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Mémoire-de-la-Littérature
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28 janvier 2012

Bohémiens en voyage - Rémi Brague

AVT_Remi-Brague_5757                         SOURCE Net :

Nationalité : France Né à : Paris , le 08/09/1947

Rémi Brague est un écrivain, philosophe, universitaire, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, et connaisseur de la philosophie grecque.

Il enseigne la philosophie grecque, romaine et arabe à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilian Universität de Munich. Il est membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques).

Ecoute Audio (Site du Collège de France) :

Présentation d’Antoine Compagnon à peu près conforme aux éléments ci-dessus. Un « savant » dit-il. On le croit volontiers.

En incidente, Compagnon, introduisant ce séminaire n°2, évoque le «  très beau  séminaire n°1 d’Yves Bonnefoy »  qui m’a laissé si interdit, sentiment dont je m’étais imaginé qu’il le partageait.  Comme quoi …

Rémi Brague a l’intention aujourd’hui d’expliquer « comme on [le lui] a  appris en khâgne » le sonnet Bohémiens en voyage.  Cette référence à sa khâgne, à l’issue d’un parcours comme le sien, me stupéfie. Comment, après quarante années de réflexion savante et personnelle, est-il encore possible d’inféoder sa pensée à des méthodes scolastiques utiles pour les concours mais totalement réductrices ? Comment un maître peut-il à ce point être resté un élève ? Il y a là un mystère – et Rémi Brague n’est pas isolé sur cette attitude – qui m’échappe. Voici le poème :

La tribu prophétique aux prunelles ardentes

Hier s’est mise en route, emportant ses petits

Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits

Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

Le long des chariots où les leurs sont blottis,

Promenant sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux le grillon,

Les regardant passer, redouble sa chanson ;

Cybèle qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert

Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert

L’empire familier des ténèbres obscures.

Rémi Brague veut d’abord s’affirmer simple amateur ; il aime Baudelaire, sur lequel Walter Benjamin (au passage, lui aussi prononce Benyamin; bon …) lui a ouvert des perspectives ; Remi Brague a écrit un essai sur l’imaginaire baudelérien, Image vagabonde, et affirme vouloir déchiffrer ici le poème « en philosophe ». Quels que soient les diplômes et le statut social, je suis extrêmement agacé par ces gens qui s’auto-proclament philosophe ou  historien ou mathématicien quand ils sont professeurs de philosophie ou d’histoire ou de mathématiques ; passons.

Il s’explique un peu sur  le pourquoi de son choix, en s’appuyant sur ce passage (extrait du volet XXXVIII de Mon cœur mis à nu) :  « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. En référer à Liszt. »

On trouve d’ailleurs déjà évoqué ce passage, du moins la première phrase, dans la quatrième de couverture de son essai, Image vagabonde : « Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire note un projet : « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). » La parenthèse nous livre une confidence sur le fond du cœur du poète que viennent corroborer d'autres données biographiques : « très jeunes, mes yeux remplis d'images peintes ou gravées n'avaient jamais pu se rassasier, et je crois que les mondes pourraient finir [...] avant que je devienne iconoclaste », et Baudelaire avoue ailleurs son « goût permanent, depuis l'enfance, de toutes les images et de toutes les représentations plastiques ». Rien n'interdit de prolonger l'aveu conscient par une dimension que la psychologie des profondeurs pourrait explorer. Dans cet ordre d'idées, on peut citer un souvenir d'enfance, que le poète raconte à sa mère : « Je me souviens d'une promenade en fiacre ; tu sortais d'une maison de santé où tu avais été reléguée, et tu me montras, pour me prouver que tu avais pensé à ton fils, des dessins à la plume que tu avais faits pour moi. » Si, selon la théorie de Baudelaire, l'imagerie est « nécessaire à l'enfance des peuples », la persistance de ce souvenir semble montrer que, par rapport aux images, Baudelaire n'avait jamais perdu cette enfance du regard. »

Je regrette, m’y étant reporté, que Rémi Brague n’ait pas noté la proximité de ces deux projets de glorification (images, vagabondage) avec les deux suivants de ce paragraphe XXXVIII de Mon cœur mis à nu qui marquent un certain vagabondage aussi de la pensée … ou qui viennent former un tout cohérent ?

« De la nécessité de battre les femmes. On peut châtier ce que l’on aime. Ainsi les enfants. Mais cela implique la douleur de mépriser ce que l’on aime.

Du cocuage et des cocus. La douleur du cocu. Elle naît de son orgueil, d’un raisonnement faux sur l’honneur et sur le bonheur, et d’un amour niaisement détourné de Dieu pour être attribué aux créatures. C’est toujours l’animal adorateur se trompant d’idole. »

De la glorification des images à l’adoration des idoles en passant par la nécessité de battre les femmes et la difficulté d’être cocu - qui pourrait se lier à la glorification du vagabondage - on pourrait parfaitement engager l’explication du poème dans des voies sans aucun rapport     avec ce que Remi Brague va en faire, des voies où se déploierait une métaphysique misogyne de l’alcôve. Comme quoi …

Je ne suis pas vraiment sérieux, là, voire, je ne suis vraiment pas sérieux …. 

Revenons au sujet.
Le poème est inspiré de quatre eaux fortes de Jacques Callot qui datent de 1623-1624, intitulées Ægyptiens. Des deux premières seulement, en fait. On trouve sur le net et à l’adresse suivante : http://www4.crb.ucp.pt/biblioteca/Mathesis/Mat12/Mathesis12_233.pdf, une intéressante et très détaillée analyse du poème par Ana Fernandes qui articule très précisément son travail autour de ces gravures.  Je donne les débuts de sa réflexion :

« (…)Nous allons décrire les deux premières images aux détails foisonnants – car ce sont celles dont semble s’inspirer le poète –, tout en soulignant ce que Baudelaire en a retenu.

Callot1   L’arrière-garde (ce titre est préférable, car ce ne sont pas les mêmes personnages qui se retrouvent dans la seconde gravure, et leur juxtaposition compose un cortège continu) montre une charrette surchargée sur laquelle sont assises deux femmes ayant chacune un enfant sur les genoux; un homme monté sur le cheval qui tire la charrette brandit un long fouet; sur son havresac un coq est perché. En arrière une femme montée sur un âne porte aussi un petit enfant; comme la plus âgée de celles qui sont juchées sur la charrette, elle a «les mamelles pendantes». Une vieille femme marche auprès d’elle, marmite sur l’épaule et bâton en main, ainsi que, au premier plan, un homme, arquebuse sur l’épaule, précédé d’une femme portant un enfant sur le dos, devant laquelle une autre, dans un état de grossesse avancée marche, l’air las, tenant de chaque main un enfant dépenaillé. Devant elle un couple enfantin, fillette à califourchon sur un long bâton, garçonnet coiffé d’un chapeau à plumes trop grand pour lui et tenant dans ses bras un canard. Ils suivent un autre couple d’enfants dont l’un porte sur l’épaule une longue broche comme une pique, est coiffé d’une marmite retournée en guise de casque et porte en bandoulière un chaudron. Enfin en tête de cortège deux cavalières: au second plan une vieille femme, au premier une jeune femme au large chapeau et à la belle robe avec un petit enfant en croupe; à l’arçon sont accrochés un canard, une chèvre et une casserole à long manche. Accompagnant ce groupe, en arrière, un homme, arquebuse à l’épaule, en avant un homme à pied, une lance sur l’épaule, un baluchon lui pendant dans le dos, l’épée au côté et un long pistolet accroché à la ceinture.

L’ensemble donne une impression de pittoresque désordonné; piques, arquebuses et plumes de faisan à longue coiffe que portent tous les hommes rythment la théorie des figures. Le distique qui l’accompagne déclare:

«Ces pauvres gueux pleins de bonadventures / Ne portent rien que des Choses futures»

L’avant-garde est beaucoup plus aéré dans sa composition et s’organise en trois groupes principaux. En arrière deux femmes échevelées à cheval, chacune avec un petit enfant en croupe ; celle du premier plan donne le sein à un nourrisson ; de sa selle pendent une bonbonne et une poêle. Une femme âgée à pied a un enfant attaché dans le dos, un canard pendu à la taille. À côté d’elle une fillette, un panier à la main. Un chien, queue en trompette, les accompagne.

Un homme à pied, grand chapeau à panache sur la tête, longue rapière au côté, arquebuse sur l’épaule, deux poules pendant dans son dos, fait transition avec le groupe central, très harmonieux, qui représente sur un cheval à longue crinière en partie tressée, une jeune femme qui regarde vers le spectateur ; elle est coiffée d’un chapeau empanaché, porte une vaste cape dans laquelle, dans son dos est niché un enfant ; elle en tient un autre devant elle sur l’encolure du cheval. Un couple de canards et un jambon sont attachés à la selle.Callot2

Devant, deux cavaliers sur de superbes chevaux qui contrastent avec des haridelles du reste de la troupe : ils sont fortement armés, celui du premier plan porte deux arquebuses. Devant eux, en partie masqué par une rupture de terrain, un fantassin, lui aussi en chapeau à panache et porteur d’arquebuse.

Au second plan éloigné on voit un autre groupe qui marche : homme porteur d’une hallebarde, femme avec un enfant sur le dos, fillette ; dans le lointain, des scènes, inquiétantes, de combat : paysans mis à mort, femmes qui s’enfuient poursuivies par des hommes ; des cavaliers accourent, armes à la main. L’indifférence des personnages du premier plan laisse supposer que ce sont des membres de leur troupe qui se livrent à ces exactions sur les habitants du pays qu’ils traversent. Du coup la légende versifiée de la scène paraît quelque peu sarcastique :

«Ne voilà pas de braves messagers
/ Qui vont errants par pays estrangers.»

… et fait considérer sous un autre éclairage les deux vers du distique précédent. Car vivre de «bonadventure», au XVIIème siècle, veut dire «vivre d’expédients et de rapines»; la bonne aventure est ce que le hasard heureux d’une rencontre vous permet de piller. Que «ces gueux ne portent rien que des choses futures» signifie sans doute que, ne possédant rien en propre, ils ne peuvent porter (emporter) que ce qu’ils trouveront sur leur chemin à venir.

Ces images montrent tout autre chose que le passage d’une paisible troupe de comédiens telle que le texte de Baudelaire l’implique. Ces gens pillent, violent, tuent, ravagent le pays où ils se déplacent, et l’activité festive et la bombance heureuse de la halte du soir qui semble épeler à la façon de Bruegel les actes divers de la vie de famille ne sont possibles qu’au prix des violences et des meurtres commis au fil de la journée. »

Voilà un éclairage, et qui se développe. On pourra s’y reporter.

Rémi Brague, lui, avant de se lancer, cite encore deux références, deux poèmes. L’un est de Lamartine et de 1836, La caravane humaine, et l’autre de 1838 et de Théophile Gautier ; ce dernier est une sorte de réponse au texte de Lamartine, un sonnet, La caravane, une caravane en marche … vers le cimetière, quand Lamartine voyait la sienne en marche vers le progrès.

Le poème de Gautier :

La caravane humaine au Sahara du monde,

Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,

S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,

Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde ;

 A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour ;

La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,

Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours, et voici que l'on voit

Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt :

C'est un bois de cyprès semé de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,

Comme des oasis, a mis les cimetières :

Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

Le poème de Lamartine :

Depuis quatre mille ans la caravane humaine

A travers les sentiers du terrestre domaine,

Marche, marche et cherche un Eden.

Souvent elle s’arrête et, lasse, haletante,

Sur un terrain aride elle dresse sa tente

Et s’endort en disant : - Demain l’aube éclatante !...

Demain le céleste jardin.

Mais le sol est couvert de ténèbres profondes ;

De cette longue nuit les heures, les secondes,

Se comptent par siècles entiers ;

La caravane alors se lève et prend courage,

Mais il fait toujours nuit, le ciel est gros d’orage,

Plus d’un abîme s’ouvre et plus d’un pic sauvage

Se dresse à travers les sentiers.

Et devant cet obstacle elle s’arrête encore

En disant : - « Patience, en attendant l’aurore,

« Endormons-nous jusqu’à demain.

« Dans les monts caverneux les aquilons mugissent,

« Les lions affamés en nous flairant rugissent,

« Toujours de notre sang leurs gueules se rougissent,

« Nos lambeaux jonchent le chemin !... »

Mais au ciel cette fois l’aurore s’est levée,

Enfin elle apparaît la terre tant rêvée,

Pleine de fruits, pleine de fleurs !

La grande caravane avec des cris de joie

Salue en souriant le rayon qui flamboie

Et dissipe la nuit de cette horrible voie

Rouge de sang, pleine de pleurs !

Et la voilà qui marche, heureuse, satisfaite,

Vers cet Eden fleuri, prédit par le prophète ;

Puis, rapide comme le vent

Elle court, elle court, défiant les gazelles !

On dirait à la voir que ses pieds ont des ailes ;

C’est que la voix de Dieu, des voûtes éternelles,

Lui crie : En avant ! en avant !

Difficile d’être enthousiasmé par la pleurnicherie lamartinienne. Enfin …

Voilà, le contexte est posé.

Passons aux explications de Rémi Brague. Je n’en parlerai pas de façon linéaire ; il suffit de se reporter à l’enregistrement audio ; j’essaierai plutôt de reprendre quelques points saillants. Et d’abord ceci, hypothèse sur laquelle il a mis in fine l’accent : Bohémiens en voyage serait un Art poétique, une quasi anticipation de la position mallarméenne, la poésie comme incendie qui détruit ce dont il parle. A l’appui de quoi il cite José Ortega y Gasset (La déshumanisation de l’art – 1925) : L’arme lyrique attaque les choses naturelles, les blesse ou les tue.

Dans cette affaire, le Bohémianisme introduit dans Mon cœur mis à nu définirait la tâche du poète, tâche sans rapport avec la notion de vie de bohème, simple marginalisation au sein d’un ordre social contesté. Il semblerait [l’affaire ne m’a pas paru fort claire !] que le poète soit là pour installer les ténèbres futures (‘‘mot de la fin’’ du poème) comme un fond d’écran sur lequel vont  pouvoir se dessiner – détacher les images qu’il va tirer de lui-même, créer et non découvrir, jouant le rôle d’une source lumineuse invisible, mais qui rend visible. Il serait comme un soleil noir, si l’on pouvait concevoir un astre noir versant lumière et bonheur (Le désir de peindre – Petits poèmes en prose), il aurait alors de ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule (La chambre double – Petits poèmes en prose), d’ailleurs il les a souvent étudiées ces étoiles noires (idem). Il opèrera, le poète,  en ouvrant ses yeux pleins de flammes (Fleurs du mal – Rêve parisien), sur des vérités qui ainsi [brilleront] d’un feu personnel (idem). Oui, il veut une nuit-fond d’écran, et il est explicite dans le sonnet Obsession (Fleurs du mal) : « Comme tu me plairais, ô nuit! sans ces étoiles / Dont la lumière parle un langage connu ! / Car je cherche le vide, et le noir, et le nu ! / Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles / Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers, / Des êtres disparus aux regards familiers ». Les voilà, les prunelles ardentes du premier vers qui font plus ou moins chiasme avec les ténèbres futures du dernier.

Baudelaire, dit Rémi Brague, utilise au fond, tout en sachant leur caractère scientifiquement erroné, mais séduit par leur puissance métaphorique, les théories dépassées sur la vision que l’on trouve chez Platon (Le Timée) ou chez Aristote et qui perdureront jusqu’à Alhazen (965-1039), père de l’optique moderne,  théories qui voulaient que la lumière « sorte » de l’œil pour éclairer le champ de vision, Aristote trouvant, dans les phénomènes colorés obtenus par appui prolongé sur les paupières fermées, un argument en faveur de la présence d’une source lumineuse dans l’œil .

Baudelaire, souligne encore Rémi Brague, se passionnait pour les phénomènes optiques, le phénakistiscope (dispositif fondé sur la persistance rétinienne et permettant l’illusion du mouvement par projection successive d’images fixes, étapes de sa décomposition), la fantasmagorie (spectacle à base d’illusions d’optique) …

Tout cela, quoi qu’il en soit, me paraît bien tiré par les cheveux, ou fumeux. Les références éparpillées  de Rémi Brague sont souvent sorties de leur contexte et si on les y remet, peu évidentes en termes de compatibilité avec son hypothèse (Bohémiens en voyage comme art poétique ; le poète projectionniste, générateur d’images sur fond noir).  Antoine Compagnon lui reprochera de n’avoir pas évoqué la photographie. Rémi Brague s’en couvrira la tête de cendres, parlant de point aveugle de son exposé, de faille énorme (on entend un petit rire collectif passer sur l’assistance).

Sinon ?

Un fil de discussion autour de ‘‘tribu prophétique’’,  en pointant le vers qui ouvre le dernier tercet : ‘‘Fait couler le rocher et fleurir le désert’’. On évoque l’Ancien testament, Moïse faisant d’un coup de bâton jaillir l’eau du rocher, les prophéties bibliques annonçant un désert qui refleurira… Mais ici, c’est Cybèle, déesse païenne, qui est à la manœuvre et la tribu est sans chef (Moïse absent),  le désert qui fleurit n’annonce aucun Messie, nulle théophanie en vue (sinon qu’au détour d’un propos, Rémi Brague réintroduit quelques instants le Buisson ardent de l’Exode au fond des prunelles du même nom, ce au titre à la fois de lumière interne et de feu destructeur …), le déplacement apparaît sans but et sans fin et comme dans Le Voyage (Fleurs du mal), cette transhumance est celle du Juif errant. Le prophétisme de la tribu est ainsi sans aucune révélation ou alors celle-là, d’une errance vaine sous un ciel vide.

Ce ciel, d’ailleurs préoccupe un peu Rémi Brague. Il se demande pourquoi ‘‘promenant sur’’. pourquoi ‘‘des yeux appesantis’’ et que sont ces ‘‘chimères absentes’’. Questions sans doute un peu vaines. L’image est assez clairement celle d’un regard collectif harassé de désillusions et vide d’espoir, lourd de fatigue fataliste (morne) et de regrets, écœuré d’attentes fantasmatiques et épuisé de rêves sans lendemains. Ce sont les Eléphants de Leconte de Lisle (Ils cheminent, l’œil clos. Leur ventre bat et fume / Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume), mais sans l’espoir qui restait à ceux-ci (Ils reverront le fleuve, échappé des grands monts / Où nage en mugissant l’hippopotame énorme).

Dans L’empire familier des ténèbres obscures, il disserte un peu sur familier, en appelle à un propos (non écrit) de Michel Leiris pour en faire un quasi synonyme d’inquiétant, avant finalement de le faire précéder d’un ‘‘trop’’ virtuel, afin que familier devienne ‘‘ce que nous ne connaissons que trop, ce à quoi, hélas, nous ne saurions échapper’’. Il reste quelques instants, également, sur luisantes dans Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes, affirmant que l’adjectif est à prendre au sens de « qui tuent ». Ah ? Pourquoi pas, l’éclat du métal peut être effectivement menaçant. Et il veut lier cette promesse de mort aux prunelles ardentes pour en faire finalement une annonce globale de destructions. On se retrouve alors loin de l’art poétique et davantage dans la logique de l’extrait d’Ana Fernandes cité en commençant.

Pour finir, des mots qui résistent : pourquoi, dit Rémi Brague, un grillon ? Il posera d’ailleurs la question à Antoine Compagnon qui se gardera bien de répondre. La mention ne semble pas aléatoire. Ici [suite à recherche effectuée sur le net ; in Baudelaire et la tradition de l’allégorie], commente Patrick Labarthe, professeur de Littérature moderne à l’Université de Zurich, qui relaie aussi les efforts de Cybèle, ‘‘L’aridité des chemins que [les bohémiens] arpentent est mystérieusement compensée par l’écho musical du grillon – « voix sacrée de la terre ingénue », dira Mallarmé – et une profusion végétale qui n’est que le prolongement naturel d’un débordement d’affection …’’ ; Baudelaire a introduit également des grillons dans La Béatrice (Fleurs du mal) où on le voit, avec une pointe d’autodérision, ‘‘Vouloir intéresser au chant de ses douleurs / Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs’’. Et on trouve dans une des Poésies  attribuées (Œuvres complètes ; Pléiade ; page 212 ; IX ; « Quant à moi, si j’avais … ») : ‘‘… Si j’avais vos bosquets, ô rossignols craintifs, / Ô cygnes, vos bassins ; votre sentier sauvage, / Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage ; / Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs ; …’’

Dans le dialogue terminal, Antoine Compagnon, outre le reproche photographique, essaie un peu de décaler le point de vue sur les ténèbres futures, reparlant du Juif errant, donc de la mort impossible, qui pourrait sur elles déboucher ? Rémi Brague se contente d’être dubitatif et on ne va pas loin.

Voilà, me semble-t-il pour l’essentiel de ce séminaire.

Quant on cherche Rémi Brague sur le net, on tombe vite – vidéos à l’appui - sur sa polémique de 2011 avec Luc Ferry à propos de l’interprétation d’Averroès. Question : la violence est-elle ou pas inhérente à l’Islam, suite au discours de Ratisbonne de Benoit XVI (septembre 2006). Ferry semble pencher pour non, et Brague pour oui ( ?), avec, de sa part, d’aimables accusations d’incompétence à l’endroit du collègue. Chaleureux.

Conclure sur le poème ? Il coule bien, musicalement, et on veut, comme d’habitude, trop lui en faire dire. La rime appelle la rime et le sens vient souvent après ; mais dans une explication de texte de khâgne, on ne veut pas l’admettre …

 

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  • Compte-rendu subjectif - de l'installation de sa chaire en décembre 2005 à son départ à la retraite - du cours d'Antoine Compagnon au Collège de France. Peut servir de référence. Manque l'année où le sujet a été: 1966 Depuis, comptes-rendus aléatoires selon l'humeur sur l'actualité littéraire et éventuellement d'Antoine Compagnon.
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