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Mémoire-de-la-Littérature
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6 février 2007

Séminaire de Nathalie Mauriac-Dyer

Mardi 30 / 01/ 007
Un effacement flaubertien de Proust

L’intitulé du séminaire est indiscutablement magnifique, c’est une trouvaille d’une obscure clarté dont on attend avec appétit les éclats.
Une jeune femme, chatain-brune, le cheveu bouclé mi-long, souriante et un peu triste, veste rouge. Elle pourrait être professeur de mathématiques à Montpellier - private joke - mais non, elle est directeur de recherche au CNRS, spécialiste de Proust, responsable d’une édition novatrice (décapante? iconoclaste?) d’Albertine disparue en 1987, un peu assagie dans les éditions suivantes, actuellement maître d’œuvre d’un fac-similé & transcription-traduction des 75 cahiers de brouillon de Proust à publier.

Ayant dit, Compagnon, comme Flaubert, s’efface.

Les éléments que j’ai notés ne sont pas très satisfaisants, j’étais concentré mais migraineux, N. Mauriac-D parlait assez vite et je traîne depuis quelques jours des douleurs de dos qui me gênent pour écrire. Pas vraiment optimal tout ça. Et ça ne s’est pas arrangé aujourd'hui. En outre - ça devient du roman ...- j’ai dû sauter en fin de matinée dans le premier Paris-Tarbes que j’ai trouvé, partir voir un peu la situation de mon père. Je suis en TGV, là, en route, quelque part à deux heures de la gare Montparnasse. La maison de retraite m’a appelé vers dix heures: Votre mère est partie cette nuit ... Cette manie pénible des euphémismes... Je n’ai même pas compris tout de suite, j’avais téléphoné dimanche, tout allait bien. Partie? On ne fugue pas à 95 ans, tout de même... Pauvres morts! Il faut encore emberlificoter d’amoindrissements leur visa de sortie! J’ai mis le portable dans sa housse, pris les notes d’hier, jeté trois bouquins dans le sac et j’essaie de soigner tout mes maux en rédigeant quelque chose qui risque plus de relever de la thérapie mal documentée (cher bureau abandonné à sa studieuse pagaille) que du compte-rendu efficace et complet ......

La linéarité lacunaire des notes, d’avance, m’épuise.
Disons alors, dans un désordre synthétique plus ou moins maîtrisé, que N. Mauriac-D a isolé un passage de la Recherche, d’ailleurs commenté dans une des leçons de décembre de Compagnon, où elle a discerné un “poteau indicateur” fléchant très explicitement vers Flaubert et Stendhal, qui l’a confortée dans l’étude qu’elle nous présente de la genèse d’une résurgence flaubertienne, épanouie dans le cahier 54 des brouillons, et qui va progressivement s’effacer et ne laisser, dans le texte définitif, qu’une troublante autant que passionnante cicatrice là où elle était apparue ...

Un livre - écrira Proust - est un grand cimetière où sur la plupart des tombes, on ne peut pas lire les noms effacés ...

Avec ceci qu’ailleurs, comme une compensation, adossé significativement et toujours à Flaubert, et toujours dans le même principe de remontée inversée qui s’était exprimé avant l’effacement, dans le premier moment d’écriture - on dira l’inversion plus loin -, apparaîtra un deuxième passage où trouvera à s’employer la mémoire-de-la-littérature.

Le “poteau indicateur” est là-dedans : ........ Mais l'automobile, qui ne respecte aucun mystère, après avoir dépassé Incarville, dont j’avais encore les maisons dans les yeux, comme nous descendions la côte de traverse qui aboutit à Parville (Paterni villa), apercevant la mer d'un terre-plein où nous étions, je demandai comment s'appelait cet endroit, et avant même que le chauffeur m'eût répondu, je reconnus Beaumont, à côté duquel je passais ainsi sans le savoir chaque fois que je prenais le petit chemin de fer, car il était à deux minutes de Parville.......
Comme un officier de mon régiment qui m'eût semblé un être spécial, trop bienveillant et simple pour être de grande famille, trop lointain déjà et mystérieux pour être simplement d'une grande famille, et dont j'aurais appris qu'il était beau-frère, cousin de telles ou telles personnes avec qui je dînais en ville, ainsi Beaumont, relié tout d'un coup à des endroits dont je le croyais si distinct, perdit son mystère et prit sa place dans la région, me faisant penser avec terreur que Madame Bovary et la Sanseverina m'eussent peut-être semblé des êtres pareils aux autres si je les eusse rencontrées ailleurs que dans l'atmosphère close d'un roman
.

On ne s’étonnera pas de Bovary fléchant Flaubert (!), davantage de l’atmosphère close d’un roman comme renvoyant à l’expression voiture close comme un tombeau du passage de Mme Bovary (la “Chevauchée érotique” d’Emma et Léon en fiacre, depuis le parvis de la cathédrale de Rouen...) ....

La “Chevauchée érotique” ? La voici dans son intacte splendeur - car, quand le TGV transformé en tortillard après Bordeaux vous a déposé à Tarbes, et que vous remontez à pieds la rue Maréchal Foch, là, vers le haut, sur la gauche, la librairie Privat vous attend, lumineuse, et vous offre en sa pochothèque une Mme Bovary à 5€: pour vous remettre en mémoire la chose: .......

- Où Monsieur va-t-il? demanda le cocher.
- Où vous voudrez! dit Léon poussant Emma dans la voiture.
Et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le Pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
- Continuez! fit une voix qui sortait de l’intérieur. La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare de chemin de fer.
- Non, tout droit! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et, longtemps, du côté d’Oyssel, au-delà des îles.
Mais tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatre-mares, Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d’Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des plantes.
- Marchez donc! s’écria la voix plus furieusement .
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrière les jardins de l’hôpital, où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu’à la côte de Deville.

Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au Mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillardbois; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise,- devant la Douane,- à la basse Vieille -Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt, il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire.

Le morceau de bravoure, lu sur un ton enlevé, qui sait faire participer l’auditoire à son enthousiasme contenu, aura droit, tête relevée, à ce bref commentaire souriant: “... où vous aurez remarqué, dans cette cascade de notations géographiques, noms de rues, de places, de quartiers, une façon de pratiquer l’art des blasons du corps féminin ...”

Cette scène “impossible” (Maxime du Camp), censurée dans le feuilleton - forme sous laquelle parut d’abord le roman - ira jusqu’au procès [note: ... de janvier 1857; le réquisitoire de l’avocat impérial Pinard (procureur) sera virulent ... mais le romancier acquitté. Le roman est publié, en deux volumes, en avril (1857). C’est un succès, peut-être (sans doute) bénéficiaire de la publicité faite par le procès. Plusieurs rééditions suivront, avec des remaniements successifs de Flaubert, jusqu’à l’édition de 1873 qu’il considérera comme définitive].

Et voici le passage de Proust, dans Sodome et Gomorrhe, que N. Mauriac-D. annexe (attelle?) au fiacre flaubertien: .....

En quittant Marcouville, pour raccourcir, nous bifurquions à une croisée de chemins où il y a une ferme. Quelquefois, Albertine y faisait arrêter et me demandait d’aller seul chercher, pour qu’elle pût le boire dans la voiture, du calvados ou du cidre, qu’on assurait n’être pas mousseux et par lequel nous étions tout arrosés. Nous étions pressés l’un contre l’autre. Les gens de la ferme apercevaient à peine Albertine dans la voiture fermée, je leur rendais les bouteilles; nous repartions, comme afin de continuer cette vie à nous deux, cette vie d’amants qu’ils pouvaient supposer que nous avions, et dont cet arrêt pour boire n’eut été qu’un moment insignifiant; supposition qui eût paru d’autant moins invraisemblable si on nous avait vus après qu’Albertine avait bu sa bouteille de cidre; elle semblait alors, en effet, ne plus pouvoir supporter entre elle et moi un intervalle qui d’habitude ne la gênait pas; sous sa jupe de toile, ses jambes se serraient contre mes jambes, elle approchait de mes joues ses joues qui étaient devenues blêmes, chaudes et rouges aux pommettes, avec quelque chose d’ardent et de fané comme en ont les filles de faubourg. À ces moments là, presque aussi vite que de personnalité, elle changeait de voix, perdait la sienne pour en prendre une autre, enrouée, hardie, presque crapuleuse. Le soir tombait. Quel plaisir de la sentir contre moi, avec son écharpe et sa toque, me rappelant que c’est ainsi toujours, côte à côte, qu’on rencontre ceux qui s’aiment!

Un argument “amusant”, car signant bien, me semble-t-il, l’intelligence “acrobatique” du chercheur quand il veut trouver (ce qui ne signifie pas qu’il se trompe, mais ...): ... c’est dans la “maladresse” stylistique de Proust rapprochant inopportunément “ferme” et “fermée” : Les gens de la ferme apercevaient à peine Albertine dans la voiture fermée, que puise N. Mauriac-D.
Proust aurait souhaité nous donner là une indication semi-subliminale et, attirant notre attention sur ce “fermée” maintenu malgré la proximité de “ferme”, nous induire à penser (... “Il ne peut pas avoir laissé passer ça par négligence!”) si fort à cette voiture fermée qu’elle puisse en devenir close, puis fiacre, puis bovaresque.... Ou bien c’est une vraie maladresse, mais cela revient au même: la prégnance flaubertienne serait alors telle que la “mémoire-de-la-littérature” l’emportant dans son inconscient sur la vigilance du prosateur, n’osant s’autoriser “close”, Proust ne peut renoncer à “fermée” ......

Avant d’analyser, on va continuer le passage (à quelques paragraphes près, qu’on saute) car voici qu’apparaît - mais là, N. Mauriac-D. en avançant l’hypothèse parce qu’elle lui paraît forte, soulignera qu’elle n’a pas fait la recherche de la genèse (dans les cahiers) qui pourrait totalement calquer les deux réminiscences/ résurgences l’une sur l’autre-, La chartreuse fléchée par la Sanseverina, voisine plus haut de Mme Bovary, dans le passage-”poteau indicateur” cité: .......

C’est ainsi qu’un jour de beau temps nous allâmes déjeuner à Rivebelle. Les grandes portes vitrées de la salle à manger, de ce hall en forme de couloir qui servait pour les thés, étaient ouvertes de plain-pied sur les pelouses dorées par le soleil et desquelles le vaste restaurant lumineux semblait faire partie. Le garçon à figure rose, aux cheveux noirs tordus comme une flamme, s’élançait dans toute cette vaste étendue moins vite qu’autrefois, car il n’était plus commis, mais chef de rang; néanmoins, à cause de son activité naturelle, parfois au loin, dans la salle à manger, parfois plus près, mais au dehors, servant des clients qui avaient préféré déjeuner dans le jardin, on l’apercevait tantôt ici, tantôt là, comme des statues successives d’un jeune dieu courant, les unes à l’intérieur, d’ailleurs bien éclairé, d’une demeure qui se prolongeait en gazons verts, les autres sous les feuillages, dans la clarté de la vie en plein air. Il fut un moment à côté de nous. Albertine répondit distraitement à ce que je lui disais. Elle le regardait avec les yeux agrandis. Pendant quelques minutes je sentis qu’on peut être près de la personne qu’on aime et cependant ne pas l’avoir avec soi. Ils avaient l’air d’être dans un tête-à-tête mystérieux, rendu muet par ma présence, et suite peut-être de rendez-vous anciens que je ne connaissais pas, ou seulement d’un regard qu’il lui avait jeté - et dont j’étais le tiers gênant et de qui on se cache. Même quand, rappelé avec violence par son patron, il se fut éloigné, Albertine, tout en continuant à déjeuner, n’avait plus l’air de considérer le restaurant et les jardins que comme une piste illuminée, où apparaissait çà et là, dans des décors variés, le dieu coureur aux cheveux noirs. Un instant je m’étais demandé si, pour le suivre, elle n’allait pas me laisser seul à table.

... Une scène où N. Mauriac-D. relit, subodore et retrouve le Comte Mosca, la Duchesse et Fabrice au chapitre 7 de la Chartreuse : ......

Il (... c’est Mosca...) fit un tour dans la chambre, se soutenant à peine sur ses jambes, mais la main serrée convulsivement autour du manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention à ce qu’il pouvait faire. Il dit qu’il allait donner un ordre à son laquais, on ne l’entendit même pas; la duchesse riait tendrement d’un mot que Fabrice venait de lui adresser. Le comte s’approcha d’une lampe dans le premier salon et regarda si la pointe de son poignard était bien affilée. Il faut être gracieux avec ce jeune homme, se disait-il en revenant et se rapprochant d’eux.
Il devenait fou; il lui sembla qu’en se penchant, ils se donnaient des baisers, là, sous ses yeux. Cela est impossible en ma présence, se dit-il; ma raison s’égare. Il faut se calmer; si j’ai des manières rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanité, de le suivre à Belgirate; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre; et après, en un instant, toutes les conséquences.
La solitude rendra ce mot décisif, et d’ailleurs, une fois la duchesse loin de moi, que devenir?... et si, après beaucoup de difficultés surmontées du côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse à Belgirate, quel rôle jouerai-je au milieu de ces gens fous de bonheur? Ici même que suis-je autre chose que le terzo incomodo?
Cette belle langue italienne est toute faite pour l’amour! Terzo incomodo (un tiers présent qui incommode)! Quelle douleur pour un homme d’esprit de sentir qu’on joue ce rôle exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s’en aller!

N. Mauriac-D. ancre ses certitudes et ses projections sur un rapprochement comme celui-là: “... j’étais le tiers gênant et de qui on se cache” chez Proust, “Ici même, suis je autre chose que le terzo incomodo?” chez Stendhal, et chez le premier donc, le reflet mémoriel d’une lecture faite chez le second...

Note: ... ce phénomène de reconnaissance d’un reflet comporte toujours sa part d’aléatoire et de gratuit. Je feuilletais Bovary pour retrouver le fiacre et là, au hasard d’une page entrouverte : “Elle se demandait tout en marchant: Que vais-je dire? Par où commencerai-je? . Et à mesure qu’elle avançait, elle reconnaissait etc.” Plus qu’un affleurement, c’est Racine, presque mot pour mot: “Ciel! que lui vais-je dire? et par où commencer?” (Phèdre, s’adressant à Oenone, acte I, scène III). Une remontée culturelle certainement... et pourtant, l’idée est si banale... Une simple banalité? Faut-il faire une théorie ?

Mais enfin, et Compagnon le soulignera dans un questionnement qui m’a semblé un peu mal intentionné, après l’exposé de N. M-D, si sur cette affaire de rapprochement stendhalien, l’étude s’est arrêtée à la première impression, sur le sujet du jour, l’ancrage est plus fouillé.

Au départ donc, dans le cahier 54, il y avait un assez court passage, mais dense, significatif, opposant, dans un contexte prêtant au romantisme, avec effets stroboscopiques de lune, les attitudes d’Albertine - trouvant tout merveilleux et du coup, nageant dans le cliché, poussant le romantisme à la pacotille - et du narrateur, distancié lui , malgré (ou plutôt à travers) son exploitation de la situation et le florilège marivaudant ou même séducteur de moult références lunaires énoncées, puisées au trésor d’une mémoire-de-la-littérature qui tirerait plus vers l’étalage que vers l’intériorité....
Il était là, citant Hugo (Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon (in La fête chez Thérèse/ Les contemplations) - et Booz endormi: ... une faucille d’or au milieu des étoiles ), citant Baudelaire (Il était tard; ainsi qu’une médaille neuve/ La pleine lune s’étalait... (in Confession - Les fleurs du mal) et Leconte de Lisle (La lune, œil d’or glacé luit dans le morne azur (in L’incantation du loup / Poèmes tragiques)), citant Mérimée (à qui Proust avait reproché dans Les plaisirs et les jours de comparer la lune à un fromage!) et Paul Bourget, et Mallarmé peut-être (La lune s’attristait / Des séraphins en pleurs ...) ...
Un florilège! Brillant, mais préparé, visiblement couplet “de circonstance”, servi ici à Albertine , à Albertine après quelques unes, et avant quelques autres (?) ....

On retrouve une trace plus discrète de cette pulsion “citative” dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Échange avec Mme de Villeparisis:

... Timidement, je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune dans le ciel, quelque belle expression de Chateaubriand, ou de Vigny ou de Victor Hugo: “Elle répandait ce vieux secret de mélancolie” ou “Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines” ou “L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle” [note: Proust cite de mémoire, sans vérifier, un passage d’Atala ... “ce grand secret de mélancolie qu’elle aime (la lune) raconter aux vieux chênes” . La deuxième citation, de Vigny, est un vers de La Maison du berger (in Les destinées ) et la troisième renvoie à Hugo et Booz endormi ]

Dans le prolongement de cet extrait, Mme de Villeparisis moque Chateaubriand et la “grande phrase sur le clair de lune” que le narrateur vient de lui servir, racontant qu’il venait “bien souvent” chez son père et que: ... Chaque fois qu’il faisait clair de lune autour du château, s’il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait d’emmener M. de Chateaubriand prendre l’air après le dîner. Quand ils revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l’invité: “M. de Chateaubriand a été bien éloquent? - Oh! oui - Il vous a parlé du clair de lune - Oui, comment savez-vous? - Attendez, ne vous a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase - Oui, mais par quel mystère? - Et il vous a parlé même du clair de lune dans la campagne romaine - Mais vous êtes sorcier ...”. Mon père n’était pas sorcier mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un même morceau tout préparé.
En fait, c’est de Mme de VIlleparisis que Proust se moque, et de son côté “beuvien”, tenant plutôt à valoriser le goût de Chateaubriand pour l’auto-citation et sachant que c’est ainsi qu’on construit en l’enrichissant progressivement son texte.

Dans ce cahier 54, Proust ainsi “fait mémoire” de ses prédécesseurs pour rendre son texte “impur” c’est à dire dense de tous leurs apports stratifiés. Et leurs antériorités résonnent, et s’il écrit que ... si un nuage passait sur la lune, nous le regardions s’effacer, s’opaliser..., il se reprend lui-même, à partir d’un passage de Les plaisirs et les jours qui renvoyait à Baudelaire (Tristesses de la lune / Aux reflets irisés comme un fragment d’opale ...). Ou plus loin, évoquant le cri étrange d’un oiseau de nuit ... il retourne à Chateaubriand, parlant du cri des hulottes, mais aussi de nouveau à lui-même, disant: J’aime lire Chateaubriand parce qu’en faisant entendre toutes les deux ou trois pages (comme après un intervalle de silence dans les nuits d’été on entend les deux notes, toujours les mêmes, qui composent le chant de la chouette) ce qui est son cri à lui, aussi monotone mais aussi inimitable, on sent bien ce que c’est qu’un poète.

Mais cette lune du cahier 54, trop surchargée de citations, c’est surtout celle de Flaubert et d’Emma, qui retrouve Léon à Rouen pour des promenades aux îles qui peuvent être, aussi, romantiques : ... Une fois la lune parut; alors, ils ne manquèrent pas à faire des phrases, trouvant l’astre mélancolique et plein de poésie; même elle se mit à chanter :
Un soir, t’en souvient-il? nous voguions, etc.
... c’est la situation du cahier 54, avec mise à distance du poncif et vers de Lamartine (Le Lac), Lamartine, honni de Flaubert ....
Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et le vent emportait les roulades que Léon écoutait passer, comme des battements d’ailes, autour de lui.
Quand ce Flaubert là resurgit dans le cahier de Proust, il est inversé, la voix d’Albertine y est ... toute changée, hardie et enrouée, et en effet elle était une tout autre personne ... et cette inversion souligne le reproche que fait Proust à son aîné, de ne pouvoir se débarrasser malgré tout, persistant, d’un imaginaire romantique ....Elle (c’est Emma) se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les draperies s’élargissaient en éventail, l’amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel....
Il n’y a pas de mise à distance et Proust, lui, se souvenant, dégradera l’image sulpicienne pour en forger le négatif dans un cahier 54 à l’Albertine crapuleuse, montée dans une voiture quand Emma voguait sur une chaloupe, alternativement éclairée par la lune, au gré des passages nuageux, les joues empourprées, jusqu’au bout d’un passage construit en miroir, inversant toutes les notations de Flaubert: ... Parfois l’ombre des saules la cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lumière de la lune...

Il y a là un Flaubert contraposé, tout du long, entre les lignes, en fait affectueusement.
Mais ce Flaubert dialoguant avec la lune, et qui dialoguait à distance avec Proust, va disparaître, totalement ... la version du cahier 55 n’en porte aucune trace, et point de lune ... pour réapparaître, mais au cahier 72, et avec une Albertine ivre de cidre, si toujours oubliée par la lune intermittente des origines, et désormais seulement “ressouvenante” du fiacre de Léon et d’Emma. Effacement et bifurcation. La lune se retrouvera, trace ténue, dans un passage postérieur à la mort d’Albertine mais, romantisme bel et bien éradiqué, c’est le fiacre ballotté qui donnera l’impulsion de la scène de la Recherche retenue par N. M-D.

ET .... j’ai à peu près fait le tour.

Qu’est-ce qui manque à ce compte-rendu? Mais un soubassement! Et donc une logique! Flaubert est apparu, Flaubert est reparti.... Sans doute, mais encore?

Car comme l’Arlésienne, ce cahier 54, auquel je me réfère hypnotiquement, dont N.Mauriac-D. a lu trop vite les passages clés, dont je n’ai au fond nulle autre connaissance que l’écho amoindri enseveli au fond d’une mémoire auditive embrumée, ce cahier 54 est fort invisiblement là. Terriblement absent dans sa présence proclamée. Et trop absent. Ce sont ses passages qui me manquent et à la lettre son contenu! Las... Un Contre-Flaubert? Sans doute ... mais sans preuve, sans autre preuve que l’affirmation que j’apporte que N.M-D. l’a affirmé, et que le crédit que sur le moment, sur des évidences oubliées, sur des éléments lus et non transcrits, j’ai fait à ces affirmations. Cruelle situation. Des notes incertaines, inexistantes sur le corps du délit, des souvenirs confus, et une rédaction finale fondant sur le principe d’autorité que ce qui a été énoncé l’a été à juste titre. Séquence difficile.

Qu’ai-je pu oublier, du domaine du ponctuel, du parcellaire, de l’anecdotique peut-être, et qui ne colmatera rien, mais qui me fera croire que j’ai tout dit que j’avais compilé?: ...

... que j’ai vu en librairie, hier, Proust est décidément en cour, une édition poche toute récente de la seule Affaire Lemoine, petit texte auquel se reporter pour un joli pastiche de Flaubert

... qu’il est toujours amusant - quand on a l’esprit mal placé! - d’entendre souligner, dans cette affaire Flaubert-Proust, Bovary-Cahier 54, à quel point Proust s’est plu à l’inversion, fût-ce et on le sait bien, ici, des effets, des motifs, narratifs-descriptifs

... que Proust a essayé de dire, constamment, que les sentiments amoureux (ne) sont (que) des transferts littéraires

... que dans ce trop fameux cahier 54, Proust parlant de “femme spirite” n’a peut-être que surligné la voix crapuleuse d’Albertine comme étant la sienne, hantée et habitée par le grand Gustave

... que l’utilisation du genre masculin pour désigner l’automobile, pratique proustienne déjà rencontrée ( ....ces cercles, de plus en plus rapprochés, que décrit l'automobile autour d'une ville fascinée qui fuyait dans tous les sens pour échapper, et sur laquelle finalement il fonce tout droit, à pic, au fond de la vallée où elle reste gisante à terre....) répond parfaitement au fiacre flaubertien comme métaphore des transports amoureux

... que le principe d’inversion scénographique souligné dans la mise en miroir des textes de Proust et de Flaubert, s’exprime aussi - indication que j’avais omise - dans le rapprochement avec le Stendhal de la Chartreuse. Dans le trio stendhalien, le jaloux est debout et tourne autour du couple hypothétiquement amoureux assis alors que dans le répons proustien, le jaloux est assis avec la dame et c’est l’hypothétique amoureux qui danse son ballet autour

... que toute genèse effectuée, de l’émergence au déploiement puis à l’effacement, d’étapes en réécritures, là-bas, du clapotement obscur des réminiscences abandonnées monte le bruit ténu de l’indispensable mémoire qui fait du livre que, plume posée, son aboutissement virginal, dès signé le bon à tirer, est couvert jusqu’à l’épuisement de cicatrices laissées par l’enfouissement des allusions et des alluvions mémorielles.

Le rédacteur aussi, d’ailleurs, ici, est épuisé!

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Commentaires
V
Dérisoire endroit qu'un blog pour présenter des condoléances. J'espère que vous avez pu être rassuré sur la situation de votre père.
Répondre
N
Tout d'abord je tiens à vous offrir mes plus sincères condoléances; le récit du "départ" de votre maman m'a émue, d'autant plus que la mienne était née à Pau (curieuse inversion)<br /> Votre commentaire je le qualifie de synthèse géniale, et vos notes sont sources pour moi d'un questionnement très fécond; je vous en remercie vivement et j'ai hâte de lire votre compte-rendu de la prestation d'Annick Bouillaguet, car hier, je l'avoue, je me suis sentie très dépassée! Vos éclaircicements me seront d'un grand secours
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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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