12 décembre 2007
Les Plaisirs et les Jours ...
Achevé d’imprimer le 11 juillet 1962, par Firmin Didot et Cie - Le Mesnil-sur-l’Estrée (Eure). J’ai dû acheter ce petit Gallimard (NRF) en 1966 ou 1967, ou alors peut-être l’année scolaire 1968-69, quand je m’étais mis en tête de suivre les cours d’agrégation du mardi de Robichez, à la Sorbonne (Proust était au programme). Amusant, quarante ans après de retrouver ça, et de le (re?)lire en attendant les cours ... du mardi de Compagnon, au Collège de France. Peut-être ne peut-on bien parler de Proust que le mardi? Ce serait à étudier, et qui sait, un bon sujet de petite thèse, genre troisième cycle .... Sainte-Beuve avait ses “lundis”, quand on écrit “Contre..”, il pourrait être normal que ce fût le lendemain.
L’édition présentée est celle de 1924, qui reprend celle de 1896, mais allégée des illustrations de Madeleine Lemaire et des quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn qui la sertissaient, ne laissant “que” le texte, avec une préface d’Anatole France et une longue, très longue dédicace (quatre bonnes pages) de Proust à Willie Heath, mort de la fièvre typhoïde en 1893, et qui se trouve défini et décrit comme quelque part entre le Duc de Richmond de Van Dyck et le Saint-Sébastien de Vinci. Proust l’avait connu en février 1892 et beaucoup aimé, certainement platoniquement, semble-t-il.
Anatole France tire assez difficilement à la ligne, peinant à encenser un travail qui ne doit pas entièrement lui plaire mais qu’il tient à servir, assurant que son “jeune ami” y montre “une sûreté qui surprend en un si jeune archer” et qu’il y a “en lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu”, forme de compliments sur la portée exacte desquels on s’interroge toujours....
De fait, à musarder entre les fragments et les nouvelles dont se compose l’ouvrage, on constate surtout le chemin qui reste à parcourir, de ces esquisses appliquées, assez formelles et vaines, à la maturité de la Recherche. On lit, parce que c’est Proust tâtonnant à l’orée de sa trajectoire, mais on n’y croit guère. Ce qui n’empêche pas de jolies tournures, ni quelques quasi-réussites.
“Un dîner en ville” est assez bien enlevé, avec un Honoré qui pourrait être le héros torturé et malheureux de “La fin de la jalousie”, nouvelle qui clôt plutôt heureusement le recueil. De courts exercices de style qui se veulent de réflexion passent bien dans le sous-ensemble intitulé “Les regrets, rêveries couleur du temps”, comme le titre VI: ”L’ambition enivre plus que la gloire; le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses; il vaut mieux rêver sa vie que la vivre ...”. C’est souvent d’ailleurs que le jeune homme de moins de vingt-cinq ans qui écrit s’exprime en “revenu de tout”, ce qui peut relever de la pose, mais peut-être aussi de l’expression éventuellement maladroite d’une réelle difficulté d’être, très compatible avec son snobisme et ses multiples amitiés problématiquement assumées comme particulières. Une impression certaine d’insincérité malgré tout domine et “on” s’écoute beaucoup écrire. Il va falloir encore pas mal observer et souffrir pour trouver le ton juste et la bonne distance ...
Un “Éloge de la mauvaise musique” est tout à fait bien venu: “Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher comme un cimetière ou comme un village...”. Mais l’aphorisme, plus loin, est quelquefois pesant: “Comme un ciel sanglant avertit le passant: là il y a un incendie; certes, souvent certains regards embrasés dénoncent des passions qu’ils servent seulement à réfléchir”. Et il y a ailleurs des paraboles incertaines, comme celle de “L’étranger”, à déchiffrer entre Conscience et Jeune-homme-vêtu-de-noir-qui-me-ressemblait-comme-un-frère?
On trouve des envies de souvenir et des aubépines, dont on sait qu’elles reviendront, des formules qui séduisent: “... le rêve des sonorités allemandes s’y mourait dans la volupté des syllabes italiennes...” ou qui font mouche: “Nous en appelons sans cesse d’un rêve réalisé, c’est à dire déçu, à un avenir rêvé...”, mais enfin, sous tous ces petits enjolivements littéraires d’une réflexion “distanciée” qui est surtout “convenue”, on entrevoit bien mal la pâte qui se forme et qui se cherche et qui s’ignore et qui devra pouvoir se débarrasser des oripeaux d’un style “travaillé” pour lever, enfin, dans les splendeurs d’une pensée autonome et dont elle sera grosse autant qu’elle lui permettra de se déployer.
Là, on attend.... et parfois on le devine: “Les paroles dont j’ai perdu le sens, peut-être faudrait-il me les faire redire d’abord par toutes ces choses qui ont depuis si longtemps un chemin conduisant en moi, depuis bien des années délaissé, mais qu’on peut reprendre et qui, j’en ai la foi, n’est pas à jamais fermé” (dans “Marine”).
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