Les non-cours d'A.C.
C’est un peu curieux, ce petit manque, à ne pas aller le mardi chez Compagnon. Bon, j’ai des excuses. D’une, l’intitulé du cours ne me mettait pas en appétit. De deux, j’ai quelques soucis de santé dans la famille proche, mais lyonnaise par la localisation.
Ah ! Connaître les joies du TGV et de ses horaires aléatoires. L’avantage, c’est que les « retards excédant trente minutes » tendant vers l’itératif, le billet ne revient à terme qu’à 67% de son prix : la SNCF présente ses excuses sous forme d’un avoir de 33%.
Oui, j’ai raté deux cours. Déjà. Mais qu’ai-je raté en les ratant ? Voilà ce que je me demande et à quoi je ne réponds pas. Il faudrait malgré tout que je sauve dans l’avenir une ou deux séances, façon sondage, et puis de là, extrapoler : Ah ! Je vois ce que c’est … Et si j’en avais des remords ? Et s’il avait renouvelé sa manière ? Et si 1966 brillait tandis que je vogue contraint et contrit vers les lointains rhonalpains de tous ses feux effectivement mirabilesques ?
En attendant, on prend des habitudes, le fauteuil près de la fenêtre, à regarder passer les vaches, le journal enfin vraiment lu, la somnolence épisodique, deux trois bouquins sur la tablette, on a vu large à tout hasard, et puis la brasserie Chez Paul, à l’arrivée à Lyon-Perrache, sa formule repas autour d’un sandwich chaud, d’une tarte au citron et d’un Coca-Cola diététiquement incorrect. Le café c’est ensuite, au zinc du bistrot La Cloche , en face du départ Bellecour-Charité de l’autobus 88 qui mène à l’hôpital Lyon-Sud. Parcours rodé. Le bonheur est dans la répétition. Levi-Strauss haïssait les voyages. Les siens étaient pleins d’imprévu. Là, on s’installe dans la routine et le ronronnement de ses enchaînements bien huilés engendre une forme douillette de quiétude un peu hébétée.
De toute façon, ce Compagnon, il est vraiment très chronovore.
D’abord l’écouter, mais pour l’écouter être assis et pour être assis trouver une place et pour trouver une place s’agglomérer une heure à l’avance à la foule exigeante de ses aficionados . Habiter à un jet de pierre du Collège de France et devoir quitter le home-sweet-home à 15 heures pour le cours de 16h30 finit par choquer le bon sens.
Et puis les notes à prendre, un peu crispé sur son fauteuil, la feuille qui glisse, l’attention et la tension nécessaires pour continuer à saisir ce qui est dit sans avoir fini d’écrire ce qui l’a été, les noms propres attrapés au vol souvent phonétiquement, faudra-que-je-cherche-ça-sur-internet-c’est-qui-celui-là, le nez sur le stylo, lever de temps en temps la tête, qu’est-ce-qu’il-a-mis-comme-cravate-aujourd’hui-et-sa-chemise-et-son-costume-ah-merde-où-en-étais-je …
Il y avait en général de cinq à sept feuillets griffonnés, rarement très lisibles, pour une heure de cours.
Et donc les déchiffrer, tâcher d’en réorganiser la structure et le sens à travers les phrases quelquefois incertaines, s’entêter à éclaircir le mal maîtrisé, merci Google et Wikipédia, merci Robert, le petit et le grand, merci le petit Larousse (vraiment bien les dernières éditions, c’est commode, succinct mais complet) et merci le fouillis de bouquins qui s’entasse dans l’appartement, enfin, là, pas vraiment merci tant l’absence de classement et le danger des empilements rendent peu productive la tâche et périlleuse la recherche.
Enfin rédiger. Un petit challenge intime chaque fois, secret, de moi à moi, et d’une certaine façon, de moi à lui. Et ouf quand c’est fini, en ligne, terminé. Et qu’est-ce que j’ai fait d’autre de la semaine ? Finalement, guère. Alors ?
Alors ? La spirale d’une (petite) addiction, presque. Pénible au bout du compte. Pas si mal d’en être sorti.
Annus mirabilis … et TGV tranquille.
Avec tout ça, je viens, ayant écrit ce qui précède, de faire un tour sur le site du Collège de France. Et j’y ai trouvé quelques informations. Antoine Compagnon se serait-il converti à la communication internétisée ?
Deux fiches : une chronologie 1965-1966 et une bibliographie de même. L’annus mirabilis s’est un peu étendue en amont. La chronologie débute au 9 septembre 1965 avec la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle. C’est sans doute une première merveille à ne pas passer sous silence. Je me souviens que j’étais allé l’écouter en meeting à Orléans, deux mois plus tard. Il battait l’estrade comme un autre, ni mieux, ni pire m’avait-il semblé. De toute façon, j’étais alors bien décidé à voter De Gaulle et je m’amusais surtout des dents blanches de Lecanuet.
Au 5 novembre, on a un scoop : Pierrot le Fou de Godard est à l’affiche, avec Anna Karina et … Jean-Pierre Belmondo ! Voilà notre Jean-Paul national rebaptisé Jean-Pierre. Et alors, Antoine, que se passe-t-il ? Imaginez un peu qu’on vous appelle André !
Tiens, j’avais oublié que la biographie de Painter était sortie à la fin de ce mois-là.
Je vois que le 13 mars 1966, il n’est pas omis de rappeler un monument de la culture populaire : France Gall et Les sucettes de Gainsbourg. « Annie aime les sucettes, les sucettes à l’anis … » Immortel, non ? Et d’allusion si délicate ! En juin, nouveau chef-d’œuvre, Les élucubrations d’Antoine, l’autre, centralien farfelu qui fait aujourd’hui son numéro publicitaire en chemise à fleurs pour Afflelou. Quel destin !
Etc. Ça ne laisse pas d’être amusant, cette petite litanie d’événements. Un vague parfum de nostalgie ? Avec le recul, le dérisoire est plus saillant.
La bibliographie est sérieuse, augmentée de quelques éléments filmographiques et d’un lien vers l’INA : ‘‘Distribution des prix du Concours général de 1966’’. Trois minutes et cinquante-sept secondes de discours foucheto-pompidolien, Christian Fouchet (Christ-hi-han, se moquait le Canard enchaîné) alors à la manœuvre rue de Grenelle et Pompidou à Matignon. On retrouve encore un Antoine dans la bouche de Pompidou, définitivement, pour lui, dit-il, associé à Cléopâtre et l’affirmation que décidément, tout ne se vaut pas, à quoi s’adossent toujours aujourd’hui les contempteurs du relativisme culturel, rangés par exemple sous l’étendard de Finkielkraut. L’image est en noir et blanc, vieillie, et on se demande ce qu’ils sont devenus et quel parcours ils auront fait, ces lauréats chargés de livres et prématurément de savoir … J’avais vingt-deux ans, Compagnon quinze ou seize, tout cela est bien loin. Protohistoire sinon préhistoire …
C’est donc autour de ça qu’on cause, le mardi ? Décidément, je dois quand même un de ces quatre me libérer et faire un saut !
En attendant, entre deux trains, je continue à m’enliser dans l’Ulysse de Joyce avec, pour sortir la tête du sillon, quelques digressions en vue, et quelques attentes : le dernier Bégaudeau (mais si, je le défends, sale gosse et vrai talent contemporain), le dernier Jonathan Coe, le dernier John Irving, un Agnès Desarthe qu’on vient de m’offrir (Dans la nuit brune) , Saramago (Le voyage de l’éléphant) et Philip Roth (Indignation) que j’avais scandaleusement négligés l’an passé …. De quoi s’occuper, même loin du Collège.
On en reparlera peut-être …