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Mémoire-de-la-Littérature
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17 mars 2007

Leçon XII - 13 / 03 / 007 (II)

De Rousseau au Gouvernement des Morts...

Seconde Partie .

Changement de thème et seconde partie de cette séance: Un retour-complément sur la Persistance de l’ancien régime, axe de travail du 06 / 03. On y a parlé de monarchie, de politesse ... pas de religion. Vraiment?
Non, pas “Vraiment”, car il y eut les cathédrales, abordées.... C’est d’ailleurs une des “remontes” de la Recherche, à divers titres et à celui d’une référence à l’article de Proust dans le Figaro d’Août 1904 sur La mort des cathédrales.
Dans la leçon XI, on a cité cette notation, incluse dans un extrait plus large: “... les cathédrales exerçaient un prestige bien moins grand sur un dévot du XVII° siècle que sur un athée du XX°...”
... et on a rencontré cette autre, dans la description de l’hôtel occupé par les Guermantes : “...voire quelque échoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles que l’on voit accotées aux flancs des cathédrales que l’esthétique des ingénieurs n’a pas dégagées...”.

Cette allusion (l’esthétique des ingénieurs) dit Compagnon, vise Viollet-le-Duc et ses semblables, qui voudraient retrouver la “pureté originelle” des bâtiments, en ignorant l’histoire de leur “réception sociale” , c’est-à-dire en clair, ici, qui seraient susceptibles de supprimer ces échoppes dont les cathédrales se sont vues “naturellement” entourées par le développement autour d’elles d’une “épaisseur de vie” qu’ignore l’approche toute grecque de ces “ingénieurs”, en sa sotte prétention à reconstruire dans sa beauté désincarnée un Parthénon. Proust est évidemment “contre”.
Note: ... Viollet-le-Duc (Eugène Emmanuel; 1814-1879). Autodidacte, il s’intéresse à, et s’enthousiasme pour, l’architecture du Moyen Âge. Ami de Prosper Mérimée qui est, outre son activité littéraire, inspecteur des monuments historiques, il se voit progressivement confier d’importantes restaurations. Il avait une conception rationaliste de l’architecture gothique et, travaillant par déductions, a pu prendre des initiatives contestées en termes de suppression ou de rajout d’éléments selon l’époque qu’il considérait comme la plus caractéristique de l’édifice à restaurer (Source: Le Robert).

La cathédrale, dit Compagnon, est au nœud d’une “remonte” de la mémoire catholique, assimilée à la “vraie” démocratie par la communauté des fidèles que “métaphorise” la description multi-”couches sociales” de l’hôtel des Guermantes. Par ailleurs, et seconde “remonte”, elle représente comme la rédemption esthétique d’un Moyen Âge trop oublié.
Proust, complète-t-il, n’est pas seulement influencé par Ruskin. Il est aussi très sensible aux théories d’Émile Mâle.
Émile Mâle, souligne Compagnon, parle d’un oubli des traditions à l’âge classique, mais qui peut - et il y travaillera - “remonter” (faire une remonte ... décidément, l’expression, dans le cours, fait florès..) au XIX° siècle; le moyen âge survivait, attendait, tapi dans la mémoire des lieux, dans les cathédrales ....

Note: ...Émile Mâle, qui entrera à l’Académie Française au fauteuil de Jean Richepin, peut être considéré comme le fondateur en France de l’histoire de l’art médiéval. Major de l’agrégation de lettres en 1886, il publie en 1898 sa thèse: L’Art religieux en France au XIII° siècle, qui fait grand bruit. Proust gardera, lira, compulsera l’ouvrage - que lui a prêté son ami Robert de Billy - pendant quatre ans et le rendra “... [sans] couverture ni page de garde et [portant] les marques de toutes les disgrâces qui peuvent assaillir un livre, lu au lit, dans le voisinage des remèdes” (Souvenirs de R. de Billy).
La proposition d’Émile Mâle est que les cathédrales médiévales sont les instruments de vulgarisation à travers lesquels les plus hautes conceptions de la théologie et de la science [de leur temps] étaient transmises jusqu’aux intelligences les plus humbles. Et il défend une méthode d’analyse fondée sur la certitude qu’au delà des apparences visibles, l’œuvre d’art a été conçue pour manifester une pensée dont seule l’analyse iconographique peut donner la clé. Il ne faut pas se cantonner à une simple identification des personnages ou des mythes figurés, mais réellement déchiffrer des représentations qui sont en fait [devenues] des énigmes, et remonter depuis les formes et les symboles au sens contenu dans les images pour accéder par elles aux aspirations et aux pensées profondes des hommes du Moyen Âge. (Source: Site du Ministère de la Culture. Discours 2004 du Directeur de l’École Française de Rome)

La mémoire catholique est ainsi bien présente, dans la Recherche, et présente dans la réflexion de Proust qui connaît, au moment de la Séparation de l’Église et de l’État (1905) le second - après Dreyfus - grand engagement de sa vie. Il a en fait pris position dans le débat dès 1892, dans la revue “Le Banquet”. Son texte, signé d’un pseudonyme mais authentifié par Fernand Gregh, intitulé “L’irréligion d’État”, contemporain en somme de la prise de position “conservatrice” de Jean Santeuil - lors des élections législatives de 1893 à venir - qui a été signalée dans la leçon précédente, est assez violent. L’auteur s’élève contre les Écoles sans Dieu, qui commencent par privilégier le vote pour ensuite lui préférer la dynamite (écho de la vague d’attentats anarchistes du début des années 1890), et se livre à une apologie de la France chrétienne qui doit au christianisme ses plus purs chefs d’œuvre ....

Notes: ... La très éphémère revue Le Banquet paraît de mars 1892 à mars 1893. Elle est fondée par un groupe de condisciples de Proust de la classe de philosophie d’Alphonse Darlu à Condorcet; le titre bien sûr est emprunté à Platon. C’est Fernand Gregh qui la dirige. Il n’y eut que huit numéros. Les contributions de Proust, à deux exceptions près, dont l’article cité par Compagnon, devaient être reprises dans Les plaisirs et les jours.
On notera que ledit titre n’est pas mort.... Il existe actuellement, dirigée par Nicolas Tenzer, et fondée (peut-être dans son ignorance ...) l’année centenaire de “l’autre” - soit en 1992 -, une revue de réflexion politique de même nom.
Sur les attentats anarchistes, on rappellera qu’on a appelé les années 1890 la “décennie de la bombe”. Alfred Nobel a “inventé” la dynamite à la fin des années 1860. Autant en profiter! Le prince Pierre Kropotkine, dans un discours à Londres en 1881, lors d’un Congrès révolutionnaire international, a théorisé la nécessité d’attentats contre l’ordre établi et fait naître des vocations. En France, après une petite carrière d’assassin, François Claudius Kœnigstein, dit Ravachol, acquis aux idées libertaires, fait exploser le 11 mars 1892, au 136 boulevard Saint-Germain, l’immeuble du juge Benoît qui avait condamné trois militants anarchistes. Ravachol, reconnu et dénoncé, sera guillotiné en juillet de la même année mais la psychose des attentats est et restera forte, avec son apogée lors de l’assassinat en 1894 du président de la République, Sadi Carnot.
Quant à Ravachol, il est monté à l’échafaud en chantant une chanson du Père Duchesne:
Si tu veux être heureux / Nom de Dieu / Pends ton propriétaire, Coup’ les curés en deux / Nom de Dieu ...
Le Père Duchesne est au départ, et dès le XVII° siècle, un personnage de la fiction populaire, comme l’est Guignol. On le voit dans des saynètes jouées sur les tréteaux de foire, jusqu’à ce qu’en 1790, Hébert, chef du Club des Cordeliers qui va adopter les idées des Enragés (ultra-révolutionnaires précurseurs de l’anarchisme) en fasse le rédacteur fictif et éponyme du journal qu’il crée et qui cessera avec son arrestation (Hébert est guillotiné le 24 mars 1794, quelques jours avant Danton (5 avril) dont il avait critiqué la mollesse) ....

.... On retrouvera de ces idées dans l’article du Figaro du 16 Août 1904 sur La mort des Cathédrales. On peut même ainsi créditer Proust d’une antériorité par rapport au Barrès de La grande pitié des églises de France, avec une identité de vues sur cette ligne de débat où on parle d’églises assassinées destinées à devenir “des musées, des salles de conférence, des casinos” ... Proust voit les cathédrales comme lieux de mémoire et comme les seuls monuments qui, grâce à la persistance des mêmes rites, “vivent encore de leur vie intégrale”, expression qui signe d’évidence sa proximité de pensée, ici, avec l’Action française et son “Nationalisme intégral”.
Proust dans cette affaire est choqué par les subventions dont il prend connaissance, accordées à la reprise de tragédies antiques dans le théâtre d’Orange reconstitué - et reconstitué, en termes d’épaisseur de vie et d’éloignement dans le temps, comme ex nihilo, dans cette seule logique des techniques d’ingénieur que dénonce sa référence aux échoppes de l’hôtel de Guermantes -, parce qu’il rapproche lesdites subventions de cette volonté - qu’il lit dans la Séparation de l’Église et de l’État - de détruire ces mémoires bien vivantes, elles, que sont les cathédrales. Il les voit, par les yeux d’Émile Mâle, fortes de leur signification symbolique, miroir de la science et de l’histoire de leur temps, porteuses d’un sens qui met la célébration d’une grand-messe à Chartres sur un plan supérieur à celui où se perçoit une représentation de Wagner à Bayreuth (...déjà signalé en note dans la leçon XI).

En semi-incidente, Compagnon ne peut omettre de signaler que Proust critique aussi le subventionnement du Collège de France, institution qui ne répond qu’à des “besoins littéraires bien mesquins”, et ne s’adresse qu’à de maigres auditoires, dans des cours “bien froids”, quand les grand-messes des cathédrales touchent un “public” beaucoup plus large dans la chaleur des communions qu’elles permettent. Réaction probable, dit Compagnon, à l’anticléricalisme du Collège, qui a exclu Brunetière, lequel, avec Denys Cochin (“son” député du VIII° arrondissement, pour qui Jean Santeuil aurait voulu voter (voir leçon X)) était de ces académiciens qui furent dits “Cardinaux verts” pour un libéralisme qui les poussait à accepter l’idée d’une tentative loyale d’essai de séparation de l’Église et de l’État. .... note: ... ce qui ici met la position supposée de Proust à la limite de la contradiction interne, le faisant s’irriter de l’éviction d’un catholique, mais d’un catholique qui acceptait de faire un bout de chemin dans une direction que lui-même se refusait à emprunter ...

Compagnon évoque le secrétaire d’Anatole France, Jean-Jacques Brousson, qui publie en 1924 des souvenirs: Anatole France en pantoufles. On y rencontre des propos sévères de son “patron” sur l’Académie française, dont il est membre: “... nous gérons notre fortune sans en rendre compte à personne .... cela est illégal .... [nous ne devrions engager aucune dépense] sans ordonnancement du ministère ... si on supprime les congrégations, pourquoi conserve-t-on celle-là ...”.
Convoqué aussi par Compagnon, Paul Grunebaum-Ballin, né comme Proust en 1871, passé en même temps que lui à Condorcet, qui a été nommé chef du cabinet d’Aristide Briand en 1904 et qui sera chargé de préparer et de faire appliquer la loi de Séparation de l’Église et de l’État; une sorte de Bloch, ajoute Compagnon. Proust lui écrit en 1905 pour le remercier d’avoir fait mention et citation de son article (La mort des cathédrales). Mais en fait, PGB (le sigle est-il de Proust?) réfutait Proust, contestant que le “spectacle total” [la grand-messe] fût resté admirable, dégradé qu’il le jugeait du fait du goût sulpicien des prêtres, ajoutant qu’il suffisait de l’exemple de la Grèce pour constater que loin d’être assassinées, les œuvres d’art restaient, immortelles ...
Proust insistera sur cette démocratie réelle qui prend chair dans les cathédrales, dans ses sépultures et dans ses vitraux, où sont représentés non pas seulement des nobles et des notables, mais aussi des bourgeois, des artisans, des paysans, le peuple, et dans l’œuvre construite, tous ceux qui ont payé à perpétuité pour assister au spectacle de la messe, évoquant explicitement “cette grande démocratie silencieuse, fidèle, obstinée à suivre les offices”, déplorant dans leur disparition annoncée que “les morts ne gouvernent plus les vivants” en reprenant ainsi la formule d’Auguste Comte, qu’évoquait Barrès à la Chambre des députés (voir plus haut).

Remarque: Compagnon s’enchante ici, et nous le dit, d’avoir dans la perspective de la leçon, eu l’occasion de découvrir que la formule “les morts gouvernent les vivants” était de Comte (sans doute dans: Système de politique positive)... et ce m’est une occasion annexe de sourire, allant moi-même m’informer, en augmentant ma (très médiocre!) connaissance de Comte polytechnicien de ceci qu’il termina fort mal sa prestigieuse scolarité, ayant été exclu de l’École pour “insubordination et rébellion”! Voilà un départ bien agité pour quelqu’un qui voulut ensuite “Régler le présent d’après l’avenir déduit du passé”.... À moins qu’il ne fût déjà en train d’essayer de comprendre ce que cela pouvait bien vouloir dire ....

On reste un peu sur Comte, et sa religion de l’humanité, une humanité qu’il perçoit comme la communauté des êtres passés, présents et futurs... La véritable sociabilité pour lui relève plus d’une continuité successive que d’une solidarité actuelle, avec cet énoncé, variante du précédent: “Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés par les morts” (dans Système de politique positive).
Le catéchisme positiviste de Comte reproche à ses contemporains de se dresser contre le Moyen Âge en affirmant une admiration parfaitement irrationnelle pour l’antiquité. Et là, pleinement, on rejoint l’idéologie de Proust en même temps qu’un thème cher à Barrès, dans la déploration d’une insurrection - via ce rejet du Moyen Âge - des vivants contre les morts.
Et Compagnon recommande, en une injonction qui suppose un lien logique, de ne pas oublier que le mot “Solidarité” était le mot d’ordre de la République radicale des années 1890.
Note: ... il semble ici se référer, pour un oubli des morts qui serait la conséquence excessive et dommageable de l’intérêt porté aux vivants, aux luttes politiques qui, en fait depuis 1879 et l’installation vraie, dans les faits, de la troisième république, opposent au sein des “républicains” les courants dits “opportunistes” (Gambetta puis, après sa mort en 1882, Jules Ferry) et “radicaux” (avec, tribun emblématique, Clémenceau), Ferry allant jusqu’à proclamer: “Le péril est à gauche” et Clémenceau trouvant la constitution de 1875 “trop monarchiste”. Le courant radical s’imposera, et la “solidarité” est théorisée par Léon Bourgeois, président du Conseil d’un gouvernement strictement radical autour de 1895, qui fait paraître un article où il affirme la nécessité d’un “quasi-contrat social, pour prendre en charge la dette des privilégiés vis-à-vis des déshérités” .

Proust est dans cette ligne qui regrette l’affaiblissement de la grande communauté de la terre et des morts, la grande communauté silencieuse qu’il oppose à la vox populi, au vote, au vote des vivants trop oublieux dans les faits de cette immense part de mémoire, et qui peut rester vivante si se maintiennent les rituels, qu’incarnent les cathédrales, et qu’il ne faut pas confiner, morte, dans des musées.
Ruskin (... déjà évoqué en note dans la leçon XI ...), dans la Bible d’Amiens que Proust a traduite et préfacée, a affirmé que le ravissement architectural était incompatible avec la perte de la foi, nécessitait au moins sa sympathie; mais là il y a des nuances, et Proust, en marge de sa traduction, se réfère à Léon Brunschwicg (... voir note leçon XI...) disant que la joie esthétique ne nécessite pas d’harmonie avec une fin extérieure à l’objet admiré mais relève de l’état de conscience intime le plus actuel, et que l’œuvre d’art se révèle quand on cesse d’en attendre le salut, quand on cesse de lui conférer un rôle social.
Et Proust l’affirme à Paul Grunebaum-Ballin, que les choses sont belles seulement quand on a substitué à l’acte de foi une contemplation désintéressée.

Défense de l’élan catholique dans et sous la France de l’ancien régime ... Peut-être peut-on conclure provisoirement cette présentation, dit Compagnon, en revenant à la Recherche et à Saint-André-des-Champs, petite église des environs de Combray qui peut parfaitement la symboliser [cette défense], petite église dont le narrateur évoque “les lois qui y sont enseignées”, à laquelle il renvoie en parlant “d’un bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs”, en soulignant (Grande Guerre) combien quelques “embusqués” seront “rachetés par la foule innombrable de tous les français de Saint-André-des-Champs”. Saint-André-des-Champs, France éternelle et France profonde, référence constante du terroir, de ses croyances, de ses parlers et de ses vertus éminentes et inaltérables ....

Et Compagnon lit:

“Saint-Loup (...) faisait (...) des pieds et des mains [pour que son engagement soit accepté], étant en cela moins original, au sens qu’il croyait qu’il fallait donner à ce mot, mais plus profondément français de Saint-André-des-Champs, plus en conformité avec tout ce qu’il y avait à ce moment-là de meilleur chez les Français de Saint-André-des-Champs, seigneurs, bourgeois et serfs respectueux des seigneurs ou révoltés contre les seigneurs, deux divisions également françaises de la même famille...” - il s’interrompt pour commenter: “Même idée d’avers et de revers que dans le passage de la semaine dernière, Albertine et l’esprit républicain face à la Duchesse de Guermantes en son hôtel, cet hôtel dont le narrateur est le voisin” (se reporter à le leçon XI) - ..... et continue: “....sous-embranchement Françoise et sous-embranchement Morel, d’où deux flèches se dirigeaient, pour se réunir à nouveau, dans une même direction qui était la frontière”.

Pour terminer - l’heure tourne, on va de nouveau être en retard et le proustien japonais programmé en seconde partie va nous priver de récréation! -, Compagnon veut essayer de revenir à une question plus globale, celle du “tempérament classique” de Proust, ou pour le dire autrement, celle de son “approche du Classicisme”. On vient de trouver dans la Recherche des traces d’une persistance, d’une défense - en termes plus de tradition que d’adhésion idéologique - du “monarchisme”, du “catholicisme”... Mais on ne saurait y voir le rattachement à un classicisme “classique”, disons “scolaire”, tant il y a au contraire irréductibilité. Le devoir de Gisèle (leçon précédente) est là pour se moquer de l’académisme, et le nationalisme est attaqué à travers le patriotisme littéraire de Bergotte. Il n’y a pas non plus proximité avec le classicisme “gidien” de la NRF. Proust ne défend nullement le purisme, le dépouillement, l’équilibre, le style - comme on le dit des jardins - “à la française”. La NRF a la Princesse de Clèves pour référence vénérée, pas Proust qui écrivant en 1911 à Barrès et évoquant son travail en cours, et qu’il peine à décrire - faute de précurseurs ou d’antécédents - en tant qu’œuvre, énonce seulement: “C’est une espèce d’immense roman”.
Proust est en réaction contre la position NRF, et donc contre la Princesse de Clèves, dans cette idée d’un roman “Français”, opposable au roman “Russe”, mais en réaction douloureuse, coupable presque tant est grande l’aura de la partie adverse, tant le statut de “Grande revue” de la NRF est installé. Comment réagir quand on lit , venant de là, un article à la gloire de Mme de La Fayette, son genre “Français”, son style bref et concis, qui va au but, qui travaille par grandes lignes, dans la logique et l’absence d’ornements, dans la précision et la fermeté .... quand on lit donc, cela, et qu’on pense à l’opposé, et qu’on œuvre à l’opposé ... Il faut se conforter dans ses propres positions, penser Dostoievski, penser Mme de Sévigné, penser d’une certaine façon Elstir....

Proust contre-attaque, après-guerre, dans sa préface à Tendres stocks de Paul Morand, en contestant l’affirmation d’ Anatole France: “On écrit mal depuis la fin du XVIII° siècle”. Et il s’en prend aux canons que propose France, aux Imaginaires de Racine, à la Correspondance qu’il dit “maigre” entre Racine et Boileau, arguant de Sévigné, arguant de Saint-Simon et - ce qui permettra de “boucler” la leçon -, cette fois dans une lettre de 1908 à Mme Straus, énonçant que la meilleure défense est l’attaque et faisant l’éloge de Rousseau, parlant à son propos de ces “révolutionnaires” qui jurent avec les maîtres .....

Notes :
Racine et les “Imaginaires” - En 1666, Pierre Nicole, un des Solitaires de Port-Royal, collaborateur proche d’Antoine Arnauld (le Grand Arnauld), chef de file des jansénistes, “informateur” de Blaise Pascal au moment des Provinciales, Pierre Nicole qui avait eu Racine pour élève, fustige l’immoralité du théâtre dans “Les Hérésies imaginaires”, écrit essentiellement dirigé contre Desmarets de Saint-Sorlin. Racine, qui n’est pas visé, tient à répondre et le fera, violemment, dans deux “Lettres à l’auteur des Hérésies Imaginaires” dont seule la première est publiée. Il regrettera d’ailleurs la polémique et viendra à résipiscence, se faisant accompagner de Boileau, auprès d’Arnauld.
Desmarets de Saint-Sorlin, écrivain, poète, auteur dramatique aujourd’hui oublié est aussi le rédacteur d’une Comparaison de la langue française avec la grecque et la latine (Traité pour juger des poèmes grecs, latins et français) qui sera, en 1670, facteur déclenchant de la Querelle des Anciens et des Modernes, parmi lesquels il se range.
La Correspondance entre Boileau et Racine s’étale entre 1687 et 1698, lettres écrites par deux historiographes du roi - leur statut commun en 1687 - qui parlent de la vie parisienne, de la cour, de leurs voyages et aussi de leurs affinités et de leurs différences ...

Le classicisme de Proust, ce n’est pas le classicisme des classiques, mais plutôt celui des néoclassiques que voient surgir le XVIII° et le XIX° siècles; et donc le XVII° qu’il défend, ce n’est pas un XVII° figé dans l’intangible de ses spécificités, mais un XVII° fécondant, prolongeable, inscrit dans une continuité, comme il l’exprime à la fin du Temps Retrouvé .

Et Compagnon lit: “Mais je me rendais compte que le temps qui passe n’amène pas forcément un progrès dans les arts. Et de même que tel auteur du XVII° siècle, qui n’a connu ni la Révolution française, ni les découvertes scientifiques, ni la Guerre, peut être supérieur à tel écrivain d’aujourd’hui, et que peut-être même Fagon était un aussi grand médecin que du Boulbon (la supériorité du génie compensant ici l’infériorité du savoir), de même la Berma était, comme on dit, à cent pics au dessus de Rachel, et le temps, en la mettant en vedette en même temps qu’Elstir, avait surfait une médiocrité et consacré un génie”......Note: ... Guy-Crescent Fagon est un médecin du XVII° siècle (1638-1718); d’abord professeur de botanique au Jardin des Plantes, il devient médecin à la cour de Louis XIV qui l’attache à sa personne en 1693. Il a été peint par Saint-Simon dans ses mémoires. (Source: Le Robert).

Voilà ce qui intéresse Proust, dit Compagnon dans un méritoire effort conclusif, et l’œil fixé sur le chronomètre: ... le refus de la rupture, le credo du passage de relais, la continuité solidaire jusqu’à l’actuel, l’œuvre de mémoire qui porte la littérature, qui assure sa pérennité, qui donne sens à son effort .... Et qui sous-tend toute la Recherche....

Fermez le ban!

Posez les crayons, dépliez les jambes, faites un peu jouer les articulations, classez rapidement vos notes, prenez quelques feuilles vierges, respirez profondément trois fois, puis ... recalez-vous dans vos fauteuils, ressaisissez les stylos... On y est?
C’est bon, la deuxième vague arrive ....
On notera que je n’ai pas dit: le tsunami...

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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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