Morales de Proust - Leçon IV [2] - Les chapitres...
Amphithéâtre Marguerite de Navarre
Mardi 22 / 1 / 2008 . 16h30 - 17h30
Donc, Compagnon s'élance ......
L’éléphant et le cornac ...
Les neurosciences sont là, pour donner corps et commentaires à la dualité rappelée de l’approche morale.
La morale “rationnelle” est linguistique - et dans sa référence neuroscientifique, en zone du cerveau, la plus récente. La morale “intuitive”, organique, faiblement (ou nullement) contrôlée est ... de tous temps, mais à notre insu. La philosophie morale, qui s’exprime en morale “rationnelle”, en morale “spéculative”, berne le philosophe, qui prend la partie pour le tout quand elle n’est que la pointe émergée de l’iceberg (quantitativement, en volume, 10%!).
Et les biologistes métaphorisent l’affaire en un éléphant (la morale “intuitive”) et un cornac (la morale “rationnelle”), sur le dos de l’éléphant, et dont on sait bien que, selon les cas, ses aptitudes au dressage et son autorité naturelle, il est ou non bon conducteur ...
Tandis que les philosophes abusés regardent le cornac, les poètes et Proust s’intéressent à l’éléphant, lourd, confus, imprévisible, fascinant ...
Note: Je ne peux m’empêcher de songer, rêveur, à tout ce qu’un psychanalyste tirerait de cela, d’autant que Marcel Proust se voulut aussi philosophe: Saint-Loup a la sveltesse agile du cornac, et échoit à Charlus la pesanteur de l’éléphant ....
Et Compagnon conclut le paragraphe sur un renvoi à la querelle de l’inné (un sens moral inné...: il désigne Rousseau) et de l’acquis (un sens moral acquis, discipliné ...: il en appelle à Kant).
La maladie de Bergotte ...
Est évoqué le long passage de la prisonnière [(a) ci-après] où sont décrites les relations assez irrationnelles de Bergotte avec ses médecins (et de ceux-ci entre eux, si l’on ose dire: par voie d’ordonnances) :
(a)
"Il consulta les médecins qui, flattés d’être appelés par lui, virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt ans qu’il n’avait rien fait), dans son surmenage, la cause de ses malaises. Ils lui conseillèrent de ne pas lire de contes terrifiants (il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil “indispensable à la vie” (il n’avait dû quelques années de mieux relatif qu’à sa claustration chez lui), de s’alimenter davantage (ce qui le fit maigrir et alimenta surtout ses cauchemars). Un de ses médecins étant doué de l’esprit de contradiction et de taquinerie, dès que Bergotte le voyait en l’absence des autres et, pour ne pas le froisser, lui soumettait comme des idées de lui ce que les autres lui avaient conseillé, le médecin contredisant, coyant que Bergotte cherchait à se faire ordonner quelque chose qui lui plaisait, le lui défendait aussitôt, et souvent pour des raisons fabriquées si vite pour les besoins de la cause que, devant l’évidence des objections matérielles que faisait Bergotte, le docteur contredisant était obligé, dans la même phrase, de se contredire lui-même, mais, pour des raisons nouvelles, renforçait la même prohibition. Bergotte revenait à un des premiers médecins, homme qui se piquait d’esprit, surtout devant un des maîtres de la plume, et qui, si Bergotte insinuait: “Il me semble pourtant que le Docteur X... m’avait dit - autrefois bien entendu - que cela pouvait me congestionner le rein et le cerveau ...”, souriait malicieusement, levait le doigt et prononçait: “J’ai dit user, je n’ai pas dit abuser. Bien entendu, tout remède, si on exagère, devient une arme à double tranchant”...”
Mais au delà de son évocation - pour mise en situation (et le passage, ait-il été non lu, n’en est pas moins fort délicieux) - c’est sa conclusion (b) que Compagnon attend (et lit!):
(b) “Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui est salutaire, comme dans le cœur, de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation de docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer”.
Il y trouve, il s’en empare, cette idée de “devoir moral instinctif” qui sépare à la fois Proust de Kant et s’adjoint à tout ce qui, chez le premier, relève de la méfiance à l’égard de l’intelligence. La suite (c) du passage se veut démonstrative, qu’il lit je crois en partie:
(c) “Nous savons que les bains froids nous font mal, nous les aimons: nous trouverons toujours un médecin pour nous les conseiller, non pour empêcher qu’ils ne nous fassent mal. À chacun de ces médecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s’était défendu depuis des années. Au bout de quelques semaines, les accidents d’autrefois avaient reparu, les récents s’étaient aggravés”.
Compagnon avait-il en tête la “démonstration” qui suit et qu’il a occultée?
“...les bains froids nous font mal”: connaissance instinctive, niveau profond
“ ... nous les aimons” : affect superficiel
La sagesse nous conduit à les fuir: victoire de l’instinct de survie du corps
Mais nous cédons à l’envie (Toujours: Trahit quemque voluptas): pseudo-rationalité du “Pourquoi m’interdire ce qui me plait?”
Et nous trouvons des médecins pour nous le conseiller: défaite de l’intelligence
Et nous tombons malade: validation de l’instinct dans ce qu’il avait eu de prédictif
J’affirme mais en fait, la cohérence de (b) à (c) peut aussi être vue ambiguë et l’affaire ne me semble pas si claire ...
L’instinct - L’intelligence ...
C’est sur le “fil” précédent de l’instinct du devoir moral que Compagnon va rechercher, à la fin du Temps retrouvé, une méditation sur le livre intérieur que l’écrivain transcrit, et qu’il lit:
“Quant au livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention, explorant mon inconscient, allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire! Que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là! Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là; ils voulaient assurer le triomphe du Droit, refaire l’unité morale de la Nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’était que des excuses, parce qu’ils n’avaient pas, ou plus, de génie, c’est à dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées: à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier”.
C’est l’affirmation de l’existence d’une conscience morale intérieure de l’écrivain qui intéresse Compagnon, ici. et - même s’il n’en dit rien (mais il a souligné ailleurs la distance de Proust avec l’art “engagé”) - cette morale est à l’évidence uniquement d’ordre esthétique, tournée vers la production d’une œuvre d’art (en l’occurrence un roman) totalement a-historique, et on peut évidemment discuter d’une “morale” qui considère comme un frein à ses objectifs de s’attarder sur Dreyfus ou sur un conflit mondial ... Et la réussite formelle de l’aphorisme: “...l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder...” ne peut, dans le contexte où elle est énoncée, manquer de soulever quelques questions de fond. Quant au Jugement dernier ...
On y reviendra, je l’espère, car à quoi sinon servirait de porter le regard sur les morales de Proust sans engager, sur la vision ou l’a-vision humaniste qu’elles impliquent, le débat?
New-York, New-York ...
L’automne a vu - il nous l’avoue - Antoine Compagnon à New-York, et même dans quelques librairies locales, apercevant là-bas - vitrines ou présentoirs? le mystère est entier - un livre au titre racoleur: “Proust was a neuroscientist”. Du moins, l'a-t-il alors perçu comme racoleur et du coup, ne l’a pas acheté. Regrets, finalement, au vu du tour - qu’il n’avait pas prévu - qu’a pris son cours. Ce qui fait deux informations, une bonne et une autre.
La bonne, c’est qu’il peut changer d’avis. Il pense aujourd’hui que le livre - clin d’œil à Pierre Bayard, dont il ne dira rien faute d’avoir rejoint le club (fermé ?) de ceux capables de parler “des livres qu’ils n’ont pas lu” - va peut-être (ou sans doute) dans le sens de ce conflit du Cornac et de l’Éléphant dont il a esquissé les lignes et le cadre.
L’autre, c’est qu’à l’automne - il est vrai que l’automne est une notion longue et qui s’étale sur trois mois ... - il n’avait pas d’idée préconçue sur le contenu de son hiver parisien et que le disant, il confirme l’impression personnelle que m’a laissé l’hiver précédent d’une avancée au fil de l’eau, au gré du vent, sur la barque solide, peut-être insubmersible, d’une culture littéraire étendue et profonde, mais dans la relative improvisation de la bille de flipper au choc des obstacles culturels et à l’impulsion des lectures parallèles du moment, dans le léger déséquilibre du coureur de haies. On peut en avoir le cartésianisme agacé comme on peut y vanter le charme des pédagogies sûres d’elles et détendues. Cela dépend des jours et des proustiennes attentes ....
Montaigne et Proust, Sommeil et Mort, “Moi” et “Self” ...
Compagnon, ayant plus ou moins annoncé ce sous-titre en insistant sur le “Self” et en cédant par là au petit snobisme anglo-saxon que je crois lui deviner, veut s’interroger sur les méditations, dans la Recherche, qui tournent autour de la résilience du “moi” à travers le sommeil, éventuellement (ou surtout) sous somnifère, qui tournent autour de sa réinstallation tandis que l’on refait surface. Qui n’a pas fait, mais éveillé, cette curieuse et déstabilisante expérience, se regardant dans la glace en se rasant, de ne plus savoir, sincèrement, voyant son reflet qui le contemple, ce que signifiait “être soi”? Et si la formulation semble écarter les femmes, je suppose qu’il suffit de la reprendre avec: “en se maquillant” .... Mais enfin, ce témoignage trop ordinaire manque d’épaisseur littéraire (ou d’épaisseur tout court) et mieux vaut suivre le guide jusqu’à Montaigne avant d’aller à Proust.
Un Montaigne qui rapporte, au Chapitre VI du Livre II (“De l’exercitation”), une chute de cheval, sa perte de connaissance et ce qu’on lui a dit qu’il avait fait et dit, inconscient :
“... j’avais pris un cheval bien aisé, mais non guère ferme .. [Et il narre par le détail l’aventure, concluant: ...] Ce conte d’un événement si léger est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tiré pour moi [Compagnon prolonge: ... et sur le “moi”], car à la vérité pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner”, remarque à laquelle il adjoint une longue méditation dont il défend le principe et affirme l’exhaustivité: “Je m’étale en entier: c’est un “skeletos”, où d’une vue les veines, les muscles, les tendons paraissent, chaque pièce en son siège”.
Montaigne avait ouvert ce récit par une comparaison (qui se retrouve chez Proust) entre le sommeil et la mort : “...Il me semble toutefois qu’il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle [la mort], et de l’essayer aucunement. Nous en pouvons avoir expérience, sinon entière et parfaite: au moins telle qu’elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiés et assurés. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher, nous la pouvons reconnaître: et si nous ne donnons jusques à son fort, au moins verrons nous et en pratiquerons les avenues. Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à notre sommeil même, pour la ressemblance qu’il a de la mort” [Ce passage n’a pas été lu]
Et Compagnon cite: “Combien facilement nous passons du veiller au dormir, avec combien peu d’intérêt nous perdons la connaissance de la lumière et de nous. À l’aventure pourrait sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil, qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n’était que par icelui nature nous instruit, qu’elle nous a pareillement faits pour mourir que pour vivre, et dès la vie nous présente l’éternel état qu’elle nous garde après icelle, pour nous y accoutumer et nous en ôter la crainte”.
Il voit des là préoccupations sinon des expériences analogues en termes de perte du moi, d’intuition de la mort, avec les nuits profondes de Doncières à propos desquelles il relit un long passage:
“On appelle cela un sommeil de plomb; il semble qu’on soit, même pendant quelques instants après qu’un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre “moi” plutôt que tout autre? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est-ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves entièrement différents de nous)? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus; ou quelques uns dormaient-ils en nous-même, dont nous prenons conscience. La résurrection au réveil - après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil - doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oublié. Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire”.
Compagnon paraphrase un peu, dit son intérêt pour ce ressaisissement au réveil comparé à un phénomène de mémoire, à une de ces reconnaissances de quelque chose “qu’on avait sur le bout de la langue”, parle de lapsus linguae et de Freud, très allusivement ... pour réitérer que “la Recherche est bien plus “éléphant” que “cornac”...”.
Exécution de Jacques Nathan ....
Suivent quelques mots en forme d’oraison funèbre sur l’essai de Jacques Nathan (sa thèse du début des années 1950): La morale de Proust. Un travail qui clôt au fond le purgatoire proustien des années 1920 - 1950, où Nathan cherche à dégager deux morales successives de Proust, celle (rédemption par l’art) d’avant 1914, et celle (plus moralisante, plus politique, condamnant l’évolution sociale, assez peu “socialiste”) d’après. Thèse portée par l’hypothèse d’un roman écrit en deux temps très distincts, collage en pratique de deux romans successifs. Thèse dépassée. Requiescat in pace. Dont acte.
J’avais trouvé le bouquin, lu à bride abattue début janvier en apéritif du cours, passionnant. Me voici donc cloué au pilori de la modernité: je me suis amouraché d’une vieillerie que la suite a vidée de tout sens ... Tant pis, comme Edith Piaf, je ne regrette rien! On n’est pas obligé de haïr ses erreurs .... et puis je maintiens: lecture passionnante.
Après Tadié, Bowie: la relance ...
En 1983, Jean-Yves Tadié avait porté ce jugement définitif: "Aujourd’hui, les rapports entre la morale et la littérature ne touchent plus guère les lecteurs ... ". Constat juste, sans doute, mais médiocre prospective car en 1994, sensible aux frémissements d’un renouveau (?), Malcolm Bowie, successeur de Tadié dans la chaire de Littérature Française [bref rappel-hommage post mortem de Compagnon; un cours du cycle 2006-2007 avait été dédié à Bowie auquel il avait été envisagé de confier un séminaire ...], avait intitulé sa leçon inaugurale: “The morality of Proust”. Moralité et non Morale. Une conduite de soi donc, une éthique , une ascétique (au sens de Foucault), avec ses malentendus et ses reconnaissances, petites et grandes, comme dans les expériences de réveil, de “récupération” du “moi”, expériences de réunion, de réassemblage des sens intuitif et raisonnable (rationnel) d’une morale propre.
Et Compagnon redit que c’est de ce côté, dans ces moments d’interlocution [il évoque Paul Ricœur: Soi-même comme autre] où on est ... interloqué, abasourdi [qui vient de l’argot souligne-t-il; note: le Larousse étymologique l’atteste au début du XVII° siècle au sens de “tuer”, le faisant dériver de “basir” (fin XV°) qui aurait été contaminé par “assourdir”], estomaqué, où on est dans l’embarras, qu’il veut chercher: Qu’est-ce qui interloque donc le narrateur?
Article du Figaro, Guermantes, Pascal (Blaise), Gilberte (Swann) ...
Compagnon évoque, disant qu’il ne s’agit que d’un premier contact, il y reviendra, le passage de la Recherche relatif à l’article du narrateur publié dans le Figaro. Ce passage dit-il, élaboré très en amont, a mis du temps à trouver sa place; on le voit migrer à travers les brouillons ...
Il pose la situation qui va se définir pour le narrateur comme une situation d’intermittence, de rencontre d’une certaine façon de sa propre inexistence dans le regard de l’autre, expérience réductrice de son propre néant, quand il se rend chez le duc de Guermantes tel l’écrivain de Baudelaire dans “Mon cœur mis à nu”: “Le jour où le jeune écrivain corrige sa première épreuve, il est fier comme un écolier qui vient de gagner sa première vérole”, en pensant se faire féliciter.
Il lit: “...- À propos d’Elstir, je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lu?
- Vous avez écrit un article dans le Figaro? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié ; “Mais c’est ma cousine”
- Oui, hier
- Dans le Figaro, vous êtes sûr? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien...
Le duc fit chercher le Figaro et ne se rendit qu’à l’évidence, comme si, juque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit.
-”Quoi? Je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro?” me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas ....”
Sur cette déconvenue, Compagnon greffe une référence à Pascal (Pensées): “S’il se vante, je l’abaisse; s’il s’abaisse, je le vante; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible”...
Et passe de là à une situation distincte mais porteuse elle aussi d’une méprise, double erreur et double méprise dit-il, induisant également embarras et interlocution. Il s’agit de Gilberte.
Compagnon n’a pas sauf erreur identifié sans ambiguité le passage, ni délivré de citation, et j’hésite entre deux moments: celui où, dans la Fugitive, le narrateur rencontre Gilberte sans la reconnaître, en reçoit un regard qui l’enflamme, et croit l’identifier comme la Mlle d’Éporcheville que Saint-Loup a rencontrée dans une maison de passe ... ou bien celui, dans le Temps retrouvé, où il la prend pour sa mère (pour Odette). La précision “double erreur, double méprise” me semble plutôt donner la priorité au premier cas, mais - car il a déjà été utilisé dans le cours 2006-2007 - je ne résiste pas, le délaissant, au plaisir de donner (faussement sans nul doute?) le second:
“Une grosse dame me dit un bonjour, pendant la courte durée duquel les pensées les plus différentes se pressèrent dans mon esprit. J’hésitai un instant à lui répondre, craignant que, ne reconnaissant pas les gens mieux que moi, elle eût cru que j’étais quelqu’un d’autre, puis son assurance me fit au contraire, de peur que ce fût quelqu’un avec qui j’avais été très lié, exagérer l’amabilité de mon sourire, pendant que mes regards continuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne trouvais pas. Tel un candidat au baccalauréat attache ses regards sur la figure de l’examinateur et espère vainement y trouver la réponse qu’il ferait mieux de chercher dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais mes regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent être ceux de Mme Swann, aussi mon sourire se nuança-t-il de respect, pendant que mon indécision commençait à cesser. Alors j’entendis la grosse dame me dire, une seconde plus tard: “Vous me preniez pour maman, en effet, je commence à lui ressembler beaucoup”. Et je reconnus Gilberte....”
Trois pistes, dont une ...
Il s’agit là de passer en revue - de nouveau, en fait - les possibles directions que pourrait prendre le travail de l’année, pour, procédant par élimination, trouver finalement la bonne piste. Ce pourquoi on en annonce trois, dont la troisième - et donc, il va de soi, la “bonne” - ne sera redéfinie et explorée ... qu’à partir de la prochaine fois.
Compagnon est un homme du lendemain - ce qui n’est pas si mal, s’ils chantent! -, et si ce n’était pas lui faire insulte, il m’évoquerait quelquefois ces réunions d’entreprise tant moquées dont l’objet essentiel s’avère être in fine d’arrêter la date de la prochaine réunion.
Piste n°1: Ce serait la piste d’un retour à la tradition, d’une démarche ou d’une lecture bien pensante, d’une ôde à la moraline. On lirait alors un Proust fade, et dans lequel se procurer quelques leçons de vie, se fortifier d’une approche “proustienne” de l’existence, un Proust à la sauce édifiante d’une certaine lecture des “classiques”. Mauvaise piste évidemment. Absurde. Et en deux mots, Compagnon fait un sort, parangon pour lui de ce fourvoiement, à Alain de Botton.
“Comment Proust peut changer votre vie”, publié en 1997 - on le trouve aux Éditions 10/18, n° 3278 - est un titre assez accrocheur pour que je l’aie lu, seulement l’an passé en fait, appâté en outre (voir quatrième de couverture) par les commentaires iconoclastes du Point (“... (des) vérités trop souvent oubliées chez nous par les universitaires spécialisés, les snobs qui parlent de la Recherche comme s’ils la relisaient tous les matins...”) et du Nouvel Obs (“A. de B. relit notre grand Marcel à la lumière des Monthy Python. Charming”). On y sourit deux ou trois fois, mais ce n’est pas, de fait, extraordinaire, ni même excellent, tout en restant agréable, sympathique ... On lit, et puis on oublie ... ce qui n’est pas un critère: Que n’oublie-t-on pas?
Piste n°2 : Plus de deux mots, pour celle-là, et la volonté de développer pour s’en mieux écarter ensuite. Ce serait la piste du renouveau de la philosophie morale par le biais de la littérature. Un angle d’attaque - dit Compagnon - très “américain”, l’idée que c’est la littérature qui dit - mieux que la philosophie - ce que peut / doit être une vie “bonne”. Et on questionne les grands romans en pensant à Aristote: Comment dois-je vivre?
On critique Descartes, Kant, le courant métaphysique du devoir, l’impératif catégorique ....
On critique aussi les utilitaristes anglais, John Stuart Mill (1806-1873) [“Le fondement de la morale est l’Utilité ou Principe du plus grand bonheur”; bonheur général en fait et non particulier), ou le XVIII° français, avec l’interêt comme ressort de la morale ...
On préfère porter son "souci aristotélicien" vers James, Musil ... Proust, allant jusqu’à y trouver - vocabulaire de la sagesse antique - des “exercices spirituels”.
Compagnon cite Richard Rorty (1931-2007), renvoyant dos à dos Kant et Mill.
J’ai trouvé sur le net cette prise de position de Rorty:
“Aux États-Unis, les philosophes analytiques se contentent d’opposer ce qui est rationnel à ce qui ne l’est pas. C’est un peu court. On assiste dans mon pays à une lutte entre les amis de la science et les amis de la littérature. Les philosophes analytiques sont, pour ainsi dire, des agents de publicité pour la culture scientifique. Les autres, dont je suis, trouvent matière à réflexion dans l’art et la littérature. Ce ne sont pourtant pas les arguments scientifiques qui commandent au progrès moral ou politique. Cette dimension de la civilisation appelle plutôt l’imagination et la sensibilité de chacun”.
Il se réfère également à X.. [m'a échappé], affirmant que le monde de la fiction est le monde idéal pour partir pour des expéditions éthiques, un monde sûr et où les aventures sont sans conséquences .....
Sur cette piste, on chemine en compagnie de critiques du kantisme, et Compagnon rappelle que Proust - qui nourrissait quelques doutes sur la pertinence de l’impératif catégorique - a mandaté Brichot pour un témoignage à charge. Ce dernier parle de Charlus:
“Songez que j’ai appris de lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque, avait été inspiré à notre vénérable collègue X... par un jeune porteur de dépèches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou si vous aimez mieux de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois que j’argumente avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fort subtile, ce surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesse est d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste est passé aux mains du baron “en tout bien tout honneur” (il faut entendre le ton dont il le dit) ...”.
Compagnon voit dans ce collègue X... toute la contradiction qui peut exister entre le traité qu’écrit le moraliste et les émotions qu’il connaît. Un passage “anti-Beuvien” dit-il. Et il évoque Bouteiller, chez Barrès (Les Déracinés), professeur de philosophie séduit par la politique, tombant sous le coup d’une semblable accusation, menant une vie d’opportuniste contraire à ses propres enseignements.
Le philosophe amoureux ....
La piste 3 renvoyée à plus tard, on terminera là-dessus, prolongement discursif de la piste 2; et Compagnon digresse un peu sur ce “topos” de toute critique d’une philosophie morale qu’est la déstabilisation que connaît le philophe amoureux, ajoutant à une anecdote sur Aristote un dernier recours à Montaigne.
Le narrateur de la Recherche évoque sans détails des sculptures de l’église de Combray où l’artiste a “narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile, de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de Saint-Louis comme si elle l’avait personnellement connu ...”
Compagnon renvoie (d’après mes notes, à partir d’Emile Mâle et son Art Religieux ...) à ce qui - après recherche sur le net - est référencé comme un fabliau médiéval (d’après Diogène Laërce?) d’Henri d’Andeli (première moitié du XIII° siècle), le Lai d’Aristote, résumé comme va suivre par Paul Eudel (1837-1911), commentant un Aquamanile du musée Dobrée, à Nantes. Il s’agit d’un objet usuel au Moyen-Âge, ici en bronze, contenant de l’eau destinée au lavage des mains. Le bronze en question montre un homme chevauché (en amazone) par une femme.
Eudel écrit: “Aristote enseignait la sagesse à Alexandre. Craignez la femme disait-il sans cesse. Son élève aimait alors passionnément une jeune indienne et Aristote voulait l’en détacher. Cette dernière, prévenue par Alexandre, résolut de se venger en séduisant le vieux barbon. Aristote ne tarda pas à être pris dans les filets de l’enchanteresse, qui lui déclara qu’elle ne serait à lui qu’après avoir chevauché sur son dos. C’était dur mais ce philosophe morose était follement épris. Il céda. Sellé, bridé, il se transforma en quadrupède. La maîtresse d’Alexandre se mit en selle, et lorsqu’elle tint Aristote en cette posture ridicule, elle se mit à chanter un lai d’amour. Aussitôt Alexandre apparut et se moqua de ce grotesque équipage. Le philosophe s’en tira par une spirituelle moralité: “Avais-je raison? Vous voyez comment l’amour change en bêtes les gens d’esprit!” ...”
La “jeune indienne” de Paul Eudel est une courtisane, Phyllis, chez Andeli. Compagnon a donné un autre nom, que je n'ai pas "reconstitué" (version Emile Mâle?). L’aquamanile de Nantes n’est pas unique, on en trouve - sur ce thème du Lai d’Aristote - aux musées de Saint Pétersbourg (L’Ermitage) , de Bruxelles (Musées royaux), de New-York (Metropolitan Museum of Art).
Montaigne enfin, donc, pour conclure la séance, Montaigne qui se méfie de ceux qui professent de trop hauts pics de la pensée: “À quoi servent ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne se peut rasseoir”...
... et préfère Epicure et ses perspectives de vie équilibrée et heureuse.
Sur quoi, on lève la séance.