Séminaire du 9/1/007 - Intervenant : Pierre-Louis Rey
Thème: Proust et le Mythe d’Orphée.
Présentation rapide d’A.Compagnon. PL Rey a enseigné à Paris III. Actuellement directeur de la Revue d’Histoire littéraire de la France. Vaguement la tête de Pascal Quignard et un costard qui d’ici me semble bleu. Compagnon et lui ont parallèlement contribué à l’édition des années quatre-vingts de Proust dans la Pléiade.
Sur le Mythe d’Orphée, je donne en préalable la présentation qu’en fait Pierre Grimal dans son Dictionnaire de la mythologie, après avoir globalement affirmé, compte tenu des nombreuses légendes qui entourent le “personnage”: Le mythe d’Orphée est l’un des plus obscurs et des plus chargés de symbolisme que connaisse la mythologie héllénique. Attesté à une date très ancienne, il s’est développé jusqu’à devenir une véritable théologie, autour de laquelle existait une littérature très abondante et, dans une large mesure, ésotérique (...). Pour le séminaire du jour, il est assez clair que c’est la partie du mythe qui concerne Eurydice qui est en jeu.
Grimal écrit: (...) Le mythe le plus célèbre relatif à Orphée est celui de sa descente aux Enfers pour I'amour de sa femme Eurydice. Il semble s'être développé surtout comme thème littéraire à l'époque alexandrine, et c'est le IVe livre des Géorgiques de Virgile qui nous en donne la version la plus riche et la plus achevée. Eurydice elle-même est une Nymphe (une Dryade), ou bien une fille d'Apollon. Un jour qu'elle se promenait le long d'une rivière de Thrace, elle fut poursuivie par Aristée (note: fils d’Apollon et de la nymphe Cyrène), qui voulait lui faire violence. Mais, dans l'herbe, elle marcha sur un serpent, qui la piqua, et elle mourut. Orphée, inconsolable, descendit aux Enfers pour y chercher sa femme. Par les accents de sa Iyre, il charme non seulement les monstres des Enfers, mais même les dieux infernaux. Les poètes rivalisent d'imagination pour dépeindre les effets de cette musique divine: la roue d'Ixion (note: Ixion, roi thessalien, coupable de parjure et du meurtre de son beau-père, agresseur sexuel d’Héra, est attaché à une roue enflammée qui tourne sans cesse) cesse de tourner, la pierre de Sisyphe reste en équilibre d'elle-même, Tantale en oublie d'avoir faim et soif, etc. Il n'est pas jusqu'aux Danaïdes qui ne se soucient plus de remplir leur tonneau percé. Hadès et Perséphone consentent à rendre Eurydice à un mari qui donne une telle preuve d'amour. Mais ils y mettent une condition, c'est qu'Orphée remontera au jour, suivi de sa femme, sans se retourner pour la voir avant d'avoir quitté leur royaume. Orphée accepte, et se met en route. Déjà, il était presque revenu à la lumière du jour quand un doute terrible lui vint à l'esprit: Perséphone ne s'est-elle pas jouée de lui ? Eurydice est-elle réellement derrière lui ? Aussitôt, il se retourne. Mais Eurydice s'évanouit et meurt une seconde fois. Orphée essaie bien de retourner la chercher, mais, cette fois, Charon est inflexible, et l'accès du monde infernal lui est refusé. II doit revenir parmi les humains, inconsolé.
Pierre-Louis Rey souligne rapidement en introduction que les mythes ne passent pas que par les livres, renvoyant là, via Cocteau, au théâtre et au cinéma, indiquant en prolongement le traitement du mythe d’Orphée par Marcel Camus dans Orfeu negro, Palme d’Or à Cannes en 1959, où il lit non pas une trahison mais une réactivation. Ils ne sont pas dit-il, les mythes, ignorés de l’Opéra (citant l’Orphée et Eurydice (1762) de Gluck et oubliant (?) l’Orfeo (1607) de Monteverdi) et ils résistent à la parodie (l’Orphée aux enfers (1858) d’Offenbach). Et puis il se saisit du sujet du débat .....
Voyons, il a trouvé dans la Recherche quatre occurrences significatives.
Dans Un amour de Swann, Swann recherchant ... sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse (où) les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables ... Odette : Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si, parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice ...
Dans Le Côté de Guermantes et dans les aléas d’un coup de fil à sa grand-mère, qu’il n’entend plus : ... Il me semblait que c’était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l’appareil, je continuais à répéter en vain “Grand’mère, grand’mère”, comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte.
Dans La prisonnière, attendant Albertine : ... La décroissance du jour me replongeant par le souvenir dans une atmosphère ancienne et fraîche, je la respirais avec les mêmes délices qu’Orphée l’air subtil, inconnu sur cette terre, des Champs Élysées.
Une quatrième occurrence m’a échappé (je ne la retrouve pas dans la Recherche) où Swann entendrait un air de flûte de l’Orphée et Eurydice de Gluck, Gluck que je trouve bien cité trois fois dans le roman, mais sur des thèmes autres : dans Le côté de Guermantes pour son Iphigénie , dans Sodome et Gomorrhe où M. de Cambremer veut inviter le narrateur à venir écouter ... une excellente musicienne qui (lui) chanterait tout Gluck ... et, très indirectement, dans La prisonnière, où Proust fait une citation d’Armide, mais en l’attribuant à Rameau.
Quoi qu’il en soit, le thème n’est plus direct, dans cette référence manquée, et transite par une œuvre qu’il a inspirée. Comme dans ce passage d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, que pointe PL Rey et où le médiateur est cette fois Offenbach, où, à propos de ses rencontres avec Gilberte aux Champs Élysées, le narrateur note: ... Une seule fois, un des palais de Gabriel (note: sauf erreur, aujourd’hui l’Hôtel Crillon et le siège de l’état-major de la Marine (Ministère de la Défense) , de part et d’autre de la rue Royale, avec leurs façades qui donnent sur la place de la Concorde) me fit arrêter longuement; c’est que, la nuit étant venue, ses colonnes dématérialisées par le clair de lune avaient l’air découpées dans du carton et, me rappelant un décor de l’opérette “Orphée aux enfers”, me donnaient pour la première fois une impression de beauté.
Dans ce cadre de référence, il semble que PL Rey ait négligé l’allusion latérale qu’on trouve dans Sodome et Gomorrhe où, à propos ... des désirs pour une femme dont on a rêvé ... le narrateur note qu’ils sont ... vagues comme (les) parfums (...) que chantent les Hymnes orphiques (note: texte d’auteur inconnu... Proust se réfère ensuite à Amphiétès et par là sans doute à la transcription de ces hymnes par Leconte de Lisle qui a traduit: J'invoque Bakkhos Amphiétès, le terrestre Dionysos, ainsi que les Nymphes, vierges aux belles chevelures, qui, autour des demeures sacrées de Perséphonè, célèbrent le chaste Bakkhos de trois années en trois années. Et, quand revient le temps triennal, il chante l'hymne sacrée avec ses belles nourrices, menant leurs danses pendant les heures circulaires. Viens, Bienheureux, plein de vigueur, au front cornu, sois favorable aux sacrifices et fais mûrir pour les initiés les fruits excellents ).
Par contre il souligne qu’on pourrait suspecter une référence à Orphée sous l’angle de toute allusion à une descente aux enfers ... ce “ciblage”, il le reconnaît, n’ayant néanmoins rien de spécifique ni de décisif, la connotation orphique ne semblant pas possible avant Pindare (~V° siècle), quand le thème de la descente est bien sûr déjà chez Homère (~IX° siècle).... néanmoins... et il renvoie aux trois arbres d’Hudimesnil, peut-être bien trois âmes à sauver des enfers (?):
Nous descendimes sur Hudimesnil; tout d’un coup, je fus remplis de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti (...) Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés, mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois (...) Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts, allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir (...) Cependant ils venaient vers moi; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes (note: mythologie scandinave. Déesses présidant à la destinée des hommes, au nombre de trois: Urdhr, Verdhandi et Skuld) qui me proposait des oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres, ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le geste impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner (...) Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire (...) toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant.
Toutes ces résurgences, et d’autres, explicites ou subliminales, du mythe d’Orphée ou d’autres mythes, auxquels Proust l’enlace, sont des effets, souligne alors PL Rey, d’une “mémoire de la littérature” (qu’on peut élargir en “mémoire de l’art” (Gluck, Offenbach,...)), dont il veut cerner le fonctionnement à trois niveaux:
- mémoire diffuse, confuse, qui ne dit pas (et ne sait pas...) ses sources (note: comme dans ce cliché d’Édouard Herriot: La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ?, comme dans cette controverse déclenchée par Jacques Benveniste dans les années 80 sur la “mémoire de l’eau” ?)
- mémoire ordonnée, qui garde trace de qui ou à qui ou à quoi elle emprunte et , quand elle pense et dit “Phèdre” par exemple, sait si elle se réfère la pièce de Robert Garnier (1573) ou à celle de Racine (1677), à Euripide (~V° siècle; Hippolyte stephanêphoros (porte-couronne)) ou à la Phèdre de Sénèque (~4 / 60)) ... ou au Phèdre de Platon (~V°/~IV° siècles), dialogue sur l’art oratoire reprenant des thèmes du Banquet
- mémoire immédiate, “contemporaine”, des ouvrages qu’on lit en parallèle ou qu’on vient de lire, où se croisent les préoccupations et qui peuvent réactiver “autre chose”... Ainsi (?) de Proust écrivant dans une lettre de 1910 “Je viens de lire "La bien-aimée", de Thomas Hardy”, lecture/œuvre que PL Rey dit “orphique” , d’un orphisme qui peut faire “pont” ou “lien” avec la Recherche...
Ainsi aussi de Nerval. Proust a écrit un article sur Sylvie, avant d’entamer son travail sur la Recherche, Sylvie qui n’est pas orphique dit PL Rey ... mais quand même..., d’autant que l’article est quasiment prémonitoire et d’une certaine façon annonce, alors que l’ouvrage n’est pas écrit, Proust “sentant” la trajectoire de Nerval, Aurélia, œuvre elle orphique; et puis, Proust ne pouvait pas méconnaître El Desdichado (Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé / ... / Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron / Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée / Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée )...
Note: On a bien commencé, alors on continue, on fait dans le mesclun, ou les miscellanées, bref, les mélanges... PL Rey cherche, trouve et prend un peu de Proust ici, un peu d’Orphée là et puis ma foi, il touille ... Le thème prend, ou pas, et alors, on digresse un chouia, on “cause” dans les marges...
Voyons cela ... La fin de Sylvie est un échec et Orphée, lui, après avoir perdu Eurydice une seconde fois, ne chantera plus que plaintivement. Pourtant l’Orphée proustien, l’Orphée en filigrane, celui qui a perdu Albertine et Gilberte - qui au fond ne sont qu’une et dès lors elle aussi deux fois évanouie - monterait vers l’espoir qu’ouvre le Temps retrouvé. Car si l’Orphée du mythe a perdu son amour, l’Orphée proustien n’en a été que dessillé sur les illusions dudit et d’amour, de véritable amour, dans toute la Recherche, il n’est que celui, double dans son unicité ou unique dans sa dualité, pour sa grand’mère et pour sa mère. Et puis il y a l’œuvre, à construire .....
Car PL Rey vient de (re)lire Maurice Blanchot, dans le cadre d’un autre travail, et, mémoire immédiate (cf. sa théorie ci-dessus des trois mémoires...) .... s’il y a trouvé de l’Orphée sans Proust, puis du Proust sans Orphée, il s’autorise quand même des deux pour avancer des convergences non écrites ou lancer des oppositions fructueuses ou partir sur des chemins de traverse ...
Blanchot quand il écrit sur Orphée souligne son erreur, d’avoir voulu voir et posséder Eurydice, quand son destin n’était que de la chanter; son erreur est d’avoir voulu l’atteindre, comme un écrivain qui n’aurait pas compris que "l’œuvre n’est rien que l’attente de l’œuvre", que pour tendre vers l’écriture, vers l’écrire absolu, il faut d’abord... écrire, en quoi les livres ne vaudraient que par le livre idéal qu’ils donnent à imaginer.
En quoi aussi ce serait un contresens, comme l’a risqué un temps une certaine critique, de penser que le livre annoncé à la fin du Temps retrouvé, ce pourrait être le livre qui vient d’être écrit. L’œuvre n’est qu’un “effort vers” et l’écrivain, un nouvel Orphée qui “n’a rien à dire” mais qui “doit le dire”...
Quand il écrit sur Proust, quand il parle de la Recherche, Blanchot y voit un monde clos, complet, mais “sphérique”, rejoignant peut-être par là Paul Valery, qui dans son hommage (un peu contraint) à Proust mort, parlait de la Recherche comme d’un livre qu’on pouvait ouvrir “n’importe où” (note: ... en avouant ailleurs qu’il l’avait fort peu lu!).
Des notations en vrac, plus ou moins référencées, plus ou moins articulées à Blanchot, plus ou moins personnelles, plus ou moins incidentes d’un thème qu’on a perdu un peu, en cours de route ....
... l’Orphée proustien, plaintif quand même, mais une seule fois, comme l’Orphée inconsolé du mythe, en Swann déplorant son échec et, avec cette femme qui n’était même pas (son) genre, l’aberration de l’inaccessible entrevu ...
... Proust donc, revisitant le mythe et construisant ainsi celui de l’écrivain ...
... Proust, qui pour mieux cerner la mort de Bergotte, fait au moment de l’écrire l’expérience ultime de la drogue, et manque ne pas s’en relever ...
... Proust qui échoue dans Jean Santeuil parce que le temps en est absent - quand la Recherche sait être une expérience de la durée -, parce qu’en est absente la quête de l’origine, une origine qui n’est pas synonyme de source, une source qui renvoie à celles, inaccessibles, un temps, puis décevantes de la Vivonne et qui met la “mémoire ordonnée” (cf. plus haut) sur la piste de celles du Nil dans Stendhal (allusion à Julien Sorel)
... Proust pastichant Michelet, sur l’Affaire Lemoine et y utilisant le mythe orphique ...
... Proust dont PL Rey ne sait finalement plus s’il a vu l’opérette d’Offenbach, mais néanmoins prêt lui aussi à “jouer” avec le mythe ...
Bric à brac des dernières minutes, avant ce qui devait être la relance d’Antoine Compagnon, auditeur studieux et prenant des notes attablé à côté. Mais l’Antoine est muet. La relance n’est pas son style et PL Rey se contentant d’attendre, les dix minutes réservées s’étirent. Ah! Si! ... “Et la peinture?” ... Sous-entendu sans doute et par référence aux descendances artistiques du mythe citées en commençant: Pourquoi son absence? Alors, à deux, on s’arrache Gustave Moreau (1826-1898) avec des airs vaguement complices, Moreau qui a bien dû nous faire quelque chose là-dessus ....
Note: ... surtout son Orphée du Salon de 1866. Gustave Moreau passe pour le peintre qui a le plus été fasciné par le mythe d’Orphée. Une source consultée sur Internet fournit une grosse cinquantaine de références à des tableaux sur le thème, dont une douzaine de Moreau, avec quelques anonymes et, entre autres artistes répertoriés, Carpeaux, Coypel, Girodet, Poussin, Redon, ...
Quelques raclements de gorge dans l’amphi ponctuent la vacuité des échanges. On pense à Wittgenstein concluant énigmatiquement son Tractatus logico-philosophicus: Au sujet de ce dont on ne peut parler, il faut se taire .
La sagesse prévaut. La séance est levée sur une coquetterie de Compagnon qui fait semblant d’avoir oublié que la semaine prochaine, il a invité Sollers....
La salle se vide. En remontant, je trouve PL Rey discutant avec un petit groupe et, me le remémorant à l’estrade, là, à quelques rangs de moi, je repense à Henri III, lâchant le 23 décembre 1588 dans l’oratoire du Château de Blois, devant la dépouille du Duc de Guise qu’il vient de faire assassiner: Il est plus grand mort que vivant ... Et l’évidence étonnée s’impose, de le paraphraser : Tiens, pour Rey, ce serait plutôt: ... plus grand assis que debout!
Prestige de l’enseignant dans ses œuvres sans doute .....