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Mémoire-de-la-Littérature
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5 mars 2008

En léger différé ... Leçon VIII

Mardi 19 février 2008 . 16h30-17h30
Amphithéâtre Marguerite de Navarre.

Compagnon nous mène en bateau. Il nous a annoncé en prélable que “s’il donnait l’impression de ne pas savoir où il allait”, il n’y avait pas à s’en inquiéter car il venait, dans les précédentes quarante-huit heures, de “mettre au point le plan des six (dernières) leçons à venir” ce qui, tenait-il à préciser, “n’était en rien un engagement à le suivre”. Un peu de provocation autosatisfaite ne fera pas de mal, a-t-il dû se dire .....

De fait, les promesses n’engageant comme on sait que ceux qui les écoutent, il donnait immédiatement des preuves de sa mauvaise “bonne volonté”: Ayant en conclusion indiqué la semaine précédente qu’il reviendrait - pour en mieux fouiller les richesses - sur son explication de premier jet du passage “O sole mio” de la Recherche relatif aux hésitations vénitiennes du narrateur: “Partirai-je ou ne partirai-je pas? Maman ou la femme de chambre de la baronne Putbus? Mélodie napolitaine ou staccato ferroviaire?”, Antoine Compagnon s’empresse d’oublier ses intentions et le passage promis pour ancrer sa leçon du jour dans la reprise inattendue du “Voilà comme je suis, j’aime les situations tranchées” de Saint-Loup, phrase dit-il plusieurs fois, “énorme”, reprenant curieusement à son compte une tournure qui fait fureur dans les milieux “djeunes”, tant sportifs: “C’est un mec énorme, il a fait un truc (un “chrono”, une “perf”) énorme ...” que musicaux: “Enorme le concert de rap, énorme, je te dis, le keum est énorme ......”

L’humeur du jour était d’ailleurs à l’exotisme terminologique. Pour des raisons qui me sont restées parfaitement confuses, Antoine Compagnon avait décidé - nécessité de rentabiliser l’achat d’un lot de dictionnaires? coup de chapeau préalable à son invité du séminaire à suivre? ressouvenir de connivences avec la perfide Albion? - de relever le défi du “Cant” stendhalien, réussite de la synthèse monosyllabique de notre “hypocrisie de moralité”, et il voulait à tout crin, derrière ce “Voilà comme je suis”, angliciser ce qu’il lisait de mauvaise foi dans l’autosatisfaction, de contentement de soi trop étalé, de bêtise enflée de suffisance ravie, d’indifférence à l’autre dans la proclamation narcissique de son moi, d’insolence mêlée d’aveuglement, bref de tant de choses morales qu’il désirait en un seul mot ramasser que seule la langue anglaise, fort admirable affirmait-il en ces matières, pouvait satisfaire à ses desseins. Horresco referens! Au Collège de France, en chaire de littérature française, entendre cela! Vous avez dit: Déclin de la culture française?

Et nous voici, examinant sous une impitoyable bien que souriante férule et par la grâce d’un entêtement subit les vertus comparées - après avoir envisagé “bashfulness”, mais qui relèverait plutôt de la timidité misanthropique au sens moliéresque - et les avantages respectifs de “self-satisfaction”, non, plutôt “self-consciousness”, néanmoins rapidement abandonnés pour “smug”, “smugness”, oui, c’est cela, “smugness”, voilà le mot qu’il faut; d’ailleurs, n’y a-t-il pas dans l’Oxford English Dictionary cet exemple [dont je livre une version bilingue par hémistiche]: “There is probably no smugness in the world ... comparable à la suffisante arrogance de notre ignorance insulaire”. Voilà, “smugness” et tout est dit, quelque chose - en incidente - comme l’envers parfait de la Charité de Giotto, exactement!, “smugness” pour rendre en une fois ce que dénonce Montaigne quand il aborde, dit Compagnon, la “philotie” (l’amour de soi) dans “De l’exercitation”: “Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrète, est à mon advis la substance de ce vice”, pour conclure: “Par ce que Socrates avoit seul mordu à certes au précepte de son Dieu, de se connoistre, et par cest estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche”.
Et nous allons, dit Compagnon, explorer un peu plus tout ceci, traquer ce défaut dans la Recherche. En quelque sorte “Du smugness chez Proust” ? Curieuse possibilité d’ intitulé quand même ... J’avoue ma désapprobation et n’avoir pas goûté l’intermède oxfordien, heureusement sans lendemain ... au moins ce jour, la leçon prenant son envol en renonçant à l’anglais comme “lingua franca”!

En fait, en préalable à ces variations linguistiques, il y avait eu détour par Bloch, par Bloch parlant de Saint-Loup dans les Jeunes filles en fleurs:

“Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d’être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda : «Est-ce par goût de t’élever vers la noblesse – une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf – que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray. Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob? Oui, n’est-ce pas ?»”
Ce qui induit chez le narrateur une longue dissertation sur les vices et vertus des amis, d’où Compagnon extrait : “Quant à ce dernier ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu’un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force : «Je suis comme cela»”, où se lit dit-il une description du Saint-Loup de la nuit de brouillard et un fac-similé du “Voilà comme je suis”. Deux expressions sœurs d’une même devise, celle-là même de la mauvaise foi et de l’autosatisfaction. C’est de là qu’il a enchaîné sur les anglo-saxonneries précédemment indiquées.

Pour la suite, il y eut remarque liminaire et redémarrage dans le prolongement de Montaigne pour parler de cet “air satisfait” qui comporte une part de “duperie de soi” et dont il s’agissait de souligner que le contraire est justement une autodérision, un auto-dénigrement, une ironie de soi (sur soi) qu’on peut dire à dimension “socratique”.

Cela prononcé, on en vint aux exemples; et justement, dit-il, une forme particulière, une variété de ce défaut, une manifestation à la fois évidente, comparable, voisine et analogue, sœur en somme, ce sera le snobisme, le snobisme comme vanité qui occulte toute ironie qui se prendrait pour cible, le snobisme comme égocentrisme, comme désir mimétique - et c’est alors dit-il René Girard qui nous fait signe -, le snobisme comme ... Legrandin!

Début de la Recherche... et Compagnon nous raconte les prémices du passage qu’il veut nous lire; Legrandin rencontre le narrateur et sa famille au sortir de la messe, il est dit-il comme “ravi de soi”, fait semblant de ne pas reconnaître [“Ravi dans une sorte de rêve, il souriait (...) nous sortions du porche, nous allions passer à côté de lui (...) il fixa de son regard soudain chargé d’une rêverie profonde un point si éloigné de l’horizon qu’il ne put nous voir et n’eut pas à nous saluer”] ce qui “interloque” les parents du narrateur [“Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m’envoyer dîner ce soir-là avec lui (...) On se demandait à la maison si on devait m’envoyer tout de même dîner avec M. Legrandin”]. Ils vont malgré tout décider de donner suite ... Et Compagnon cite: “À vrai dire mon père lui-même, qui était pourtant le plus irrité contre l’attitude qu’avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute sur le sens. Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et caché de quelqu’un : elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n’avouera pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s’ils n’ont pas été le jouet d’une illusion; de sorte que de telles attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous laissent souvent quelques doutes”.

De même que dans le “Voilà comme je suis”, Compagnon souligne, et même surligne, reprenant en fait à son compte le texte à la lettre, la description d’un phénomène de dévoilement, d’émergence d’un caractère profond et caché, d’une seconde personnalité en toute contradiction avec ce qu’on savait (croyait savoir) de la première. Situation d’interlocution. On s’interroge. On doute. Y a-t-il eu erreur, illusion?
L’affaire se résoudra - comme chez le Saint-Loup de la leçon précédente - en l’affirmation d’une double nature. Et dans les deux cas (Legrandin, Saint-Loup), c’est par le langage du corps que s’est faite la révélation. Chez Saint-Loup (déjà cité) : “Du reste sa figure était stigmatisée, pendant qu’il me disait ces paroles vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue qu’une fois ou deux dans la vie, et qui, suivant d’abord à peu près le milieu de la figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur donnait une expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute passagère et sans doute ancestrale”. Chez Legrandin, questionné un peu plus loin sur le point de savoir s’il connaît les Guermantes: “... à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme s’ils venaient d’être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots d’azur. Le cerne de sa paupière noircit, s’abaissa. Et sa bouche marquée d’un pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d’un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches ...”.
Legrandin tenant à préciser, de fait en se dévoilant: "Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez (...) [Mais] un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme : « Hélas ! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie. »".

Comme la fatuité de Saint-Loup le soir de brouillard, le snobisme de Legrandin est une hypocrisie de moralité [par quel hasard nous avons échappé ici au “Cant”, je l’ignore; lassitude peut-être, on se lasse de tout...] sans qu’on sache réellement si le sujet est ou non dupe de lui-même. Ainsi : “Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre”. Et Compagnon de reprendre: Au fond, nous ne nous connaissons pas, ne nous voyant jamais que par les yeux d’autrui, et c’est Sartre distinguant dans l’Étre et le Néant, “l’en soi” [la réalité en tant que facticité, que donné contingent] et le “pour soi” [la caractéristique fondamentale de la conscience, en tant qu’elle est arrachement à la pure coïncidence avec soi; l’être-pour-soi est celui “pour lequel il est dans son être question de son être”. Oserai-je ajouter que ...Cela va de soi ?]. Apparaît un fort scepticisme du narrateur à l’endroit du "gnothi séauton" antique, tant le détour par l’autre lui semble nécessaire pour se connaître. Il y aurait, dans cette duperie de soi de Legrandin, “self-deception” pour le psychanalyste ou, s’il a appris le français à l’école et s’en souvient, ce qui est rare mais peut arriver, auto-mythification : “Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d’aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l’imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, s’estimant de céder à cet attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent les infâmes snobs”. Antoine Compagnon repart dans une paraphrase qui rapproche sa méthode de celle du copier-coller. Curieux. La répétition, on le sait, est le ressort de la pédagogie, en variant le ton...

Puis il reprend sur l’analyse du snobisme comme défaut ordinaire, dont chacun est ignorant [Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ...? (La Fontaine - Les animaux malades de la peste)]. Il évoque le père du narrateur et ses insistances , s’enquérant itérativemant auprès de Legrandin d’une personne qu’il pourrait connaître à Balbec, quand celui-ci se refuse obstinément à “avouer qu’à deux kilomètres de Balbec habitait sa propre sœur” ...
Ainsi:

“– Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ? Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit :
– J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux ...

Mais le père du narrateur y revient, suscitant en retour:

... Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé”.

Sous la pression des questionnements, le snobisme apparaît pour ce qu’il est aussi, une ruse de l’imagination avec la réalité, et comme toute ruse, comme le mensonge, une stratégie à courte vue, qui condamne le snob, à terme et par la complexité des constructions qu’il doit bâtir, à la maladresse, au faux pas. Antoine Compagnon cite le narrateur dans Albertine disparue [en fait c’est dans La prisonnière], lors de la relation d’un “aveu” de Mme Verdurin: “En matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c’est l’intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c’est l’amour-propre”.

Note: Le contexte est celui de la soirée Verdurin cadre de la brouille avec M. de Charlus, soirée menacée par la mort de la princesse Sherbatoff: “M.Verdurin à qui nous fîmes nos condoléances pour la princesse Sherbatoff, nous dit: “Oui, je sais qu’elle est très mal - Mais non, elle est morte à six heures, s’écria Saniette - Vous, vous exagérez toujours”, dit brutalement à Saniette M.Verdurin qui, la soirée n’étant pas décommandée, préférait l’hypothèse de la maladie ...”
Et Proust, dans la citation de Compagnon, commente le propos suivant de la “patronne”:
“À notre grand étonnement, quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sa grande amie était si mal, M me Verdurin répondit : « Écoutez, je suis obligée d’avouer que de tristesse je n’en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu’on ne ressent pas. »”, affirmation qui est suivie, dès que rapportée, de cette remarque explicative:
“...parce que le manque de chagrin dont elle faisait preuve était plus honorable s’il devait être attribué à une antipathie particulière, soudain révélée, envers la princesse, plutôt qu’à une insensibilité universelle...”

Sur ce, on passe d’un bond au père de Bloch, Salomon. C’est un homme, dit Compagnon, qui se prend lui-même au mot et qui finit par réinventer sur la base de ses discours des réseaux sociaux flatteurs qui ne reposent que sur ce qu’il en a imaginé, partant d’anecdotes où interviennent de grands “personnages mis en scène d’une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M. Bloch les avait personnellement connus”.
(...) “Or, tous les gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître», pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il s’imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne leur étaient pas inconnus et qu’en l’apercevant, ils étaient souvent obligés de retenir une furtive envie de le saluer”. Commentaire: Auto-mythification comme forme intéressante de snobisme. Et on retrouve ce travers s’exerçant au bénéfice (?) de Bergotte: “J’y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de Bergotte, je crus aussi que c’était un de ses vieux amis”.

Compagnon lit le (long) passage:

“M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l’aide de jugements d’apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu près, où l’on salue dans le vide, où l’on juge dans le faux. L’inexactitude, l’incompétence, n’y diminuent pas l’assurance, au contraire. C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire : «Je ne veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien : «Je ne veux pas le connaître» On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur”.

Sartre dirait - affirme Compagnon - “qu’on le dit ... pour préserver son “pour soi” ...”. Il estime (Compagnon) qu’on trouve là une analyse complexe introduisant un phénomène de dénégation (freudienne ajoute-t-il). L’imagination y console la raison tandis qu’on flirte avec la mythomanie...
Il poursuit sa lecture:

“L’égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir l’univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le luxe d’en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat, voyant la signature de Bergotte au bas d’un article dans le journal à peine entr’ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience écourtée, prononçait sa sentence, et s’octroyait le confortable plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être embêtant. C’est à se désabonner. Comme c’est emberlificoté, quelle tartine !» Et il reprenait une beurrée”.

Il y a, enchaîne Compagnon, une autre scène célèbre de petit-déjeuner, c’est celle où Mme Verdurin prend connaissance du naufrage du Lusitania en trempant sa tartine... Thème bien connu du “Suave mari magno” [1] sur lequel, dit-il, nous reviendrons.

[1]: Il s’agit de l’expression du “sentiment de quiétude abritée” que traduit la fomule de Lucrèce (Premier siècle av. J.C.): “Suave, mari magno turbantibus aequora ventis / E terra magnum alterius spectare laborem” (De natura rerum, livre II, 1]) / “Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d'apercevoir du rivage les périls d'autrui”... [Proust emploie lui-même la formule dans La Fugitive].
On trouve le passage Verdurin évoqué dans le Temps retrouvé. Temps de guerre, temps de privations. Enfin ...: “Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait: «Quelle horreur.! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies». Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction” .

Pour revenir au père de Bloch, Compagnon diagnostique: Il croit qu’il dialogue avec Bergotte, il se leurre sur sa place dans le monde et se met à égalité des plus grands en les critiquant ....
Puis, il se rassemble: Snobisme chez Bloch père, “smugness” [Aie!] chez Saint-Loup, deux formes de duperie de soi, de vanité stendhalienne, de trouble de la personne, de distorsion de l’ego qui rendent incapable d’ironie de/ sur soi. Mais, allons plus loin: Cette autodérision ici inhibée, ne pourrait-elle, ailleurs, être elle-même un comble de la fausse modestie qui viendrait alors conforter une suffisance. Et il ajoute: Dans la Recherche, presque toutes les modesties sont fausses... Il pense à l’Oncle Adolphe en son “petit hôtel” du 40 bis Boulevard Malesherbes: “Le «petit hôtel» était assurément confortable (mon oncle y introduisant toutes les inventions de l’époque). Mais il n’avait rien d’extraordinaire. Seul mon oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, était persuadé, ou en tout cas avait inculqué à son valet de chambre, à la femme de celui-ci, au cocher, à la cuisinière l’idée que rien n’existait à Paris qui, pour le confort, le luxe et l’agrément, fût comparable au petit hôtel”.
Et, ajoute-t-il, quand la modestie est, par extraordinaire, réelle, elle est ... inconsciente! Ainsi Octave, à Balbec, Octave-dans-les-choux [Albertine: Vous venez du golf, Octave? Ça a-t-il bien marché? / Octave: Oh! ça me dégoûte, je suis dans les choux.... (À l’ombre des JF...)] : “Je fus frappé à quel point, chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins de ces jeunes filles, la connaissance de tout ce qui était vêtements, manière de les porter, cigares, boissons anglaises, chevaux, - et qu’il possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant - s’était développée isolément sans être accompagnée de la moindre culture intellectuelle”. Comme le savant, commente Compagnon, le dandy (baudelairien) n’a rien à revendiquer, “c’est dans sa nature”; et pour qualifier encore mieux cette attitude, Compagnon, délaissant provisoirement l’anglais (!), s’en remet à l’italien et songe au mot “sprezzatura” [ note: inventé en 1528 par Baldassar Castiglione dans son Il libro del Cortaggiano; la “sprezzatura” c’est un mélange de mépris et de nonchalance, une forme supérieure de désinvolture. On trouve dans la traduction d’Alain Pons du livre de Castiglione ce certificat de baptème, conseil aux courtisans: “... c’est qu’il faut fuir, autant qu’il est possible, comme un écueil très acéré et dangereux, l’affectation, et pour employer peut-être un mot nouveau, faire preuve en toute chose d’une certaine désinvolture (una certa sprezzatura), qui cache l’art et qui montre que ce que l’on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser” ].

Va pour Octave; mais chez les autres dit Compagnon, tous les autres, il y a toujours affectation. Ainsi dit-il Françoise dont la modestie interroge: vraie? fausse? ... Il lit: “Mais de tous ses mots [il s’agit de Norpois, invité chez les parents du narrateur], le plus goûté le fut par Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir son sérieux» si on lui rappelait qu’elle avait été traitée par l’Ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d’un souverain de passage après «la Revue» (...) Françoise accepta les compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard joyeux et – fût-ce momentanément – intelligent, d’un artiste à qui on parle de son art (...) «L’Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres». Françoise, avec un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l’accorda, sans être, d’ailleurs, impressionnée par le titre d’ambassadeur ; elle disait de M. de Norpois, avec l’amabilité due à quelqu’un qui l’avait prise pour un «chef» : «C’est un bon vieux comme moi»".

Et Compagnon saute de là à un autre passage : "Françoise s’approchait tous les jours de moi en me disant : «Monsieur a une mine ! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort !» Il est vrai que si j’avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu’à mon état de santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise douloureux ou satisfait”... un autre passage dont je ne demêle pas, moi, en relisant mes notes, comment il peut bien s’articuler logiquement avec la question posée de la modestie, vraie ou simulée, de Françoise.... Ovni Compagnonnesque .... ?

Puis on va du côté du coiffeur de Doncières, pour retrouver de cette complexité qui rend si difficiles les analyses et si aléatoires les étiquettes psychologiques:

“Le capitaine de Borodino était au mieux avec le coiffeur car il était, malgré ses façons majestueuses, simple avec les petites gens. Mais le coiffeur, chez qui le Prince avait une note arriérée d’au moins cinq ans et que les flacons de «Portugal», d’«Eau des Souverains», les fers, les rasoirs, les cuirs enflaient non moins que les shampoings, les coupes de cheveux, etc., plaçait plus haut Saint-Loup qui payait rubis sur l’ongle, avait plusieurs voitures et des chevaux de selle. Mis au courant de l’ennui de Saint-Loup de ne pouvoir partir avec sa maîtresse, il en parla chaudement au Prince ligoté d’un surplis blanc dans le moment que le barbier lui tenait la tête renversée et menaçait sa gorge. Le récit de ces aventures galantes d’un jeune homme arracha au capitaine-prince un sourire d’indulgence bonapartiste. Il est peu probable qu’il pensa à sa note impayée, mais la recommandation du coiffeur l’inclinait autant à la bonne humeur qu’à la mauvaise celle d’un duc. Il avait encore du savon plein le menton que la permission était promise et elle fut signée le soir même. Quant au coiffeur, qui avait l’habitude de se vanter sans cesse et, afin de le pouvoir, s’attribuait, avec une faculté de mensonge extraordinaire, des prestiges entièrement inventés, pour une fois qu’il rendit un service signalé à Saint-Loup, non seulement il n’en fit pas sonner le mérite, mais, comme si la vanité avait besoin de mentir, et, quand il n’y a pas lieu de le faire, cède la place à la modestie, n’en reparla jamais à Robert”. Cette modestie accidentelle, conséquence d’une vanité essentielle qui exige le mensonge, enchante - à juste titre - Antoine Compagnon.
Là où je le suis moins, de nouveau, c’est dans le lien qu’il semble faire avec un des principes de Groucho Marx proclamant “qu’il refusait d’appartenir à des clubs qui accepteraient des gens tels que lui”.... Le trait est amusant, riche d’exploitations possibles et de rapprochements envisageables tant avec le non-amateur de petits pois d’Alphonse Allais (“...je n’aime pas les petits pois, et j’en suis fort aise, car si je les aimais, j’en mangerais souvent, alors que je ne peux pas les sentir”) qu’avec le coiffeur (tiens, un autre ...) de Bertrand Russel (“...qui rasait en sa bonne ville tous ceux qui ne se rasaient pas eux-mêmes”, d’où la question: “Qui rasait le coiffeur?”); mais d’exploitation, j’avoue n’en pas voir d’évidente en rapport avec la modestie en quelque sorte “par vanité” du barbier de Saint-Loup.

Compagnon veut conclure - et d’ailleurs il conclut -, ou du moins terminer en deux fois.

D’abord sur cette affirmation que même chez les gens les plus intelligents, le contentement de soi est une forme de bêtise, à preuve le baron de Charlus et ses théories de la Grande Guerre, où tout découle de rapports entre invertis: “...on était agacé d’entendre accuser tout le monde, et probablement bien souvent sans aucune espèce de preuve, par quelqu’un qui s’omettait lui-même de la catégorie spéciale à laquelle on savait pourtant qu’il appartenait et où il rangeait si volontiers les autres. Enfin, lui si intelligent, s’était fait à cet égard une petite philosophie étroite (à la base de laquelle il y avait peut-être un rien des curiosités que Swann trouvait dans « la vie ») expliquant tout par ces causes spéciales et où, comme chaque fois qu’on verse dans son défaut, il était non seulement au-dessous de lui-même mais exceptionnellement satisfait de lui”.

Ensuite et enfin, Compagnon énonce un adieu à la leçon du jour avec ce qu’il pense être la seule véritable ironie de la Recherche comme forme “sublime” de contentement de soi, celle de la grand-mère du narrateur (passage déjà antérieurement cité):
“...et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même ...”.

Il est 17h29. Fin de partie ...

Quelle est in fine, si on s’essaye à la cerner, l’ossature de la leçon?

1. Le “Voilà comme je suis” de Saint-Loup est une phrase qui pousse à la réflexion
2. Le défaut qu’elle dénonce, de l’ordre de l’autosatisfaction et de la mauvaise foi, est bien repéré par le narrateur, qui le caractérise ailleurs
3. C’est encore le terme anglais “smugness” qui en synthétisera le mieux les contenus
4. On traquera donc les traces de “smugness” dans la Recherche
4. Si on veut définir ce défaut par son contraire, on arrive à l’(auto-)ironie socratique
5. Grand avatar de ce défaut: le snobisme; incarnation du snobisme: Legrandin
6. Le snob est condamné à la complexité, au mensonge et, à terme, à la maladresse
7. L’analyse du snobisme débouche (narrateur) sur une mise en doute du "gnothi séauton" comme “opérationnalisable”
8. Variante du snobisme: le carnet d’adresse mythique du père de Bloch
9. L’auto-dérision comme “comble” de la fausse modestie? Question ouverte
10. Divergence vers les fausses modesties: (a) celle de l’oncle Adolphe (b) celle plus (très?) hypothétique de Françoise
11. La modestie est possible comme excès de la vanité: le coiffeur de Doncières
12. La bêtise, dégât collatéral du “smugness” chez les gens même les plus intelligents: Charlus
13. L’ironie de soi sublime: la grand-mère du narrateur

... avec friandises annexes, sinon simplement connexes:

1. Octave-dans-les-choux et la Sprezzatura
2. Un principe de Groucho Marx

Bilan du jour? Autour d’une ligne directrice [4] de fait un peu “molle”, le trajet sinue, parfois brownien, servi par une connaissance probablement parfaite du texte qui installe un réseau de citations - Proust oblige - toujours “délectables” et dans le prononcé desquelles Compagnon manifeste un indiscutable talent de lecteur. Il ne peut combattre quelques coquetteries, du Cant au Smugness, saupoudrées d’un zeste de Sprezzatura et enluminées de la revendication d’un non-plan préconçu comme préparation possible pour une apothéose en loose ends ..... Mais tout ça est vécu comme véniel par la foule applaudissante de ses admirateurs. Les rabat-joie sont priés (et / ou tenus) de raser les murs .... Bien, bien .... À suivre ...

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Commentaires
N
Croyez-en un autre scientifique, Compagnon ne va pas au plus près serré.<br /> -Mais bon, mardi dernier il a avoué avoir déjà renoncé à ce plan...et son cours tenait assez bien, et bien mieux, la route, comme le dit - bien mieux- Mme de Véhesse<br /> - Pour le bonheur de Sejan: Compagnon était passé chez le coiffeur...Il était temps<br /> -Petite remarque: c'est un croissant que trempe Mme Verdurin, pas une vulgaire tartine qui peut se "prendre sans ordonnance médicale"<br /> <br /> Pour être plus "sérieux" j'ai été moi aussi très choquée qu'on cherche à tout prix le mot anglais qui traduira le mieux "la chose" quand on est prof de littérature française. Mais, bon, dans le même temps et depuis 7 ans que je pratique le collège de France, je ne cesse d'être choquée de voir tous les profs de littérature ( sauf M. Ossola qui est italien) rester pendant une heure les fesses collées à leur siège, et lire,lire, lire. Du jamais vu en sciences, en tout cas pendant mes études!!Je n'ai jamais vu mon prof, Claude Cohen-Tanoudji, assis, pas même une minute, pendant ses cours!!
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V
Il est certain que les cours de cette année me paraissent moins bons que ceux de l'année dernière. Ce n'est pas tissé assez serré, la promenade semble une errance sans but. <br /> <br /> Le cours de mardi dernier m'a paru plus structuré.
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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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