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Mémoire-de-la-Littérature
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21 avril 2008

Séminaire 12 ...

... Et dernier de la session 2007-2008
Amphithéâtre Marguerite de Navarre
1er Avril 2008 - 17h30 - 18h30

Jon Elster . Prof. Coll. de France
L’aveuglement volontaire
.....

Jon Elster (Norvège - 1940 - Études de philosophie à Oslo puis Doctorat à Paris sous la direction de Raymond Aron ...) manie le français avec une aisance qui n’exclut ni un fort accent, ni quelques difficultés ponctuelles d’élocution ... et de compréhension. Il lira tout au long de l’exposé - citations - des textes qui sont projetés derrière lui sur un grand écran ce qui est à la fois une gène et un avantage: on peut le mettre entre parenthèses et s’informer directement.

Compagnon s’est livré à quelques coquetteries introductives que j’ai peu écoutées (Présente-t-on un collègue ? Je dirai toutefois que etc.) mais d’où il ressortait que Jon Elster était peut-être décalé en termes d’approches proustiennes par des centres d’intérêt variés et inégalement rationnels ...

Il entame d’ailleurs son propos de façon assez déroutante, évoquant un cartésianisme bien “Français” qui a beaucoup renâclé devant la notion newtonienne d’action à distance induite par la théorie de la gravitation, remerciant la théorie de la Relativité Générale d’Einstein d’avoir surmonté l’obstacle, et, des paradoxes apparents de la Mécanique quantique à la théorie des jeux, glissant vers la “Pensée magique” en s’appuyant sur l’exemple du “Dilemme du prisonnier” ....
Un peu ... curieux.

Note * (approximative): Concernant la loi d’action à distance de Newton (corps C et C’ exerçant l’un sur lautre une force d’attraction F proportionnelle à leurs masses M et M’ et inversement proportionnelle au carré de leur distance D), on a dès le début évoqué la “magie”. Et Newton lui-même jugeait “absurde” cette action d’un corps sur un autre à distance, à travers le vide, sans nul intermédiaire, reconnaissant que s’il avait découvert les propriétés de la gravitation, il n’avait pas su en déterminer les causes.

La Relativité Générale modifiera les perspectives en quittant l’espace de la géométrie euclidienne où se déplaçait Newton pour raisonner dans un autre univers où la présence de masses et d’énergie induit une courbure (penser à un tissu élastique tendu à l’horizontale sur lequel on poserait une bille qui ferait “poche”) et donc des déformations où se diluent les difficultés théoriques antérieures.
On pourra ajouter que ce nouvel univers est Riemannien, puis souligner que ce genre d’explications n’explique strictement rien derrière le rideau de fumée des mots, ce qui est un des grands principes de la vulgarisation!

Je crois que le problème des physiciens est de vouloir que les modèles mathématiques qu’ils utilisent et qui prédisent convenablement les résultats de leurs expérimentations puissent s’interpréter en termes de réel, d’intuition sensible. C’est sans doute une aberration. Les modèles mathématiques “fonctionnent”, mais ne “représentent” rien. Il ne s’agit pas de les “interpréter”, mais de les utiliser. L’absorption de strychnine n’est pas une interprétation de la trajectoire du couteau de la guillotine, ce sont deux procédés étanches l’un à l’autre qui produisent efficacement (et désagréablement) le même résultat: la mort du sujet de l’expérience.

Nul ne sait ce qu’est le réel, mais il est possible de le remplacer par une structure mentale abstraite induisant des expériences aux issues bien corrélées aux siennes. Et c’est tout. Il ne s’agit pas de dire : “C’est...”, mais seulement: “C’est comme si ...”.

Pour ce qui est de ses allusions à la Mécanique quantique, il est probable que Jon Elster se réfère à des configurations telles que celle qui a fait l’objet (critique de la Mécanique Quantique) du paradoxe EPR (pour: Einstein - Podolsky - Rosen, du nom de ses promoteurs) qui utilise des particules “intriquées”. Le vocabulaire (années 1930) est dû à Schrödinger et désigne un système de deux particules qui à moment donné ont été en interaction, puis se sont éloignées l’une de l’autre, dont on sait mieux décrire l’état conjoint (relevant de la situation globale des deux, par exemple la somme de leurs vitesses) que les propriétés individuelles (par exemple la vitesse de chacune). Il est possible qu’au moment de leur interaction, ces particules aient acquis une même propriété, éventuellement réversible (un caractère “+” qui pourrait se transformer en “-”). Cette identité est alors “quantiquement” définitive, ce qui signifie que si, bien qu’elles soient maintenant à une distance éventuellement très grande l’une de l’autre, on bascule une des deux particules de “+” à “-”, l’autre, instantanément, sans intervention causale, bascule aussi. Einstein se refusait à cette idée, parlant d’action fantôme ...

[Sources: Mécanique Quantique. Cours d’Albert Messiah. Dunod 1962 / Que sais-je? N° 37- La relativité / Mensuel La Recherche - Avril 2008 - Dossier: Mécanique Quantique: L’erreur d’Einstein]

Détail: Le Dilemme du prisonnier (version Jon Elster)

Deux détenus sont emprisonnés dans des cellules séparées. La police propose à chacun le même marché: Tu peux ou pas dénoncer ton complice. Si vous vous entre-dénoncez, chacun “prend” cinq ans. Si tu le dénonces et qu’il te “couvre”, tu es libéré et il “prend” dix ans. Si vous vous “couvrez” mutuellement , chacun de vous “prend” un an.
L’intérêt évident de chacun, dit Elster, est d’opter pour la dénonciation (risque: 0 ou 5) et non pour le silence (risque: 1 ou 10), sans guère de possibilité de quantifier (de pondérer) les choix mais en prêtant à “l’autre” le même et probable raisonnement, à savoir qu’à se taire, on risque décidément trop gros (10 ans)

Il voit certainement là (Elster - sinon, pourquoi en aurait-il parlé?) une analogie (?) avec la situation des particules quantiques intriquées (cf. Note *) et une forme d’action à distance sans intervention causale directe de l’une des parties (particule, prisonnier) à l’autre. Il installe en quelque sorte son analogie dans une possible “psychologie” des particules qui relève très explicitement de la pensée magique ou pré-rationnelle, sans doute envisageable dans le délire amoureux - on va y venir! - mais tombant en termes de rapprochement quantique dans le ridicule extrême du physicien en plein fantasme d’interprétation sensible comme dénoncé en Note * ...!

S’excusant de ces errements par un vague “Autre contexte”, Jon Elster, en chute libre, atterrit brutalement sur notre pauvre Marcel, qui ne demandait pas tant de préliminaires, affirmant en substance: “Ainsi, Proust, bien avant [pas tellement en fait] tous ces scientifiques avait posé le problème et même la question de l’interaction à distance: Si je ne lui suis pas fidèle, pourquoi le serait-elle?”. Comme disent les “djeunes”: Oups! Enfin ... allons-y.

Ainsi de Saint-Loup - reprend Elster en introduction du thème - que le narrateur souhaite retenir par... : “... [cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent – même sans avoir vu la personne dont il parlait et rien qu’à entendre dire qu’il y avait une jolie caissière chez un fruitier – j’avais eue de faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine. Or, cette curiosité, c’est à tort que j’avais espéré l’exciter chez Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour longtemps paralysée en lui par l’amour qu’il avait pour cette actrice dont il était l’amant. Et même l’eût-il légèrement ressentie qu’il l’eût réprimée,] à cause d’une sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse”.
Et il parle (Elster) d’action “surnaturelle” à distance, prolongeant son discours de la citation (dans Albertine disparue) :
“Peut-être, si elle l’avait su, eût-elle été touchée de voir que son ami ne l’oubliait pas, maintenant que sa vie à elle était finie, et elle eût été sensible à des choses qui auparavant l’eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, j’étais effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, ma grand’mère connaissait aussi bien mon oubli qu’Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu’on aurait d’apprendre qu’elle sait certaines choses balancerait l’effroi de penser qu’elle les sait toutes?”
D’où il semble conclure à l’impossibilité des infidélités sélectives au sein du couple (entendant sans doute: “...qu’un seul des deux pratiquerait”) et affirme que se voit ici un retour au dilemme du prisonnier et à l’adoption par les partenaires, en l’absence d’information, du “profil bas” pour, quitte à faire son deuil de l’espoir du “meilleur”, se garantir contre le “pire”!

Jon Elster dans cette première partie de son exposé me semble un peu décousu, son “fil rouge” n’est pas installé encore; on attend son “aveuglement volontaire” et pour l’instant on est dans “l’action à distance” plus ou moins magique .... Justement, nous voilà parlant de “L’article [du narrateur] dans le Figaro” qui suscite chez lui l’affirmation d’une “action à distance contrastée (?) par les réactions du lecteur”, ce qui me semble au moins sibyllin! Il cite: “Moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera, n’a pas forcé en retour celle des autres”.
Finalement, comme dit l’humoriste de cour d’école, pas si byllin que ça ... C’est le membre de phrase “... comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité” qui l’a intéressé, avec de nouveau cette idée de réciprocité potentielle, ce parfum qui le séduit d’intrication quantique! Jon Elster complète d’une seconde citation ... dont j’ai perdu le contenu.

Il pose alors enfin son titre et annonce son souhait de discuter de la notion d’aveuglement volontaire, qu’il semble (?) introduire par cette notation de Stendhal: “... pour être aimable, je n’ai qu’à ne pas vouloir le paraître” . Une référence dont je ne discuterai pas le fond, tant il est évident que rien n’est moins séducteur que la volonté trop visible de séduire, mais plutôt la pertinence: Où est l’aveuglement volontaire là-dedans?

Il nous fournit immédiatement une longue citation proustienne à ronger: “Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. Un homme calcule tout ce qu’il peut citer de traits glorieux pour lui afin de plaire à une femme ; il varie sans cesse ses habits, veille sur sa mine ; elle n’a pas pour lui une seule des attentions qu’il reçoit de cette autre, qu’en la trompant, et malgré qu’il paraisse devant elle malpropre et sans artifice pour plaire, il s’est à jamais attachée. De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde (ou tous les trois à la fois) pour qui ce sera une raison, sans qu’il sache l’existence de cette femme, et simplement parce que vous vous refusez à lui, de vous préférer à tous ceux qui s’offrent, et de s’attacher à vous”....

... mais qui, ample développement de la stendhalienne remarque, n’en rectifie pas l’incongruité: Où est l’aveuglement volontaire?

Sans transition [du moins, que j’aie notée ....] nous voici évoquant à la mode Compagnon la “self deception” (la duperie de soi? On se rapproche de l’aveuglement volontaire...) en ses diverses modalités, dont la première citée, derechef stendhalienne, concerne M. de Rênal, qui arrive à transformer un souhait (celui que sa femme soit fidèle) en conviction, et la deuxième, shakespearienne, Othello, qui croit sa femme infidèle parce qu’il le craint....
Le narrateur dit Jon Elster “connaît le risque”, citant: “Mais je me dis que, s’il était juste de faire sa part au pire, non seulement quand, pour comprendre les souffrances de Swann, j’avais essayé de me mettre à la place de celui-ci, mais maintenant qu’il s’agissait de moi-même, en cherchant la vérité comme s’il se fût agi d’un autre, il ne fallait cependant pas que, par cruauté pour moi-même, soldat qui choisit le poste non pas où il peut être le plus utile mais où il est le plus exposé, j’aboutisse à l’erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, à cause de cela seul qu’elle était la plus douloureuse”.

Le risque? Oui, celui de s’abuser de ses propres anxiétés pour les transformer en vérités acquises, soit. Et il dit: “Wishful thinking” (le fait de prendre ses désirs pour des réalités). J’espère que Compagnon a noté! Cela dit, en fait de désirs, on parlait plutôt de hantises ...
Et il renvoie à un essai de Joshua Landy qui analyse les différentes formes de ce besoin qui nous guette de découvrir la vérité mais sans aller directement au but, dans une sorte de volonté d’ignorance parallèle, en s’abstenant de “creuser”, en sélectionnant les informations qui nous font croire que le monde se conforme à nos souhaits, etc.
Jon Elster évoque de nouveau la “pensée magique”, et des expérimentations en milieu médical qui ont mis en évidence l’amélioration de la réponse à la douleur chez des patients à qui on avait affirmé que l’aptitude à supporter une souffrance était un caractère secondaire de la longévité.
Il parle des situations de non-action délibérée, comme le choix - déjà cité - de ne pas tromper sa maîtresse pour mieux croire qu’elle ne vous trompe pas, et de l’illusion de la “pensée agissante”, comme quand nous lançons le dé et sommes plus confiants dans la possibilité d’un bon tirage pendant son mouvement que lorsqu’il s’est immobilisé et que nous n’avons pas encore regardé le résultat.

Et puis, arrive Swann et une longue page découpée en citations successives que lit Jon Elster sans que j’aie noté autre chose que des bribes de commentaires intermédiaires que je suppose surtout essentiellement redondants, le texte étant effectivement autosuffisant:

“Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur – comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter.

Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue – chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux – et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué.

Ici, Elster glisse une remarque sur la générosité comme “capacité magique” d’augmenter la valeur de Swann aux yeux de sa maîtresse. Magique? Cela me semble plutôt fort matériel, concret, palpable et évident

Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ». Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait”.

Sur cette provisoire nuit de l’intelligence, Jon Elster refuse les interprétations en termes de refoulement, d’inconscient et ne veut parler que du souci de tourner son attention vers autre chose... Voilà pourtant un bien probable exemple d’aveuglement volontaire en forme de réflexe de survie amoureuse auquel il aurait pu davantage donner son nom...
Au lieu de quoi il rebondit sur Nietzsche, mal connu de Proust dit-il mais néanmoins porteur de grandes convergences (renvoyant de nouveau à J.Landy). Il se réfère à Généalogie de la morale, Chapitre I, §14:

“.... et l’impuissance qui ne riposte pas est transmuée en bonté; la bassesse craintive en humilité; la sujétion envers ceux que l’on hait en obéissance ...” [j’avais noté : “... l’impuissance qui n’use pas de représailles devient par ce mensonge la bonté...” / Le texte que je viens de donner est celui de l’édition de poche chez Flammarion]

Jon Elster fait suivre cet énoncé nietzschéen de quelques proustiens extraits ....

... d’abord un échange aigre-doux entre la Princesse des Laumes et Mme de Gallardon:

“– Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce vrai ?

– Mais... tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu”

... et ensuite, autour de la petite société de Balbec :

“D’autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de sarcasmes, au sujet d’une vieille dame riche et titrée, parce qu’elle ne se déplaçait qu’avec tout son train de maison. Chaque fois que la femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la salle à manger au moment des repas, elles l’inspectaient insolemment avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat au nom pompeux mais à l’apparence suspecte qu’après le résultat défavorable d’une observation méthodique on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace de dégoût.
Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer, que s’il y avait certaines choses dont elles manquaient – dans l’espèce certaines prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle – c’était non pas parce qu’elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les posséder. Mais elles avaient fini par s’en convaincre elles-mêmes ; et c’est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de la vie qu’on ne connaît pas, de l’espoir de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse factice, qui avait l’inconvénient de leur faire mettre du déplaisir sous l’étiquette de contentement et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu’elles fussent malheureuses”

Auto-empoisonnement de l’esprit, dit Jon Elster, évoquant les raisins trop verts de La Fontaine et la production “en interne” de dissonances bâtissant un système de mensonges (qu’on se fait) et qui rendent inapte au plaisir.
Et il continue avec deux passages qu’il juge importants et caractéristiques de ce qu’il va appeler l’amour propre “positif” et l’amour propre “négatif”.

D’abord: “C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire : «Je ne veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien : «Je ne veux pas le connaître.» On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur”

Ensuite: “... ces «succès» excitaient l’envie de certaines mères méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l’enfant de la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère d’Andrée, qu’elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des amis communs d’elles et de ces deux dames que celles-ci seraient indignées si elles savaient la vérité, c’est-à-dire qu’Albertine racontait chez l’une (et «vice versa») tout ce que l’intimité où on l’admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l’autre, mille petits secrets qu’il eût été infiniment désagréable à l’intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions comme il arrive souvent n’avaient aucun succès. On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l’initiative”.

Du premier passage - qui avait ailleurs été déjà exploité - Jon Elster retient qu’il souligne le principe de sur-évaluation de ce qu’on possède et de sous-évaluation de ce dont on est privé, en quoi il voit un phénomène d’amour-propre “positif”, tandis qu’il voit les manifestations d’un amour-propre “négatif”, moins gratifiant dit-il, dans l’anecdote du second, où l’envie se tourne en dénigrement systématique, qui nuit en général à l’envieux et dégrade encore sa situation.

D’autres exemples, nombreux dit Jon Elster, restent possibles, que faute de temps il négligera (je l’entends dire: procrastination... S’agirait-il de remettre ces exemples à plus tard? Sinon, qu’évoque-t-il? J’ai mal noté sa remarque...) : Germanophilie de Charlus, Admiration de la mère du narrateur pour Norpois .... Sans doute voulait-il débusquer là quelque autre aveuglement volontaire, explicite ou crypté ... Il renonce à nous le montrer, mais avant de conclure sur le sage conseil de cesser de s’aveugler, il en revient une dernière fois à Swann qui, alors qu’il a chassé de son esprit cette idée d’une Odette “entretenue” reçoit une lettre anonyme la traînant dans la boue (“Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe...”) et .....

“Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde”.

Plutôt que de conseiller de cesser de s’aveugler, Jon Elster aurait dû en conclure qu’il était urgent, pour la paix de l’âme et des ménages, de renoncer à soupçonner .... Enfin ....

Tout cela m’a semblé vaguement brouillon, et entre deux citations un peu mâchonnées, je n’ai guère eu mon compte d’éclairages complémentaires et de vues indiscutablement pénétrantes sur la psychologie des aveuglements. On en savait largement autant avant de commencer.... En quelque sorte, entre William Shakespeare et Claude Lelouch, entre Beaucoup de bruit pour rien et Tout ça pour ça?

DÉBAT .........

Suit un (assez long) échange avec Antoine Compagnon, soucieux entre autres de tirer au clair cette affaire d’amour-propre affecté d’un signe (+/- ; positif / négatif).Verbatim....

A.C.: Faut-il distinguer ce qui concerne l’amour, la passion, d’autres situations, lorsqu’on parle d’aveuglement? L’amour est déjà un aveuglement volontaire....
J.E.: Il faut assurément distinguer l’amour / jalousie et l’amour-propre. L’aveuglement lié à l’amour-propre est normal, inhérent à la condition humaine. L’autre cas est plus extra-ordinaire. Remarque: On peut se demander: en quoi? Et d’ailleurs, Compagnon dans son identification amour-aveuglement a déjà répondu... L’aveuglement est aussi inhérent à l’amour....
A.C.: C’est moins théorisé, plus épisodique avec l’amour-propre ...
J.E.: Oui, mais ce n’est en rien marginal; il y a des choses très intéressantes dans ce domaine ....
A.C.: Oui ... j’ai tendance à davantage m’intéresser moi-même à autre chose qu’aux situations découlant de la passion, déjà abondamment théorisées, et à regarder les exemples épisodiques, dès lors plus riches de découvertes .... Ainsi de cette question d’amour(s)-propre(s), de positif / négatif, où surgit l’envie...
J.E.: Ah non! Il n’y a pas “envie” dans l’amour-propre négatif, et dans Albertine, Proust s’est trompé .... Question: À quoi exactement fait-il allusion ? Son passage cité, qui contient le mot?
A.C.: ...???... Remarque: là, Antoine Compagnon se prend un peu les pieds dans le tapis de définitions qui ne sont pas très claires et sa pensée reste en pointillés...
J.E.: Il n’y a pas envie dans le cas des femmes méchantes car pour leur méchanceté, via leur dénigrement, le bien de l’autre cesse d’être un bien... Remarque: Il me semble qu’il se met à parler d’une histoire de sacs (qui sauf erreur n’est pas dans les citations fournies), de sac à main dénigré sur le mode des raisins trop verts .... Je me perds un peu ...
A.C.: Je ne suis pas d’accord. Il y a envie dans tous les cas ...
J.E.: Mais si on accepte l’idée que l’envie veut détruire le bien de l’autre, si on pense que ce n’est plus un bien, on ne veut plus le détruire et ne voulant plus le détruire on a dissous l’envie. Il y a envie dans le cas des femmes méchantes, mais dans le cas de Balbec, Proust ne parle pas d’envie ... Remarque: Bon, là, on commence sérieusement à patouiller car le cas dit “des femmes méchantes”, c’est la citation 2, qui était censée être “d’amour-propre négatif”, et donc, d’après J.E. lui-même, sans “envie”... Sur le fait que l’envie a été écartée du cas n°1, il semble à relire les passages qu’il ait raison, mais enfin elle est sans nul doute au départ sous-jacente ....
[Et il enchaîne sur Nietzsche:] ... d’ailleurs, il me semble que Nietzsche fait bien la distinction (il faudrait le [re?]lire)
A.C.: .... le contenu de ce passage (le chap. I- §14 référencé, je suppose) de la Généalogie de la morale est effectivement un thème proustien ...
J.E.: Oui, le texte de Nietzsche est intéressant car il évoque même le possible pardon ... Note: (je donne le probable passage) Ce que le faible a d’inoffensif, voire la poltronnerie dont il déborde, sa façon de rester sur le seuil, son irrépressible besoin d’attendre, se parent ici d’une appellation noble, la “patience”, on dit aussi la vertu en soi; ne pas pouvoir se venger devient ne pas vouloir se venger, peut-être même pardonner (“car ils ne savent pas ce qu’ils font, et nous seuls savons ce qu’ils font”). On parle aussi de l’amour envers ses ennemis et l’on transpire à grosses gouttes.
Mais enfin la charge de sarcasme est si forte dans ce paragraphe de Nietzsche que le “possible pardon” qu’évoque Elster me semble rien moins qu’assuré et surtout que valorisé....
A.C.: Oui ... oblation (pourquoi? où est l’offrande?), sauf que chez Nietzsche, c’est une objection ...
J.E.: Mais dans le passage où Swann est conscient qu’Odette est entretenue, n’y a-t-il pas (et là, il sollicite explicitement l’avis de Compagnon) deux versions de sa générosité, avec dans l’une accroissement de sa valeur et dans l’autre, accroissement de la valeur d’Odette?
A.C.: Oui, d’accord. Mais c’est là un passage “théorisé”. Quant à l’analyse “paresse d’esprit providentielle” en antiphrase, c’est l’imagination de Swann qui provoque cet affaissement, ce n’est pas un hasard en fait, c’est pour évacuer .....
J.E.: Oui, c’est une forme de procrastination (voilà donc à quoi il faisait allusion tout à l’heure...), j’aurais voulu en parler, mais le temps ....
A.C.: J’ai été intéressé... Cette question de la pensée magique ... Et le père de Bloch ? ...
J.E.: Oui, cette pensée magique, c’est l’action à distance: Si je ne le fais pas, pourquoi le ferait-elle? ... Ce n’est pas le cas du père de Bloch ...
A.C.: J’en suis d’accord, oui, ce n’est pas exactement Bloch ....

Ce surgissement final des Bloch, ou du seul Bloch-père (?), n’est pas des plus clairs. Les duettistes auraient dû préciser cette piste qu’ils ouvraient mais l’heure et la fatigue aidant .... Tout ce grand cafouillis final n’a pas particulièrement sauvé un exposé dont j’ai dit qu’il ne m’avait pas ébloui par sa profondeur. On n’en sort pas totalement instruit des questions d’amour-propre et Compagnon y a, plus longuement qu’à l’accoutumée - collégialité oblige? - mais pas significativement plus clairement, déployé son questionnement tâtonnant, inabouti, au phrasé aléatoire dans l’hésitation de la direction à emprunter. Il faut dire qu’il avait un partenaire à la même hauteur!

Ce dernier séminaire sur l’aveuglement volontaire, indécis et imprécis dans ses attendus pseudo-quantiques et ses développements saupoudrés de pensée magique aura finalement mis un terme à la tonalité bien accordée à une année au goût dans l’ensemble assez médiocre. À ce rythme-là, c’est à se demander si thématiser et commenter un chef-d’œuvre ce n’est pas entamer, entreprendre, son appauvrissement ....

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Commentaires
N
De vous souhaiter d'excellentes vacances....et d'ajouter "au plaisir de vous lire"<br /> <br /> correction de faute: en 1° ligne lire "justifie"
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N
Une hospitalisation pour ablation de tumeur à la gorge justufie mon silence...mais à peine rentrée je vous ai lu et suis tombée d'accord sur TOUT!<br /> - "sur le ridicule du physicien en plein fantasme d'interprétation sensible". J'ai connu force physiciens qui s'y adonnaient, vulgarisation oblige...Mais ici c'est le ridicule du non physicien qui en est encore à parler de gravité et non de gravitation (merci d'avoir corrigé J.E)comme il y a 100 ans!<br /> -Quand vous posez par 2 fois la question: "où est l'aveuglement volontaire?", je cherche comme vous, car je ne vois que constat de l'irrationalité de l'amour ( pourquoi la belle devient-elle amoureuse?)et en conséquence, recherche de petites recettes superstitieuses -ou fatalistes.<br /> - J'ai adoré votre "Grand cafouillis final" bien que moins poétique que votre précédente métaphore du noyé dans la mare boueuse qui émet des petits "flop" assourdis<br /> - Il y aurait à dire sur la conclusion sèche de l'exposé à savoir "le conseil de ne cesser de s'aveugler". D'abord parce que ça ressemble à l'échappatoire du mauvais élève qui ne sait pas conclure... et aussi pour le manque de logique: puisqu'il y a des aveuglements d'amour-propre qui rendent heureux (positifs selon l'adjectif à la mode) - et puisque le but de la vie est le bonheur- pourquoi s'en priver, au nom de quelle sagesse?<br /> - Oui, nous sommes déçus par l'ensemble de ces cours et de ces séminaires<br /> Le sage conseil c'est le vôtre, celui de lire et relire La Recherche
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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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