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Mémoire-de-la-Littérature
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7 juin 2013

Le côté de Guermantes .

Une relecture d’humeur… et quelques notes prises.

MP   … De fait, finalement, une relecture un peu étonnée. Beaucoup de choses reviennent, souvenirs des précédentes traversées, pas toutes. Des phrases qu’il faut relire, parfois incertaines, très rarement en fait, mais on bronche devant l’obstacle, au milieu de pépites.

PseudoStLoup   StLoup-Borodino       Je me suis agacé dans les débuts, lors des visites à Saint-Loup en garnison à Doncières, de ce narrateur frileux, chochotte, couvé par l’amitié à la fois fraternelle et quasi amoureuse de Robert … et puis, soudain, des régals de style apparaissent, dans la description de l’hôtel qu‘il occupe par exemple. Il faudrait recopier plusieurs pages ….

«  Je n'eus pas le temps d'être triste, car je ne fus pas un instant seul. C'est qu'il restait du palais ancien un excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de toute affectation pratique, avait pris dans son désœuvrement une sorte de vie : couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et ornés comme des salons, qui avaient plutôt l'air d'habiter là que de faire partie de l'habitation, qu'on n'avait pu faire entrer dans aucun appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m'offrir leur compagnie – sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans bruit à la porte des chambres qu'on louait, et qui chaque fois que je les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d'une prévenance silencieuse. En somme, l'idée d'un logis, simple contenant de notre existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de pièces, aussi réelles qu'une colonie de personnes, d'une vie il est vrai silencieuse, mais qu'on était obligé de rencontrer, d'éviter, d'accueillir, quand on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le XVIIIe siècle, l'habitude de s'étendre entre ses appuis de vieil or, sous les nuages de son plafond peint. Et on était pris d'une curiosité plus familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci de la symétrie, couraient autour de lui, innombrables, étonnées, fuyant en désordre jusqu'au jardin où elles descendaient si facilement par trois marches ébréchées. 

Etc. » Délicieux.

Ces très longs morceaux sur Doncières baignent malgré tout dans une homosexualité latente qui (me) dérange. Un exemple, pour donner le ‘‘ton’’: « Le troisième soir, un de ses amis auquel je n'avais pas eu l'occasion de parler les deux premières fois, causa très longuement avec moi ; et je l'entendais qui disait à mi-voix à Saint-Loup le plaisir qu'il y trouvait. Et de fait nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres de sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies entre hommes qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. Tel, de nature énigmatique, m'était apparu à Balbec ce sentiment que Saint-Loup ressentait pour moi, qui ne se confondait pas avec l'intérêt de nos conversations, détaché de tout lien matériel, invisible, intangible et dont pourtant il éprouvait la présence en lui-même comme une sorte de phlogistique, de gaz, assez pour en parler en souriant. Et peut-être y avait-il quelque chose de plus surprenant encore dans cette sympathie née ici en une seule soirée, comme une fleur qui se serait ouverte en quelques minutes, dans la chaleur de cette petite pièce. »

 Une expression parfaitement incongrue, soudain, déstabilise la lecture. Ainsi Saint-Loup, développant quelques théories manœuvrières au bénéfice du narrateur : « Si j'avais le temps de te raconter à ce point de vue les guerres de Napoléon, je t'assure que ces simples mouvements classiques que nous étudions, et que tu nous verras faire en service en campagne, par simple plaisir de promenade, jeune cochon ; non, je sais que tu es malade, pardon ! eh bien, dans une guerre, quand on sent derrière eux la vigilance, le raisonnement et les profondes recherches du haut commandement, on est ému devant eux comme devant les simples feux d'un phare, lumière matérielle, mais émanation de l'esprit et qui fouille l'espace pour signaler le péril aux vaisseaux. » D’où sort ce « jeune cochon », sauf à en faire un indice rapprochant Saint-Loup des échappées langagières du Baron de Charlus quand sa pulsion sexuelle affleure malgré lui dans son discours ?  L’expression choque ici, brutalement, comme la trace d’un type de relations par ailleurs non dites. Etonnement. On croirait le « Grand fou ! » des caricatures post coïtum. Ce n’est pas le style Saint-Loup. Bizarre. Et pour moi, caillou dans la chaussure.

Peu après, on nous présente le prince de Borodino, supérieur hiérarchique de Saint-Loup, et voici une phrase qui m’a laissé un moment à mes interrogations: « Et chez lui, dans sa vie privée, c'était pour les femmes d'officiers bourgeois (à la condition qu'ils ne fussent pas francs-maçons) qu'il faisait servir non seulement une vaisselle de Sèvres bleu de roi, digne d'un ambassadeur (donnée à son père par Napoléon, et qui paraissait plus précieuse encore dans la maison provinciale qu'il habitait sur le Mail, comme ces porcelaines rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l'armoire rustique d'un vieux manoir aménagé en ferme achalandée et prospère), mais encore d'autres présents de l'Empereur : ces nobles et charmantes manières qui elles aussi eussent fait merveille dans quelque poste de représentation, si pour certains ce n'était pas être voué pour toute sa vie au plus injuste des ostracismes que d'être « né », des gestes familiers, la bonté, la grâce et, enfermant sous un émail bleu de roi aussi, des images glorieuses, la relique mystérieuse, éclairée et survivante du regard. »

C’est le « …. si pour certains ce n'était pas être voué pour toute sa vie au plus injuste des ostracismes que d'être « né » … » qui me gênait.Quel antécédent pour certains ? Au bout du compte, il faut assurément - évidemment, même, et pourtant j’ai trébuché - lire et comprendre certains postes et l’injustice de s’en voir écarté pour cause d’ascendance en dépit de ses dons. Soit. Le sens ici « se mérite », un peu trop malgré tout me semble-t-il, et le plaisir de lecture, en tout cas le mien, s’en est trouvé ponctuellement entaché.

Madeleine Lemaire   MadeleineHaut de forme

La première visite du narrateur chez Mme de Villeparisis m’est l’occasion de noter que le texte de la Pléiade s’en tient aux chapeaux « haute forme », là où je pensais plus usuelle la dénomination « haut de forme ». De fait, il semble après une très brève recherche que la quasi équivalence soit statistiquement entérinée, de Colette (haut-de-forme) à Marcel Aymé (haute forme). Dont acte. S’y ajoute chez Proust, mais un peu plus loin, la sous-catégorie « huit reflets », haut-de-forme spécifiquement en soie noire, très brillante, et lustré jusqu’à obtenir les reflets annoncés.

L’arrivée de Bloch dans le salon de Mme de Villeparisis est l’occasion de pages nimbées, à défaut d’un antisémitisme agressif (encore que hyène ….) , de la mise en valeur très brillante de quelques poncifs de cette posture (l’affaire Dreyfus est en route), teintée plus largement de xénophobie et saupoudrée d’un aimable racisme philosophique et mondain: « Enfin un jeune homme comme Bloch, que personne ne connaissait, pouvait passer inaperçu, alors que de grands Juifs représentatifs de leur parti étaient déjà menacés. Il avait maintenant le menton ponctué d'un « bouc », il portait un binocle, une longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s'il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif n'appartienne pas au « monde », sans quoi il prend facilement l'aspect d'un lord, et ses façons sont tellement francisées que chez lui un nez rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprévues, fait penser au nez de Mascarille plutôt qu'à celui de Salomon. Mais Bloch n'ayant pas été assoupli par la gymnastique du « Faubourg », ni ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour un amateur d'exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son costume européen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne, dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux, à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote, demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints en costume de cérémonie à la frise d'un monument de Suse qui défend les portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se figurer que c'était par malveillance antisémitique que M. de Charlus s'informait s'il portait un prénom juif, alors que c'était simplement par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste, parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaître. Nous ne connaissions qu'une image superficielle ; voici qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'étend dans les trois dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche banquier, et à la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes qui, dans un ballet historique et esthétique à la fois, symbolisent, en chair et en os, l'art hellénique ; encore, au théâtre, la mise en scène banalise-t-elle ces images ; au contraire, le spectacle auquel l'entrée dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant les figures, les rend plus étranges, comme s'il s'agissait en effet d'être évoqués par un effort médiumnique. C'est l'âme (ou plutôt le peu de chose auquel se réduit, jusqu'ici du moins, l'âme, dans ces sortes de matérialisations), c'est l'âme entrevue auparavant par nous dans les seuls musées, l'âme des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachée à une vie tout à la fois insignifiante et transcendantale, qui semble exécuter devant nous cette mimique déconcertante. Dans la jeune dame grecque qui se dérobe, ce que nous voudrions vainement étreindre, c'est une figure jadis admirée aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans la lumière du salon de Mme de Villeparisis pris des clichés d'après Bloch, ils eussent donné d'Israël cette même image, si troublante parce qu'elle ne paraît pas émaner de l'humanité, si décevante parce que tout de même elle ressemble trop à l'humanité, et que nous montrent les photographies spirites. Il n'est pas, d'une façon plus générale, jusqu'à la nullité des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre monde de tous les jours où même un homme de génie de qui nous attendons, rassemblés comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini, prononce seulement ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des lèvres de Bloch : « Qu'on fasse attention à mon chapeau haute forme.» »

Duchesse5      Toute cette séquence « Chez Mme de Villeparisis » est stylistiquement délicieuse et les réflexions (les rêveries) autour de la duchesse de Guermantes sont une merveille.

 Duchesse 2Duchesse3Duchesse4

« En tout cas je me disais que c'était bien elle que désignait pour tout le monde le nom de duchesse de Guermantes : la vie inconcevable que ce nom signifiait, ce corps la contenait bien ; il venait de l'introduire au milieu d'êtres différents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes parts et sur lequel elle exerçait une réaction si vive que je croyais voir, là où cette vie cessait de s'étendre, une frange d'effervescence en délimiter les frontières : dans la circonférence que découpait sur le tapis le ballon de la jupe de pékin bleu, et, dans les prunelles claires de la duchesse, à l'intersection des préoccupations, des souvenirs, de la pensée incompréhensible, méprisante, amusée et curieuse qui les remplissaient, et des images étrangères qui s'y reflétaient. Peut-être eussé-je été un peu moins ému si je l'eusse rencontrée chez Mme de Villeparisis à une soirée, au lieu de la voir ainsi à un des « jours » de la marquise, à un de ces thés qui ne sont pour les femmes qu'une courte halte au milieu de leur sortie et où, gardant le chapeau avec lequel elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade des salons la qualité de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris à la fin de l'après-midi que ne font les hautes fenêtres ouvertes dans lesquelles on entend les roulements des victorias : Mme de Guermantes était coiffée d'un canotier fleuri de bleuets ; et ce qu'ils m'évoquaient, ce n'était pas, sur les sillons de Combray où si souvent j'en avais cueilli, sur le talus contigu à la haie de Tansonville, les soleils des lointaines années, c'était l'odeur et la poussière du crépuscule, telles qu'elles étaient tout à l'heure, au moment où Mme de Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant, dédaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lèvres serrées, de la pointe de son ombrelle, comme de l'extrême antenne de sa vie mystérieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette attention indifférente qui commence par ôter tout point de contact avec ce que l'on considère soi-même, son regard fixait tour à tour chacun de nous, puis inspectait les canapés et les fauteuils mais en s'adoucissant alors de cette sympathie humaine qu'éveille la présence même insignifiante d'une chose que l'on connaît, d'une chose qui est presque une personne ; ces meubles n'étaient pas comme nous, ils étaient vaguement de son monde, ils étaient liés à la vie de sa tante ; puis du meuble de Beauvais ce regard était ramené à la personne qui y était assise et reprenait alors le même air de perspicacité et de cette même désapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eût empêchée d'exprimer, mais enfin qu'elle eût éprouvée si elle eût constaté sur les fauteuils au lieu de notre présence celle d'une tache de graisse ou d'une couche de poussière. Etc.»

Proust met au passage Ovide (Les métamorphoses) dans la bouche de Norpois, pour un très enlevé refus diplomatique  : « Avant que M. de Norpois, contraint et forcé, n'emmenât Bloch dans la petite baie où ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers le vieux diplomate et lui glissai un mot d'un fauteuil académique pour mon père. Il voulut d'abord remettre la conversation à plus tard. Mais j'objectai que j'allais partir pour Balbec. « Comment ! vous allez de nouveau à Balbec ? Mais vous êtes un véritable globe-trotter ! » Puis il m'écouta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d'un air soupçonneux. Je me figurai qu'il avait peut-être tenu à M. Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu'il craignait que l'économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut animé d'une véritable affection pour mon père. Et après un de ces ralentissements du débit où tout d'un coup une parole éclate, comme malgré celui qui parle, et chez qui l'irrésistible conviction emporte les efforts bégayants qu'il faisait pour se taire : «Non, non, me dit-il avec émotion, il ne faut pas que votre père se présente. Il ne le faut pas dans son intérêt, pour lui-même, par respect pour sa valeur qui est grande et qu'il compromettrait dans une pareille aventure. Il vaut mieux que cela. Fût-il nommé, il aurait tout à perdre et rien à gagner. Dieu merci, il n'est pas orateur. Et c'est la seule chose qui compte auprès de mes chers collègues, quand même ce qu'on dit ne serait que turlutaines. Votre père a un but important dans la vie ; il doit y marcher droit, sans se laisser détourner à battre les buissons, fût-ce les buissons, d'ailleurs plus épineux que fleuris, du jardin d'Academus. D'ailleurs il ne réunirait que quelques voix. L'Académie aime à faire faire un stage au postulant avant de l'admettre dans son giron. Actuellement, il n'y a rien à faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il faut que ce soit la Compagnie elle-même qui vienne le chercher. Elle pratique avec plus de fétichisme que de bonheur le « Farà da se » de nos voisins d'au delà des Alpes. Leroy-Beaulieu m'a parlé de tout cela d'une manière qui ne m'a pas plu. Il m'a du reste semblé à vue de nez avoir partie liée avec votre père. Je lui ai peut-être fait sentir un peu vivement qu'habitué à s'occuper de cotons et de métaux, il méconnaissait le rôle des impondérables, comme disait Bismarck. Ce qu'il faut éviter avant tout, c'est que votre père se présente : « Principiis obsta. » Ses amis se trouveraient dans une position délicate s'il les mettait en présence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d'un air de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une chose qui va vous étonner de ma part à moi qui aime tant votre père. Eh bien, justement parce que je l'aime, justement (nous sommes les deux inséparables, Arcades ambo) parce que je sais les services qu'il peut rendre à son pays, les écueils qu'il peut lui éviter s'il reste à la barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais pas pour lui. »

La référence à Ovide est de fait plutôt médicale, le distique des Métamorphoses étant : « Principiis obsta : sero medicina paratur / Cum mala per longas invaluere moras. » Soit à peu prés : ‘‘Il faut agir dès les premiers signes : le remède viendra trop tard si à force d’atermoiements, la maladie s’est installée’’. Sorti de ce contexte précis, le Principiis obsta est devenu plus généralement : Il faut devancer le mal ! Norpois d’ailleurs, avec Arcades ambo (‘‘Arcadiens tous les deux’’ ; l’Arcadie, région centrale du Péloponnèse a été le lieu du bonheur de la poésie bucolique gréco-latine …), renforce ensuite Ovide de Virgile, pour achever de fleurir son discours … et de noyer le poisson.

Duc de Guermantes       Je suis ensuite tombé sur une péroraison du duc de Guermantes : « … ce sera Duras qui mènera tout, et vous savez s'il aime à faire des embarras, dit le duc qui n'était jamais arrivé à connaître le sens précis de certains mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de l'esbroufe, mais des complications. » Voilà qui m’a encore arrêté, l’expression ayant effectivement pour moi tendance à caractériser, disons, un emmerdeur voire quelqu’un à bâtons dans les roues, ou pour aller plus loin dans le moderne, un chieur (il paraît qu’en anglais, pour une fois moins concis que le français, on dit : ‘‘shit disturber’’). L’esbroufe me paraissait pratiquement à contresens. Quelques dictionnaires plus loin, je m’aperçois que les interprétations naviguent parfois un peu entre les deux extrêmes. C’est ici : faire des manières, faire des histoires, faire des simagrées, compliquer les choses, et là : être compliqué, se donner de grands airs, afficher de grandes prétentions, chercher à se faire remarquer. Le petit Larousse retient : faire des manières, ou des histoires. Le Grand Robert : chercher à se faire remarquer, affecter des airs prétentieux, faire des manières, manquer de naturel. Et la statistique des définitions tire in fine assez nettement du côté de Proust. D’ailleurs le même Grand Robert, à l’article esbroufe, note: voir bluff, chiqué, embarras … J’enregistre. Je ne faisais pas mieux que Basin !

Charlus-Sandre   Montesquiou     Les discours de Charlus sont vraiment ceux d’un fou! Sa tirade au cours de la promenade nocturne qui suit la soirée chez Mme de Villeparisis vaut son pesant d’antisémitisme délirant: « … Je répondis que Bloch était Français. ‘‘Ah! dit M. de Charlus, j'avais cru qu'il était Juif.’’ La déclaration de cette incompatibilité me fit croire que M. de Charlus était plus antidreyfusard qu'aucune des personnes que j'avais rencontrées. Il protesta au contraire contre l'accusation de trahison portée contre Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme : « Je crois que les journaux disent que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu'on le dit, je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m'intéresser. En tout cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis un crime contre sa patrie s'il avait trahi la Judée, mais qu'est-ce qu'il a à voir avec la France ? » J'objectai que, s'il y avait jamais une guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres. « Peut-être et il n'est pas certain que ce ne soit pas une imprudence. Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas qu'ils mettront grand cœur à défendre la France, et c'est bien naturel. Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles de l'hospitalité. Mais laissons cela. Peut-être pourriez-vous demander à votre ami de me faire assister à quelque belle fête au temple, à une circoncision, à des chants juifs. Il pourrait peut-être louer une salle et me donner quelque divertissement biblique, comme les filles de Saint-Cyr jouèrent des scènes tirées des Psaumes par Racine pour distraire Louis XIV. Vous pourriez peut-être arranger même des parties pour faire rire. Par exemple une lutte entre votre ami et son père où il le blesserait comme David Goliath. Cela composerait une farce assez plaisante. Il pourrait même, pendant qu'il y est, frapper à coups redoublés sur sa charogne, ou, comme dirait ma vieille bonne, sur sa carogne de mère. Voilà qui serait fort bien fait et ne serait pas pour nous déplaire, hein ! petit ami, puisque nous aimons les spectacles exotiques et que frapper cette créature extra-européenne, ce serait donner une correction méritée à un vieux chameau. » En disant ces mots affreux et presque fous, M. de Charlus me serrait le bras à me faire mal. » 

Gd-mère1Gd-mère2Gd-mère3       La fin de Guermantes I et le chapitre premier de Guermantes II, soit les derniers jours de la grand-mère du narrateur, sa maladie, son agonie, sa mort, sont des moments éblouissants d’humanité, de tact, d’intelligence et de littérature. On se dit, lisant cela, que Proust est dans un ailleurs indépassable. Il ne reste qu’à s’en nourrir, et admirer.

Clin d’œil plus léger, au passage, l’humour ‘‘scato’’ des anecdotes de la marquise, tenancière si l’on ose dire des commodités des Champs-Elysées: « Voulez-vous me dire où je serais mieux qu'ici, où j'aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction ; c'est ce que j'appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n'y a pas plus de cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus haut placé. Eh bien ! Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur comme prête à soutenir cette assertion par la violence – si l'agent de l'autorité avait fait mine d'en contester l'exactitude, – depuis huit ans, vous m'entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l'autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d'une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n'est pas venu. Sur le moment je ne m'en suis pas aperçue, mais le soir tout d'un coup je me suis dit : « Tiens, mais ce monsieur n'est pas venu, il est peut-être mort. » Ça m'a fait quelque chose parce que je m'attache quand le monde est bien. Aussi j'ai été bien contente quand je l'ai revu le lendemain, je lui ai dit : « Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ? » Alors il m'a dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui, que c'était sa femme qui était morte, et qu'il avait été si retourné qu'il n'avait pas pu venir. Il avait l'air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l'air content tout de même de revenir. On sentait qu'il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J'ai tâché de le remonter, je lui ai dit : « Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction. »

Dans le profond, tout est, dans ces pages, un bain d’intelligence et l’on ne peut que recopier les dernières lignes : « Quelques heures plus tard, Françoise put une dernière fois et sans les faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui grisonnaient seulement et jusqu'ici avaient semblé être moins âgés qu'elle. Mais maintenant, au contraire, ils étaient seuls à imposer la couronne de la vieillesse sur le visage redevenu jeune d'où avaient disparu les rides, les contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que, depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps lointain où ses parents lui avaient choisi un époux, elle avait les traits délicatement tracés par la pureté et la soumission, les joues brillantes d'une chaste espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits. La vie en se retirant venait d'emporter les désillusions de la vie. Un sourire semblait posé sur les lèvres de ma grand'mère. Sur ce lit funèbre, la mort, comme le sculpteur du moyen âge, l'avait couchée sous l'apparence d'une jeune fille. »

Baiser1Baiser 3RODIN

 

Mais quelle affaire, ce premier baiser d’Albertine au début du chapitre 2 de Guermantes II ! Quelle affaire! Et quelles ambiguïtés! Mais j’en ai déjà parlé (cf. Proust: ejaculatio præcox). Pour s’en tenir aux préliminaires, j’ai quand même trouvé que Proust étirait les prémices aux limites de la patience du lecteur. Cette visite d’Albertine n’en demeure pas moins intéressante. Intéressante, mais pas entièrement goûteuse.

Intéressant aussi et plus ou moins inattendu un long couplet ‘‘contre l’amitié’’, une sorte de mode d’emploi d’un Proust-misanthrope-par-amour-de-l’art : « J'ai dit (et précisément c'était, à Balbec, Robert de Saint-Loup qui m'avait, bien malgré lui, aidé à en prendre conscience) ce que je pense de l'amitié : à savoir qu'elle est si peu de chose que j'ai peine à comprendre que des hommes de quelque génie, et par exemple un Nietzsche, aient eu la naïveté de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle et en conséquence de se refuser à des amitiés auxquelles l'estime intellectuelle n'eût pas été liée. Oui, cela m'a toujours été un étonnement de voir qu'un homme qui poussait la sincérité avec lui-même jusqu'à se détacher, par scrupule de conscience, de la musique de Wagner, se soit imaginé que la vérité peut se réaliser dans ce mode d'expression par nature confus et inadéquat que sont, en général, des actions et, en particulier, des amitiés, et qu'il puisse y avoir une signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de l'incendie du Louvre. J'en étais arrivé, à Balbec, à trouver le plaisir de jouer avec des jeunes filles moins funeste à la vie spirituelle, à laquelle du moins il reste étranger, que l'amitié dont tout l'effort est de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable (autrement que par le moyen de l'art) de nous-même, à un moi superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-même, mais trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu sur des étais extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère, où, heureux de la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-être en approbation et s'émerveille de qualités qu'il appellerait défauts et chercherait à corriger chez soi-même. D'ailleurs les contempteurs de l'amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être les meilleurs amis du monde, de même qu'un artiste portant en lui un chef-d'œuvre et qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgré cela, pour ne pas paraître ou risquer d'être égoïste, donne sa vie pour une cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour lesquelles il eût préféré ne pas la donner étaient des raisons désintéressées. Mais quelle que fût mon opinion sur l'amitié, même pour ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualité si médiocre qu'elle ressemblait à quelque chose d'intermédiaire entre la fatigue et l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines heures devenir précieux et réconfortant en nous apportant le coup de fouet qui nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en nous-même. »

L’arrivée de Saint-Loup, dans le prolongement de cette profession de foi est l’occasion d’une formulation dont une partie me reste assez obscure : « Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux d'ailleurs qu'un de ces amis – diplomate, explorateur, aviateur ou militaire – comme l'était Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour la campagne et de là pour Dieu sait où, semblent faire tenir pour eux-mêmes, dans la soirée qu'ils nous consacrent, une impression qu'on s'étonne de pouvoir, tant elle est rare et brève, leur être si douce, et, du moment qu'elle leur plaît tant, de ne pas les voir prolonger davantage ou renouveler plus souvent. » C’est le ‘‘tenir pour eux-mêmes’’ qui me résiste. Le sens logique n’est-il pas ici ‘‘ressentir’’ ou ‘‘être le siège de’’ ? En quoi tenir pour eux-mêmes l’explicite-t-il?

Le ressouvenir d’une anecdote érotique liée à Doncières donne lieu à une courte remise en place qui amuse et étonne par l’ellipse narrative d’une relation tarifée qui une fois encore réduit la pratique sexuelle à des défis de cour de récréation : « … je me rappelai Doncières, où chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites salles à manger oubliées. Je me souvins d'une à laquelle je n'avais jamais repensé et qui n'était pas à l'hôtel où Saint-Loup dînait, mais dans un bien plus modeste, intermédiaire entre l'hôtellerie et la pension de famille, et où on était servi par la patronne et une de ses domestiques. La neige m'avait arrêté là. D'ailleurs Robert ne devait pas ce soir-là dîner à l'hôtel et je n'avais pas voulu aller plus loin. On m'apporta les plats, en haut, dans une petite pièce toute en bois. La lampe s'éteignit pendant le dîner, la servante m'alluma deux bougies. Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette, pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas, je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout entière à moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle eût un peu d'argent. »

Et puis, à une demi-page de là, un aveu essentiel qui resitue la convivialité, l’amitié, dans le paradoxe d’une nourriture ( inavouée) pour l’œuvre à venir dont elle retarde parallèlement l’avènement du projet et la mise en route : « J'éprouvais (…) un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j'étais resté seul, et m'aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j'allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l'histoire. »

D'ailleurs, ces réserves et protestations concernant l’amitié débouchent néanmoins peu après sur des propos plus élogieux, en fait non-contradictoires car d’un autre ordre – comme on peut à la fois aimer une femme et, habité par un « grand » projet, déplorer le temps qu’elle nous fait perdre au moment même où on le lui consacre dans la dévotion amoureuse - quand poursuivant la lecture on en arrive aux épisodes bien connus du manteau de vigogne du prince de Foix et du numéro d’équilibriste de Saint-Loup sur des banquettes de restaurant, avec l’affirmation suivante: « Pour lui comme pour moi, ce fut le soir de l’amitié », suivie de cet acmé : « Et je savais bien aussi que ce n'était pas qu'une œuvre d'art que j'admirais en ce jeune cavalier déroulant le long du mur la frise de sa course ; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter à mon profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant moi, les ancêtres dédaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance et l'agilité, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'était-ce pas comme des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que nous dussions toujours être séparés, et qu'il me sacrifiait au contraire par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de l'intelligence, avec cette liberté souveraine dont les mouvements de Robert étaient l'image et dans laquelle se réalise la parfaite amitié ? »

Proncesse de ParmePrincesse de Luxembourg      La présentation du narrateur à la princesse de Parme, lors d’un dîner chez le duc et la duchesse de Guermantes,  est un morceau d’anthologie (mais il y en a tant …. ) dont l’humour renvoie irrésistiblement – et d’ailleurs Proust fait lui même le lien – à l’épisode de la rencontre avec la princesse de Luxembourg sur la promenade de front de mer à Balbec : « Au moment même (…) où j'étais entré dans le salon, M. de Guermantes, sans même me laisser le temps de dire bonjour à la duchesse, m'avait mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il semblait dire: « Voici votre ami, vous voyez je vous l'amène par la peau du cou », vers une dame assez petite. Or, bien avant que, poussé par le duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n'avait cessé de m'adresser avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît pas. Comme c'était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me rappeler qui elle était, je détournais la tête tout en m'avançant de façon à ne pas avoir à répondre jusqu'à ce que la présentation m'eût tiré d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à tenir en équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle avait l'air d'être pressée de s'en débarrasser et que je dise enfin : « Ah ! madame, je crois bien ! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvés ! » J'étais aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indéfiniment prolongé, comme un sol dièse, pouvait enfin cesser. Mais M. de Guermantes s'y prit si mal, au moins à mon avis, qu'il me sembla qu'il n'avait nommé que moi et que j'ignorais toujours qui était la pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient claires. En effet, dès que je fus auprès d'elle elle ne me tendit pas sa main, mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même ton que si j'eusse été aussi au courant qu'elle des bons souvenirs à quoi elle se reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris être son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch, mais ce ne pouvait être Mme Bloch mère que j'avais devant moi puisque celle-ci était morte depuis de longues années. Je m'efforçais vainement à deviner le passé commun à elle et à moi auquel elle se reportait en pensée. Mais je ne l'apercevais pas mieux, à travers le jais translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que le sourire, qu'on ne distingue un paysage situé derrière une vitre noire même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon père ne se fatiguait pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre avec Albert, si j'étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant dans l'obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour dire que je n'étais pas bien ce soir, elle avança elle-même une chaise pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitué les autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'énigme me fut donné par le duc : « Elle vous trouve charmant », murmura-t-il à mon oreille, laquelle fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas inconnus. C'étaient ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, à ma grand'mère et à moi, quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg. Alors je compris tout, la dame présente n'avait rien de commun avec Mme de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai l'espèce de la bête. C'était une Altesse. Elle ne connaissait nullement ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et possédant la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle avait épousé un cousin également princier, elle désirait, dans sa gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si pauvre ou de si humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas. À vrai dire, les sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en donner à ma grand'mère, comme à une biche du Jardin d'acclimatation. »

maîtres nageurs       Peut-être y aurait-il une étude à faire sur « Proust et les maîtres-nageurs ». A deux reprises au moins, on trouve ceux-ci l’objet de remarques incidentes au moins désobligeantes du narrateur. Il y avait déjà eu cette courte notation, dans Swann : « … hissant, à la moindre houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres baigneurs sont prudents, sachant rarement nager …. », et dans ces pages du Côté de Guermantes dont je relis quelques notes, nouvelle incidente, entre parenthèses : « … (comme, au bord de la mer, dans un de ces ‘‘bains de vagues’’ dont les guides baigneurs signalent le péril, tout simplement parce qu’aucun d’eux ne sait nager) … ».

L’humour de Proust est très souvent un humour de rupture, il soigne ses chutes, il pratique la flèche du Parthe. Ainsi, des dîners que peut donner Cottard : « … enfin chez lui il ne recevait que la Faculté, dans des agapes sur lesquelles flottait une odeur d'acide phénique. » Et j’ai cité, peut-être l’an passé, dans Swann sauf erreur et à propos du directeur de Cabinet du ministre des Travaux publics, cette description : « Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que c'était un « être de charme ». Il avait, ce qui peut suffire à constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse, de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre. » Savoureux et jubilatoire. Apparentée à cette technique de la rupture, Proust a quoi qu’il en soit une sorte de génie de la référence inattendue, du décalage, comme ici par exemple : « Eh bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes en se pressant pour qu'elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût jamais pensé : elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et sans se soucier d'imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son action l'espèce de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du monde de la nécessité il y a celui de la liberté. (…) L'idée qu'on pouvait volontairement renoncer à cent dîners ou déjeuners en ville, au double de « thés », au triple de soirées, aux plus brillants lundis de l'Opéra et mardis des Français pour aller visiter les fjords de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que Vingt mille lieues sous les Mers, mais leur communiqua la même sensation d'indépendance et de charme. »

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Et puis il y a la cruauté, la sidérante cruauté domestique et mondaine du duc et de la duchesse de Guermantes, qui nourrit toute la dernière partie du volume. Cruauté perverse d’Oriane à l’endroit de son valet de pied, Poullein, selon elle, malencontreusement amoureux :

« À ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d'un déraillement, avait eu une panne d'une heure. Il s'excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n'était pas Guermantes « pour des prunes ». Comme son mari s'excusait du retard :

– Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c'est une tradition dans votre famille.

– Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

– Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod !

– J'ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d'envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.

Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d'envoyer les faisans. Et faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j'avais causé en quittant la salle des Elstir :

– Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous permettez que je fasse quelques politesses ? Nous ne mangerons pas douze faisans à nous deux, Basin et moi.

– Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.

– Non, je préfère demain, insista la duchesse.

Poullein était devenu blanc ; son rendez-vous avec sa fiancée était manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à ce que tout gardât un air humain.

– Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous n'aurez qu'à changer avec Georges qui sortira demain et restera après-demain.

Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.

– Mais je ne fais qu'être avec eux comme je voudrais qu'on fût avec moi.

– Justement ! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.

– Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu'ils m'aiment bien. Celui-là est un peu agaçant parce qu'il est amoureux, il croit devoir prendre des airs mélancoliques.

À ce moment Poullein rentra.

– En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. Avec eux il faut être bon, mais pas trop bon.

– Je reconnais que je ne suis pas terrible ; dans toute sa journée il n'aura qu'à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et à en manger sa part.

– Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car l'envie est aveugle. »

Cruauté mondaine redoublée du duc et, implicitement, de la duchesse, face aux souffrances, à l’agonie du marquis d’Osmond, à la maladie de Swann, obstacles haïssables à des sorties mondaines. Le marquis d’Osmond se meurt, cela doit être nié et cela l’est, avec la dernière énergie :

« Mais à ce propos (vous savez que Mama est très malade, Charles), Jules, qui était allé prendre des nouvelles de M. le marquis d'Osmond, est-il revenu ? »

– Il arrive à l'instant, M. le duc. On s'attend d'un moment à l'autre à ce que M. le marquis ne passe.

– Ah ! il est vivant, s'écria le duc avec un soupir de soulagement. On s'attend, on s'attend ! Satan vous-même. Tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir, nous dit le duc d'un air joyeux. On me le peignait déjà comme mort et enterré. Dans huit jours il sera plus gaillard que moi.

– Ce sont les médecins qui ont dit qu'il ne passerait pas la soirée. L'un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c'était inutile. M. le marquis devrait être mort ; il n'a survécu que grâce à des lavements d'huile camphrée.

– Taisez-vous, espèce d'idiot, cria le duc au comble de la colère. Qu'est-ce qui vous demande tout ça ? Vous n'avez rien compris à ce qu'on vous a dit.

– Ce n'est pas à moi, c'est à Jules.

- Allez-vous vous taire ? hurla le duc, et se tournant vers Swann : « Quel bonheur qu'il soit vivant ! Il va reprendre des forces peu à peu. Il est vivant après une crise pareille. C'est déjà une excellente chose. On ne peut pas tout demander à la fois. Ça ne doit pas être désagréable un petit lavement d'huile camphrée. » Et le duc, se frottant les mains : « Il est vivant, qu'est-ce qu'on veut de plus ? Après avoir passé par où il a passé, c'est déjà bien beau. Il est même à envier d'avoir un tempérament pareil. Ah ! les malades, on a pour eux des petits soins qu'on ne prend pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m'a fait un gigot à la sauce béarnaise, réussie à merveille, je le reconnais, mais justement à cause de cela, j'en ai tant pris que je l'ai encore sur l'estomac. Cela n'empêche qu'on ne viendra pas prendre de mes nouvelles comme de mon cher Amanien. On en prend même trop. Cela le fatigue. Il faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le temps chez lui. » 

Swann se déclare-t-il condamné ? Cela n’est, ne peut être, ne doit être que fariboles. Ce sont les dernières pages de ce Côté des Guermantes, et la cruauté en est soulignée encore s’il le fallait par l’épisode concomitant des souliers rouges de la duchesse. Archiconnu, rebattu ? Oui, mais d’une maîtrise où éclate le génie de Proust et à ce point incontournable qu’on ne peut que le recopier:  

« À ce moment un valet de pied vint annoncer que la voiture était avancée. « Allons, Oriane, à cheval », dit le duc qui piaffait déjà d'impatience depuis un moment, comme s'il avait été lui-même un des chevaux qui attendaient. « Eh bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie ? » questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous.

– Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois. D'après les médecins que j'ai consultés, à la fin de l'année le mal que j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c'est un grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la duchesse.

– Qu'est-ce que vous me dites là ? s'écria la duchesse en s'arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann.

– Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demandé et que maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il parce qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la voiture, baissa-t-elle les épaules en disant : « Ne vous occupez pas de ce dîner. Il n'a aucune importance ! » Mais ces mots mirent de mauvaise humeur le duc qui s'écria : « Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint-Euverte tient à ce qu'on se mette à table à huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà bien cinq minutes que vos chevaux attendent. Je vous demande pardon, Charles, dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix, Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour aller chez la mère Saint-Euverte. »

Mme de Guermantes s'avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. « Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure », et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible : « Oriane, qu'est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges. »

– Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, gênée de voir que Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...

– Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin, qu'est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et des souliers noirs. D'ailleurs nous ne serons pas les derniers, allez, il y a les Sassenage, vous savez qu'ils n'arrivent jamais avant neuf heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre. « Hein, nous dit M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d'eux, mais ils ont du bon tout de même. Sans moi, Oriane allait dîner en souliers noirs. »

– Ce n'est pas laid, dit Swann, et j'avais remarqué les souliers noirs, qui ne m'avaient nullement choqué.

– Je ne vous dis pas, répondit le duc, mais c'est plus élégant qu'ils soient de la même couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille, elle n'aurait pas été plutôt arrivée qu'elle s'en serait aperçue et c'est moi qui aurais été obligé de venir chercher les souliers. J'aurais dîné à neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se remettre à parler, elle est déjà très fatiguée, elle arrivera au dîner morte. Et puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J'ai très mal déjeuné ce matin en descendant de train. Il y avait bien une sacrée sauce béarnaise, mais malgré cela, je ne serai pas fâché du tout, mais du tout, de me mettre à table. Huit heures moins cinq ! Ah ! les femmes ! Elle va nous faire mal à l'estomac à tous les deux. Elle est bien moins solide qu'on ne croit. Le duc n'était nullement gêné de parler des malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les premiers, l'intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. Aussi fut-ce seulement par bonne éducation et gaillardise, qu'après nous avoir éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d'une voix de stentor, de la porte, à Swann qui était déjà dans la cour :

– Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des médecins, que diable ! Ce sont des ânes. Vous vous portez comme le Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous ! »

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La méchanceté est profonde, évidente, effrayante et creuse, entre la duchesse et le lecteur, un fossé difficilement franchissable. Proust est allé là très loin.

ANNEXE : ….

 

maurice-martin-du-gard-1929-fusain-andré-aaron-bilis        Dans le tome I de ses Mémorables, Maurice Martin du Gard consacre un chapitre à sa rencontre avec Marcel Proust, le 7 février 1922 (Proust devait mourir le 18 novembre de la même année) chez la princesse Soutzo où l’avait conduit le taxi d’Odilon Albaret. Avec ce portrait :  « [A son entrée …] Un allègre murmure s’étendit délicatement autour de Proust qui commençait à jouer toutes les nuances de l’abandon, de la joie et de la douleur pour se fixer dans cette sorte de modestie qu’on voit aux grandes vedettes et qui, chez lui, était naturelle. « Mon cher petit Marcel ! », « Cher ami ! », « Mon cher ami ! », « Cher et grand ami ! ». Proust déposait sur les mains et sur les yeux qui l’accueillaient un long sourire hindou, tout en glissant avec lenteur vers le milieu du salon, confiant à un ambassadeur qu’il « vacillait », alors qu’il n’avait jamais paru aussi droit, à un autre qu’il était mort trois fois depuis le mois dernier, à d’autres encore dont je fus que, dans la journée même, il avait failli mourir encore. Il disait cela avec une telle gentillesse, la voix unie et si simple, que ces terribles nouvelles n’inspiraient pas la commisération qu’il eût peut-être souhaitée, on le croyait sur parole et l’important c’est qu’il fût là. Dans son habit, dont le plastron bouffait sur les grandes feuilles de coton qui couvraient sa frileuse poitrine, la cravate blanche un peu large,  nouée point trop strictement, les cheveux longs, très noirs comme la moustache, et brillants, les mains croisées sur son gilet, on eût dit un garçon d’honneur que la cérémonie avait légèrement frippé ou qui aurait perdu sa noce. Mais le regard, sous la paupière orientale, lourde et bistrée, avait un tel charme et il semblait nourrir pour chacun un intérêt si profond qu’il était impossible de s’y dérober pur observer non seulement le visage  lui-même, mais le détail, le négligé, le démodé, on ne savait trop, du vêtement. » 

En dépit des réserves de Maurice Martin du Gard sur l’élégance vestimentaire, peut-être y a-t-il, dans ce Proust salonard et miné de l’intérieur, du Swann des dernières pages de Guermantes que je viens d’évoquer. Un Proust aussi se nourrissant jusqu’au bout de ce chef d’œuvre qu’il porte et qui le tue lentement.  

  

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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