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Mémoire-de-la-Littérature
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8 février 2008

Leçon VI ...

Mardi 5 février 2008 / 16h30 - 17h30
Amphithéâtre Marguerite de Navarre

Prolégomènes ...

Toujours autant de monde, sinon davantage. Antoine Compagnon, que je soupçonne d’attendre en coulisse l’heure H, l’œil fixé sur son chronomètre, arrive à 16h 30 min 0 sec. Veste et pantalon dans les marrons, chemise discrètement bleue, cravate essentiellement rouge (foncé). Il me semble qu’on est de nouveau privés de “Bonjour”.

Il faut dire qu’un maraud, un butor, quelque faquin de pied plat ridicule, comme disait Rostand, s’est cru autorisé à lui demander par courrier des comptes sur le silence - évidemment assourdissant - dont il a entouré lors du cours précédent et à l’occasion de ses assez nombreux rappels néo-kantiens et moralistes le nom de Jean-Marie Guyau. Où allons-nous? Et que fait la police?

Apparemment, le rappel à l’ordre l’indispose. Mais au lieu de chasser l’importun d’un succinct sinon lapidaire: “Je l’ai omis car il était hors de propos, n’ayant avec Proust aucun des rapports de proximité qui justifiaient les autres présentations ...”, voilà que Compagnon, bizarrement piqué, se fend d’une notice en forme de rattrapage. Erreur pédagogique? Humilité du chercheur? Orgueil du bon élève? Je suis un peu agacé ... d’autant que la pertinence des “autres présentations” ne m’ayant pas été une évidence apodictique, en “remettre une couche” irrite mon attente textuelle d’explications essentiellement prousto-centrées.
Cela dit, j’ai peut-être bien tort, les zigzags de Compagnon nous contraignant à un trajet culturel certes butinant, mais finalement nullement inutile. La ligne droite n’est pas nécessairement le chemin le plus instructif d’un point à un autre ...

Jean-Marie Guyau donc, dont en fait Compagnon n’a pas exploité un détail pourtant proustien: en 1874 (il est vrai que Marcel n’avait que trois ans), il est chargé d’un cours de philosophie au lycée Condorcet! Mais sa santé le força presqu’aussitôt à renoncer à l’enseignement. Né en 1854, il devait s’éteindre en 1888 “épuisé par un travail excessif mais d’une exceptionnelle fécondité” dit la notice que je consulte (... intéressante, chaleureuse, et fort développée: http://www.cosmovisions.com/Guyau.htm )

Compagnon le présente tenant d’une morale républicaine, ni spiritualiste, ni kantienne; fils de G.Bruno (pseudonyme de sa mère), auteur(e) du “Tour de France de deux enfants”, ayant Alfred Fouillée pour “oncle à la mode de Bretagne” (c’est-à-dire cousin germain du père ou de la mère, ici sauf erreur de la mère) [note: A.Fouillée (1838-1912), philosophe notable, auteur d’un projet de programme pour la classe de philosophie (1895) et à qui Gabriel Séailles, qui fut du lot des “élus” de la précédente séance, a consacré un livre: “La philosophie d’Alfred Fouillée” (encore un lien avec J-M.Guyau)...]
Un livre de J-M. Guyau, précise Compagnon, vient d’être réédité, en janvier, datant de 1883: “Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction” [Souvent friand d’allusions à l’actualité, sensible à l’air du temps, Antoine Compagnon n’a pas pensé ici à y puiser un exemple. Je lui propose, au hasard: (a) ...“sans obligation” , car on peut traiter son professeur de technologie de “connard”, on n’est pas tenu d’être poli; (b) ...“ni sanction” , ce pourquoi il n’y a pas à gifler l’élève en retour]. Ce livre dit-il fut un quasi-manuel des écoles normales d’instituteurs. Il était connu de Nietzsche qui y a d’ailleurs répondu dans ses derniers “Fragments”.

Retour sans transition au cours ...

Il reprend rapidement cette idée que la littérature “moderne” (un modernisme qui commence à Baudelaire) ne pose plus les questions que soulevait la littérature “classique”, notant l’absence de réflexion générale sur la “vie bonne” des anciens et le “comment vivre?”. Il cite, dans le Temps retrouvé, un passage [dont je ne suis pas certain que ce soit celui qui suit, mais qui contient les mêmes idées] :

“Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même)”.

.... effectivement, je me suis trompé de passage, ayant retrouvé le bon (qui suit), mais je laisse mon erreur car il me semble intéressant de voir cette redondance d’un texte non entièrement relu, retravaillé, à quoi Compagnon a fait précédemment allusion:

“En réalité , chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eut peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur”.

Le parallélisme est frappant, à cent pages de papier-bible de différence.
Compagnon, dans son commentaire, écarte toute interprétation de ces lignes en termes de “vie bonne”, disant qu’il y a là “expérience de lecture”, ou “expérience du livre”; non pas recherche d’une éthique, mais plutôt “agir” d’une herméneutique et / ou chemin vers une esthétique [... ce qui, sur un si court extrait, ne me semble pas se dégager; herméneutique, oui, puisqu’il est question d’analyse du texte, mais quid de l’esthétique?, quand l’objectif semble-t-il est de “rentrer en soi-même” et quand le livre se fait médiation, se fait miroir et se révèle dans son efficacité d’usage, dans la qualité active... de sa réflection! ]

Ayant rapidement lâché qu’à la fin du Temps retrouvé, quand même, il y avait comme une exaltation d’une forme floue de générosité, comme l’esquisse de l’ébauche d’un début d’amour du genre humain, Compagnon revient au petit train menant à La Raspelière le microcosme Verdurin, pour y trouver l’exemple renouvelé de la dérision dans laquelle baignent les évocations proustiennes d’une éthique teintée de kantisme. Ainsi de cette “société” de moralistes que composent (dans le train) Brichot, Charlus, Ski, la princesse Sherbatoff, Cottard, nageant dans une “bouillie” de lieux communs philosophiques, et où Cottard se vexe d’avoir été sherbatovement traité de sceptique:

“Avec le professeur, l’ironie mordante du parfait sceptique ne perd jamais ses droits [(...) dit la princesse]
- Le sage est forcément sceptique , répondit le docteur. Que sais-je? "gnothi séauton", disait Socrate. C’est très juste, l’excès en tout est un défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer le nom de Socrate jusqu’à nos jours. Qu’est-ce qu’il y a dans cette philosophie?, peu de choses en somme. Quand on pense que Charcot et d’autres ont fait des travaux mille fois plus remarquables et qui s’appuient, au moins, sur quelque chose, sur la suppression du réflexe pupillaire comme syndrome de la paralysie générale, et qu’ils sont presque oubliés! En somme, Socrate, ce n’est pas extraordinaire. Ce sont des gens qui n’avaient rien à faire, qui passaient toute leur journée à se promener, à discutailler. C’est comme Jésus-Christ: Aimez-vous les uns les autres, c’est très joli.
- Mon ami ..., pria Mme Cottard
- Naturellement ma femme proteste, ce sont toutes des névrosées”.

Jusqu’où faut-il étendre la lecture “potache” de cette sortie de Cottard, et d’ailleurs l’entendre comme potache, justement? Compagnon, qui pose la question, énonce aussi qu’au XIX° siècle, la morale est l’affaire des médecins. Et sous la “blague”, il y a une attaque sans nul doute. Le professeur E..., qui a rapidement donné une consultation à la grand-mère du narrateur lors de sa petite attaque aux Champs-Élysées, est, retrouvé longtemps après à une soirée de la princesse de Guermantes où il a été exceptionnellement invité, prétexte à une citation “médicale” qui vient conforter ce penchant pour la mièvrerie du lieu commun:

“Du vin? en quantité modérée cela ne peut vous faire du mal, c’est en somme un tonifiant... Le plaisir physique? après tout, c’est une fonction. Je vous le permets sans abus, vous m’entendez bien. L’excès en tout est un défaut”

Cet “excès en tout est un défaut” , développe Compagnon, on le retrouve à la lettre dans un distique de Louis-Maurice Boutet de Monvel (1851-1913), connu comme illustrateur des Fables de La Fontaine (“Faut de la vertu. Pas trop n’en faut / L’excès en tout est un défaut”), ailleurs, souvent en substance, comme chez Aristote (La vertu est le juste milieu entre deux vices), chez Condorcet (qui interprète Aristote), chez Sénèque, chez Joubert et ...chez le marquis de Cambremer, en latin approximatif. À la Raspelière, dénonçant le dreyfusisme de Saint-Loup :

“Voyons, ma chère, ne dites pas que Saint-Loup, que nous aimons beaucoup, est dreyfusard. On ne doit pas répandre ces allégations à la légère, dit M. de Cambremer. Vous le feriez bien voir dans l’armée ! (...) J’ai beau être très à cheval là-dessus, il ne faut pas faire d’exagération ni dans un sens ni dans l’autre. In medio... virtus, ah ! je ne peux pas me rappeler. C’est quelque chose que dit le docteur Cottard. En voilà un qui a toujours le mot. Vous devriez avoir ici un petit Larousse”.

... ce qui nous ramène à Cottard donc et aux docteurs-moralistes. Et la “bouillie” de Cottard, avec, outre ce ”juste milieu” (“in medio stat virtus”) , le “Que sais-je?” de Montaigne, le “Connais-toi toi-même” (le "gnothi séauton" du fronton du temple de Delphes, devenu devise socratique), et l’injonction christique (“Aimez-vous les uns les autres”), c’est une version œcuméniquement dérisoire de l’éthique et de la charité contemporaines de Proust... dont l’éthique propre a très peu le souci de l’autre, dit Compagnon, et se trouve en fait en opposition avec l’énoncé de Montaigne [livre II - ch. XIII - De l’expérience...]: “La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute”.

Et du coup, Compagnon s’installe dans Montaigne.
Chapitre I du Livre III: De l’Utile et de l’Honnête.

On pourra trouver le texte intégral (version posthume 1595; que j’utilise ici) sur le net à l’adresse: http://www.bribes.org/trismegiste/montable.htm
Et, concernant le texte du jour, une intéressante discussion (cours d’Agrégation 2002-2003 / Note de Béatrice Périgot / Université Nice-Sophia-Antipolis) à l’adresse: http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/Agreg2003/PolitiqueMontaigne.html

Montaigne, dit Compagnon, présente un plaidoyer anti-machiavélien où la fidélité à l’autre fonde le pacte social. Nous sommes tous solidaires. Et il commente un des exemples (tiré de Cicéron - “De officiis” (?)) où se joue la balance entre l’intérêt et la parole donnée:

“L'exemple qu'on nous propose, pour faire prévaloir l'utilité privée, à la foy donnée, ne reçoit pas assez de poids par la circonstance qu'ils y meslent. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans tiré de vous serment du paiement de certaine somme. On a tort de dire, qu'un homme de bien, sera quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n'aura forcé que ma langue, sans la volonté : encore suis je tenu de faire la maille bonne de ma parole. Pour moy, quand par fois elle a inconsidérément devancé ma pensée, j'ay faict conscience de la désadvoüer pourtant. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu'un tiers prend de noz promesses. Quasi vero forti viro vis possit adhiberi. En cecy seulement a loy, l'intérest privé, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous avons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt prévaloir le droit de nostre obligation”.

Note: Je pense que le texte est tel quel compréhensible. La citation incluse de Cicéron pourrait se traduire par: “Comme si un homme de vraie qualité pouvait être contraint”. Un commentaire anglais consulté donne: “As though a man of true courage can be compelled”

Incidente: En cherchant dans Montaigne le passage “Compagnon”, je tombe sur ceci, qui pourrait ouvrir sur quelques commentaires .... “La fille à Sejanus ne pouvant estre punie à mort, en certaine forme de jugement à Rome, d'autant qu'elle estoit Vierge, fut, pour donner passage aux loix, forcée par le bourreau, avant qu'il l'estranglast : Non sa main seulement, mais son âme, est esclave à la commodité publique” .

Compagnon redit qu’il voit là un procès fait à Machiavel, et, après une rapide paraphrase, souligne que les deux “grands” mots de Montaigne sont Fides (foi) et Equitas (équité); un Montaigne qui fait et veut faire “le pari du dialogue”. Il lit: “Un parler ouvert ouvre un autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l’amour”. L’image du vin et de l’amour l’enchante. Il la répète, en gourmet. Épicurien, Antoine? Diable ... Et puis: rien de semblable ajoute-t-il chez Proust, ou si peu, de même que chez les autres “modernes” ...
Ce qui le fait passer à ...

La dichotomie de Richard Rorty.

Déjà cité en leçon IV. Rorty distingue deux sortes de livres: Ceux qui nous aident à être plus autonomes; ceux qui nous aident à être moins méchants; et ce sont rarement les mêmes; et la Recherche serait de la première catégorie.
On y lirait alors une somme d’expériences nous incitant à “devenir qui nous sommes” - formulation qui court de Pindare à Nietzsche - beaucoup plus qu’à prendre conscience de l’effet de nos actions sur les autres. La Recherche serait “un livre du moi” et non “un livre de l’autre” (au sens d’une solidarité), un “livre des obligations vis-à-vis de soi”.
Une telle lecture est semblable à celle de Georges Bataille, dans “La littérature et le mal” (1957), défendant la Recherche comme livre “moral”, mais d’une autre morale, non soumise aux obligations ordinaires, aux obligations conventionnelles, où le narrateur est autorisé au mensonge parce qu’il veut le dénoncer, pour mieux faire éclater la vérité. C’est, dit-il, la thèse d’un Proust nietzschéen, se réclamant d’une “morale d’artiste”, en recherche d’une vérité esthétique et métaphysique ...

Chez Montaigne - il y revient - non; il y a justement refus d’une morale machiavélique, d’une morale “souveraine”. Et puis, pour ce qui est de cette dichotomie de Rorty comme du rangement catégoriel de Proust, Compagnon n’est pas d’accord; et il veut et l’affirmer, et l’argumenter. Non pour aller chercher quelque altruisme dans la Recherche, mais pour montrer que la connaissance de soi, le “devenir soi-même” nietzschéen, passent par la prise de conscience nécessaire des effets de nos actions sur les autres; pour démontrer que les deux dimensions de Rorty ne sont pas en fait séparables.

Et ce serait sa “Piste n°3” ?!...Son ambition est de procéder à une réappropriation littéraire de l’éthique, de proclamer le retour à une lecture de l’interaction, de l’interlocution, le retour - il aime le terme - à ce qui “interloque”, et il veut y parvenir en refusant de séparer l’autonomie de la solidarité. Il faut lire en pensant que la littérature n’emploie ni les voies ni les moyens de la philosophie, qu’elle pense peut-être les mêmes problèmes, mais qu’elle les pense différemment, autrement, sans la limitation de “l’argumentation philosophique rationnelle”.
Il y a sous-jacente à ces questions l’angoisse de Proust (son incertitude inquiète) en 1908, exprimée au début du carnet 1 où il note [en substance]: ... explorer, développer l’idée de la mémoire involontaire ... faut-il en faire un roman? une étude philosophique?... suis-je romancier?
C’est de nouveau (ou déjà) l’éléphant et le cornac dit Compagnon. La littérature n’ignore pas le cornac (la rationalité), mais elle pense que si sans éléphant (l’irrationnel, le profond, le flou, le reste ...) il n’y a pas de cornac, l’inverse n’est pas vrai; le cornac évanoui, demeure l’éléphant.

Il ne résiste pas, en semi-incidente, sans doute aussi tiré par cette affaire d’éléphant, à l’envie de nous narrer la version Thibaudet (au fond, réédition oblige, il en sort) de la fable de l’éléphant et des savants. Je résume:

Ils sont cinq, un anglais, un allemand, un français, un polonais, un russe; on leur commande une monographie sur l’éléphant.
L’anglais s’en va sur le motif, aux Indes, et en rapporte un colossal appareil de notes, dont des notes d’hôtel.
L’allemand s’isole et part à la recherche de l’éléphant au plus profond de lui-même.
Le français s’installe confortablement à la terrasse d’un café, au jardin d’acclimatation, et rédige un essai brillant.
Le polonais pose le problème dans sa vraie dimension: L’éléphant et la question polonaise.
Le russe bâtit son travail sur ceci, qui lui fait titre: L’éléphant existe-t-il?

Après le sourire attendri de l’amphi pour les lubies du maître, Compagnon se rattrape bien et se raccroche à son sujet, et à sa métaphore: (a) la littérature privilégie l’éléphant; (b) Proust serait plus proche de l’anglais ..... Finalement, Thibaudet “faisait sens”!

Mais encore? ... Allons chercher Charles Taylor ...

En fait, on a d’abord entendu “Ricœur”, cité l’an dernier dans la leçon inaugurale, pour affirmer que l’existence n’a pas de sens sans contact avec le récit. Soit.
Et puis Taylor advint. Canadien, il publie en 1985 un texte: “Human agency and language”. Les relations du moi, du “self” [note: Compagnon aime beaucoup “self”; en fait et jusqu’ici, ont été repérés comme vocables privilégiés: Cant, Interloquer (avec Interlocution) et Self. Tenons la liste à jour ....] et du langage, dit Compagnon; il tâtonne puis propose de rendre le titre par: “L’agir humain et le langage”. C’est un peu, dit-il, la question du “qui contrôle qui?”. Le sujet contrôle le langage, mais n’est-ce pas le langage qui contrôle le sujet? Première thèse: logocentrisme. Deuxième thèse: déconstructivisme.
Taylor, dit-il, valorise l’espace intermédiaire, le “space between”, les réseaux d’interlocution, Montaigne au fond, et son “parler” partagé (citation ci-dessus). Pour lui [Taylor], l’identité ne peut se construire “hors langage”. Il y a nécessité d’insertion dans des réseaux discursifs (et Compagnon pense à la micro-solidarité des samedis, à Combray, avec leurs préparatifs communs et empathiques - citation semaine précédente). L’échange en réseau entraîne des interlocutions et des troubles, et Compagnon veut les cerner (dans la Recherche). Les réseaux, Taylor les a décrits / définis dans “Les sources du moi - La formation de l’identité moderne”: “On ne peut pas être soi tout seul”. Des partenaires sont indispensables. Un “soi” n’existe que parce qu’il y a des “autres”. Il y a chez Taylor cette affirmation / notion d’une communauté “définitoire”, qui permet de répondre aux questions : “Qui suis-je?”, “Où suis-je” et “À qui parlé-je”.

Antoine Compagnon veut émettre une réserve, énonçant qu’il conteste le découpage dans l’émergence du “moi” d’un avant-pendant-après qui serait l’avant formation précédant la formation précédant le devenir-déploiement, affirmant qu’il n’y a pas de connaissance de soi qui précède un devenir (de) soi et que, dans la nécessaire communauté dialogique, les deux démarches (connaissance / découverte - devenir) sont simultanées.

Retour à Taylor. Décidément, c’est l’homme du distinguo, Taylor. Nouvelle dualité.
Pour lui, deux sortes d’éthiques, les éthiques qu’il dit “minces” [... si je ne me retenais pas, je dirais: les “maigres”; en somme: les éthiques “étiques” ... Oui, je sais. Désolé], celles des “règles”, des “impératifs”, et les éthiques qu’il dit “épaisses”, celles qui se fondent sur des récits (exemplaires(?)), qui sont “narratives” et “non-prescriptives”.
Ainsi, la manière dont nous nous construisons en nous racontant fait une éthique “épaisse”, confuse, dense, compliquée... casuistique, et les longues phrases de Proust, ou les romans saturés de Dostoievski participent de cette démarche. Les morales ainsi bâties, “épaisses”, sont “du côté de la littérature”.
Et c’est la bonne voie. Il faut ramener la morale du côté du dialogue, de la circularité herméneutique; Compagnon repense à Montaigne: “Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire”. Et il tient à soutenir que la littérature est au plus près de l’épaisseur, de la complexité, de l’opacité de la vie morale des individus [et bien plus près, sous-entendu, que la philosophie...].
Article fameux d’Iris Murdoch dont il veut faire ici son miel: “Against dryness”. Publié autour des années 1960, ce manifeste littéraire s’articule sur l’art du roman, et combat la tentation d’un purisme qui voudrait confiner la beauté dans de petites choses sèches, et [par là?] pures. Il y a là une dénonciation de la tentation d’une littérature qui se nettoierait de la contingence, des détails inexpliqués, ne donnant dès lors plus sens à la densité [du réel?], ne montrant plus la subjectivité [du moi?] en train de se construire dans un réseau d’interlocution(s). On trouve là, dit Compagnon, un plaidoyer en faveur des “gros romans” qui oppose au “dry”, au “sec”, le “messy”, le lâche, l’embrouillé, le désordonné, collant par là à la vie et à ses questions ....

On trouvait déjà, dit Compagnon, une opposition analogue chez Thibaudet entre les romans “composés” (français / analytiques/ fidèles aux schémas de la Tragédie classique) et les romans “déposés” (anglais / russes) qui sont ..."messy". Ce qui le renvoie par association d’idées à l’exemple / extrait retenu par Jacques Dubois (Séminaire n°3) : “(..) Le Sidaner était l’artiste élu par l’ami des Cambremer (...) Il parlait bien des livres, mais non de ceux des vrais maîtres, de ceux qui se sont maîtrisés”. Les “secs” sont maîtrisés, ce sont les “embrouillés” qui sont les “bons”. Et, dit Compagnon, il y a constamment un éloge de “l’épaisseur” chez Proust. Il évoque, au tout début de Combray, l’opinion de sa grand-mère sur les photographies qu’elle envisageait d’offrir au narrateur:

“... elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et, sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer, pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs “épaisseurs” d’art: au lieu de photographies de la cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés et préférait me donner des photographies de la cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus”.

Revenant à Iris Murdoch, il faut accepter comme voie nécessaire dit-il (en fait: dit-elle!, puisqu’il s’y réfère) le caractère profus, désordonné, approximatif, tâtonnant, heuristique, non algorithmique de la littérature. Et accepter de lire “autrement”, accepter la lecture comme une “désorientation”, une perte [de repères?]. Iris Murdoch fait cet éloge d’une lecture “sans défense”. La vie dit-il (elle) est pleine de “loose ends” (littéralement: de non-fins, de fins lâches, informes, ... mal ficelées qu’il rend / traduit par: “fils qui pendent”). Dans les romans “secs”, il ne reste pas ainsi de “détails inexpliqués”, comme si la littérature “moderne” craignait les ”impuretés” [les zones d’ombre?]. Mais s’il n’y a pas de “fils qui pendent”, il n’y a pas non plus de valeur morale [.. d’épaisseur morale? La notion de valeur morale serait incompatible avec le lisse, comme un “trop poli [au sens propre et figuré, politesse mais aussi polissage] pour être honnête [ici au sens de vrai, sincère, exhaustif dans ses doutes, complet, réel]?]. Il lit (il s’agit de la première rencontre de Charlus et de Jupien):

“... il regardait Jupien avec la fixité particulière de quelqu’un qui va vous dire: “Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais vous avez un long fil blanc qui pend dans votre dos”, ou bien: “Je ne dois pas me tromper, vous devez être aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontré souvent chez le marchand d’antiquités”...”

Fils mystérieux, conclut-il en commençant à se lever, dont la vie s’anime et se peuple dans le Temps retrouvé:....

“...car cet écrivain (...) devrait préparer son livre minutieusement (...) sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art”.

En est-on pour autant rentré dans le sujet ?...

Guère, me semble-t-il ... Certes, il y a indication de direction, volonté de repérer, dans l’œuvre, des confluences ou des chocs du moi déstabilisé et des incertitudes de “l’autre”, du moi qui s’interpelle par autrui, du moi qui se fonde en même temps que l’autre le remet en question ... Mais cela dit?

Cela dit, on est, immédiatement le problème posé, reparti sur des réflexions annexes; un crochet par Thibaudet pour une métaphore éléphantesque d’ailleurs réussie, un appui sur Charles Taylor et la certitude “qu’on ne peut pas être soi tout seul”, un appel à Iris Murdoch pour se rassurer de ce qui me semble en première lecture une banalité: que les romans “épais” en disent plus sur “l’épaisseur” que les romans “secs”. Il y a là des “joliesses” (loose ends “sonne bien”), mais enfin on joue un peu sur les mots. À la lire dans son entier, la page relative à la grand-mère et aux photographies ne me paraît pas totalement démonstrative d’une épaisseur au sens des romans russes ou anglais, et plus encore le “fil blanc” de Jupien-Charlus a peu à voir avec les “fils qui pendent” d’Against dryness.... Ou alors ... [Voir Annexe à la leçon (à suivre) ...]

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Commentaires
N
A mon humble avis,pas plus dans les morales de Proust que vers la recherche de la vérité- qui elle aussi est plurielle. <br /> Tout simplement je crois que pour ne pas être déçus il ne faut pas trop attendre: Compagnon est Compagnon, qui démarre par un petit bonjour à peine perceptible et qui nous quitte en disant: "bien", sous-entendu "c'est l'heure" (ou peut-être "ouf!Aspro" car c'est après s'être enlisé dans ses pseudo discussions auxquelles il devrait avoir le courage de renoncer, tant il y est en souffrance)<br /> Aujourd'hui il a commencé son cours en disantdevoir faire "deux remarques sur deux points abordés la semaine dernière de manière improvisée"...et il a dit deux phrases après qu'il avait abordé l'anti machiavélisme de Montaigne "sans l'avoir prévu". <br /> Pas tout à fait vrai et pas tout à fait faux tout cela. Il donne à penser que deux ou 3 jours avant son cours il se demande de quoi il va parler, et prépare tout de même un minimum<br /> Oui, en fait il n'a pas de souci avec nous, nous remplissons l'amphi de toutes manières!! Alors pourquoi nous servirait-il autre chose que cette heure heureuse de promenade en dilettante décontracté, pourquoi donnerait-il les références précises de ses citations, pourquoi nous permettrait-il de poser des questions qui risqueraient d'être embarrassantes à l'issue des séminaires?<br /> D'ailleurs sont-ils nombreux, dans l'amphi, ceux qui ne se contentent pas d'être guidés et qui se demandent "où va-t-on?"<br /> On est dans l'inter- locution, ça c'est certain!<br /> Sur ce,<br /> <br /> Bon courage à tous les deux pour transcrire le séminaire de Mireille...et les remarques sur les morales de Françoise
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S
(1) Thibaudet, Guyau etc. <br /> Oui, mais c'est un dilettantisme cultivé qui m'irrite un peu en ce qu'il peut cacher un vrai flottement, une réelle incertitude quant au "sens" à donner au cours, sur le fond ....<br /> (2) Recherche de la vérité? C'était sauf erreur l'idée de Proust (Barthes parlant de projet "aléthique"). Mais alors pourquoi "Morales" au pluriel? Je soupçonne surtout Compagnon de ne pas savoir plus que l'an passé où il va ... Simplement, il y va de nouveau avec distinction et "sapience" ...<br /> - Finalement, les deux remarques se recoupent.
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V
En feuilletant Thibaudet ("La littérature française'') j'ai trouvé un passage évoquant Guyau et G.Bruno. Compagnon ayant édité Thibaudet l'année dernière, je pense qu'il s'est tout simplement fait plaisir en en parlant.<br /> C'est ce que je ressens en écoutant Compagnon: il nous fait partager son/ses plaisir/s, qu'importe les prétextes.<br /> <br /> (Concernant le sujet du cours, il me semble qu'on s'oriente vers une définition de la morale qui serait recherche de la vérité).
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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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