs de Balbec.
Ainsi de Beaumont, nimbé d’un mystère mis à mal par l’automobile ....
La première année de mon séjour à Balbec, il y avait une hauteur où Mme de Villeparisis aimait à nous conduire, parce que de là on ne voyait que l'eau et les bois, et qui s'appelait Beaumont. Comme le chemin qu'elle faisait prendre pour y aller, et qu'elle trouvait le plus joli à cause de ses vieux arbres, montait tout le temps, sa voiture était obligée d'aller au pas et mettait très longtemps. Une fois arrivés en haut, nous descendions, nous nous promenions un peu, remontions en voiture, revenions par le même chemin, sans avoir rencontré aucun village, aucun château. Je savais que Beaumont était quelque chose de très curieux, de très loin, de très haut, je n'avais aucune idée de la direction où cela se trouvait, n'ayant jamais pris le chemin de Beaumont pour aller ailleurs; on mettait, du reste, beaucoup de temps en voiture pour y arriver. Cela faisait évidemment partie du même département (ou de la même province) que Balbec, mais était situé pour moi dans un autre plan, jouissait d'un privilège spécial d'exterritorialité. Mais l'automobile, qui ne respecte aucun mystère, après avoir dépassé Incarville, dont j’avais encore les maisons dans les yeux, comme nous descendions la côte de traverse qui aboutit à Parville (Paterni villa), apercevant la mer d'un terre-plein où nous étions, je demandai comment s'appelait cet endroit, et avant même que le chauffeur m'eût répondu, je reconnus Beaumont, à côté duquel je passais ainsi sans le savoir chaque fois que je prenais le petit chemin de fer, car il était à deux minutes de Parville.......
Beaumont “reconnu” comme on “remet” quelqu’un, s’écriant: “Que le monde est petit”...
....Comme un officier de mon régiment qui m'eût semblé un être spécial, trop bienveillant et simple pour être de grande famille, trop lointain déjà et mystérieux pour être simplement d'une grande famille, et dont j'aurais appris qu'il était beau-frère, cousin de telles ou telles personnes avec qui je dînais en ville, ainsi Beaumont, relié tout d'un coup à des endroits dont je le croyais si distinct, perdit son mystère et prit sa place dans la région, me faisant penser avec terreur que Madame Bovary et la Sanseverina m'eussent peut-être semblé des êtres pareils aux autres si je les eusse rencontrées ailleurs que dans l'atmosphère close d'un roman.
Ainsi ce mode de reconnaissance, bien qu’il donne un plaisir, a un coût: la perte du mystère, sa chute au sein de la banalité. Car le voyage en chemin de fer, qui exclut le voisinage (le cousinage ?) par la juxtaposition sait être justement par là féerique, où l’automobile empêche de considérer l’emplacement “en soi” et de le saisir, par cet “en soi” même, comme beauté inamovible et ..... Mais il suffit de laisser parler le texte :
Il peut sembler que mon amour pour les féeriques voyages en chemin de fer aurait dû m'empêcher de partager l'émerveillement d'Albertine devant l'automobile qui mène, même un malade, là ou il veut, et empêche — comme je l'avais fait jusqu'ici — de considérer l'emplacement comme la marque individuelle, l'essence sans succédané des beautés inamovibles. Et sans doute, cet emplacement, l'automobile n'en faisait pas, comme jadis le chemin de fer, quand j'étais venu de Paris à Balbec, un but soustrait aux contingences de la vie ordinaire, presque idéal au départ et qui, le restant à l'arrivée, à l'arrivée dans cette grande demeure où n'habite personne et qui porte seulement le nom de la ville, la gare a l'air d'en promettre enfin l'accessibilité, comme elle en serait la matérialisation. Non, l'automobile ne nous menait pas ainsi - féeriquement -dans une ville que nous voyions d'abord, dans l'ensemble que résume son nom, et avec les illusions du spectateur dans la salle. Il nous faisait entrer dans la coulisse des rues, s'arrêtait à demander un renseignement à un habitant....
Mais il y a des compensations et , achevant de lire le long passage qu’il a retenu, Compagnon marque, souligne, l’extrême sexualisation d’une prise de possession du but de la promenade qui s’installe au terme de préliminaires en forme de poursuite enveloppante de l’objet désiré, fuyant mais fasciné, et qui le laissera, pantelant, à terre . Qu’on en juge .... : Mais, comme compensation d'une progression si familière, on a les tâtonnements mêmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur ses pas, les chassés-croisés de la perspective faisant jouer un château aux quatre coins avec une colline, une église et la mer, pendant qu'on se rapproche de lui, bien qu’il se blottisse vainement sous sa feuillée séculaire, ces cercles, de plus en plus rapprochés, que décrit l'automobile autour d'une ville fascinée qui fuyait dans tous les sens pour échapper, et sur laquelle finalement il fonce tout droit, à pic, au fond de la vallée où elle reste gisante à terre...
Le train procède de l’apparition et, idéalisant, désérotise, quand l’automobile - dont il faut souligner chez Proust le traitement grammatical: nom masculin - procède au contraire de la quête d’une proie finalement quasi-sexuelle: ... de sorte que cet emplacement, point unique, que l'automobile semble avoir dépouillé du mystère des trains express, il donne par contre, l'impression de le découvrir, de le déterminer nous-même comme avec un compas, de nous aider à sentir d'une main plus amoureusement exploratrice, avec une plus grande précision, la véritable géométrie, la belle «mesure de la terre».
Là où le train livre la découverte dans l’immédiate globalité d’une illumination, l’automobile explore et palpe (main) , concrétise, géométrie (amoureuse) des courbes ...
Ayant souligné les modes de reconnaissance “géographique” respectifs liés au train et à l’automobile, ayant mis l’accent sur l’apparition in fine du Compas, instrument de la lecture cartographique, recours métaphorique des enjambements, des amplitudes (il faut une grande ouverture de compas pour “coiffer” la Recherche ... aurait dit quelque part en substance Proust), ayant évoqué, pour conclure sur le rôle de la voiture, un article de Proust de 1907 dans le Figaro sur des impressions de route en Normandie, avec Agostinelli au volant, article préfigurant le modèle proustien d’écriture qu’est l’épisode des clochers de Martinville, vus depuis le véhicule du docteur Percepied (in Du côté de chez Swann): ...
Seuls, s'élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vimes trois: venant se placer en face d'eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s'écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d'eux, que je pensais au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d'un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et ils s'étaient jetés si rudement au-devant d'elle, qu'on n’eut que le temps d'arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivimes notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l'horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l'un s'effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d'or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin, qui n'étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d'une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l'obscurité; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule forme noire, charmante et résignée, et s'effacer dans la nuit.
.... Compagnon risque une remarque acrobatique, d’ailleurs à demi subliminale. Il vient de souligner l’importance du compas, et dans cette affaire de clochers, qui sont deux d’abord et par lesquels donc, on peut faire passer une ligne droite, il pense alignement, puis l’énonce, évoquant, ne fût-elle pas dans ce passage, une possible perspective où, les deux premiers rejoints par celui de Vieuxvicq, les trois clochers sembleraient alignés. Compas, alignement-ligne droite .... la géométrie s’est longtemps régalée de constructions dites “à la règle et au compas”, ce qui, reversiblement, renvoie du compas et de la droite à la géométrie, et réinterprète allusivement les références données et textes lus à la fois en termes d’espace architectural, structure du roman (la Recherche comme Cathédrale), d’espace psychologique (cette psychologie spatiale que le narrateur appelle de ses vœux par opposition à la psychologie plane si incomplète à laquelle il déplore qu’on s’abandonne trop) et d’espace mémoriel, espace de mémoire et mémoire spatiale .... Et Compagnon de conclure même, ne reculant devant aucune audace et choisissant l’interpellation obscure : “Et puis, lire, n’est-ce pas aligner des points?” ... voulant sans doute seulement achever ses longs développements géographico-cartographiques sur cette possibilité aussi qu’il y ait, sous le discours proustien d’interprétation-découverte des paysages, une métaphore, une modélisation, des démarches de lecture.