Leçon XIII - 20/03/007 Dernière séance, vague à l’âme et prétéritions...
Et une fois encore, Antoine Compagnon se matérialise sur l’estrade, étonnant exemple de génération spontanée. À peine assis, le flash d’une auditrice placée au premier rang, à la fois groupie et photographe, désireuse de fixer pour une courte immortalité une image de l’ultime performance (et surtout, à l’anglaise, du “performer”, c’est à dire de l’artiste), le fait sourire. Simplement sourire et, sans se départir de son flegme, il détache sa montre, la pose devant lui, manifestant que les minutes avant le mot Fin sont et seront comptées.
Voilà... enfin presque, car le micro ne fonctionne pas. L’homme de l’art et à tout faire, surgi des coulisses, intervient; on raccroche la chose au revers de la veste - elle est d’un gris chiné de couleurs de l’automne - et .......... “C’est notre dernier cours aujourd’hui...”
En substance : L’expérience était nouvelle. Il a senti une demande intense de littérature, intense et insoupçonnée. Il avait sur ce point tenu des propos qui se sont avérés pessimistes dans la leçon inaugurale. Dans la leçon XII, on avait opposé - Proust - les cours “froids” du Collège de France aux recueillements convergents des fidèles dans la Cathédrale de Chartres .... Image démentie par, osons le mot, la dévotion qu’il a sentie ici! Il redit son réapprentissage de la liberté du discours après dix ans de corsetage universitaire, préparation aux examens et concours oblige, dans la grande maison d’en face, et la satisfaction d’être dispensé de faire “l’état de la question” (d’ailleurs laquelle?, puisqu’autant il parle de ce qu’il veut ....), dispensé de produire un lourd arsenal bibliographique; il dit son sacrifice aisé des leçons “obligées” et sa gratitude à l’égard les invités du séminaire qui, peu ou prou, les ont prises à leur compte.
Oui, le cours s’est construit de semaine en semaine, en suivant des fils quelquefois capricieux dans cet espace de mémoire qu’est la Recherche ; il s’est au fond un peu inscrit dans la perspective de “l'odologie littéraire” chère à Harald Weinrich, cette "analyse et science des chemins qui traversent la littérature comme des sentiers de randonnée" à laquelle il s’était référé à la fin de la leçon IV. Le chercheur (re)dit-il est un chasseur.
Il évoque ce qu’il nomme deux “malentendus”.
On lui avait demandé de “référencer” ses citations (œuvre; édition; page). Il n’y est pas parvenu; il rend hommage aux quelques “séminaristes” qui ont distribué des polycopiés préalables, récapitulatifs anticipés de leurs lectures à venir, mais il trouve cela d’un modernisme vraiment (trop, on le devine) décapant et veut au fond garder la tradition du cours “à l’ancienne” où le professeur ne fournit pas de précisions excessives sur les éléments extérieurs qu’il intègre - en toute fluidité non brisée par de pesantes indications de provenance - à son discours.
Quelques correspondants lui ont rappelé des prévisions initiales de dialogue en fin de séminaire et leur modeste frustration devant leur non-mise-en-place; il ne savait pas en fait quelle forme exacte prendraient lesdits séminaires et, devenus des exposés occupant tout le temps imparti, il a pris acte d’une impossibilité ... Il évoque la perspective éventuelle d’une ou deux séances supplémentaires qui pourraient rassembler des questions, et y répondre mais ... il y réfléchira éventuellement pour l’année prochaine.
On lui a par ailleurs signalé que deux au moins des fidèles auditeurs mettaient en ligne des comptes-rendus des séances. Il n’est pas allé voir; il sait que sur internet, l’expression est très libre et ... il ne voulait pas être “gêné” dans sa réflexion par cette éventuelle liberté critique; mais il ira bientôt, tout cours terminé, c’est promis ....
Une assez longue entrée en matière, donc, pour ce dernier contact. Maintenant revenons - et il y revient - au cours. Il ne goûte que peu, en général, les prétéritions, mais certaines lui semblent nécessaires et donc, se faisant violence, il en passera lui aussi par là. Il a quatre ou cinq repentirs potentiels en tête ....
La semaine dernière, on avait terminé sur ce XVII° siècle qui revenait, qui “remontait” dans la littérature et qui faisait remonter avec lui un tout autre classicisme que le classique, un classicisme spécifique, fortement connoté, idiosyncrasique en fait, proustien. Il pense à un article de Jacques Rivière: Proust et la tradition classique, un article important, qui marque bien le terrain de ce classicisme impur, complexe, profond, intégral, vital, désordonné, ouvert, en expansion, cosmopolite et ... indiscipliné, qui seul plaît à Proust.
Note: Jacques Rivière, directeur de la NRF dans les années 1920, se passionne pour l’œuvre de Proust et, après la mort de Marcel (le 18/11/1922), travaillera avec Robert Proust à la poursuite de sa publication, de 1923 à 1927, en six volumes posthumes.
Le classicisme de Proust inclut le XIX° siècle, le romantisme. Proust veut défaire les oppositions. Compagnon se réfère au livre d’Émile Deschanel, paru en 1883: Le romantisme des classiques.
Note: Émile Deschanel, libre penseur, anticlérical, banni après le coup d’état du 2 décembre 1851, qui fut professeur au collège de France, est le père de Paul Deschanel, le “Président dérangé”, qui dut démissionner huit mois après sa désignation à la présidence de la République où il succédait à Felix Faure et à sa célèbre “perte de connaissance”...
Avec cette idée que Baudelaire et Racine se rejoignent, que Racine sait être baudelairien dans ses héroïnes et que Baudelaire est racinien quand il écrit Les femmes damnées ...
Et quand Proust réinvente ainsi “son” XVII° siècle, il se crée des précurseurs en quelque sorte, car se produit aussi, s’induit, ce phénomène si propre aux “inventeurs”: il nous font lire l’histoire “à rebours”, comme le narrateur voit le “côté Dostoievski” de la littérature classique, dans une tradition de “mémoire a-chronologique” de la littérature, dans une démarche a-historique de la sensibilité, dans un parti-pris anti-logique, anti-linéaire, anti-progressiste.
Et Compagnon renvoie à la très longue “leçon de littérature” du narrateur à Albertine dans La Prisonnière, évoquant en particulier le passage qui suit la question de cette dernière:
“... qu’est-ce que vous avez voulu dire l’autre jour quand vous m’avez dit: ‘C’est comme le côté Dostoievsky de Mme de Sévigné’ ? Je vous avoue que je n’ai pas compris. cela me semble tellement différent (...)”
... avec cette réponse:
“... et j’avoue que ce que j’avais dit là était assez bête. Mais je l’avais dit pour deux raisons. La première est une raison particulière. Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoievsky, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est à dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe. C’est ainsi que Dostoievsky présente ses personnages. Leurs actions nous apparaissent aussi trompeuses que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel. Nous sommes tout étonnés après d’apprendre que cet homme sournois est au fond excellent, ou le contraire.
- Oui, mais un exemple pour Mme de Sévigné?
- J’avoue lui répondis-je en riant, que c’est très tiré par les cheveux, mais enfin je pourrais trouver des exemples.”
Note: L’édition (Pléiade) Clarac-Ferré de 1954 indique que le manuscrit présente à la suite de ce passage une lacune après l’affirmation: “Voici une description..” On ne saura donc pas à quel(s) exemple(s) pouvait penser Proust, ni d’ailleurs, car il n’a cité que la première, quelle est la seconde raison annoncée pour laquelle l’affirmation paradoxale discutée avait été formulée...
Proust aime associer des univers de pensée ou de style hétérogènes, il aime ce disparate qu’il construit sur des éléments du XVII°, du XIX°, du début du XX° (incarné par Elstir), en bousculant les langues, les dates, les genres, mais en respectant cette sensibilité artistique commune qui relève de “l’air de famille”... Ainsi, dans les Jeunes filles en fleurs, parlant des “vraies beautés de Sévigné” : “... Elles devaient bientôt me frapper d’autant plus que Mme de Sévigné est une grande artiste de la même famille qu’un peintre que j’allais rencontrer à Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses, Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c’est de la même façon que lui qu’elle nous présente les choses, dans l’ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer d’abord par leur cause. Mais déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où apparaît le clair de lune :..
‘Je ne pus résister à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casaques qui n’étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l’air est bon comme celui de ma chambre; je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre des arbres, etc.’
.. je fus ravi par ce que j’eusse appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même façon que lui, les caractères?) le côté Dostoievski des Lettres de Madame de Sévigné”.
Note: .. où l’on peut trouver comme une réponse aux interrogations de la note précédente (Voici une description :) ? ..
Foin des causes, du déterminisme, de la linéarité : “À supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et partir des illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu, comme Dostoievsky raconterait une vie” ( note: in Le Temps retrouvé, à propos de l’offensive allemande de 1918 et prolongeant cette idée que: “[la guerre] est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine, pourrait être racontée comme un roman (...)[et] n’est pas stratégique” )
Proust revendique ou défend toute démarche anti-logique qui donne sa juste place à l’erreur, à l’illusion, et qu’il préfère au rigorisme du savoir, n’hésitant pas à valoriser l’hétérochronique . Il y a ici et chez lui une Histoire des écrivains qui s’oppose à l’Histoire des professeurs, une Histoire des effets, non des causes. L’œuvre nouvelle réordonne le passé, réordonne l’ensemble de la littérature, le paysage est modifié. Après Dostoievsky, on (re)lit autrement Sévigné.... et, ajoute Compagnon, après Proust, on (re)lit autrement Baudelaire, ou Saint-Simon, ou, de nouveau, Mme de Sévigné.
On est dans une Histoire de la littérature qui porte et transporte (osera-t-on: qui met à jour ?) la littérature. C’est peut-être là le cœur de cette “mémoire-de-la-littérature” qui nous intéresse et nous parle, composite, enchevêtrée, compliquée, contradictoire. On est dans une “hétéroclicité” qui met en branle le jeu des “réminiscences anticipées”, qui fait dans le “plagiat par anticipation”, qui nous étonne “d’influences à rebours”... Le narrateur en évoque des aspects dans Sodome et Gomorrhe, après sa satire des goûts artistiques de Mme de Cambremer (passage déjà cité dans une leçon antérieure) :
“Comme à la Bourse, quand un mouvement de hausse se produit, tout un compartiment de valeurs en profitent, un certain nombre d’auteurs dédaignés bénéficiaient de la réaction, soit parce qu’ils ne méritaient pas ce dédain, soit simplement - ce qui permettait de dire une nouveauté en les prônant - parce qu’ils l’avaient encouru. Et on allait même chercher, dans un passé isolé, quelques talents indépendants sur la réputation de qui ne semblait pas devoir influer le mouvement actuel, mais dont un des maîtres nouveaux passait pour citer le nom avec faveur. Souvent c’était parce qu’un maître, quel qu’il soit, si exclusive que doive être son école, juge d’après son sentiment original, rend justice au talent partout où il se trouve, et même moins qu’au talent, à quelque agréable inspiration qu’il a goûtée autrefois, qui se rattache à un moment aimé de son adolescence. D’autre fois parce que certains artistes d’une autre époque ont, dans un simple morceau, réalisé quelque chose qui ressemble à ce que le maître peu à peu s’est rendu compte que lui-même avait voulu faire. Alors il voit en cet ancien comme un précurseur; il aime chez lui, sous une toute autre forme, un effort momentanément, partiellement fraternel. Il y a des morceaux de Turner dans l’œuvre de Poussin, une phrase de Flaubert dans Montesquieu”
Proust a développé la même idée dans son article sur Le style de Flaubert, rappelant que ce dernier s’enchantait de se retrouver et de se lire “dans Montesquieu”, et il cite (et Compagnon après lui) un passage “flaubertien” de Montesquieu sur Alexandre : “... il était terrible dans la colère”.
Cette idée d’une relecture de l’ancien à travers le nouveau est forte (Sévigné “après” Dostoievsky) , cette idée d’une réévaluation de l’ancien à travers le regard du nouveau (la côte en hausse de Poussin admiré par Degas, passage antérieurement cité: “ ... [sur] la seule manière de réhabiliter Poussin (...): M. Degas assure qu’il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly” ) est bien installée ... mais il faut aussi en saisir les limites. Les “réminiscences anticipées”, qu’est-ce sinon une “rumeur”, et ne sont-elles pas, aussi, “idiosyncrasiques”, imaginaires au fond, comme ces ressemblances que tel voit, et pas tel autre, parce qu’ils n’ont pas le même niveau de références, où Michael Riffatterre distingue l’intertextualité “aléatoire” de l’intertextualité “obligatoire”. L’obligatoire renvoie à l’importance de l’identification de l’hypotexte pour parvenir à la pleine lisibilité du texte et implique de fait une véritable démarche herméneutique (on peut y joindre le motif du palimpseste que l’on trouve chez Thomas de Quincey ou chez Chateaubriand). L’intertextualité aléatoire, c’est beaucoup plus la projection propre du lecteur et lui seul comme auditeur d’échos... C’est Barthes, lisant un texte que rapporte Stendhal (mais qui n’est pas de lui) et qui soudain s’écrie “... je lis Proust”, et s’en enchante: “... je comprends que l’œuvre de Proust est pour moi une référence (...) ce n’est pas une autorité, mais seulement un souvenir circulaire”, une référence, un souvenir, qu’un autre niera, et dont il contestera le verdict ...
On pourrait, on devrait, on aurait pu ... Compagnon sent monter en lui le flot des prétéritions en même temps que l’heure avance. Il tourne autour de ce (petit) remords de ne pouvoir que par effleurement, que par évocation, explorer cette “mémoire littéraire à rebours” qu’on pourrait approcher dans sa dimension, dans ses aspects de rumeur, de bruit, d’écho. Il dit: “La littérature est un bruit blanc” et cite Don De Lillo et son roman White noise sur la saturation moderne par superposition de trop de fréquences, comme est blanche la lumière avant sa décomposition spectrographique. Il évoque ces cafés où on peut suivre la conversation de deux ou trois personnes aux heures creuses et où, quand trop de voix se mixent, on ne peut plus que constater l’épaisseur d’un flot d’ondes sonores indémêlables.
Il aimerait se ressaisir de la Recherche dans cette idée d’un tapage, d’une cacophonie, d’un charivari où bruit toute la littérature, irréconnaissable et pourtant là, entière. Ainsi simplement à propos de La mort des cathédrales, où on a déjà antérieurement croisé Ruskin et Comte, quand les morts ne gouvernaient plus les vivants, où parlant de vie intégrale, de restauration de la vie intégrale, on s’était heurté à Barrès, voilà qu’intervenant du dernier séminaire, Hiroya Sakamoto lui a envoyé un passage de la préface de 1869 de Michelet à son Histoire de France où l’on retrouve ce thème d’une remontée-restauration du passé, Michelet comparant son entreprise à celle de Géricault qui prétendait s’approprier, s’assimiler, toute la peinture du Louvre, Michelet prétendant que son ambition était encore supérieure, son entreprise encore plus exigeante, car se fixant pour but de ressusciter non pas seulement, comme un peintre, la surface des vies antérieures, mais, bien au delà, leur profondeur.
La mémoire de la littérature est une mer, un bain brumeux, ce n’est pas une histoire “nette”. La rumeur est fondamentale, omniprésente, dans la Recherche, où elle prend des aspects dostoievskiens. Et d’ailleurs, tout y part toujours d’une rumeur, c’est un roman du bavardage, du commérage, du ragot, du cancan, du potin (littéraire ou ... tout court). Et Compagnon évoque le long dîner chez les Guermantes dans Le côté de Guermantes et les remarques du narrateur sur le caractère fluctuant des opinions des uns sur les autres, ces opinions “aussi mobiles que la mer”, ces “bruits de divorce”: “... le flot des invités qui s’écoulaient en commentant la grande nouvelle, la séparation qu’on disait déjà accomplie entre le duc et la duchesse de Guermantes ...”, etc. La rumeur est partie et symbole de la labilité du monde, elle fait que par elle et par rapport à elle, il faut parvenir à “s’orienter”. Et lui vient, par le vocable même, de rumeur à rumoreux, vieux mot français dit-il avec gourmandise, cette image d’une littérature qu’il conviendrait d’écouter comme on porte à l’oreille un coquillage et qu’on en est envahi du flot “rumoreux” de la mer ....
Quand Proust parle de mémoire, il évoque aussi les médicaments, et les troubles qu’ils lui procurent, “ les moments d’oubli qui suivent, le lendemain , l’ingestion de certains narcotiques” , disant ne pas oublier pour autant “tel vers de Baudelaire qui me fatigue plutôt ‘ainsi qu’un tympanon’ " , mais “la réalité elle-même des choses vulgaires qui m’entourent”.
Note: Baudelaire; dans: Je te donne ces vers ; où l’on trouve: Ta mémoire pareille aux fables incertaines / Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon ... " . Le Tympanon, instrument de musique du moyen-âge qui n’est plus usité, se compose d’une caisse de résonance généralement trapézoïdale, qu’on pose sur ses genoux, sur laquelle sont tendues des cordes. Le joueur frappe ces cordes avec des marteaux. L’instrument “frère”, mais où les cordes sont pincées, est le Psaltérion.
On a déjà parlé de la mémoire comme d’une forêt (où l’on peut rencontrer de salvateurs poteaux indicateurs..), mais on trouve aussi, concurrente, l’image de l’océan. Balzac, dit Compagnon, compare Paris à un océan quand Fenimore Cooper prend l’océan comme métaphore de la forêt. Les références se superposent, les fils s’entrecroisent. Et il lit un long passage du début du Père Goriot pour en extraire cette image-clé des “... plongeurs littéraires dans l’océan de Paris...”. Et il repense à Baudelaire (Obsession) :
“Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales
(...)
Je te hais, Océan! Tes bonds et tes tumultes
Mon esprit les retrouve en lui; ce rire amer
De l’homme vaincu plein de sanglots et d’insultes
Je l’entends dans le rire énorme de la mer
(...) ”
Note: Bois (forêts), cathédrales, océan ... tout y est. Mais s’agit-il bien de mémoire? - au sens et au sein du discours poursuivi - ou plutôt, in vivo, d’un exemple de résurgence a-logique, chez le locuteur, d’une réminiscence appelée non par la progression du raisonnement mais par la résonance du vocabulaire. Un exemple spontané de mémoire de la littérature chez Compagnon en somme .... ou puisqu’on parlait de Riffaterre, d’intertextualité aléatoire.
Et on revient à Balbec et à ce passage, tout à la fin des Jeunes filles en fleurs: “ ... comme ma fenêtre donnait, au lieu que ce fût sur une campagne ou sur une rue, sur les champs de la mer, que j’entendais pendant la nuit sa rumeur, à laquelle j’avais, avant de m’endormir, confié, comme une barque, mon sommeil, j’avais l’illusion que cette promiscuité avec les flots devait matériellement, à mon insu, faire pénétrer en moi la notion de leur charme, à la façon de ces leçons qu’on apprend en dormant”..... remarque : ... où les champs de la mer sont effectivement liés à un phénomène de mémoire (leçons) mais en dehors de toute connotation métaphorique. Là encore, on est plutôt dans l’anti-logique, et l’aléatoire idiosyncrasique; c’est le Compagnon analogique et non le Compagnon cartésien qui inclut cette citation dans son discours sur les métaphores océan / forêt de la mémoire....
Un coup d’œil à la montre. Le temps ne suspendant visiblement pas non plus son vol sur les rivages du Collège de France, on enterre en silence - mais on nous en informe - quelques propos prévus pour aborder directement un autre thème parmi ceux qu’on aurait pu mieux développer, celui de la littérature comme “Personne”.
Ce qui renvoie à Michelet.
Mais pas tout de suite.
Comme une bonne partie de l’amphi sans doute, mais si j’en juge par mon cas personnel, mieux, Compagnon a lu dans Le Monde du week-end (Di. 18 - Lu. 19 mars) le “Grand entretien” accordé au quotidien par Pierre Nora sous le titre Le nationalisme nous a caché la nation. Et il en isole un passage où Nora évoque Renan : “ On ne cesse de citer Renan dans ‘Qu’est-ce qu’une nation’: le culte des ancêtres, la volonté de vivre ensemble, avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore ... Mais pour moi la nation selon Renan est morte. Cette vision, sur laquelle nous vivons encore, correspond à l’ancienne identité nationale, celle qui associait le passé et l’avenir dans un sentiment de continuité, de filiation et de projet. Or ce lien s’est rompu, nous faisant vivre dans un présent permanent. J’y vois l’explication de l’omniprésence du thème de la mémoire, et de son corollaire, l’identité. Lorsqu’il n’y a plus de continuité avec le passé, la nouvelle trilogie est: mémoire, identité, patrimoine”.
Et il semble vouloir appliquer tout ou partie de cette grille à la Recherche. Y relire en tout cas la conscience d’une continuité, et d’une identité nationale où la littérature française a joué un rôle essentiel, soulignant que même un André Breton s’y est cherché des précurseurs et que même les révolutions s’y veulent trouver des filiations, se demandant si cette vocation est ou n’est pas aujourd’hui rompue. Il parle du narrateur et de la mémoire du nom des Guermantes “qui gardent les morts à côté des vivants”...
Nora, dit Compagnon, a Michelet en tête quand il parle comme il le fait, Michelet qui a défini la France comme une Personne, dans sa préface à son Histoire Universelle: “La France doit être considérée comme une personne qui vit et qui meurt”, ou dans son Tableau de la France, de 1833: “... il ne faut pas prendre la France pierre à pierre, elle est un tout (...), la France est une personne”.
On a là un thème récurrent, identifié par Curtius, par Hofmannsthal, et justifié, aussi, par la personnification de la France à travers le tout de sa littérature, identification très prégnante au moment où Michelet écrit. Note: On a déjà rencontré dans ce cours Ernst-Robert Curtius (1886-1956) et cité son ouvrage La littérature européenne et le Moyen âge latin. Hugo Von Hofmannsthal, poète et dramaturge autrichien (1874-1929) est peut-être (?) surtout connu comme librettiste de Richard Strauss (Le chevalier à la Rose) et pour sa fin tragique: en 1929, il assiste au suicide de son fils aîné et meurt d’une attaque lors de l’enterrement.
Compagnon ne veut pas partir sans évoquer Albert Thibaudet “qui l’occupe beaucoup en ce moment” (une ou plusieurs éditions en cours ...) et qui dans sa “Géographie Littéraire” (Pour la Géographie Littéraire - 1929) réagit à une prise de position d’André Gide interrogé par Walter Benjamin. Benjamin lui demandait quel écrivain français pourrait faire pendant à Goethe. Gide répond: Montaigne. Thibaudet s’affirme choqué.
Si un journaliste allemand m’avait posé la même question dit-il, j’aurais répondu: Le petit Pascal de Cousin, avec les notes de Voltaire. Et Thibaudet se justifie par le mouvement de dialogue vivant, jamais terminé, de continuité qui change et de chose qui dure (Compagnon commente: c’est l’élan vital de Bergson ...) qu’il y trouve. Puis, soucieux d’être complet, il ne peut s’en tenir à un nom, fût-il double, et rajoute ( lui aussi) Montaigne. Montaigne-Pascal-Voltaire: une continuité, un même homme qui dure, et dans ses variations, se répond. Du coup, qui répondra à Voltaire? Alors il passe au quatuor et dit encore : Chateaubriand. Compagnon dans la foulée sourit et parachève le quintet: Proust! ... ajoutant qu’à y bien réfléchir, ils ne font qu’un à eux cinq. Une suite d’hommes? Un même homme qui apparaît et se complète et s’augmente continûment.
Notes: De Walter Benjamin (1892-1940), on sait assez le destin tragique et hasardeux. Philosophe allemand, penseur éminent, traducteur de Balzac, de Baudelaire et de Proust, il se suicide , après avoir fui Paris - au moment de l’arrivée des allemands - dans l’intention de gagner les États-Unis via l’Espagne, le lendemain de son passage des Pyrénées. Interrogé par la police espagnole, il est persuadé - sans doute à tort - qu’on va le refouler vers la France occupée.
Le Pascal de Cousin : en 1842, Victor Cousin (1792-1867) a travaillé à une nouvelle édition des Pensées de Pascal après avoir identifié diverses altérations qui avaient écarté le texte de sa version originale dans les publications antérieures.
En incidente et suite à un coup d’œil sur une notice “Thibaudet”, ce jugement sur lui de Paul Valéry: “... il a l’art de créer des perspectives dans l’énorme forêt des lettres”. Où on retrouve donc encore une fois la littérature comme forêt....
Et, à l’appui de cette dernière idée, Compagnon lit la péroraison du chapitre Baudelaire du Contre Sainte-Beuve:
“Il a surtout sur ce dernier portrait une ressemblance fantastique avec Hugo, Vigny et Leconte de Lisle, comme si tous les quatre n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles, que nous appelons vie de Baudelaire, ses heures laborieuses et sereines, que nous appelons vie de Hugo, ses heures vagabondes et innocentes que nous appelons vie de Gérard et peut-être de Francis Jammes, ses égarements et ses abaissements sur des buts d’ambition étrangers à la vérité, que nous appelons vie de Chateaubriand et de Balzac, ses égarements et surélévation au dessus de la vérité, que nous appelons deuxième partie de la vie de Tolstoï, comme de Racine, de Pascal, de Ruskin, peut-être de Mæterlinck”.
Idée d’un poète éternel, un seul, le même, depuis Homère, idée qui fonde la succession des formes qu’il prend comme une suite de rois, une dynastie unique et continuée, qui a la littérature pour royaume. On pense à Kantorowicz et au corps du roi, image perpétuelle de sa propre mort, comme à la sentence d’ancien régime: dignitas non moritur ....
Note: Ernst Kantorowicz (1895-1963). Historien allemand essentiel du XX° siècle. Analyse, dans Les deux corps du roi (ouvrage sous-titré: Essai de théologie politique au Moyen-Âge), la dualité de la fonction politique du roi et de sa nature humaine, correspondant chacune à un corps dont le premier, mystique, ne meurt jamais.
Dignitas non moritur ... pouvant se traduire (s’interpréter) comme “Le roi ne meurt jamais” ou “L’État ne peut périr”...
La littérature, poursuit Compagnon, c’est la simultanéité du “non-contemporain”.
Et tous les personnages essentiels de la recherche sont “portés” par le sentiment d’une continuité dynastique: Françoise, contemporaine des “français de jadis”, Charlus et son immense généalogie, la mère du narrateur même, qui va littéralement incarner la continuité, jusqu’à l’identification à sa propre mère, quand celle-ci est morte, “comme dans les familles royales et ducales (...) le mort saisi le vif qui devient son successeur ressemblant (...) la mort n’est pas inutile, le mort continue à agir sur nous...” . Et revoilà “les morts qui gouvernent les vivants” de Comte....
On revient aussi à l’épisode du philosophe norvégien et à ces souvenirs dont nous ne nous souvenons pas et Compagnon relit tout le passage:
“ Nous possédons tous nos souvenirs, sinon la faculté de nous les rappeler (...) Mais qu’est-ce qu’un souvenir qu’on ne se rappelle pas? Ou bien, allons plus loin. Nous ne nous rappelons pas nos souvenirs des trente dernières années; mais ils nous baignent tout entiers; pourquoi alors s’arrêter à trente années, pourquoi ne pas prolonger jusqu’au delà de la naissance cette vie antérieure? Du moment que je ne connais pas toute une partie des souvenirs qui sont derrière moi, du moment qu’ils me sont invisibles, que je n’ai pas la faculté de les appeler à moi, qui me dit que, dans cette masse inconnue de moi, il n’y en a pas qui remontent à bien au delà de ma vie humaine? Si je puis avoir en moi et autour de moi tant de souvenirs dont je ne me souviens pas, cet oubli (du moins oubli de fait puisque je n’ai pas la faculté de rien voir) peut porter sur une vie que j’ai vécue dans le corps d’un autre homme, même sur une autre planète”.
Décidément il faut conclure, et on n’a plus le temps de digresser... C’est comme dans les pubs anglais, ici: “It’s time, gentlemen, please!” ... Alors quelle sera l’issue? Il faudrait une petite phrase, un “mot de la fin”. Il le trouve dans Michelet:
Toute la littérature est dans la Recherche, la mémoire littéraire est une mémoire “à la Michelet”, elle se pose en termes de résurrection de la vie intégrale; et l’on se dira adieu avec Michelet, qui écrivait dans sa préface de 1869: “... et bien, ma grande France, s’il a fallu qu’un homme passât et repassât tant de fois le fleuve des morts ... [pour te trouver, te comprendre et te retrouver]... son plus grand chagrin, c’est qu’il faut te quitter ici”.
Les applaudissements me semblent assez nourris pour ce “clap” de fin.
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Il faudra revenir sur ce cours. Il est “en boîte” par comptes-rendus interposés, mais, à le relire - et il reste à le relire, et il va falloir le relire - quelle impression dominera, quels enseignements ressortiront ? En quoi notre nécessaire "Proustitude" aura-t-elle été changée?
Je tâcherai d’y réfléchir et d’en tirer.... un Épilogue.
Dans l’immédiat, Antoine Compagnon n’a fourni aucune indication sur ce que pourrait être le thème de son cours 2007-2008. Au vu de son approche proustienne de l’année, je ne serais pas étonné qu’il n’en sache pour l’heure lui-même rien. On pourrait faire des suggestions ..... (?)