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Mémoire-de-la-Littérature
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31 janvier 2009

Leçon n°4

Antoine Compagnon : Sans GPS

Mardi 27/1/2009

Cette fois, pile à l’heure. Je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il a tenu compte des remarques, mais enfin … Tiens, il me semble que je ne connais pas sa veste, d’un vert olive soutenu, avec une cravate dans les rouges. Ça ne respire pas la décontraction, mais c’est bien porté.

Je vais abréger les préliminaires – sauf à noter qu’il a dit « La semaine dernière… »  et non, comme d’habitude, « La semaine passée… »… - et glisser aussi sur les rappels associés des trois cours précédents. Après les tactiques d’évitement d’une écriture de vie théoriquement honnie et sournoisement tentante de Barthes et de Robbe-Grillet, on en vient à la méthode Breton. Et on y vient par   Nadja.

J’ai relu Nadja dans la semaine. Le bouquin, dans les années soixante, ne m’avait pas parlé. L’ennui irrité qu’il dégageait pour moi, quarante ans plus tard, s’est confirmé. La frontière entre le génie et la foutaise m’y semble des plus minces et pour tout dire, s’il fallait vraiment  trancher pour savoir de quel côté tombe Nadja …

Si je passe sur les aspects du cours qui s’en sont tenus à une présentation plus ou moins efficace de l’œuvre – montre en main, les deux tiers - que va-t-il rester ? Les contorsions de Maurice Blanchot qui veut sauver le livre en niant que ce soit un Journal, genre qu’il a condamné, et surtout, pour donner une colonne vertébrale au discours et rapprocher la séance de l’objectif antérieurement annoncé, un début de réflexion sur l’usage de la photographie dans l’écriture de vie, avec sa préhistoire (les dessins de Stendhal dans Henry Brulard) et son histoire : l’innovation fondatrice et capitale de Nadja, puis ses prolongements où  W.G.Sébald (1944-2001) tient avec Austerlitz une place essentielle. Mais je fais là un très sérieux effort de restructuration synthétique et de mise en évidence d’une morale de la longue histoire que fut cette heure, car au fil du cours, on a beaucoup musé sans trop savoir vers où … Compagnon, qui s’est étonné lui-même en commençant de se trouver (« déjà ? ») en leçon 4 en n’ayant toujours pas abordé au fond son thème de l’année (fort étonnant étonnement puisque modalité de fonctionnement installée dès son entrée en chaire, rentrée 2006 …) a aussi la réponse : « La recherche - plaide-t-il -  impose son rythme… ». Admirable argument. Je pense donc je suis … mon humeur ou le vent. 

Allons-y quand même …

Nadja d’abord. Le point de départ, le sens profond aussi, ce serait la description, la mise en évidence, de la relation, difficile, conflictuelle, impossible peut-être qui unit et sépare la littérature et la vie. Choisir la fidélité à la vie, c’est prendre le parti hostile à la littérature. Cette idée est « moderne » et elle est partie intégrante du « dogme » surréaliste.

Faudrait-il choisir : « Vivre ou Écrire », comme on nous somme de choisir : « Boire ou Conduire » ? [Il ne l’a pas dit].

Breton, dans son Avant-dire (Noël 1962) de la réédition de 1963 (Nadja a été publié en 1928): « Si déjà, au cours de ce livre, l’acte d’écrire, plus encore de publier toute espèce de livre est mis au rang des vanités, que penser de la complaisance de son auteur à vouloir, tant d’années après, l’améliorer un tant soit peu dans sa forme ! » . Vanité de l’écriture de soi, dit Compagnon, ne pouvant se retenir d’aller à l’Ecclésiaste (Vanitas vanitatum, omnia vanitas).

Sans doute. Mais alors qu’il n’a pas poussé là plus loin dans sa référence à cet Avant-dire, un prolongement de lecture montre Breton fournissant de lui-même les deux clés principales de la « position » du livre, ce dont au fond tout ce qui sera dit n’est jamais que la paraphrase, les deux « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit : de même que l’abondante illustration photographique a pour objet d’éliminer toute description – celle-ci frappée d’inanité dans le Manifeste du surréalisme -, le ton adopté pour le récit se calque sur celui de l’observation médicale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend à garder trace de tout ce qu’examen et interrogatoire peuvent livrer, sans s’embarrasser en le rapportant du moindre apprêt quant au style ». Le style, d’évidence, qui « fait » le littéraire et falsifie donc « l’observé », le « vécu ».

Mais Compagnon préfère aller directement aux premières lignes du texte de 1928 : « Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? », pour y voir, immédiatement posée, « une sortie de l’écriture de soi » (sans doute au sens premier d’un basculement de la question, passant de moi comme sujet à celui qui me regarde). Mouais …au bout du compte, ce qui m’intéresse, via le « Dis-moi qui tu hantes »  débouchant sur un  « Je te dirai qui tu es »,  c’est de m’entendre dire Qui je suis. L’affirmation d’une « sortie » est assez  spécieuse, c’est un « détour », à objectif maintenu. Et guère efficace tant l’extrême pauvreté psychologique du discours dans Nadja enrichit peu les informations qu’il serait censé fournir.

Le pseudo-journal des premières rencontres avec Nadja (et les quelques pages de réflexions qui suivent) se termine par : « Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie. Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ? ». Compagnon lit dans les « Qui vive ? » un pendant au « Qui suis-je ? » introductif et par là le soulignement de ce que « ce qui importe, c’est la vie ». Je ne suis pas convaincu. Du tout.

Il en est de ce genre de texte comme des statistiques en sociologie, on peut lui/leur faire dire n’importe quoi. On pourrait aussi bien prétendre, entre le « Qui je hante ? » du début et les « .. au-delà » de la fin  que Breton, ayant connu avec Nadja la presque déréalisation d’une expérience quasi hallucinatoire en est venu à se poser la question de sa propre insertion effective dans une réalité qui pourrait n’avoir d’autre épaisseur que celle de ses projections intimes. Dès lors, courant tout au long du texte, la véritable question deviendrait celle d’un solipsisme (le sujet pensant existe seul) au bord de la lucidité finissant par pousser le « Qui vive ? » des sentinelles, dans l’angoissante prise de conscience d’une solitude inhabitée.

Ces élucubrations fantaisistes ( ?) pour souligner combien les certitudes magistrales me paraissent ici fragiles quant au sens (s’il en est un) du répons « Qui suis-je ? / Qui vive ? ».

La dernière partie de Nadja s’ouvre sur une dénonciation renouvelée de la littérature que cite Compagnon : « J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre, qui, en étant venu à bout, trouve le moyen de s’intéresser au sort de cette chose ou au sort qu’après tout cette chose lui fait ». On croit rêver, en tout cas moi, à voir prendre au sérieux (ici par Compagnon) ces affirmations d’un homme qui est en train de terminer l’écriture d’un livre qu’il fera publier. Qui joue le second degré ? De qui se moque-t-on ? Mais non, ça se « disserte », ça se « commente ». À preuve, Compagnon, de commenter : « Quel mépris du livre ! Quelle haine pour le temps de l’écriture volé à la vie ! Quand on écrit, on ne vit pas . Ce vitalisme rappelle Bathilde, la grand-mère du narrateur (de la Recherche) déplorant le trop de temps passé/perdu par son petit-fils à lire ». Mais enfin, ça n’a rien à voir ! Et les déplorations d’une grand-mère aimante qui voudrait un petit garçon un peu moins chlorotique sont sans rapport avec le cinéma narcissique d’une auto-flagellation auto-satisfaite. Soit, Compagnon est sensible au problème, il complète : « Paradoxe, bien sûr, au cœur même du livre », et paradoxe qu’il décrypte aussitôt ainsi : « Une haine de soi ». C’est une explication, comme un qui ne sachant s’empêcher de boire se hait d’être alcoolique. Possible, assurément. Breton littératuro-dépendant, scribere-addict : «Par ce que je puis être tenté d’entreprendre de longue haleine, je suis trop sûr de démériter de la vie telle que je l’aime et qu’elle s’offre : de  la vie « à perdre haleine » ». Et Compagnon souligne là le heurt de deux temporalités, celle de l’écriture qui – même automatique – est œuvre de longue haleine, inscrite dans la durée, et celle, dans l’urgence de l’immédiateté, de la vie qu’il faut vivre, et il y voit les prémices de la fulgurance conclusive qui reste encore à venir : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas ». Repoussant le soupçon (que j’ai plus haut fait au fond mien) de l’affectation couplée de logorrhée, Compagnon, derrière l’évidente contradiction, ne veut lire que l’aveu d’une ambition, celle de dépasser le conflit dénoncé par la production improbable mais effective d’un livre réconciliant l’écriture et la vie, ce livre justement, où l’on est en train d’en proclamer l’irrémédiable aporie.

Refus du romanesque – Compagnon reprend le fil de l’anti-littérature -, refus de son « assemblage » (falsificateur), Breton ré-enfourche les théories du début du premier Manifeste (du surréalisme ; 1924) et rejoint des condamnations de Valéry*, voilà ce qui serait « lisible » dans ces lignes de Nadja (de 1928): «[Préalable non cité : « Quelqu’un suggérait à un auteur de ma connaissance à propos d’un ouvrage de lui qui allait paraître et dont l’héroïne pouvait trop bien être reconnue, de changer au moins encore la couleur de ses cheveux. Blonde, elle eût chance, paraît-il, de ne pas trahir une femme brune. Eh bien, je ne trouve pas cela enfantin, je trouve cela scandaleux. » Sur quoi s’enchaîne (cité): ] Je persiste à réclamer les noms, à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clef. Fort heureusement les jours de la littérature psychologique à affabulation romanesque sont comptés ».  Compagnon parle d’asyndète ( Note : « Construction par juxtaposition avec suppression des conjonctions de coordination, de concession, d’opposition telles que et, or, mais, tandis que … » in Les figures de style ; Que sais-je n° 1889 ) ; il parle aussi de non sequitur (Note : Raisonnement (Sophisme) dans lequel la conclusion ne découle pas des prémisses, ce qui implique un hiatus logique (exemple : Paris est en France ; je réside en France, donc je réside à Paris ; ou le célèbre : Tous les chats sont mortels, et Socrate est  mortel ; donc Socrate est un chat  ) ), sans doute à propos des « jours comptés » de la « littérature psychologique … », imparfaitement connectés à la revendication d’une écriture « sans clefs ». Imparfaitement ? Le refus d’affabulation est assez clair de part et d’autre du point qui fait césure.

Quant au refus du romanesque (Compagnon reprend et lit): « Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, où ‘qui je suis’ m’apparaîtra tôt ou tard gravé dans le diamant ».

  • Ainsi (c’est moi qui complète) : «  … en littérature, par exemple, l’abondance des romans. Chacun y va de sa petite observation. Par besoin d’épuration, M.Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en anthologie un aussi grand nombre que possible de débuts de romans, de l’insanité desquels il attendait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. Une telle idée fait encore honneur à Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : ‘La marquise sortit à cinq heures’ ». (Manifeste du surréalisme – 1924)

Poursuivant sa focalisation sur les premières pages de Nadja, Compagnon cite : « Je n’ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand… ». Et il répète : « relater », « récit », « épisodes les plus marquants » ; les mots de l’affabulation sont là, dit-il, mais on en sera sauvé par le respect proclamé du « hasard », par le souci de rester sur ses gardes … Il tire à lui, et me semble-t-il, sans précaution, des citations tronquées, car à relire celle-ci en tête de la page qu’elle amorce, c’est bien plus l’éloge d’une irrationalité triomphante (et à titre personnel, irritante) qui se profile que quelque théorisation que ce soit d’un refus romanesque – sauf bien sûr à considérer que c’est la même chose : « [prolongeant les lignes retenues par Compagnon] elle [ma vie] m’introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre effort du mental (…). Il s’agit de faits  de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable mais qui, par leur caractère  inattendu, violemment incident, et le genre d’associations d’idées suspectes qu’ils éveillent (…) fussent-ils de l’ordre de la constatation pure, présentent chaque fois toutes les apparences d’un signal, sans qu’on puisse dire au juste de quel signal, qui font qu’en pleine solitude, je me découvre des complicités (etc…) ».

Je n’affirme pas ici que sur le fond, Compagnon a tort, je souligne seulement que fort d’une certitude générale, il me semble biaiser la lecture d’un passage particulier. Quoi qu’il en soit, Nadja m’apparaît, à la fraîcheur de ma récente relecture, beaucoup moins une arme anti-littérature réfléchie que – si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité – une tentative thérapeutique pour surmonter un choc émotionnel vécu dans la brutalité assumée d’une crise, une crispation de noyé agrippé à sa planche. J’ai bien dit : « …si je fais l’effort d’accorder à Breton le crédit d’une sincérité »…

Compagnon, qui ne m’a pas attendu, est pendant ce temps en train de re-commenter l’Avant-dire de Noël 1962 où il isole (mais toujours sans les lire) les lignes que j’ai citées plus haut sur les « principaux impératifs anti-littéraires auxquels cet ouvrage obéit… », pour en (re)dire qu’il y a là –selon Breton – de quoi « se sauver du roman », et pour se demander aussitôt si ces affirmations de principe sont bien vérifiables dans leurs fruits. Car dans Nadja, souligne-t-il, il y a quelques descriptions et la résolution « de n’altérer en rien [par l’écrit] le document ‘pris sur le vif’ » ne caractérise pas absolument le livre. Mais enfin acceptons, c’est vrai, comme affirmée, la volonté de témoignage direct, l’intention d’en rester à l’observation des faits, le constat dressé sans intériorité pour réduire  à quia  affabulation et fiction, avec – dit-il – une très belle expression pour évoquer « ces faits, dont je n’arrive à être pour moi-même que le témoin hagard … » . Ah !, … le témoin hagard …, il savoure. La trouvaille est effectivement jolie.

Et puis, de ricochets en ricochets, nous y voilà, et  on arrive à l’analyse et au thème du jour: « Ce livre est une déposition, ce livre est « authentique » et d’ailleurs, pour le prouver, il est plein de photographies… ». De photographies ? Si, si, et on va en parler… 

….. Enfin, dès qu’on se sera débarrassé d’un petit détour préalable et supplémentaire par Maurice Blanchot, ce que Compagnon appelle « une première mise au point ».

Voyons.

Blanchot se pose en censeur absolu de la « Littérature de vie », Blanchot accable le genre Journal. Nadja ressortit à la Littérature de vie, Nadja dans sa partie centrale se présente comme un Journal. Et Blanchot prend la défense de Nadja (en 1959 (donc avant la réédition de 1963 et l’Avant-dire de Breton … ce qui – dit Compagnon tout en disant qu’il n’y croit pas - peut jouer un rôle)) dans Le livre à venir – pages consacrées au thème : Le journal intime et le récit. Blanchot ne voit pas de Journal, ne veut voir qu’un récit, formule magique car il place le récit dans le « sublime », Blanchot, là où Robbe-Grillet et Barthes le mettent dans le « suspect ». Être un récit, voilà qui sauve. Alors Blanchot dit : Récit.  Encore faut-il prouver ! Eh bien… « Ce n’est pas dans la mesure où il raconte des événements extraordinaires qu’un Récit se distingue d’un Journal [Note : je ne vais plus hésiter  à donner, comme Montaigne, autant se choisir les bons modèles, dans la « majuscule de scansion »], c’est dans la mesure où il est aux prises avec ce qui ne peut être constaté ». Breton pourtant clame son objectivité, revendique le constat. Peu lui chaut, à Blanchot : Le Récit commence où finit, d’impuissance, le témoignage : « … on raconte ce qu’on ne peut pas rapporter », le Récit ainsi s’oppose au Reportage, il va où l’on ne peut aller, et quoi qu’en dise Breton, Nadja raconte. Blanchot insiste : « … on raconte ce qui est trop réel pour ne pas briser la réalité mesurée qui est la nôtre », que Compagnon double par : « Le récit est ainsi seul à la mesure  de la démesure du réel ». La formule est réussie. Au pied de la lettre (il l’évoquera plus tard ; ici, Compagnon ne l’a pas dit) la Shoah donc ne pourra s’atteindre qu’en se racontant . On comprend l’idée, avec le risque néanmoins de tout réduire au conte, et à la métaphore. On peut noter d’ailleurs (avec Lacan ?) que dans raconte, il y a conte

Mais enfin, Blanchot s’y accroche et dit Nadja la ruine d’une rencontre, un excessif qui dès lors ne se rapporte pas, mais se raconte, et pour se raconter peut très bien prendre la forme provisoire d’un Journal puisque la chair en est tout autre. Nadja, c’est du hasard, et le hasard n’a pas sa place dans le quotidien ordonné du Journal, et la violence du hasard, dans Nadja, bouleverse au-delà des formes et des dates apparentes un calendrier qui n’a plus en lui-même de sens puisqu’il ne répond à aucune logique organisationnelle.

Et Blanchot qui est en train – si je comprends bien Compagnon, je n’ai pas le texte qu’il interprète sous les yeux – de mettre Paris en bouteille chante ce Récit qui rend compte de ce qui « ouvre dans la vie une lacune inaperçue ». Au fond il joue sur les mots, pose des définitions et plie les choses à ses présupposés : L’irreprésentable se raconte, c’est une définition ; l’aborder, c’est produire du Récit; Nadja relève de l’irreprésentable, et donc, Nadja, c’est du Récit. C.Q.F.D.

Amusant, le contorsionniste se gratte le coccyx avec le nez après avoir placé son gros orteil droit dans son oreille gauche.

Cela dit, il y avait plus simple : Le vrai est inatteignable et Tout, dès lors qu’on l‘énonce, est Récit. Donc …

On peut dire : J’ai vu.

Bien, et qu’en rapporter ? Faites-en le … récit. Donc, faites un Récit.

Mais voilà :  Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ?

Pour se reposer de ces désarticulations, Compagnon consacre deux minutes à l’image de la « lacune inaperçue » d’où il glisse au « tissu de la vie » …

-pour le rappeler, chez Robbe-Grillet, tout vivant de détails, de fils entrecroisés, que le Récit s’épuise vainement à assumer

-ou le retrouver chez Barthes, mais tout dénaturé, trahi, en tissu tissé par le texte du Récit, qui le trame, le colmate, l’engonce, le nappe et pour finir lui impose, réorganisant ses événements,  une nouvelle structure. Seul le haïku japonais … Ah !, le haïku japonais …

- tandis que dans son coin, Blanchot persiste et signe : le Récit seul nous dit « ce qui va, déchirant le tissu de la vie ordinaire ».

Bien. On a fait le tour ? La photo maintenant ?

Bientôt, bientôt, jeune-homme, mais constatez d’abord: Ce grand écart, cette contradiction, ce Récit-solution (Blanchot) ou ce Récit-problème (Barthes) … on ne peut pas en rester là, il faut aller un peu plus loin, au moins en dire quelques mots…

De quoi ?

Mais du sens de la vie ! … Bon, soyons raisonnable : du sens qu’ils donnent à la vie ! Ou même ..

La vie (Blanchot), la vie que Nadja nous raconte, mais c’est l’événement-scalpel, qui tranche le tissu, c’est la surprise, le hasard, et c’est le précipice, c’est le gouffre entr’ouvert, c’est ruine et catastrophe, stupeur et tremblements (tiens ? Que vient-elle faire là, Nothomb ?), la vie « à perdre haleine ». C’est l’irreprésentable !: À nous Bataille ! - À nous Breton !: C’est la Révolution

La vie (Barthes), c’est l’incident, c’est l’émotion, la sensation, le corps, c’est l’incident du corps, et c’est l’inénarrable. Et Barthes reproche aux surréalistes de ne l’avoir pas vu, senti, travaillé : « Ils ont me semble-t-il manqué le corps, pourquoi il reste d’eux trop de ‘littérature’». Il les trouve guindés, corsetés de syntaxe et du tissu des mots ; ils ont vu – il le leur accorde – que l’écriture ne s’arrête pas à l’écrit, mais même leur textualité vécue – la vie, la vie toujours et d’abord -  ils la font par trop littéraire.

Donc, la photographie.

Non ? On y est ?

Absolument !

Et Blanchot qui n’en souffle pas mot…

Le récit de Nadja est troué de photos, et lui ne les voit pas, du moins n’en parle pas.

L’innovation, pourtant, était, là, capitale. Et elle a essaimé. On trouve des photos dans le Barthes par Barthes (et puis, il a écrit La chambre claire …),  et depuis une vingtaine d’années, la démarche est devenue un genre en soi, surabondant, banalisé, pas de récit de vie sans photo. Et même absente, elle joue un rôle : La chambre claire, de nouveau, et puis Duras, dans les premières pages de l’Amant… une photographie aurait pu être prise … »).

On fait beaucoup aujourd’hui dans « la vie illustrée avec photos », sans doute pour mieux s’inscrire ainsi dans le « témoignage », en ajoutant la « qualité oculaire » (et en rejoignant ainsi l’autopsie des anciens).

Mais pas d’images de la Shoah, ce « témoignage » essentiel n’a pas rencontré la photographie et … on y reviendra, dit Compagnon, la semaine prochaine.

Pourquoi cet essor du récit « avec photos » ? Raisons commerciales ? Les coûts effectivement, diminuent . Autres raisons peut-être, car il ne s’agit pas des photos pleine page des livres d’art, non, mais de pauvres photos, de vignettes, qualité modeste, illustrations dispersées et moins illustrations qu’indices, pauvres indices de ce qui a été.

Un dossier est ouvert là, sur le sens de ce phénomène, mais Compagnon, à son orée, parle d’incompétence, et qu’il y faudrait plus fin connaisseur…

… Et puis il nous dit Sebald, qui l’a beaucoup marqué. Austerlitz (illustré de photos)*, Les émigrants : chefs-d’œuvre. Ne pas manquer. Il se demande, d’Austerlitz qui « ressemble à un roman » », s’il n’est pas largement responsable de ce regain de la photographie, de cette mode, dans l’esprit qu’il est des photos de Nadja, mais sans légende, des photos qui y déstabilisent le récit en en perturbant le statut : personnel ? impersonnel ? D’où viennent ces photos ? Fiction ? Histoire ? Leur qualité est mauvaise. Sébald  les a-t-il prises ? Le texte s’en trouve-t-il authentifié ? N’en est-il pas tiré vers la mort, vers La Mort ?  Car tout Sébald dérive de ce passé terrifiant et improbable de la Shoah …

Et puis - désir aussi de transition ? - il parle de Vertiges (1980), premier roman de Sébald, qui s’ouvre  par un chapitre sur Stendhal – le séminaire à suivre le prendra pour sujet -, introduction à un récit de vie avec photographies, un récit comme un « Qui je hante », jeu de pistes qui part d’Henry Brulard au Col du Saint Bernard et du choc provoqué : «  Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d’autres débris d’armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu’il ne m’est  point resté de souvenir distinct. C’était pour la première fois que je trouvais cette sensation si renouvelée depuis : me trouver entre les colonnes d’une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout absolument comme le souvenir de la première soirée où Giulia m’a traité en amant. Mon souvenir n’est qu’un roman fabriqué à cette occasion ».

Un texte, dit Compagnon à la fois de Stendhal et de Sébald, sur l’effacement de la mémoire, comme si plus on a vécu (plus dense a été le vécu), moins on a de mémoire ; et le recours alors (Henry Brulard) c’est le dessin, comme ce deviendra (Sébald) la photographie.

« Ce qui ouvre – et voilà, il le dit - la voie au séminaire à suivre… »

Hum… Pas du tout dans les faits. Sauf le nom.

Or il l’a prononcé: STENDHAL. Il est content.

Un bilan du jour ?

Si Compagnon était une couverture, ce serait un patchwork.

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* Je n’ai guère aimé Austerlitz – lu au printemps 2008 je crois, sur un conseil éclairé et que voici Compagnon-conforté –, vague ennui traversé de quelques belles pages, où j’ai cru voir parfois passer du sous-Thomas Bernhard. Mais c’est promis, je vais reprendre Sébald  par Vertiges.

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Commentaires
J
Merci encore, et très en retard, car je n'arrive pas à gérer mes interventions et leur réponse sur la toile. Entre temps j'ai acheté la version "mise en français moderne" par Pinganaud aux éditions arléa. Heureusement que c'est "en français moderne", car je trouve cela extrêmement ardu et je dois relire chaque phrase au moins deux fois! Mais je m'y tiendrai!
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S
Aussi bien Folio Classique que les Classiques de Poche proposent des éditions des Essais en français contemporain.<br /> Je crois (à vérifier) qu'il y a deux volumes en Folio et trois en Poche. On trouve ça sans mal dans le Quartier Latin (Gibert (Bvd St Michel) ou Librairie Compagnie (rue des écoles, niveau Sorbonne) ou La procure (derrière le Luxembourg, près de StSulpice) ou ...<br /> Je suis sans opinion sur un éventuel choix.<br /> Et je ne pense pas que pour une découverte des Essais, il y ait à se poser trop de questions: tout ça est très bien.
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S
Je vous trouve pessimiste. <br /> Car il y a là des cohérences: Le professeur comme les auditeurs sont d'abord de farouches défenseurs du Temps Perdu .... dont ils cultivent depuis le début la Recherche.
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J
Merci beaucoup. Mais je n'ai pas été suffisamment explicite dans ma question. Il est exclu que je lise Montaigne dans le texte original. J'imagine qu'il y a plusieurs traductions ou adaptations en français raisonnablement moderne. Celle de Garnier Flammarion (69-79), si c'est bien d'une adaptation qu'il s'agit, reste-t-elle la référence? Je ne veux pas "me louper" dans ce valeureux effort.
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L
Sur la recommandation d'un ami,moi qui ne suis pas parisienne et ne peux assister aux cours de M. Compagnon ni de quelque autre,mais qui pourtant m'intéresse à la littérature,que j'ai ,naguère, modestement enseignée aux enfants,j'ai lu,parfois en diagonale,vos comptes-rendus des 4 cours de cette année.<br /> Et je me demande comment on peut perdre son temps à disséquer aussi vainement les textes,à faire assaut de cuistrerie et de pédantisme avec autant de constance.Et l'on fait la queue pour avoir l'honneur de s'ennuyer à périr pendant une heure ou deux?pour "discuter du sexe des anges"?uel comble de snobisme!N'a-t-on rien de mieux à faire de sa vie?<br /> Certes ,je ne sais des cours de ce monsieur que ce que vous en donnez à savoir...mais ,franchement ,je n'ai aucun regret de ne pouvoir y assister.<br /> Pour parodier cet insipide débat entre vivre et écrire(si débat il y a!),entre m'instruire et vivre ,je choisis la vie!
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Mémoire-de-la-Littérature
  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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