Leçon XI du 06 / 03 / 007 Persistance de l’Ancien Régime (I)
Première partie
Je ne l’ai même pas vu arriver, plongé que j’étais dans une fin de conversation de voisinage. Et puis, assis, tapotant sa liasse de notes, gris (veston) -bleu (chemise) - rouge (cravate), il était là, matérialisé à l’endroit même où il devait être, dans cette demi-teinte sérieuse et prudemment souriante qui accompagne chacune de ses apparitions.
Il est un peu en délicatesse avec lui-même et tient sinon à s’excuser du moins à se justifier pour la leçon précédente, il a cru le deviner, touffue, et qui, dans l’inflexion qu’elle marquait en exhumant force noms propres au secours d’un repositionnement historique de l’investigation, a pu avoir sur l’auditoire quelques effets déstabilisants.... Il les cite d’ailleurs ces noms, voire les récite - avec un petit repentir sur Léon Brunschwicg, privé huit jours plus tôt de son statut d’éditeur des Pensées de Pascal - et il souligne que cette galerie servait aussi, devait servir, à nous introduire dans l’épaisseur même du sujet, peut-être comme on jette le gamin à l’eau en se disant qu’au fond, c’est encore le meilleur moyen de l’obliger à apprendre à nager ..... La Recherche, mémoire monstrueuse, on tire un fil et tout suit, tout remonte, en les multiples sens du terme et comme l’utilisait Thibaudet ... Absence donc du XVIII° siècle, et - comme on parle d’un silence assourdissant - pléthore de témoins et de témoignages convoqués pour la constater .... Comment faire autrement? Enfin, c’était à dire et ce fut dit. Venons en au sujet du jour. Qui est ....?
Ma foi, après l’absence du XVIII° siècle, la suite naturelle semble bien être la présence intense de celui qui l’a précédé, du Grand siècle, et - même si l’approche de Proust a cette particularité sans doute de rendre le terme inapproprié - du classicisme, un classicisme moderne, un classicisme de son temps, celui de Maurras et de Moréas, de la NRF et de l’Action française .....
Notes (... du Robert des noms propres) :
MAURRAS (Charles) . Martigues 1868 - Tours 1952. Provençal influencé par la pensée de Mistral, puis sensible aux idées de Barrès, de Renan et d’Anatole France, il exprime par son amour pour la Grèce antique, son culte de l’ordre et de la raison. L’Avenir de l’intelligence (1905) et Anthinéa sont des méditations sur l’activité humaine face à la mort politique identifiée à la démocratie, ou à la mort de l’art identifiée au Romantisme (Romantisme et Révolution (1925)). Ce néo-classicisme illustré par les poèmes de La Musique intérieure (1925) explique l’adhésion de Maurras à l’école romane de Jean Moréas. Son Enquête sur la monarchie (1900), après l’affaire Dreyfus, inaugure le mouvement de l’Action française (1908 à 1944) dont il sera le principal animateur. Il y défendra le “nationalisme intégral”, synthèse du traditionalisme et du nationalisme (Mes idées politiques (1937)) et aura une influence considérable sur la partie la plus conservatrice de la bourgeoisie française, jusqu’à la mise à l’index de ses œuvres par Rome (de 1914 à 1939). Ayant soutenu Mussolini, Franco puis Pétain, il est condamné à la réclusion en 1945 (... et radié de l’Académie française, où il siégeait), mais sera gracié peu avant sa mort .
MORÉAS (Jean Papadiamantopoulos) Athènes 1856 - Paris 1910 . Jeunesse à Athènes et séjours en Europe (Allemagne surtout) avant de se fixer à Paris (en 1882). D’abord rangé dans l’école décadente (Les Syrtes - 1884), il se rapproche fougueusement du mouvement symboliste (Les Cantilènes - 1886). Mais, devenu hostile à l’inintelligible chez ceux-là même qu’il avait rejoints, il quitte les symbolistes pour renouer avec la tradition gréco-latine, fonde (manifeste de 1891 dans Le Figaro ) l’École romane et fait paraître Le Pèlerin passionné (1891) et Les Stances (six livres de 1899 à 1901 et un septième, posthume en 1920), méditations sur la vie et le monde où s’allient subtilité symboliste et rigueur classique.
À la question: Quel est le XVII° siècle de Proust?, on peut penser qu’il a lui-même répondu par une pirouette à travers la composition française de Gisèle, dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs (je donnerai la totalité du passage - long - en annexe), la lettre de Sophocle à Racine. Gisèle, qui, a passé l’examen du Certificat d’études, a eu à choisir entre deux sujets: “.. L’un était: ‘Sophocle écrit des enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’Athalie’; l’autre: ‘Vous supposerez qu’après le première d’Esther, Mme de Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a regretté son absence’ ...” .
Note: ... on croit quand même rêver. Fût-on dans un roman, fût-ce Marcel Proust, il n’était donc pas inimaginable il y a moins d’un siècle, de proposer des points de départ littéraires de ce niveau (et les présupposés qui vont avec) en fin de scolarité obligatoire.... ? Quel serait l’équivalent aujourd’hui?: “Batman écrit à Spiderman pour le réconforter des graves blessures subies en faisant échouer un complot d’Al Quaïda et en désamorçant la bombe qui devait faire sauter la tour Eiffel?”
Faut-il voir là un XVII° essentiellement scolaire et sévèrement ridiculisé? Certainement pas. L’ironie, ici, est sœur de la révérence et la pochade porte sur le groupe des jeunes filles, non sur le fond du sujet, non sur le génie, admiré, de Racine. On est simplement en lisière d’une grande querelle “séculaire”, celle du XVIII° siècle matérialiste, mondain, que Proust réprouve, et du XVII° siècle, monarchiste et religieux... et peuplé de grandes figures, dont l’influence scolaire se prolongera tard, au delà du XIX°, jusqu’à nous; penser à Roland Barthes, se souvenant de ses humanités et soulignant : " ... j’ai vu, hélas, sans doute plus de Bossuet que de Diderot ...”. Le XVII° pèse encore, et lourd, le XVII° de la réaction, boulet à la cheville du XVIII° du progrès.
On rencontre là un thème important, le thème des deux France, que vient d’actualiser l’affaire Dreyfus, d’ailleurs .... Et Compagnon en incidente d’ajouter: “En sommes nous vraiment si loin? Il vient de sortir un livre je crois là-dessus, Les deux France ; sans doute la similitude n’est-elle qu’au niveau des intitulés, encore que ....” ...
Note: Il s’agit sans doute du livre de Jacques Marseille, professeur à la Sorbonne, directeur de l’Institut d’histoire économique et sociale, récemment paru chez Plon et dont le titre complet est: “La guerre des deux France: celle qui gagne et celle qui freine”
Peguy, reprend Compagnon, rapporte un mot de Brunetière, refusant à une dame une publication dans la Revue des deux mondes:
- “Madame, je ne peux publier votre roman, et pourtant, c’est du pur XVI°”
- La dame contrariée mais flattée s’émerveille...Ah, me comparer aux grands auteurs de ce temps, etc.
- et Brunetière: “Madame, je veux dire du pur XVI° arrondissement”.
Rires dans l’amphi, bien sûr ....
Le XVII° dit Compagnon ne pouvait pas servir à construire le mot d’esprit, car le XVII° arrondissement ... mais enfin, pour Brunetière, le Grand siècle, comme référence classique, s’ajoutait naturellement, s’il ne le primait pas, au XVI°.
Revenant à Maurras, Compagnon souligne qu’il avait la sympathie de Proust, peut-être plus encore à travers Léon Daudet (note: 1868 - 1942 ; fils d’Alphonse; ...qui collaborait vigoureusement à l’Action française. En fait, si Proust avait avec Léon des liens amicaux, il fut surtout très proche de son jeune frère Lucien, de sept ans le cadet de Marcel).
Et il cite, dans le Temps retrouvé, un éloge de Charlus: “Vous m’avez fait lire autrefois l’admirable Aimée de Coigny de Maurras ...” - dans L’Avenir de l’intelligence ; Maurras s’y livre à une sorte de réécriture des Mémoires d’Aimée de Coigny, relatant son rôle de conspiratrice en faveur de la Restauration aux côtés de Talleyrand. Pour Maurras, il y a phénomène de bonne fortune, de bonne occasion, de kairos grec, dans cette influence sur Talleyrand due au hasard des affinités humaines et de l’Histoire (note: Aimée de Coigny, duchesse de Fleury (1769-1820) est connue par ailleurs comme l’inspiratrice de Chénier pour La jeune captive, ode écrite à la prison de Saint-Lazare en 1794 et dans laquelle le poète prête sa plume à sa jeune codétenue, qui ne veut pas mourir; Chénier montera à l’échafaud le 20 juillet et Aimée de Coigny se retrouvera libre contre cent louis, par la corruption d’un agent du pouvoir....) -; et Compagnon reprend sa citation: “Je serais fort surpris que quelque Aimée de Coigny n’attendit pas du développement de la guerre que fait la République ce qu’en 1812 Aimée de Coigny attendit de la guerre que faisait l’Empire. Si l’Aimée actuelle existe, ses espérances se réaliseront-elles? Je ne le désire pas”. Et Charlus-Proust, donc, se détache ici de Maurras: “Je ne le désire pas”.
Il y a, de fait, au delà d’une première sympathie - évoquée - une opposition. Leurs approches du XVIII° sont peut-être dans des rejets parallèles (et éventuellement partiels) qui ne s’ancrent pas dans les mêmes spécificités, l’idéologie primant chez Maurras qui , nostalgique de l’Ancien Régime, englobe les Lumières, Rousseau, la Révolution et ensuite le Romantisme - pour lui, surtout quand féminin, incarnation du mal français - et la République dans un même opprobre, quand Proust ne rejette pas le Romantisme et reproche davantage au XVIII° son esprit voltairien et d’avoir tant séduit ... les Goncourt que d’avoir préparé la Révolution et débouché sur la République. Et du coup, séparés sur le XVIII°, Proust et Maurras le sont aussi sur le XVII°, quand l’occultation de Diderot dans la Recherche n’y préfigure pas la révérence à Bossuet.
Puis Compagnon se réfère à un livre d’Arno Mayer, paru en 1981, Persistance de l’Ancien Régime, où l’auteur traque, dans les mœurs, les traces maintenues de ces usages et de ces conceptions, de cette idéologie en filigrane, que la mort de la monarchie n’a pas éteintes et qui ont subsisté jusqu’à la première guerre mondiale - la question se posant même, dit Compagnon, de savoir si elles s’y sont bien effacées. Et il souligne que La Recherche, écrite en quelque sorte “à cheval sur 1914”, a joué là dessus, prise dans cette mémoire encore vivante dont en même temps - dans le Temps retrouvé - elle prenait acte de la fin.
Note: ... un peu plus précisément, Arno Mayer, né en 1926, est un universitaire américain, fils du fondateur du sionisme au Luxembourg. Marxiste atypique et marginal, il a tenu à faire une courte expérience de collectivisme intégral dans un kibboutz israélien avant de se retrouver professeur à Princeton. Il a été chargé de cours au Collège de France. Dans son travail de 1981, cité par Compagnon, il prend l’hypothèse de la persistance d’un ordre ancien en Europe de 1848 à 1914 pour affirmer la Grande Guerre comme conséquence de la remobilisation des forces correspondantes d’Ancien régime.
Compagnon cite (dans la Prisonnière ), la réaction d’Albertine, jeune fille “moderne” du début du XX° siècle, au seul nom de Guermantes : “Quand j’avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant qui est le signe du désir impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’elle recelait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entraves que sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été obligés de renoncer, comme pour Albertine le snobisme: c’est ce qu’on appelle des haines. Celle d’Albertine pour les gens du monde tenait, du reste, très peu de place en elle et me plaisait par un côté esprit de révolution - c’est-à-dire amour malheureux de la noblesse - inscrit sur la face opposée du caractère français où est le genre aristocratique de Mme de Guermantes. Ce genre aristocratique, Albertine, par impossibilité de l’atteindre, ne s’en serait peut-être pas souciée, mais s’étant rappelée qu’Elstir lui avait parlé de la duchesse comme de la femme de Paris qui s’habillait le mieux, le dédain républicain à l’égard d’une duchesse fit place chez mon amie à un vif intérêt pour une élégante”.
Et il dit ce passage assez retors, car la haine y est interprétée négativement, comme une passion blessée, un snobisme déçu, un désir frustré, une inclination à laquelle on s’est trouvé contraint de renoncer. Passage intéressant car il manifeste , il pose l’interprétation assez générale de Proust du phénomène révolutionnaire par l’envie. Il croit au revers et à l’avers du tempérament français (... face opposée du caractère français où est le genre aristocratique ...): fascination aristocratique / dédain républicain. Mais un dédain, pense-t-il, en fait tout prêt à s’effacer s’il reçoit des marques d’amabilité ou de reconnaissance....
Sur la persistance d’un sentiment, d’une manière des sociétés de cour, il y a, dit Compagnon, un passage très significatif dans Le côté de Guermantes, à propos de la Princesse de Parme et de sa façon de recevoir les hommages, relevant avec grâce les invités qui la “révérencent”, dans un jeu courtois subtil, mais en voie de disparition, dont le narrateur fait une analyse “à la Tocqueville”.
Il cite: “ [Les invitées] faisaient devant l’Altesse debout une révérence qui allait jusqu’à la génuflexion, de manière à mettre leurs lèvres à la hauteur de la belle main qui pendait très bas et à la baiser. Mais à ce moment la princesse, de même que si elle eût chaque fois été surprise par un protocole qu’elle connaissait pourtant très bien, relevait l’agenouillée comme de vive force , avec une grâce et une douceur sans égales, et l’embrassait sur les joues. Grâce et douceur qui avaient pour condition, dira-t-on, l’humilité avec laquelle l’arrivante pliait le genou. Sans doute; et il semble que dans une société égalitaire la politesse disparaîtrait, non, comme on croit, par le défaut de l’éducation, mais parce que chez les uns disparaîtrait la déférence due au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez les autres l’amabilité qu’on prodigue et qu’on affine quand on sent qu’elle a pour celui qui la reçoit un prix infini, lequel dans un monde fondé sur l’égalité tomberait subitement à rien, comme tout ce qui n’avait qu’une valeur fiduciaire”....
...et il annonce avec des mines de gourmet la suite et la finesse de l’analyse dialectique, reprenant: ...
“Mais cette disparition de la politesse dans une société nouvelle n’est pas certaine, et nous sommes quelquefois trop disposés à croire que les conditions actuelles d’un état de choses en sont les seules possibles. De très bons esprits ont cru qu’une république ne pourrait avoir de diplomatie et d’alliances, et que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de l’Église et de l’État. Après tout, la politesse dans une société égalitaire ne serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de fer et l’utilisation militaire de l’aéroplane. Puis, si même la politesse disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure qu’elle serait en fait plus démocratique? C’est fort possible. Le pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu’ils n’ont plus ni États, ni armée; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins grand sur un dévot du XVII° siècle que sur un athée du XX°, et si la princesse de Parme avait été souveraine d’un État, sans doute eussé-je eu l’idée d’en parler à peu près autant que d’un président de la République, c’est-à-dire pas du tout”.
Compagnon revient sur ce qu’il vient de lire pour ... s’en enchanter. L’argumentation le ravit, disparition annoncée de la politesse, puis arguments contraires ... On retrouve en passant des idées de Norpois, que République et Diplomatie sont incompatibles, que la séparation de l’Église et de l’État est au moins un problème, et les exemples cités sont très “topiques” (caractéristiques des préoccupations de Proust ou de son type de préoccupations): le Pape et ses états perdus en 1870, Pie IX se proclamant “prisonnier du Vatican”; les cathédrales et la thèse déjà développée en 1904 dans La mort des cathédrales , où il s’opposait de fait à Ruskin, soutenant, contre celui-ci, que l’admiration esthétique était dissociable de la foi; la princesse de Parme et le prestige des traditions déchues, le chic au fond de la perte de pouvoir, ces nostalgies de la décadence qui donnent à l’impuissance advenue une aura et du charme .... Compagnon souligne aussi que le pape, les cathédrales, la princesse de Parme sont au fond traités comme des objets esthétiques, et qu’à travers eux, c’est cette idée que l’art restaure une hiérarchie qu’on croyait écroulée dans l’égalitarisme ambiant qui se fait jour.
Notes:
La question des États de la papauté occupe à sa façon tout le XIX° siècle, depuis Bonaparte et la campagne d’Italie (Traité de Tolentino - 1797 - les États pontificaux sont considérablement réduits). Le concordat de 1801 arrange les choses, mais en 1809, Napoléon décide l’annexion de tous les États de la papauté à l’Empire. On les rend au Congrès de vienne en 1815. En 1849, c’est en Italie qu’une assemblée constituante proclame la République romaine et les abolit.... jusqu’à l’intervention de l’armée française qui remet les choses en l’état! Et puis c’est 1860: l’armée piémontaise affronte les troupes de Pie IX, les défait et porte un coup au pouvoir temporel du pape en annexant l’Ombrie et les Marches ... jusqu’à la défaite de Sedan de 1870 qui, en provoquant le rappel de toutes les troupes françaises stationnées à Rome, ouvre la porte à l’invasion des États restants qui sont démantelés. C’est là que Pie IX se déclare prisonnier du Vatican; ses successeurs feront de même et il faudra attendre 1929, Pie XI et les accords du Latran pour que soient pacifiées les relations entre la papauté et ce qui est depuis 1861 - et demeurera jusqu’en1946 - le royaume d’Italie, le pape se contentant d’être le souverain de la cité du Vatican
En 1903-1904, Proust a traduit et préfacé la Bible d’Amiens de Ruskin, dont en même temps il s’éloigne. Par ailleurs, il a vu l’action de Combes en faveur de la Séparation de l’Église et de l’État et il a entendu Aristide Briand proposant, une fois supprimés les subsides fournis par l’État à l’Église, que les cathédrales qui se révéleraient d’un entretien trop coûteux soient désaffectées et utilisées comme musées. Il fait paraître alors, le 16 août, dans le Figaro un article sur “La Mort des cathédrales” où il s’attache à démontrer la nécessité de protéger et de préserver le miracle qu’elles réalisent, “probablement la plus haute, mais incontestablement la plus originale expression du génie de la France”, arguant, mais d’un point de vue purement esthétique, que les exclure des fonctions pour lesquelles elles avaient été créées, ce serait les tuer, osant à leur avantage comparer - et du coup mettant sur le même plan - la célébration de la grand’messe à Chartres et une représentation de Wagner à Bayreuth.
On retrouve dans tout le passage cité cette idée d’une prime esthétique à la mémoire de ce qui est à l’article de la mort, idée où on reconnaît par ailleurs un grand thème de Chateaubriand. Charme du passé déçu et aussi, chez Proust, mise en évidence d’une liaison forte entre la démocratie et une esthétique de la décadence qui n’est autre que le refuge (nostalgique) de la hiérarchie disparue.
Concernant encore ce charme du passé, dans le Temps retrouvé (le bal de têtes), Compagnon retient ce court passage d’un échange entre le narrateur et la duchesse de Guermantes: “Comment, si j’ai connu le maréchal? me dit la duchesse. Mais j’ai connu des gens bien plus représentatifs, la duchesse de Galliera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup. En l’entendant, je regrettais naïvement de ne pas avoir connu ce qu’elle appelait un reste d’ancien régime. J’aurais dû penser qu’on appelle ancien régime ce dont on n’a pu connaître que la fin; c’est ainsi que ce que nous apercevons à l’horizon prend une grandeur mystérieuse et nous semble se refermer sur un monde qu’on ne reverra plus ....”. C’est le mot de Talleyrand sur la “douceur de vivre de la fin de l’ancien régime” que Proust applique ici aux années d’avant 14-18.
(...) À SUIVRE ...