Séminaire du 16/ 01/ 007- Philippe Sollers
“Mon” Proust ... le sien, donc....
Compagnon, loin de nous délivrer l’attendu “On ne présente pas Philippe Sollers” s’astreint, bien au contraire, à nous le faire connaître (?), au moins à le mettre en situation.
Hypothèse : Sollers n’a rien à dire et le lui a dit. Il faut “jouer la montre”?
Sollers Philippe, donc, annonce Compagnon, mais seulement après avoir rappelé les choix de “lecture” précédents de JY Tadié et de PL Rey, choix “antiques” (Pompéi ; Orphée), pour une Recherche enracinée dans le terreau gréco-latin, choix qui vont aujourd’hui laisser place à un regard vers l’aval de l’œuvre. Une œuvre dont la “fortune”, la “réception”, n’ont pas été immédiatement optimales. Les années 1930 / 1940 sont des années de purgatoire; les ventes sont à l’étiage; c’est l’époque des questions morales et politiques, le moment de Céline, de Malraux, de Sartre; l’heure n’est pas à la sympathie pour la démarche proustienne, déjà peu goûtée de Claudel, de Valéry .... La consécration ne vient qu’avec les années 1950; et Compagnon questionne: Quand les témoins sont morts? Bataille s’y intéresse, et Blanchot et puis bientôt Deleuze. Proust deviendrait-il “de gauche”?
Compagnon souligne que le parcours de l’œuvre traverse ou accompagne celui de ses commentateurs; les lectures évoluent au fil du temps, celles de Barthes, celles - nous y voilà - de Sollers, du Sollers de Tel Quel, hier, Tel Quel où on rencontre Artaud, oui, Ponge, oui, Bataille, oui, mais ... où on cherche Proust, pour le trouver dans le Sollers d’aujourd’hui, (L’œil de Proust par exemple et, là, tout neuf, le volume Fleurs)... encore qu’il ne faille pas négliger la crypto-proustitude (si, si, Ségolène est passée par là ... Hmm, je blague, Compagnon sait se retenir...) de la première phrase du premier roman du héros du jour : Une curieuse solitude, intensément proustienne.
Je crois deviner Sollers content: dix minutes de moins à assurer ..... Mais enfin, quand faut-y-aller, faut-y-aller, et .....
Il se lance ( ...je vais tenter l’exploit, sur l’ensemble de sa prestation, du verbatim....) : ......
“J’ai Proust dans la circulation sanguine ...”, diable!... , “... il m’a toujours accompagné; j’ai lu la Recherche à 15 ou 16 ans et depuis, je ne cesse de la revisiter, elle m’habite, et réciproquement, et le silence de Tel Quel, que vous avez évoqué, n’était qu’une réflexion continue et muette sur les raisons pour lesquelles il semblait oublié et sur les voies et moyens de préparer son retour. Mauriac ne cessait de parler de Proust, et moi de Proust à Mauriac. C’était le seul avec qui on pouvait vraiment en discuter ...” .
Là, Sollers se livre pendant deux minutes à une improvisation (?) très convaincante où il imite (un vrai talent) la voix cassée de Mauriac en enfilant quelques élogieuses prousteries , la forme occultant le fond. Le numéro est très réussi.
Il reprend : “... Céline a compris que son adversaire principal, c’était Proust. Et ce sont pour moi les deux grands pôles opposés de la littérature (française, je suppose...) du XX° siècle. La gloire de Proust? Paulhan n’en parle jamais, mais l’épiphanie est encore à venir. On croit que ce qu’il apporte est suranné, quand tout chez lui est diagnostic. D’ailleurs, j’échange tous les jours sur le thème avec , car vous savez que je suis marié, Julia Kristeva” .
Question qui ne se pose pas : .....Et avec Dominique Rollin?
“... Le temps, depuis Proust, est retrouvé (la crainte, c’est qu’avec Sollers, il ne soit de nouveau perdu...). Il lui a fait subir une transformation radicale. Proust, c’est l’insurrection subjective du temps. Ça me rappelle l’anecdote d’Arthur Cravan (voir note) questionnant Gide: Où en sommes nous avec le temps? Et l’autre, après un coup d’œil à son poignet: Il est six heures et quart..... Proust a senti que le génie de la langue se réfugiait chez les mémorialistes: Retz , Saint-Simon, Sévigné. Par parenthèse - et là, il prend l’air de qui nous offre un scoop - je doute fort que sa mère aimât tant qu’il le proclame les lettres de la marquise.... Il faudrait vivre en temps retrouvé, dans cette terrible conflagration où le passé pénètre le présent et le fait exploser. Il y a une urgence dans le retour de la mémoire, et la seule bonne formule est celle de Nabokov: Speak memory!... Dans les travées, on sent le doute ...
Et puis la Recherche est un texte sacré, qui démasque le mensonge social, ce qui me fait penser à cet autre grand Marcel, mais si, vous devinez?...Marcel Duchamp. Pendant que Proust commence à publier la Recherche (Du côté de chez Swann en 1913), Duchamp fait scandale (Nu descendant un escalier, 1912) et, s’emparant des conventions américaines , rejoint le déminage des hypocrisies sociales et sexuelles de son temps auquel se voue l’écrivain......
Mais, Cher Antoine Compagnon, vous m’avez posé une question et je vais y répondre: Où en suis-je avec Proust ces jours-ci? Car bien évidemment, dans le dialogue continu que j’entretiens avec lui, le Proust d’aujourd’hui n’est déjà plus celui de la semaine dernière ... J’en suis à cette réflexion peut-être: ...la Recherche, c’est l’aventure d’un (nouveau) corps qui tâche à mobiliser ses cinq sens à la fois face au temps. Mais ... il y a une autre aventure humaine, quotidienne, qui procède aussi de cette mobilisation, et c’est ... l’aventure de la sexualité! À ce propos, je ne saurais trop vous recommander un livre qui vient de paraître chez Taillandier, Le livre des courtisanes
C’est comme cette pauvre Odette. Swann a fait un mauvais mariage . Que dit la grand’tante, au début de Du côté de chez Swann?: Je crois qu'il a beaucoup de soucis avec sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur de Charlus. C'est la risée de toute la ville
Et que dit Charlus, dans La prisonnière, sur elle et Swann: Mais voyons, c'est par moi qu'il l'a connue. Je l'avais trouvée charmante dans son demi-travesti, un soir qu'elle jouait Miss Sacripant; j'étais avec des camarades de club, nous avions tous ramené une femme, et bien que je n'eusse envie que de dormir, les mauvaises langues avaient prétendu, car c'est affreux ce que ce monde est méchant, que j'avais couché avec Odette. Seulement elle en avait profité pour m'embêter, et j'avais cru m'en débarrasser en la présentant à Swann. (...) Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six...
... et, reprenant : “Et les amants qu'avait eus successivement Odette (elle avait été avec untel, puis avec untel), ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude qe s'il avait récité la liste des rois de France".
C’est la “dame en rose” Odette, vous savez, celle de l’oncle Adolphe, qu’on trouve dès Du côté de chez Swann: De l’escalier, j’entendis un rire et une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence, puis le bruit de portes qu’on fermait. (...) J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma famille, notamment la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener. J’avais peine à croire que ce fût une cocotte (...) Je me levai (...) je portais à mes lèvres la main qu’elle me tendait. “Comme il est gentil! il est déjà galant, il a un petit œil pour les femmes: il tient de son oncle”.
Swann une fois, une fois!, a entrevu la légèreté de mœurs d’Odette, n’est-ce pas, on est toujours le dernier dessillé, et que celle-ci était assez connue, une sorte de notoriété galante, et puis ne disait-on pas qu’elle avait été livrée par sa propre mère à un riche anglais ... Depuis... C’est Charlus n’est-ce pas dans La prisonnière qui dit de M. de Crécy, à qui Odette fut effectivement mariée: .. celui-là, un monsieur très bien, qu’elle avait ratissé jusqu’au dernier centime.
La “légèreté” d’Odette, si possible sulfureuse (cf. plus haut les “parties terribles à cinq, à six”) plaît beaucoup à Sollers. Alors, il en remet une petite couche et nous raconte.....
Odette, est veuve de Forcheville n’est-ce pas, pour la deuxième fois, après avoir été veuve de Swann, et elle est devenue la maîtresse du vieux duc de Guermantes, qu’elle soigne mais sans chaleur, qu’elle trompe aussi; elle n’a jamais cessé d’être la maîtresse de Cottard, à qui elle se donne pour presque rien, Proust nous dit: ...comme les bonnes maisons fournissent des boutons à leurs vieux clients!
Ce n’est pas, ça m’y fait penser, comme Sarah Bernhardt! Je ne sais pas si vous connaissez le tarif que demandait Sarah Bernhardt pour une étreinte d’une demi-heure, même d’un quart d’heure! Enfin, vous voyez, il y en a qui sont plus ou moins rapides... Affolant!
Et cette histoire de duc de Guermantes me renvoie à la question de l’aristocratie, qui se (re)pose différemment, aujourd’hui, Antoine Compagnon l’a évoqué à la fin de son cours. Quelle nouvelle aristocratie, vraiment nouvelle? Ce n’est pas de l’éternel retour nietzschéen qu’il s’agit. Qu’est-ce qui est noble aujourd’hui? La noblesse est passée dans l’esprit, sa reconstruction gît peut-être dans la littérature. Cela dit, au fond, parler de noblesse d’esprit renvoie quand même à Nietzsche....
Enfin, bon, j’en viens à Rachel, Rachel-quand-du-seigneur. C’est Bloch qui introduit le narrateur dans les maisons de passe et la patronne... : .. m’en vantait surtout une, une dont, avec un sourire plein de promesses (comme si c’avait été une rareté et un régal), elle disait: “C’est une juive, ça ne vous dit rien?” (c’est sans doute à cause de cela qu’elle l’appelait Rachel). Et avec une exaltation niaise et factice, qu’elle espérait être communicative et qui finissait sur un râle presque de jouissance: “Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que ça doit être affolant! Rah!” (...) Chaque fois je promettais à la patronne, qui me la proposait avec une insistance particulière en vantant sa grande intelligence et son instruction, que je ne manquerais pas de venir un jour exprès pour faire la connaissance de Rachel, surnommée par moi “Rachel quand du seigneur”. Mais le premier soir, j’avais entendu celle-ci, au moment où elle s’en allait, dire à la patronne: “Alors, c’est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu’un, vous n’oublierez pas de me faire chercher” (....) Une fois je faillis me décider, mais elle était “sous presse”, une autre fois “entre les mains du coiffeur ...”...
Cette Rachel est aimée de Saint-Loup, qui est aveugle sur ce qu’elle est: Tout à coup, Saint-Loup apparut, accompagné de sa maîtresse, et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l'amour, toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité, mystérieusement enfermée comme dans un Tabernacle, était l'objet sur lequel travaillait sans cesse l'imagination de mon ami, qu'il sentait qu'il ne connaîtrait jamais, dont il se demandait ce qu'elle était en elle-même, derrière le voile des regards et de la chair, - dans cette femme je reconnus à l'instant Rachel-quand-du-seigneur, celle qui, il y a quelques années (les femmes changent si vite de situation dans ce monde-là, quand elles en changent), disait à la maquerelle: "Alors demain soir, si vous avez besoin de moi pour quelqu'un, vous me ferez chercher". (...). Je comprenais que ce qui m'avait paru ne pas valoir vingt francs quand cela m'avait été offert pour vingt francs dans la maison de passe où c'était seulement pour moi une femme désireuse de gagner vingt francs, peut valoir plus qu'un million ...
Enfin... d’ailleurs je vous recommande absolument chez Grasset, Les comtesses de la Gestapo, il y a là un lieu de mémoire très intéressant sur l’abjection, et puis c’est de tous les temps. Très recommandé, allez vous renseigner. Bon, voilà .....
Fin de la performance, qui fut entrecoupée de nombreuses preuves de satisfaction intime, attestée par la qualité des légers gloussements émis....
Que tirer de ce bavardage cahotique, cahotant, ne déroulant aucun plan logique? Entre des citations en vrac de quelques passages médisant des femmes, rassemblés en amoureux nostalgique des maisons de passe d’autrefois, et le goût du coq-à-l’âne au gré des courants de convection d’une pensée portée sur le salace, le tout dans la certitude intime qu’on est en soi un personnage qui mérite l’attention jusque dans ses clowneries négligées, Sollers se laisse porter, content d’être Sollers, dévidant de petits bouts de la Recherche pêchés ici ou là, et semblant au fond peu certain que nous en connaissions ... “l’intrigue”(!?), et pensant qu’il était temps de nous en livrer quelques morceaux.
Enfin... Tout ça peut-être comme façon de répondre en gloussant: “Nulle part!”
... à la question :"Philippe Sollers, où en êtes-vous avec Proust aujourd’hui?"
Encore un instant, monsieur le bourreau?
En tout cas, Compagnon “s’y colle”.
Voyons, il avait lu Fleurs, là il a pris des notes, il faut encore tenir l’horaire dix minutes ... Pour aller dans le sens des goûts du médiatique interlocuteur, il évoque “aussi”, une aristocratie du crime ou de la prostitution, où comme chez les Guermantes, “tout le monde est cousin”...
Sollers promulgue: Le choc du temps! ......(?...Oracle sibyllin ?)
Compagnon, désespérément accroché à son cours (il a parlé d’herbier, sur la mémoire) : Mais Fleurs, c’est un herbier, un livre de mémoire ...
La sollersienne parole s’ébranle: Les fleurs n’est-ce pas mobilisent les cinq sens, ah ... sauf peut-être l’ouïe, quoique.... Rimbaud et Proust leur ont donné la parole (Chers Cattleyas!), et d’autres, toute la poésie d’ailleurs, et même... on dit “le langage des fleurs”, c’est donc bien qu’on les entend ... Et savez-vous, en Occident, les deux principales fleurs sont le lys et la rose, en Orient, non, ils ont autre chose .... Tenez, je vais extraire de mon livre deux lectures parmi tant, un passage de Jean Genet, qui parle de genêts, c’est quand même fort ça non?, parler de genêts quand on s’appelle Genet (nous sommes effectivement suffoqués) ... et aussi un passage de Samuel Beckett, qui a pour thème la jacinthe. Il lit.
Et puis quand il a lu, et que Beckett nous a dit par sa bouche tenir essentiellement à ce qu’on ne touche pas à la jacinthe malodorante qui pourrit dans un pot, sur sa cheminée, il déclare à Compagnon, probablement subjugué, du moins on sent qu’il le suppose: Quand on a entendu ça, n’est-ce pas, tant de beauté, que faire d’autre qu’arrêter?
Ainsi se tait Zarathoustra ....... Ouf!
Courte note annexe sur Arthur Cravan (source internet).
Fabien Avenarius Lloyd naît en 1887 à Lausanne (c'est un neveu d'Oscar Wilde) et, entre mille autres choses, il se consacrera à la boxe (catégorie Poids Lourds) et à la poésie.
Il se rebaptisera Arthur Cravan pour des raisons qui restent encore mystérieuses (peut-être Arthur comme Rimbaud). Entre 1912 et 1915, à Paris, il sera l'unique rédacteur des cinq numéros de la revue Maintenant.
“Défaitiste”, il fuit la Première Guerre Mondiale et trouve d'abord refuge à Barcelone où il renoue avec la boxe et obtient un combat en 1916 contre le champion noir américain Jack Johnson, rencontre restée célèbre (à la pesée, Johnson, 108 kilogrammes, Cravan, 105).
Il perdra mais le montant de la bourse lui permet de s'embarquer ensuite pour New York où l'accueilleront de nombreuses personnalités d’avant-garde de l'époque, notamment Mina Loy, avec qui il vivra une intense mais courte passion et qu’il épouse.
Il disparaît au large du Golfe du Mexique en 1918 (c'est du moins l'hypothèse la plus communément admise), lors d’un voyage qui devait lui faire rejoindre sa femme Mina, alors enceinte de trois mois.
Son corps ne sera jamais retrouvé.
Récemment, dans un roman (Arthur Cravan n’est pas mort noyé), le chroniqueur artistique du Monde, Philippe Dagen, a repris l’affaire.