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Mémoire-de-la-Littérature
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9 novembre 2021

LE PROFESSEUR, C'EST MOI.

Capture d’écran 2021-11-09 à 21

 

 

Sous l'excellent titre: "Gagner la sortie", Antoine Compagnon publie sa leçon de clôture au Collège de France, délivrée le 12 janvier 2021 avec un intitulé plus savant: Quindecim annos, grande mortalis aevi spatium, soit approximativement Quinze ans, c'est une longue période dans une vie mortelle  (Editions du Collège de France. 6.80 €).

J'ai écouté la conférence sur internet avec la version publiée sous les yeux. A.C. a beaucoup "lu" son texte. Quelques différences, quelques mots, quelques lignes sautées, ici ou là, un ou deux fragments sans que je puisse savoir s'il s'agit d'oublis lors du prononcé ou d'ajouts ultérieurs.

Au passage, une indication fascinante, le cas Randy Pausch. En 2007, l'université de Pittsburgh organise un programme de conférences "The last lecture", sous contrainte :  chaque professeur invité doit s'efforcer (expérience de pensée) de prendre la parole comme si ce devait être la dernière fois de sa vie qu'il en a l'occasion. Le professeur d'informatique Randy Pausch apprend, un mois avant sa conférence, que son cancer du pancréas , diagnostiqué depuis un an, est entré en phase terminale. Il est mort d'ailleurs peu de mois après l'avoir prononcée. Son extraordinaire prestation est longue - A.C. avoue ne pas l'avoir écoutée jusqu'au bout; ni moi -   mais il faut regarder au moins les premières 4 minutes 30. La fermeté d'âme, le stoïcisme dynamique de cet homme sont absolument sidérants. Je recopie le lien : https://www.youtube.com/watch?v=ji5_MqicxSo.

Certains termes du prononcé ont bougé. Ambiguïté est devenu ici ambivalence, pauvre est devenu piètre, Agricola, général romain et beau-père de Tacite perd à l'écrit son patronyme, telles circonstances qui rassurent en chaire choisissent de rasséréner à l'écrit, la supériorité intellectuelle de Joubert admirée par Chateaubriand est dans le texte une supériorité, tout court, un collaborateur farouche de Vichy est à l'écrit zélé. Sur ce dernier propos, d'ailleurs, les bulletins de vote de l'assemblée des professeurs du 8 novembre 1940 qu'A.C. a découverts  parmi des factures de bois et de charbon, dans les archives de la maison, ne sont plus accompagnés à l'écrit de la mention orale "que le Collège n'a pas détruits comme il aurait dû le faire". S'adressant à un auditoire où se trouvaient assurément nombre de membres du Collège, A.C. parle, suite à une allusion à la fable de La Fontaine, "Le corbeau et le renard", de votre basse-cour, rectifié en notre basse cour à la publication.

Faut-il voir, dans ces modifications de détail, du signifiant? Ou est-ce à l'oral donc sans réelle réflexion, que levant les yeux de ses notes, A.C. a opéré le glissement? Je ne peux que poser la question ...

... qui est pratiquement la même pour les passages "sautés". Dans l'hypothèse d'une discontinuité dans la lecture, le  prononcé a successivement négligé Chateaubriand recopiant une phrase du Génie du Christianisme dans "La vie de Rancé", l'auto-désignation comme professeur désormais rangé des brancards, une réflexion sur le cours comme performance d'un autre genre qu' un polycopié ou une vidéo, une anecdote relative à Clarice Lispector, romancière brésilienne, une assez longue confidence sur un collègue universitaire à l'aura incontestée (non cité) dont l'état de santé avait entraîné la désertion de ses cours pour baisse de leur niveau, quand d'autres les affirmaient plus géniaux que jamais, situation dans laquelle A.C. ne savait sur quel pied danser avec lui. Une expression latine est réservée à l'écrit, l' excusatio propter infirmitatem, l'excuse pour cause d'incapacité. Il arrive aussi que des citations projetées à l'écran lors de la conférence mais non lues donnent ce sentiment de passages "sautés".

Ce n'est pas le cas du bref ajout : ... il est plus convenable de finir en queue de poisson qu'en "eau de boudin" ou "os de boudin". Je me demande pourquoi l'alternative "eau de boudin" vs "os de boudin" a retenu A.C.  Internet, au terme d'une brève recherche, propose différentes origines pour l'expression, retenant me semble-t-il majoritairement l'eau dans laquelle on a lavé les tripes destinées à contenir le boudin, voire l'eau dans laquelle aurait cuit du boudin, sans utilisation ultérieure notable.  Mais on trouve aussi de plus savantes explications autour de sens métaphoriques au XVII° siècle, tant pour l'eau que pour le boudin, aboutissant ici à "eau de boudin" comme "urine", là à "eau de boudin" comme "colique". Quant à "os de boudin" (le boudin n'ayant pas d'os, l'expression désignerait logiquement quelque chose de parfaitement vain, inexistant), ce pourrait être une origine par glissement phonétique de "os" en "eau", mais c'est réputé fantaisiste en même temps qu'évoqué.

A  propos des Voyages de Gulliver, A.C. a omis à l'oral de faire perdre leurs cheveux et leurs dents aux struldbruggs habitants immortels de Luggnagg. Il les leur a arrachés à l'écrit. Il complète aussi, à l'écrit, en un "pitch" lapidaire, son allusion à la dernière pièce de George Bernard Shaw, écrite à 92 ans , Buoyants billions, précisant que c'est l'histoire d'un milliardaire qui se demande à qui laisser sa fortune avant de mourir.

Une notable référence à Proust a été négligée lors de l'exposé. Pourquoi? Manque de temps? Ou alors, c'est un ajout ultérieur. La réflexion était intéressante. Et on y trouvait le grande mortalis aevi spatium.  

              Capture d’écran 2021-11-10 à 18

 A peine plus loin, au sujet d'un fatalisme qui pour Proust serait la marque  d'un comportement qui ne serait pas dicté par les obligations d'une autre vie, A.C n'a pas prononcé sa parenthèse (ultérieure?): il ajoute ailleurs musulman, mais cette épithète est dispensable, comme il a renoncé à taxer les professeurs au Collège de France de créatures spirituelles puisque ce sont des professeurs sans étudiants.

                   Capture d’écran 2021-11-10 à 18

Sur le petit pan de mur jaune, ci-dessus, je m'aperçois q'A.C. a choisi de tronquer à la publication l'incontournable  citation projetée, s'arrêtant après  son corps mangé par les vers.

Le rapprochement boutiquier qui précède, du prononcé au publié, ne fournit aucune réponse aux questions que selon moi il pose. De l'intentionnel au négligent, de la négligence au repentir, comment comprendre les hiatus ?

Je n'avancerai rien. Mais l'analyse interprétative pourrait être amusante.  

Un point quoi qu'il en soit, un seul, me pousse à me découvrir un peu.

Ces dernières réflexions qu'il prononce dans l'Amphithéâtre Marguerite de Navarre, A.C. lorsqu'il les publie y introduit, césures, des sous-titres. Je veux m'arrêter un instant sur celles ainsi annoncées : Le professeur, c'est moi. Cette affirmation, il se hâte de dire qu'il ne l'avance que par prétérition, n'étant jamais parvenu à la prendre à son compte. Et cette réticence m'interpelle directement car elle me fait prendre conscience que j'ai passé ma carrière d'enseignant des classes de collège et de lycée, de la sixième aux CPGE à la revendiquer, haut et fort, à prétendre cela et à me l'appliquer, sans relâche et sans vergogne. Il y a eu constamment des doutes, des interrogations intimes, des séismes pédagogiques dans le sentiment d'être au bord d'échouer, la quasi certitude d'être presque toujours inutile, mais en même temps l'orgueil, l'orgueil démesuré, l'orgueil injustifiable, la main sur la poignée de la salle de classe, le pied sur l'estrade du temps qu'il y en avait une, le premier regard sur les têtes blondes, qui ne l'étaient majoritairement pas, à l'instant magique de la prise de parole, l'orgueil d'être soudain, dépassé par la mission, l'esprit qui sème et répand le savoir. Ce sentiment quasi inavouable et qui me portait au-dessus de moi-même et qui a fait de toute rentrée des classes une épiphanie, cet énoncé, Le professeur c'est moi, le traduit parfaitement.

Mais ce sentiment est épuisant, et A.C. a raison, bien sûr, il relève de l'imposture. Et on le sait, et le seul moyen d'en sortir est la fuite en avant, la préparation obsessionnelle et maladive des cours, afin de les porter au niveau de ce qu'en toute mégalomanie on croit fugitivement incarner, le travail acharné pour atteindre la réussite qu'exige la mission, la tentative désespérée et plus encore désespérante d'être cela, que résume le vocable que l'on revendique en s'en pensant indigne au moment même où l'on s'en croit l'incarnation, pour être pleinement, pour être idéalement, pour être absolument, non pas même un, mais bien le professeur.

C'est Sisyphe épris d'absolu dans un combat perdu d'avance contre le "Je déçois". ll peut y avoir là une forme de folie.

Redescendons sur terre, et terminons sur un petit différend mémoriel avec A.C.

Elève quelques années avant lui à l'X, je suis passé moi aussi par les leçons d'analyse de Laurent Schwartz, mais j'en ai gardé des impressions contraires. Schwartz était un pédagogue d'exception, lumineux, une sorte de magicien du concept, mais contrairement à ce que dit A.C. si mon souvenir  est comme le sien celui d'un cours d'une clarté parfaite, d'un enchaînement fluide où nageait sans difficulté l'intelligence, je m'apercevais, devant mon polycopié et ma table de travail,  que j'avais été berné et que le charme de l'exposé évanoui, tout me restait à comprendre.

Laurent Schwartz était un très grand bonhomme et il faut lire son livre de souvenirs, Un mathématicien aux prises avec le siècle (Editions Odile Jacob). 

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Commentaires
C
Tout à fait d'accord pour schwartz qui était un magicien pas un professeur
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U
Votre commentaire est, comme toujours, profond et riche de sens. N'ayant pas fait l'X à votre époque, je ne peux me prononcer su le talent de pédagogue de L Schwartz, mais votre commentaire me rappelle un de mes professeurs de physique en prépa, merveilleux pédagogue, avec qui tout paraissait facile. Le talent du professeur, aussi élevé soit-il, ne dispense cependant pas l'élève de tout effort, cela mérite d'être rappelé. Il faut dire aussi que certains professeurs (mais ce n'était pas le cas de mon professeur de prépa, ni je pense L Schwartz), donnent l'illusion de la facilité et de la pédagogie en slalomant entre les difficultés, qu'ils connaissent fort bien ...
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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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