LEÇON 4 - 2013-2014
Waterman, Pigetout, Tampon …
Le courrier entre le front et l'arrière, les lettres, puis les journaux (un peu) et les carnets, la photographie (les poilus prennent des photos) , voilà le fond de la leçon. Essentiellement. Jean Norton Cru, regrettant que tant de trésors et d'informations restent enfouis dans les lettres qui dorment dans les tiroirs, Barbusse mettant en scène l'importance et le rôle du vaguemestre qui distribue le courrier dans sa voiture à bâche, les lettres des vivants, mais aussi celles qui "volettent autour des morts" etc.
Antoine Compagnon cite beaucoup et passe en revue les situations décrites de lettres envoyées, attendues, espérées, reçues, dont
on diffère la lecture, qui déçoivent ou font tenir, qui se perdent, arrivent trop tard, décrivent dans le décalage de la transmission des contextes qui ne sont plus….
"Le moment des lettres est celui où on est le plus et le mieux ce que l'on fut" (Barbusse)
Barbusse vouvoie sa femme (anecdotique mais pour moi toujours étonnant); il lui retourne ses lettres dès que reçues accompagnées de documents qu'il a rassemblés, pour archivage, ayant en tête son projet de livre. Il sait que nous sommes "des machines à oublier".
Si chez Barbusse ou Dorgelès, la lettre est mise en perspective sans excessive prise de distance, chez Cendrars, c'est l'héroïsation du vécu qui s'y déploie qui bénéficie d'un regard ironique, acide, pendant que pour Montherlant, cette correspondance avec l'arrière est une pratique dévirilisante qui écarte le soldat de l'amour de la guerre et qui fait de ce courrier aux femmes porteur d'un courant affectif émollient un "ennemi de la liberté". Il est vrai que Montherlant est plus porté sur le jeune combattant musclé et eût sans doute rêvé d'être incorporé dans le bataillon sacré de Thèbes (créé par Gorgidas vers 380 avant J.C.) qu'Alexandre détruit en 338 avant J.C. à la bataille de Chéronée et que l'on disait "composé d'érastes et d'éromènes" (Plutarque), c'est-à-dire de couples d'homosexuels amants.
Antoine Compagnon évoque ces lettres arrivées trop tard et, déchirées en morceaux, répandues sur la tombe de leur destinataire pour un symbolique réconfort post-mortem. Il évoque aussi Dorgelès, écrivant dans la foulée deux lettres, l'une à sa mère et l'autre à sa maîtresse, fournissant des mêmes événements deux versions totalement différentes, utilisant l'ellipse pour l'une, qui s'alarme, et l'hyperbole pour l'autre, dont il faut bien tâcher de rester à distance le héros.
On passe ensuite assez rapidement aux journaux qui ont vu l'apparition de ce cliché du bourrage de crâne (Barrès, ce rossignol des carnages (Romain Rolland), déplore l'épithète de bourreur de crâne que lui réservent plusieurs journaux) que l'on retrouve noté jusque chez Proust : "Or, dans les nations, l'individu, s'il fait vraiment partie de la nation, n'est qu'une cellule de l'individu-nation. Le bourrage de crâne est un mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu'ils allaient être battus qu'aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu'il allait être tué par les berthas. Le véritable bourrage de crâne on se le fait à soi-même par l'espérance qui est ungenre de l'instinct de conservation d'une nation si l'on est vraiment membre vivant de cette nation. Pour rester aveugle sur ce qu'a d'injuste la cause de l'individu Allemagne, pour reconnaître à tout instant ce qu'a de juste la cause de l'individu France, le plus sûr n'était pas pour un Allemand de n'avoir pas de jugement, pour un Français d'en avoir, le plus sûr pour l'un ou pour l'autre c'était d'avoir du patriotisme."
Les carnets ont été très répandus parmi les soldats, tenus dès août 1914, des deux côtés du front. Barbusse a immédiatement commencé le sien; il prend constamment des notes, parallèlement aux lettres quotidiennes qu'il envoie à sa femme, et même quand les événements lui interdisent la rédaction d'une lettre, il trouve le temps de quelques notes sur le carnet. Les éditions Christian Bourgois rééditent en ce mois de janvier 2014 les Carnets de guerre 1914-1918 d'Ernst Jünger.
Antoine Compagnon digresse plutôt sympathiquement sur Barbusse ayant égaré son stylo et qui réclame par lettre qu'on le lui remplace, évoquant un "stylo aquatique" dont A.C. se demande s'il ne faut pas voir là une transcription littérale du Waterman …
Le même Barbusse réclame d'ailleurs un Kodak car, comme Cendrars et tant d'autres, il veut prendre des photographies. Il appelle cet outil un pigetout, avec piger au sens ici de fixer sur la pellicule.
Pour finir et ne rien oublier de ce qui m'a retenu, on apprend:
- que Barbusse se plaint que les gros mots de ses billets soient censurés, caviardés, dans l'Œuvre (journal fondé en 1904 et initialement radical-socialiste et pacifiste, qui glissera jusqu'à la collaboration en 39-45) où ils paraissent en feuilleton .
- la parution au Seuil fin septembre 2013 d'un livre de Nicolas Mariot, Tous unis dans les tranchées – 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple , intéressant dit AC, et qui fait accessoirement un sort à l'accusation de Barbusse d'un évitement des premières lignes par les intellectuels
- que les reçus à l'ENS Ulm aux concours des années 1910-1913 ont eu, généralement versés dans l'infanterie, 50% de tués au front, quand les Polytechniciens, versés dans l'artillerie, étaient de ce fait moins exposés et ont traversé le conflit en lui payant un tribut beaucoup moins lourd
- que le terme de tampon désigne familièrement en 14-18 l'ordonnance d'un officier


