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Mémoire-de-la-Littérature
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25 janvier 2012

Vive la Vidéo!

La page ‘‘Antoine Compagnon’’ du site du Collège de France (http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_cont/) propose en colonne de droite les versions audio (sous huitaine) et vidéo (sous quinzaine) du cours et des séminaires. C‘est une affaire! J’ai profité d’un créneau libre du week-end pour écouter le cours du 17/1 auquel je n’avais pas assisté.

Ma foi, c’est fort agréable, dans ses pantoufles et avec une tasse de café fumant à portée de la main, de s’informer sur les relations de Baudelaire et de la presse, ambivalence et palinodies plus ou moins transparentes, thème central du jour.

Est-ce une coïncidence ou les conditions mêmes de l’écoute? La leçon m’a assez heureusement surpris dans son développement chronologique et cohérent, partant du thème annoncé pour s’y tenir, et donnant un survol plaisant de petite histoire littéraire. Car finalement, c’est cela Compagnon, un raconteur d’histoires. Et là, « ça marchait ». Baudelaire et Houssaye, la longue dédicace des Petits poèmes en prose comme cadeau empoisonné et crypto-mystification, la moquerie sous-jacente à l’éloge apparent de La Chanson du vitrier  commise par  le dédicataire, les quinze feuilletons de poèmes en prose projetés, simple effet d’annonce, les essais de publication continue de 1862 dans La Presse, la suspension, la tentative renouvelée de 1864, cette fois dans Le Figaro, classé ‘‘avant-gardiste’’

Il y a des anecdotes; on comprend que Baudelaire déteste ce que fait et d’une certaine façon ce qu’est Arsène Houssaye; qu’il développe d’une main les bénéfices de la ‘‘fragmentation’’ de l’effort littéraire à travers le patchwork de textes brefs, dénigrant au passage et par là  le fil lassant de l’ intrigue au long cours des romans feuilletons , tandis que de l’autre main, après cet éloge dans La Presse et en première page, il écrit à Poulet-Malassis pour défendre le point de vue contraire. Ambivalence et ambiguïté.

Passe Gustave Bourdin, gendre de M. de Villemessant, directeur du Figaro, auteur d’un article, le 5 juillet 1857, où sont désignés cinq poèmes des Fleurs du mal qui seront incriminés en justice, ce  qui fera dire à Baudelaire (dans une lettre à Poulet-Malassis) : “Je suis persuadé que cette mésaventure n’arrive que par suite de l’article du Figaro et de bavardages absurdes”. Cela se tassera et c’est G.Bourdin lui-même qui dans la reprise de publication des poèmes en prose de 1864 les présentera … avant de nouveau leur interruption après deux feuilletons. “Mes poèmes  - écrira Baudelaire à sa mère –  ennuyaient tout le monde”  [….j’ai déjà dit que j’en faisais partie].

Revenons un peu sur le fond.

Et d’abord  sur cet anti-parallélisme qu’a ébauché A.Compagnon entre Le chant du Vitrier d’Arsène Houssaye et Le mauvais  vitrier, de Baudelaire.

On trouve (un peu malaisément?) le texte d’A.Houssaye sur le net et bien qu’un peu long, je vais le recopier ici (A.Compagnon en a lu plusieurs extraits significatifs), suivi du texte  de Baudelaire, pour donner un peu de contenu au présent billet. 

La chanson du vitrier . (A. Houssaye) 

Je descendais la rue du Bac, j’écoutai – moi seul au milieu de tous ces passants qui allaient au but, - à l’or, à l’amour, à la vanité, - j’écoutai cette chanson pleine de larmes.

Oh ! vitrier !

C’était un homme de trente-cinq ans, grand, pâle, maigre, longs cheveux, barbe rousse : - Jésus-Christ et Paganini. Il allait d’une porte à une autre, levant ses yeux abattus. Il était quatre heures. Le soleil couchant seul se montrait aux fenêtres. Pas une voix d’en haut ne descendait comme la manne sur celui qui était en bas. « Il faudra donc mourir de faim, » murmura-t-il entre ses dents.

Oh ! vitrier !

« Quatre heures, poursuivit-il, et je n’ai pas encore déjeuné ! Quatre heures ! et pas un carreau de six sous depuis ce matin ! » En disant ces mots, il chancelait sur ses pauvres jambes de roseau. Son âme n’habitait plus qu’un spectre qui, comme un dernier soupir, cria encore d’une voix éteinte :

Oh ! vitrier !

J’allai à lui : « Mon brave homme, il ne faut pas mourir de faim. » Il était appuyé sur le mur comme un homme ivre. « Allons ! allons ! » continuai-je en lui prenant le bras. Et je l’entraînai au cabaret, comme si j’en savais le chemin. Un petit enfant était au comptoir qui cria de sa voix fraîche et gaie :

Oh ! vitrier !

Je trinquai avec  lui. Mais ses dents claquèrent sur le verre et il s’évanouit ; - oui, madame, il s’évanouit ; - ce qui lui causa un dégât  de trois francs dix sous, la moitié de son capital ! car je ne pus empêcher ses carreaux de casser. Le pauvre homme revint à lui en disant encore :

Oh ! vitrier !

Il nous raconta comment il était parti le matin de la rue des Anglais, - une rue où il n’y a pas quatre feux l’hiver, - comment il avait laissé là-bas une femme et sept enfants qui avaient déjà donné une année de misère à la République, sans compter toutes celles données à la royauté. Depuis le matin, il avait crié plus de mille fois :

Oh ! vitrier !

Quoi ! pas un enfant tapageur n’avait brisé une vitre de trente-cinq sous ; pas un amoureux, en s’envolant la nuit par les toits, n’avait cassé un carreau de six sous ! Pas une servante, pas une bourgeoise, pas une fillette n’avaient répondu, comme un écho plaintif :

Oh ! vitrier !

Je lui rendis son verre. – Ce n’est pas cela, dit-il, je ne meurs pas de faim à moi tout seul ; je meurs de faim, parce que la femme et toute la nichée sont sans pain, - de pauvres galopins qui ne m’en veulent pas, parce qu’ils savent bien que je ferais le tour du monde pour un carreau de quinze sous.

Oh ! vitrier !

Et la femme, poursuivit-il en vidant son verre, un marmot sur les genoux et la marmaille au sein ! Pauvre chère gamelle où tout le régiment a passé ! Et avec cela, coudre des jaquettes aux uns, laver le nez aux autres ; heureusement que la cuisine ne lui prend pas de temps.

Oh ! vitrier !

J’étais silencieux devant cette suprême misère : je n’osais plus rien offrir à ce pauvre homme, quand le cabaretier lui dit : « Pourquoi donc ne vous recommandez-vous pas à quelque bureau de charité ? – Allons donc, s’écria brusquement le vitrier, est-ce que je suis plus pauvre que les autres ! Toute la vermine de la place Maubert est logée à la même enseigne. Si nous voulions vivre à pleine gueule, comme on dit, nous mangerions le reste de Paris en quatre repas. »

Oh ! vitrier !

Il retourna à sa femme et à ses enfants un peu moins triste que le matin, - non point parce qu’il avait rencontré la charité, mais parce que la fraternité avait trinqué avec lui. Et moi, je m’en revins avec cette musique douloureuse qui me déchire le cœur :

Oh ! vitrier !

***

Antoine Compagnon souligne que ce texte s’inscrit dans la mode des chansons ‘‘fraternitaires’’ qui a fleuri aux débuts de la République (la deuxième, post 1848) ; Baudelaire hait ce type de poésie humanitaire et, redit-il, ‘‘fraternitaire’’ .

 

Le mauvais vitrier . (Ch. Baudelaire)

Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait  impropres  à l'action, qui cependant, sous une impulsion  mystérieuse et inconnue, agissent quelque­fois avec une rapidité  dont elles se seraient crues elles-­mêmes incapables.

Tel qui,  craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer,  tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu'au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement pré­cipités vers l'action par une force irrésistible, comme la  flèche d'un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si subitement une si folle énergie à ces âmes pares­seuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus néces­saires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et sou­vent même les plus dangereux.

Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé,  a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-­il,  si le feu prenait  avec autant de facilité  qu'on l'affirme généralement. Dix fois de suite, I'expérience manqua; mais,  à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.

Un autre allumera  un cigare à côté d'un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve d’énergie,  pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l’anxiété, pour rien, par caprice, par désœuvrement.

C'est une espèce d'énergie qui jaillit  de l'ennui et de la rêverie;  et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l'ai dit,  les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.

Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Eaque et de Rhadamanthe, sautera brus­quement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera  avec enthousiasme devant la foule étonnée.

Pourquoi ? Parce que... parce que cette physiono­mie lui était irrésistiblement sympathique ? Peut‑être; mais il est plus légitime de supposer que lui‑même il ne sait pas pourquoi.

J'ai  été plus d'une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux  se glissent en nous et nous font accomplir,  à notre insu,  leurs  plus  absurdes volontés.

Un matin je m'étais levé maussade, triste, fatigué d'oisiveté, et poussé, me semblait‑il,  à  faire  quelque chose de grand, une action d'éclat; et j'ouvris  la fenêtre, hélas !

(Observez, je vous prie,  que l'esprit  de mystification qui,  chez quelques personnes, n'est pas le résultat d'un travail  ou d'une combinaison, mais d'une inspiration fortuite,  participe beaucoup, ne fût‑ce que par l'ardeur du désir,  de cette humeur, hystérique selon les méde­cins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux  que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes.)

La première personne que j’aperçus  dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu'à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d'ailleurs  impossible  de dire pourquoi je fus pris  à l'égard de ce pauvre homme, d'une haine aussi soudaine que despotique.

« - Hé ! hé! »  et je lui  criai  de monter. Cependant je réfléchissais,  non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l'escalier  fort  étroit, I'homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maints endroits les angles de sa fragile marchandise.

 Enfin  il parut; j'examinai  curieusement toutes ses vitres, et je lui dis: « Comment ? vous n'avez pas de verres  de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres  de paradis ? Impudent que vous êtes! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! »  Et je le poussai vivement vers I'escalier, où  il trébucha en grognant.       

Je m'approchai du balcon et je me saisis d'un petit pot de fleurs,  et quand l'homme reparut  au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord  postérieur de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit  éclatant d'un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre  de ma folie, je  lui criai furieusement: « La vie en beau ! la vie en beau ! »  Ces plaisanteries  nerveuses ne sont pas sans péril,  et on peut souvent les payer cher. Mais  qu’importe l'éter­nité  de la damnation à qui a trouvé dans une seconde I'infini de la jouissance ?

***

Dans sa gratuité méchante, le texte de Baudelaire n’éveille pas, c’est certain, la sympathie. Mais il est quand même, littérairement, incomparablement supérieur aux  lignes misérabilistes d’Houssaye, émaillées de quelques formules qui prêtent facilement le flan au ridicule et à la caricature (Pauvre chère gamelle où tout le régiment a passé, par exemple !) … Et j’ai déjà dit l’intérêt de son questionnement ultime.

Affirmant, au terme de 51 minutes d’exposé, qu’il veut en garder quelques-unes  pour examiner rapidement un poème en prose particulier : Le Chien et le Flacon, publié en août 1862 dans La Presse - il est court -, A.Compagnon le lit:

« Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. »

Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s’approche et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché ; puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière de reproche.

« -Ah ! misérable chien, si je vous avez offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisie. »

Métaphore de la relation du poète au pulic via les journaux. Certes. Et Compagnon d’évoquer les pulsions suicidaires de Baudelaire, dès ses vingt ans et ne supportant pas l’apparition du journal grand format et de ses contenus pour lui scatologiques. Il vit le journal comme l’abomination de la modernité … en même temps qu’il est et restera un lecteur assidu, découpant lors de son séjour à Bruxelles et conservant différents articles. Un comportement d’Héautontimorouménos [‘‘bourreau de soi-même’’ ; il en fera le titre d’un poème des Fleurs du mal (Je suis la plaie et le couteau / Et la victime, et le bourreau)]

Je veux bien ; il n’en reste pas moins que le poème en prose ici retenu est fort mauvais, et assez sot porteur d’un anthropomorphisme mal venu, dicté par la volonté d’argumenter sur la lie journalistique et les goûts dépravés du public. Car pourquoi les goûts d’un animal rejoindraient-ils ceux des humains ? A chaque espèce ses critères, dictés par les nécessités de sa condition. Volonté d’assimiler le public et les journalistes à des chiens, bien sûr ; insulte aussi sotte que classique, et tout à fait injuste pour ce fidèle compagnon,  serviteur dévoué de l’homme. Résurgence proche,  François Mitterrand, à propos de la mort de Pierre Bérégovoy, avait utilisé dans son discours du 4 mai 1993 la même assimilation (son honneur livré aux chiens ...), historiquement datée et renvoi au suicide en novembre 1936 du ministre du Front Populaire, Roger Salengro, suite à une campagne calomnieuse du journal d’extrême droite Gringoire.

Quoi qu’il en soit, un poème bien inélégant, dans la forme et sur le fond.

Incidemment,  depuis quand vouvoie-t-on les chiens ? 

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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